L'Oracle de Gotham - tome 2
Karen Griffith entra comme à son habitude dans la vaste salle aux bureaux ouverts où tous les journalistes du Gotahm Gazette travaillaient dans une effervescence qui ne faiblissait jamais, courant d’un coin à un autre, se lançant les dernières nouvelles, le bruit du téléphone ne s’arrêtant pas, même au moment du déjeuner. La jeune journaliste prit place derrière son bureau recouvert de dossiers et de post-it laissés par ses collègues. Elle avait récemment intégré l’équipe des journalistes de la gazette, mais on ne lui avait confié jusqu’à présent que des sujets de second ordre, comme la couverture de l’inauguration du nouveau café du coin ou l’interview de la doyenne de la ville qui habitait toujours au dernier étage de son immeuble.
Même si elle avait intégré le prestigieux journal comme pigiste depuis à peine six mois et qu’elle avait déjà gravi plusieurs échelons en rédigeant plusieurs articles qui avaient été remarqués par sa hiérarchie, elle aspirait à davantage de responsabilités. Son rêve : devenir un véritable reporter. Mais pour cela, il lui fallait faire ses armes avec des articles bien moins séduisants. La veille encore, sa cheffe d’équipe l’avait envoyée au Parkside Lounge pour tenter d’obtenir une interview avec une star du cinéma qui avait fait escale en ville pour deux jours. Elle avait fait le pied de grue toute la soirée, et ne put finalement obtenir de lui qu’un salut lointain et une photographie floue. Ce matin-là, elle s’était levée avec une pensée qu’elle se répétait tous les jours : cette journée serait meilleure que la précédente.
Elle déposa son sac sous son bureau et s’affala dans son petit fauteuil à roulettes bon marché, puis alluma l’écran de son ordinateur. La jeune femme commença par vérifier ses mails, puis rouvrit l’article qu’elle avait entamé la veille au soir avec un léger soupir. Toutefois, elle fut très vite interrompue par une notification d’un nouveau mail : la rédactrice en chef sommait tout le monde de la rejoindre en salle de réunion immédiatement. Karen glissa rapidement sa main dans son sac, attrapa son carnet de notes et son téléphone portable, puis se rendit en salle de réunion.
Johnny et Béatrice étaient déjà assis autour de la table, en plein débat sur la maison de couture que choisirait la fille Martinelli pour sa fête d’anniversaire.
— Salut Karen ! lança une femme un peu plus âgée, aux alentours de la quarantaine. Alors, comment ça s’est passé hier soir ?
— Salut Maria ! C’était… compliqué, avoua Karen avec un haussement d’épaules déçu.
— Bah, t’auras d’autres occasions, la consola Maria d’une tape sur l’épaule avant de s’asseoir à son tour.
Tout à coup, une grande femme élancée en tailleur rouge, perchée sur ses talons de la même couleur, entra en trombe dans la salle de réunion en tenant un dossier dans ses bras. Son air sévère était accentué par ses fines lunettes rectangulaires et son brushing impeccable qui donnait du volume à ses cheveux blonds et raides.
— Asseyez-vous rapidement, dit-elle d’un ton sec. On tient une affaire qui va faire beaucoup de bruit.
De légers murmures parcoururent les journalistes présents autour de la table ronde en acajou. Victoria Vale leur jeta un regard noir, imposant le silence.
— Après près d’une année de silence et de réclusion, le multimilliardaire Bruce Wayne convoque une conférence de presse à huis clos dans son propre manoir.
La surprise fut de taille, Johnny ne put s’empêcher d’intervenir :
— Mais, sait-on pourquoi ce revirement ?
— J’imagine qu’il voudra s’expliquer, justement, répondit-elle du tac au tac. Il me faut une personne qui connaisse le dossier Wayne sur le bout des doigts. Nous n’avons pas l’exclusivité : tous les journaux de la ville, et d’autres grands journaux nationaux y ont été convoqués au même titre. Il va falloir sortir du lot et poser les bonnes questions.
