Silverberg
La maison Silverberg détonnait dans le paysage. Seul bâtiment debout au milieu de dizaines d'autres en ruines, elle donnait l'impression de les narguer. Les façades étaient un peu abîmées et le toit partiellement brûlé, mais l'habitation tenait toujours debout par miracle. Le paladin prit quelques secondes pour poser une main sur la construction qui avait conservé à la fois sa jeunesse et ses longues années sur les routes. Ses poils se dressèrent immédiatement. Il recula, sourcils froncés. De la psyché émanait du lieu, et pas n'importe laquelle : celle très significative de Balthazar. Le pyromage avait-il enchanté sa maison pendant qu'il avait le dos tourné ? Ou était-ce l'un des nombreux artefacts qu'elle contenait ? Il n'en était pas certain, mais cela expliquait la survie miraculeuse de celle-ci.
Menki Dal et la reine Timarée l'avaient accompagné jusqu'ici et il les en remerciait. Debout devant la porte en bois, il n'était plus certain d'avoir vraiment envie de rentrer. Plus il y pensait, plus les souvenirs lui revenaient en mémoire et encerclaient son cœur d'un étau qui se serrait de plus en plus. La prêtresse finit par s'approcher de lui et poser une main sur son bras.
— Tu es sûr que tu es prêt ? Ne te brusque pas pour rien, tu es encore fragile psychologiquement et ça pourrait te faire plus de mal que de bien.
La main sur la poignée, il hésita. Elle avait raison. Il était loin d'être prêt. Tout ce qu'il vivait aujourd'hui, personne ne l'y avait préparé. Il devait l'affronter; il voulait s'en donner la force, leur prouver qu'il ne perdait pas l'esprit. Il finit par actionner la tige de métal et poussa la porte. Elle émit un grincement avant de dévoiler l'intérieur encombré. Théo resta un instant sur le seuil, les jambes tremblantes. Il serra les poings pour ne pas perdre pied et fit un pas dans le couloir qui s'ouvrait à lui, puis un deuxième.
De nombreuses boîtes s'entassaient dans le corridor qui reliait l'entrée, le salon et la cuisine. Une odeur de renfermé régnait partout, comme si on avait laissé de la nourriture à pourrir pendant de longues années, ce qui était sûrement le cas. La maison Silverberg était plutôt petite : en plus du rez-de-chaussée, une deuxième chambre et la salle d'eau se trouvaient à l'étage, surmonté d'un grenier. Quand il était petit, Théo dormait dans la même chambre que sa sœur, rapidement transformée en chambre d'ami après son départ et la mort de son père. Victoria ne venait plus ici depuis bien longtemps. Elle détestait cette maison et les souvenirs liés à son père qui y restaient. Sur les murs, des cadres exposaient les nombreuses décorations de guerre posées par Théo après le départ de celui qui avait été son modèle de vie. Il n'avait jamais osé les toucher, comme un sacrilège à la mémoire de celui que beaucoup considéraient encore comme le plus grand paladin que l'Église de la Lumière n'avait jamais connu.
Il détourna les yeux pour reprendre son exploration. Il poussa quelques cartons et sourit lorsqu'une pile de vieux grimoires abîmés lui tomba sur les pieds. Balthazar se plaignait sans cesse de perdre ses livres dans les combats et les entreposait ici, avant de les oublier et d'en acheter de nouveau. Combien de fois le paladin s'était-il disputé avec lui pour l'empêcher d'embarquer les vieilleries de nouveau ? Il ne s'en souvenait même plus. Le demi-diable lui manquait, tout comme ses jérémiades incessantes. Il trouva rapidement la source de l'odeur pestilentielle : des bols sales se trouvaient toujours dans l'évier en céramique de la cuisine, plein pour la moitié d'entre eux, signe que les « bons plats » de Grunlek avaient encore frappé.
Sur le plan de travail, un gros livre brillait d'une aura inquiétante. Il paraissait tellement inoffensif comme ça, mais lui donnait des sueurs froides, quand bien même Balthazar jurait l'avoir scellé magiquement. Personne ne savait que les Codex se trouvaient chez lui. Plusieurs pays auraient tué pour ne serait-ce que poser le doigt dessus, et pourtant, il prenait la poussière comme tous les objets ici. Il le prit dans les mains, sentit sa magie rageuse et le jeta prestement dans un placard avant que Menki Dal et Timarée ne le voient. Les deux jeunes femmes le suivaient timidement, incommodées par l'odeur.
