Silverberg

Chapitre 7

2118 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 08/01/2026 10:17

— Tout est encore de ta faute, pas vrai ? Tu n'as même pas honoré la dernière promesse de mon père. Je te déteste tellement, si tu savais. Tout me ramène toujours à toi, peu importe où mon chemin me mène. Tu aurais mieux fait de jamais rentrer dans ma vie.


Accroupi devant la tombe de Viktor, Théo ne savait plus vraiment où il en était. La lettre de son père dans les mains, il était venu chercher du réconfort auprès de celui qui se rapprochait le plus de la figure d'un père. Mais la tombe, trop silencieuse, l'avait agacé rapidement, ravivant toutes les vieilles blessures reliées au nom de celui n'avait jamais vraiment réussi à le comprendre. Oh, il ne valait certainement pas mieux que son géniteur, il commençait à en prendre conscience, mais le mythe du grand Archibald Silverberg, héros de Castelblanc, avait du mal à s'écrouler dans son esprit. Une semaine était passée depuis qu'il avait découvert cette lettre, et il souffrait de plus en plus de ce secret trop lourd à garder.


Il avait été tenté d'écrire à Balthazar pour connaître sa version des faits, peut-être avait-il plus d'informations que lui, mais, lorsque la plume s'était posée sur le papier, plus rien n'était sorti. Déranger le mage le mettait mal à l'aise. Il vivait enfin son rêve de pyromancie, et il ne voulait pas s'imposer et faire voler l'équilibre du mage en éclat. Ils avaient tous été affectés par la mort de Shin, mais Balthazar était celui qui avait le plus de mal à s'en remettre. Aucun d'eux n'avait eu le courage de l'empêcher de s'enfermer dans ses recherches pour essayer de le ramener, alors même qu'ils savaient tous que cela le détruirait encore plus. Le mage n'avait plus donné de nouvelles depuis son départ par ailleurs.


Il ne pourrait plus échapper à Grunlek très longtemps. Le nain était en route pour Castelblanc. Officiellement, c'était pour discuter avec la reine Timarée de commerce et d'échanges, mais Théo n'était pas dupe : il venait surtout pour lui, pour s'assurer lui-même que la loque que lui décrivait sa sœur dans ses lettres s'en remettait à peu près convenablement. Il n'était pas sûr de vouloir le voir. Grunlek faisait partie de ces gens attentionnés et inquiets pour ceux qui comptent pour lui. Mais Théo avait plutôt tendance à fuir ce type de contacts par peur de devoir rendre la pareille plus tard. Il en était incapable.


Il baissa la tête et se releva pour regagner sa prison, le palais de Castelblanc. Plus le temps passait, plus le bâtiment lui devenait insupportable. Trop riche, trop luxueux, trop maniéré. Arrivé aux portes de la haute-ville, il changea de chemin et choisit d'aller se promener dans la basse-ville. Il serait en retard pour le repas, mais la reine Timarée finissait par avoir l'habitude. Il s'était beaucoup rapproché d'elle et de Menki Dal ces derniers jours. Les deux femmes lui apportaient un soutien sans faille qu'il ne pensait pas mériter. Il se confiait à elles, petit à petit, tout en s'assurant son jardin secret, à commencer par le sort de Victoria. Il lui restait six ans de vie normale, d'après son père. Mais il préférait refuser d'y penser pour le moment. La simple idée de devoir trahir Balthazar le dégoûtait, tout comme celui de laisser sa sœur souffrir plusieurs années sans rien y faire. Il ne se laissait du temps pour réfléchir. 


Perdu dans ses pensées, il sursauta lorsqu'un petit garçon lui fonça dedans. Il bafouilla des excuses, mais son visage baigné de larmes alarma le paladin.


— Qu'est-ce qui se passe, gamin ? Tu as des embrouilles ?


Il hocha la tête. Théo le suivit sans tarder, épée à la main. Le môme le guida dans les entrailles de la basse-ville, mais resta silencieux. Il avançait vite, et jetait des regards dans sa direction de temps en temps pour s'assurer qu'il le suivait. D'un coup, il disparut dans un bâtiment, en bordure du grand mur qui entourait la ville. Théo hésita un instant avant de rentrer. Le gosse lui adressa un regard désolé avant de s'échapper par une fenêtre. La porte en bois claqua derrière lui et il fit volte-face, épée dressée devant lui. Personne.