— Quand est-ce qu’elle aura lieu ? demanda Béatrice avec hésitation.
— Demain à onze heures.
Un nouveau murmure parcourut toute l’équipe : cela ne laissait vraiment pas beaucoup de temps pour préparer les questions.
— Maria, tu te sens d’attaque ? demanda alors madame Vale.
— Et si on laissait sa chance à Karen ? proposa plutôt Maria.
La grande blonde poussa un soupir mêlé de mépris.
— Il faut de la réactivité et s’en imposer, je ne pense pas que…
— S’il vous plaît, madame Scott ! intervint Karen. Je connais parfaitement le dossier Wayne, je saurai y faire face !
La jeune femme avait parlé avec un entrain et une passion qui persuadèrent les autres journalistes. Madame Vale poussa un nouveau soupir d’exaspération, cette fois-ci.
— Bon, Johnny, vous l’accompagnerez, trancha-t-elle enfin.
— Bien m’dame, acquiesça le jeune homme de vingt-huit ans.
La réunion de dernière minute prit fin, tous se levèrent pour reprendre leurs tâches respectives. Mais alors que Karen s’apprêtait à quitter la salle de réunion, la rédactrice en chef la devança en lui jetant un regard menaçant :
— Ne me décevez pas, cette fois-ci.
Madame Vale sortit de la salle de son pas claquant et froid. Johnny rejoignit la jeune femme près de la porte.
— Tu crois que si je rate cette interview, elle me vire ? s’inquiéta Karen.
— C’est fort probable, lui répondit-il avec débonnaireté. Mais tu n’es pas seule.
Il lui fit un clin d’œil amical. Elle lui sourit, quelque peu rassurée.
— Allez, au boulot !
Les deux journalistes avaient fini par se réunir dans l’économat où se trouvaient les fournitures de bureau. C’était un endroit beaucoup plus calme pour travailler que le vaste espace ouvert où le brouhaha et l’ambiance augmentaient l’angoisse plus qu’elle ne motivait à s’activer. Assis sur des caisses contenant des rames de papier pour les photocopieuses, ils listaient les questions qu’ils pourraient poser lors de la fameuse conférence de presse organisée par monsieur Wayne.
— Bon, récapitulons, fit Karen en reprenant ses notes. Depuis sa mise en accusation pour trafic d’armes, on ne l’a revu que lors du procès qui l’opposait à monsieur Cobblepot et qui l’a innocenté, un mois plus tard. Il s’est tenu à l’audience privée, puis est reparti dans son manoir. Depuis, plus personne ne l’a vu ni rencontré, et personne n’a pu entrer dans le manoir, pas même dans les jardins. Boum ! tout clôturé !
— Je sais de source sûre que le commissaire Gordon est passé deux ou trois fois, et monsieur Fox, le vice-président de la Wayne Enterprise, se rend au manoir toutes les semaines, mais à part ça, rien en effet, précisa le jeune homme. Le lien avec la disparition de mademoiselle Thorne paraît évident. La nuit des attentats du Joker, elle a d’abord été hospitalisée au Mercy Hospital, puis elle a été transférée, mais personne ne sait où. Depuis, plus aucune nouvelle.
— Que des rumeurs, renchérit Karen. On a d’abord pensé qu’elle avait été envoyée dans un hôpital ou un institut spécialisé, mais aucun de ces établissements n’a reçu de nouveau patient dans la période qui a suivi les attentats. Ensuite, la rumeur de sa mort s’est répandue…
— Celle de son transfert dans le manoir de Wayne aussi, rappela Johnny. Il aurait très bien pu aménager une chambre d’hôpital dans sa propre demeure.
— Ce qui supposerait qu’elle soit dans un état particulier, un coma ou autre chose, ou alors qu’elle soit en convalescence, réfléchit Karen. Toutefois… lorsque les rumeurs de sa mort se sont répandues, il n’y a eu aucun démenti.