— Désolé pour le bazar, leur dit-il. La maison ne sert plus qu'à entreposer le bric-à-brac de mon groupe d'aventuriers. Il n'y a normalement rien de dangereux laissé à vif, dit-il à l'attention de la reine.
— C'est encombré, répondit simplement cette dernière. Vous devez avoir vécu un bon nombre d'aventures.
Un fin sourire étira le visage du guerrier. Il ouvrit au hasard une des boîtes où le nom de Mani avait été gravé au couteau. Des morceaux de machettes brisées et une quantité indescriptible de gemmes de pouvoir utilisées reposaient à l'intérieur, au milieu de bijoux et de pièces d'or à l'origine douteuse. Le fond était tapissé par ses vieux vêtements de voyage, ceux brûlés accidentellement par Balthazar à la tour des mages quelques mois plus tôt. Le regard de Menki Dal se couvrit de larmes quand elle comprit ce qu'il regardait.
— Elle est à toi, lui dit Théo. Tu peux la garder.
Elle le remercia du regard avant de soulever la boîte et l'emmener à l'extérieur. Celle du dessous lui appartenait. Il eut la surprise de retrouver une épée presque neuve et de très bonne qualité, ainsi qu'un bouclier de fer blanc. Il ne se souvenait pas les avoir utilisés, sans doute était-ce là un cadeau d'un des nombreux monarques ou forgeron qu'ils avaient aidé. Il laissa le bouclier, mais attacha l'épée à sa ceinture. À son contact, la lame s'illumina, révélant de fines runes sur l'acier. Il n'avait jamais été porté sur la magie, mais, aujourd'hui, un intérêt nouveau lui dictait qu'elle pourrait être utile. Dans le fond de la boîte, il trouva quelques fioles d'antivenin qui lui rappelèrent des souvenirs moins heureux, ainsi qu'une paire de chaussures de toute évidence mâchouillée par Eden, dont les poils blancs coupables traînaient encore à la surface du cuir. Il posa la caisse au sol et ouvrit la suivante, avant de se figer net.
Il recula de quelques pas pour se coller contre le mur. Ses mains tremblaient et sa vision se troubla légèrement.
— Théo, tu vas bien ? s'inquiéta Menki Dal, qui s'était précipitée à ses côtés depuis la porte d'entrée.
Il ne l'entendait plus vraiment. Le sol se déroba sous ses pieds et il se laissa glisser contre le mur.
Shinddha était à quelques mètres de lui. Il pouvait l'atteindre, il en était sûr. L'archer avait raté sa cible et il était maintenant en danger. Théo ne tenait plus debout, épuisé par le combat. Il s'appuya sur son épée pour essayer de le rejoindre.
— Shin ! Derrière toi !
Le demi-élémentaire fit volte-face avant de hoqueter de douleur, yeux dans les yeux avec le paladin, le bâton de Manaril dépassant de son torse. Il s'écroula au sol, et Manaril se téléporta de nouveau. Théo accourut, le traîna un peu plus loin. Le sang coulait partout, sur ses mains, sur son armure, et lui continuait de spasmer, comme s'il avait été électrocuté. Et soudain, plus rien. Il ne bougea plus, son regard s'était figé sur lui. Il était mort avant même qu'il ne puisse le soigner.
— Théo ! Théo, réponds-moi.
Il expira bruyamment, et l'air lui brûla les poumons. Menki Dal l'aida à s'asseoir contre le mur alors qu'il peinait à reprendre sa respiration. Timarée décrocha une gourde à sa ceinture et lui tendit. L'eau lui fit du bien et lui permet de regagner partiellement ses esprits. Ses jambes tremblaient encore, mais il reprenait peu à peu le contrôle de la situation.
— Tout va bien ? s'inquiéta Menki Dal. Tu veux en parler ?
— C'était... C'était l'ancienne tenue de voyage de... Elle était pleine de sang et... Et...
Des larmes lui montèrent aux yeux en quelques secondes et il se coucha au sol pour empêcher sa tête de bourdonner. Menki Dal s'assit à côté de lui et lui prit la main.