— Qui est là ? gronda-t-il d'une voix forte. Qu'est-ce que vous me voulez ?


Une forme féline glissa des poutres qui maintenaient le toit. Un homme d'une quarantaine d'années au visage marqué de cicatrices atterrit devant lui, un sourire provocateur sur le visage. Ses cheveux noirs coupés courts étaient cachés sous une capuche brune, ne laissant paraître que ses yeux d'un vert reptilien. Théo le reconnut immédiatement.


— Finéas, siffla-t-il.


— Paladin. Ou devrais-je plutôt dire « complice déguisé de Mani » ?


Il lui tourna autour et le frôla légèrement, juste pour l'irriter. Théo garda son sang froid, la pointe de son épée tournait elle aussi avec les mouvements de son interlocuteur.


— Qu'est-ce que vous voulez ?


— C'est moi qui pose les questions ici. Et j'en ai une très bonne pour vous : où est Mani le Double ? Mon petit elfe a quitté la maison, et ça me rend très, très triste. Voyez-vous, j'ai de grands projets pour lui et sa disparition m'embarrasse fortement.


— Qu'est-ce que ça peut vous faire ? Lorsqu'il vous plantera une dague entre les deux yeux par surprise, il sera trop tard pour être embarrassé.


Finéas claqua de la langue, agacé. Il donna un grand coup dans l'épée de Théo qui vola de sa main, à sa grande surprise. Elle atterrit dans un bruit de métal quelques mètres plus loin.


— Mani m'appartient. Je ne sais pas ce qu'il vous a dit sur moi, mais il m'a été vendu enfant. Il est à moi, et je n'aime pas perdre mon meilleur jouet dans la nature. Voilà ce que l'on va faire. Vous allez l'attirer en ville, et nous nous chargerons de son cas. Sinon... Eh bien, je crains fort que sa petite copine termine avec une dague dans la gorge. Oh, et vous feriez mieux d'obéir. Nous savons tous les deux que votre ami nain vient dans quelques jours, n'est-ce pas ? Les assassinats, chez les rois, c'est quelque chose de tellement commun que ça en est risible. Trouvez un moyen de ramener Mani, ou c'est la tête du nain que vous retrouverez sur votre balcon au réveil. Vous êtes prévenu.


Théo ne répondit pas, tendu. Finéas ouvrit la porte et l'invita à sortir d'un geste théâtral. Le paladin récupéra son épée et s'exécuta. La porte se reclaqua derrière lui. Il s'éloigna à grands pas, avant de se stopper. Dans le coin de son œil, il vit quelqu'un le suivre. Tendu à l'idée que ce soit un des agents de Finéas, il accéléra légèrement le pas et bifurqua à la première rue qu'il trouva. L'homme le suivait toujours. Il changea plusieurs fois de direction pour s'en assurer, avant de se cacher derrière un mur. Il ne comptait pas se laisser marcher dessus et ce bouc émissaire tout trouvé allait en faire l'amère expérience. Il saisit l'intrus au col et le plaqua contre un mur, son épée collée contre la jugulaire de l'inconnu. Sa capuche glissa de sa tête, surprenant le paladin qui relâcha immédiatement sa prise.


— Mani ?!


L'elfe écarta doucement la pointe de l'épée de Théo de sa gorge, nerveux. Le filou retira sa capuche entièrement et fit un tour sur lui-même, les bras écartés. Il avait beaucoup changé : cheveux très courts, une longue cape noire le recouvrait des pieds à la tête. La cicatrice de son œil gauche était moins infectée qu'à son départ et révélait une pupille blanche, signe qu'il était bel et bien aveugle d'un côté. Il avait maigri également, énormément. Son visage s'était allongé et creusé, tout comme ses bras et ses jambes. Mais il lui parut en meilleure forme.


— Pas si fort ! Je suis désolé, j'ai tout entendu. Je ne voulais pas te faire peur, je ne comptais même pas prendre contact. 