— C’est vrai, reconnut le journaliste. Ça, ce sera un point très épineux à aborder, mais crucial pour la conférence de presse. Note : « mademoiselle Julia Thorne, vivante ou morte ? » On formulera la question plus tard.
— D’accord.
Karen nota rapidement dans son carnet les quelques mots lancés par son équipier.
— Si elle est bien morte, cela expliquerait sa retraite, réfléchit encore tout haut Karen. Il aura peut-être fait son deuil. La conférence de presse serait alors une manière pour lui de mettre fin à cette période, de tourner la page en concrétisant l’annonce de son décès.
— C’est possible, dit-il en haussant des épaules.
Les deux journalistes réfléchirent quelques instants, ce fut Johnny qui lança une nouvelle idée :
— Bon, il faudra également l’interroger sur monsieur Cobblepot.
— Tu as raison, renchérit Karen. Il a été reconnu coupable de trafic d’armes, de diffamation et d’association avec des malfaiteurs. Il est toujours en cavale, cela doit le préoccuper, peut-être. Je note : « votre position sur l’affaire Cobblepot ? ».
— Oui, bien, approuva Johnny. Mais j’y pense… si mademoiselle Thorne est bel et bien morte, de quoi ? et qui en est responsable ? Le procès du Joker et de sa comparse, cette Harley Quinn, est toujours enlisé dans des histoires administratives et des points de désaccord en ce qui concerne leur santé mentale, et Cobblepot est dans la nature. Les points divergent sur ce qu’il s’est réellement passé…
— Le Batman y était, lui, c’est lui qui a amené mademoiselle Thorne aux urgences, précisa Karen.
— C’est bien joli, mais personne ne peut l’interviewer ! s’exclama Johnny en rigolant. C’est incroyable quand même : malgré la méfiance des habitants et le fait d’être toujours poursuivi par la police, il continue de combattre le crime presque chaque nuit.
— Je sais… N’empêche, ça, ce serait le scoop du siècle : pouvoir interviewer le Chevalier noir !
Des étoiles se mirent à briller dans les yeux de la jeune femme.
— Ne rêve pas trop, la ramena-t-il sur terre. Moi, il me fait flipper, je ne voudrais pas me retrouver face à lui… Par contre, on pourrait demander à monsieur Wayne s’il reproche au Batman de ne pas avoir pu la sauver ?
— Bonne idée, répondit Karen en prenant en note la nouvelle question.
Un court silence s’ensuivit où Johnny continuait de réfléchir, son regard fixé sur un lot d’agrafeuses, tandis que Karen relisait ses notes.
— Bon, ça fait beaucoup de questions délicates, résuma Karen. Il va falloir trouver les bonnes formulations pour éviter que monsieur Wayne ne mette fin prématurément à la conférence.
— Il faudra également noter toutes les autres questions qui seront posées, ainsi que les réponses, indiqua Johnny. De même que ses réactions. La gestuelle en dit autant, voire plus que des paroles.
Karen acquiesça. L’expérience de son collègue lui était précieuse, elle prenait tous les conseils qu’il pouvait lui donner afin de s’améliorer. Ils mirent un terme à leur première concertation et se donnèrent rendez-vous le soir même pour peaufiner les détails de la conférence.
Le lendemain, Johnny passa prendre Karen devant chez elle dans sa petite voiture, une Ford focus grise de seconde main. La jeune femme s’installa sur le siège avant passager, son sac entre ses jambes. Le journaliste la trouva plus jolie que d’habitude : elle avait revêtu un petit tailleur noir avec une chemise de satin blanc sous sa veste cintrée, des collants noirs transparents et de petits escarpins fermés. Elle avait attaché ses cheveux châtains en un chignon d’où s’échappaient de petites mèches autour de son front et sur sa nuque, et s’était maquillée avec un peu de couleur sur les paupières. Johnny cacha ses baskets autrefois blanches ainsi que son jean troué aux genoux derrière une attitude qui se voulait désinvolte, mais qui n’en apparut que plus gênée aux yeux de Karen.