— C'est normal de pleurer après un deuil, tu sais. Tu n'as pas besoin de refouler tout ça dans ta tête. Mani le faisait très souvent, avant, lorsqu'il faisait partie de la Mêta-Lignée. Il voyait des choses qui le révoltaient, et un jour, il a tué accidentellement un petit garçon. Il faisait des crises, lui aussi, violentes. Un jour, il était adorable, le lendemain, il se claquait la tête contre le miroir pour essayer d'en finir. Et moi, je le ramassais à chaque fois, en me demandant si demain je le retrouverais mort dans le salon en rentrant. Il ne voulait pas en parler, et il en a souffert pendant très longtemps, jusqu'à ce que Finéas s'en prenne à son père. Il a craqué, il m'a tout raconté. Les jours suivants ont été compliqués, mais il a fini par guérir et aller mieux. Ne fais pas comme lui. Si tu as besoin de parler, je suis là. J'ai vécu les pires horreurs à ses côtés, tu sais, et je peux tout encaisser.
Théo se redressa pour la regarder dans les yeux. Tout le monde se comportait comme ça avec lui depuis ce qu'il s'était passé, et il n'était pas certain de réussir à se confier. Menki Dal le lut dans ses yeux.
— Je ne te demande pas de le faire maintenant, le rassura-t-elle. Apprends à me connaître et à me faire confiance, je serais patiente. Je te le dois. Pour ce que vous avez fait à Mani. Il a tellement changé, mûri à vos côtés, bien plus que ce que je n'ai jamais plus lui apprendre. Je sais que ça prendra du temps, mais je serais là.
— Merci, répondit simplement le paladin, sincère.
Elle se releva et lui tendit la main. Théo se releva. Il évita soigneusement la boîte du regard.
— Je vais aller fouiller le grenier, dit-il sans préavis. Je préférerais y aller... seul.
— Bien sûr, paladin, répondit Timarée, compréhensive. Vous êtes chez vous, après tout. Je vais en profiter pour discuter avec votre amie, j'aimerais apprendre à vous connaître.
Il laissa les deux femmes ensemble pour s'éclipser le plus rapidement possible vers le grenier. Quand il était plus jeune et que Viktor le grondait, il s'y réfugiait et fouillait les affaires de son père. Cela le détendait, et c'est justement ce dont il avait besoin actuellement. Il poussa la vieille planche sous l'échelle qui menait à la pièce et se glissa difficilement dans la pièce, très basse. Il tenait à peine assis. C'était plus petit que dans ses souvenirs, il ne savait plus à quand remontait sa dernière excursion ici. Une grosse malle lui faisait face, non cadenassée. Il l'ouvrit doucement, dévoilant des souvenirs qu'il avait refoulés au fond de lui, pas parce qu'ils étaient malheureux, mais parce qu'il avait vécu le départ de son père comme un abandon. Il lui en voulait toujours, même trente ans plus tard, malgré la prise de recul qu'il avait pu effectuer depuis.
L'armure de son père, en pièces détachées, était impressionnante. Trois fois plus lourde et épaisse que la sienne, il peina à bouger les différents morceaux hors du coffre. Viktor était resté vague sur la manière dont il était mort, mais les griffes, les trous et les renfoncements de l'armure indiquaient un choc violent. Une épée n'avait pas pu faire ça. Le dos, en particulier, semblait avoir fusionné avec le torse sur le bas. Il posa la pièce à côté de lui et se mit à fouiller dans le reste du coffre.
Il y trouva un vieux portrait de famille de poche où il apparaissait avec sa mère, que lui n'avait jamais connue morte en couches. Victoria parlait d'elle, parfois, mais, pour Théo, elle restait une étrangère. Il trouva ensuite d'autres médailles décoratives, obtenues dans plusieurs royaumes différents, ce qui lui semblait toujours un peu étrange. Dans sa mémoire, son père n'avait jamais voyagé hors de Castelblanc, sauf pour aller se battre. Il avait été présent pour lui et sa sœur jusqu'au bout. Son cours rata un battement quand il effleura justement une petite épée de bois, taillée pour un enfant. Pour lui, en l'occurrence. Théo ne la quittait jamais enfant, jusqu'à la mort de son père, où il l'avait mis dans la malle pour ne plus jamais y toucher.
Le fond de la caisse était tapissé de papiers. Théo en éplucha quelques-uns : l'acte de naissance de Victoria, des échanges de lettres entre Victor et Archibald, et une qui attira son attention toute particulièrement.