— Il veut tuer Grunlek, donc tu as plutôt intérêt à trouver une solution rapidement. On a été très clair, plus de victimes collatérales dans tes plans foireux. Tu te démerdes seul.


Il fit la grimace et se gratta nerveusement l'arrière de la tête.


— Je sais, je suis vraiment désolé. Mais si tout se passe bien, ce soir, le problème sera réglé. Je serai à lui pour de bon ou il sera mort. Comment... Comment va Menki Dal ?


— Mieux. Elle est en sécurité au palais, il ne peut pas l'atteindre. Elle est dans ma chambre la nuit.


Mani haussa un sourcil circonspect.


— Enfin, elle... Enfin tu comprends, bafouilla le paladin. On est pas... Elle est juste là.


— Oui, j'avais compris. Enfin, j'espère avoir bien compris. Mais je la préfère en sécurité qu'avec moi. C'est un soutien moral indispensable, mais elle a tendance à prendre trop de risques lorsqu'elle cherche à me protéger. C'est pour ça qu'elle ne doit pas être au courant de notre entrevue. Si elle sait que je suis en ville, tu ne pourras pas la retenir.


— C'est noté.


Mani baissa les yeux, un peu nerveux. Il commença à s'agiter et à bouger les mains, cherchant ses mots.


— Je suis allé sur la tombe de Shin, ce matin. Mais... Il y avait quelqu'un d'autre.


— Qui ça ?


— Je ne suis pas certain. Au départ, j'ai cru que c'était Balthazar, donc j'ai voulu le surprendre en lui faisant un câlin, sauf que c'était pas lui. Je ne saurais pas l'expliquer, mais cet homme avait quelque chose dans le regard qui me rappelait Balthazar. En plus vieux. Je me suis excusé et je suis parti, mais je suis pas vraiment parti, je voulais voir ce qu'il faisait. Il a demandé à plusieurs paladins où tu te trouvais. J'ai jugé que c'était suffisamment important pour venir te trouver.


Théo avait retenu sa respiration. Il n'avait pas besoin de savoir qui il était.


— Tu restes longtemps en ville ?


— Non, répondit Mani. Juste le temps de combattre Finéas et...


— Non, oublie Finéas, j'ai une mission plus importante pour toi. Chez moi, dans l'armoire de la cuisine, il y a un gros livre magique. Tu le prends et tu l'emmènes le plus loin possible de Castelblanc. 


— Mais Grunlek ?


— Je sais. Mais si l'homme en question met la main sur ce livre ni Finéas ni nous ne serons un problème.


— Tu parles des Codex là ?


— Chut ! N'en parle pas ici, les rumeurs vont vite.


— Attends, tu as une arme de destruction massive chez toi, c'est ce que t'es en train de me dire là ?


Mani passa une main dans son bouc avant de relever les yeux vers lui.


— Je tente d'abattre Finéas ce soir. Si ça dérape trop, je me sauve et j'emmène ton bouquin maudit loin d'ici. Si ça réussit... Pareil, mais plus rapidement. Mais tu es sûr que ça va aller ? C'est qui ce type ?


— Le père de Balthazar.


— Aaaaah, tout s'explique... Pourquoi il te cherche ? Tu as fait une bêtise ?


— Non, pas moi. Mon père. Mais c'est trop long à expliquer.


L'elfe hocha la tête et se contenta de la réponse. Il regarda autour de lui, avant de poser une main sur la gouttière.


— Je pars, sur ce. Fais attention à toi.


Il grimpa la gouttière sur un mètre, s'écrasa au sol misérablement, avant de se relever et fuir dans une ruelle. Théo secoua la tête, désespéré, avant de reprendre la route de Castelblanc. Ainsi, Enoch le cherchait. Il ne doutait pas une seconde de la raison qui l'amenait, mais préférait ne pas y faire attention pour le moment. Le démon le trouverait le moment venu, aucune porte ne l'arrêterait s'il avait quelque chose en tête.


Il regagna Castelblanc en soirée avec inquiétude. Les jours qui se profilaient à l'horizon ne seraient pas de tout repos.

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