Enoch,
Je sais que tu as été blessé par ma rentrée au pays, mais je souhaite que nous gardions le contact. La guerre n'a pas besoin de nous séparer, peu importe le camp dans lequel nous nous trouvons. Tu n'as pas à mener cette armée, cesse donc ta folie et rend toi. Nous trouverons une solution pour te libérer. Les troupes gagnent du terrain et nous savons tous les deux que ça finira mal pour toi.
Je t'en supplie, reviens à la raison.
Archibald.
La coïncidence lui parut trop énorme pour être croyable. Son père entretenait des relations avec le père de Balthazar ? Au nez de l'Église de la Lumière ? Ces messages auraient pu le conduire au bûcher, tant les mentalités de l'époque, pendant les guerres démoniques, étaient différentes. Il en trouva une deuxième, plus abîmée.
Enoch,
Simaë vient d'avoir un enfant, un petit garçon. Nous pouvons sauver Victoria maintenant, réparer notre erreur. Je ne lui ai pas encore annoncé ce que je compte faire à son fils. Nous devons être deux pour le sacrifice, tu le sais comme moi. Je t'en prie, ne fait pas la sourde oreille, son temps est compté.
Aux souvenirs des vieux jours,
Archibald.
Le guerrier resta perplexe devant la lettre. De quoi parlait-il ? Ou plutôt de qui ? Ce qu'il lisait ne lui plaisait pas. Quelque chose n'allait pas, et cela concernait de toute évidence sa sœur. Théo reposa la lettre. En poussant un papier, une enveloppe tomba d'un cadre de verre où un portrait de lui enfant était dessiné. Et elle portait son nom. Le paladin ne l'avait encore jamais vue, et resta un instant immobile. Il finit par déchirer le sceau et parcourir les lignes.
Mon cher Théo,
Si tu lis ces mots, c'est malheureusement que la guerre a eu raison de moi. Si Viktor a fait correctement son travail, tu devrais recevoir cette lettre à l'aube de ton vingt-et-unième anniversaire. Je suis fier de toi, peu importe la voie que tu as empruntée, puisse-t-elle être moins malheureuse que la mienne. Cette lettre, en revanche, n'est pas un cadeau. Je vais te demander de la lire attentivement, car c'est à toi que relève désormais la lourde tâche de finir le travail.
Bien avant ta naissance, j'étais aventurier. Nous voyagions avec un groupe de vieilles canailles et, malheureusement, un démon. Il s'appelait Enoch, et il m'a corrompu. Il était ce qui se rapproche le plus d'un ami, mais il a toujours été assoiffé de pouvoir et plein de rancœur. Un jour, nous avons été mandés par la garde d'un pays pour libérer un jeune prince des griffes d'une fée. Nous avons réussi à défaire sa magie et à l'immobiliser, mais le mal était fait, elle avait tué le garçon. Fou de rage, Enoch a alors proposé de la faire souffrir jusqu'à en mourir. Nous avons abusé d'elle, tous les deux, et avant sa mort, elle nous a maudites. Mon premier enfant était condamné à mourir à quarante ans dans d'atroces souffrances, le seul moyen de lever la malédiction étant de sacrifier le premier enfant d'Enoch.
Cette affaire nous a déchirés. Victoria est la victime de cette erreur, et je ne peux la laisser mourir sans me battre. Dans le même temps, peu de temps après toi, la compagne d'Enoch, Simaë, a donné naissance à un petit garçon. J'ai essayé de le prendre, j'ai d'ailleurs réussi, mais le sacrifice ne peut être accompli qu'en présence des deux sangs.
Je n'ai pas beaucoup d'informations sur l'enfant. C'est un demi-démon qui répond au nom de Balthazar Octavius Barnabé Lennon. Je ne pourrais pas achever sa traque, disparu trop tôt, mais je te confie cette mission à toi.
Sauve-la. Sauve Victoria avant qu'il ne soit trop tard. La malédiction n'a pas pour but de la tuer immédiatement, elle va souffrir des mois, peut-être des années avant de rendre l'âme. Je compte sur toi pour faire le bon choix.
Je t'aime.
Ton père.
Théo jeta la lettre dans la malle, comme si elle lui avait brûlé les doigts. Abasourdi, il resta un moment immobile, le regard dans le vide.
Ça recommençait. On lui déchirait sa vie, et il ne pouvait rien y faire.