— Tu as la liste des questions ? lui demanda-t-il de but en blanc en se renfrognant.
— Oui oui, c’est bon, le rassura-t-elle, comprenant le stress de son collègue, car elle était dans le même état que lui, voire pire. J’en ai même une copie sur mon téléphone au cas où.
— Bien, allons-y.
Le trajet se déroula dans le silence. La conférence de presse commencerait à onze heures pile, aucun retard n’allait être toléré. Les grilles du portail de la vaste demeure des Wayne se refermeraient à heure exacte, ne laissant plus passer personne après cet horaire. Arrivés devant le magnifique portail en fer forgé, les deux journalistes durent présenter leurs badges de presse ainsi que l’invitation faite à la Gotham Gazette. Une fois leurs identités vérifiées, Johnny avança jusqu’au parking en plein air et y gara sa petite Ford.
On apercevait à présent le manoir dans toute sa splendeur d’autrefois : les travaux de restauration, qui avaient été terminés un an plus tôt, avaient consisté en la reconstitution exacte de l’ancien manoir qui avait brûlé dans le caprice du multimilliardaire deux ans plus tôt. L’entrée principale marquée par une large volée d’escaliers et la grande porte à doubles battants en bois sombre imposait respect et admiration. Les jardins étaient également parfaitement entretenus tout autour du manoir avec des parterres de fleurs d’hiver, de rosiers et où une magnifique fontaine siégeait en face de l’entrée. Le fond de l’air était froid en ce début du mois de février, mais le ciel était entièrement dégagé, les pâles rayons du soleil chauffant lentement les pierres taillées.
Les deux journalistes furent invités à entrer dans le grand hall, puis on les conduisit dans l’un des nombreux salons qui, pour l’occasion, avait été aménagé avec plusieurs rangées de chaises devant deux fauteuils rembourrés, recouverts de brocarts rouges. Un petit buffet leur était destiné en attendant le début de la conférence. De nombreux journalistes étaient déjà présents et discutaient vivement de ce qui allait se dérouler dans une dizaine de minutes. Aucune caméra n’avait été autorisée, ni magnétophone. Seuls les photographes des différents journaux avaient pu amener leurs appareils. Tout le reste devrait se faire à l’ancienne : au calepin et au crayon.
— Regarde, il y a même des journalistes de Central City et de Starling City, murmura Johnny en désignant deux individus qui papotaient autour de petits fours.
— Et voilà Cat Grant, du Daily Planet ! chuchota Karen en reconnaissant une grande femme perchée sur ses talons compensés, une petite robe courte rose et noire, et sa longue chevelure bouclée retenue par une pince au sommet de sa tête : son allure détonait avec le reste des invités.
— Il faut dire que monsieur Wayne est une personnalité hors norme, son entreprise est une multinationale et il est l’un des plus riches hommes du continent, marmonna Johnny. Son absence de la vie publique a fait couler beaucoup d’encre…
— Et son retour le fera également, commenta Karen. Viens, essayons de nous positionner stratégiquement.
Ils s’avancèrent vers les sièges des premiers rangs qui étaient déjà presque tous occupés et se dégotèrent deux places côte à côte. Il était onze heures moins deux minutes, les autres journalistes suivirent leur exemple. Tous avaient sorti calepins, stylos et crayons, prêts à prendre en notes la moindre parole, les moindres faits et gestes qu’ils allaient observer. Une porte s’ouvrit du côté des deux fauteuils. Monsieur Wayne fit son entrée, élégant dans son costume trois-pièces anthracite, cravate de couleur bronze sur une chemise de coton satiné blanche, des boutons de manchettes marquées de ses initiales reluisaient sous la lumière du lustre, tout comme ses mocassins noirs cirés, les cheveux impeccablement coiffés en arrière, quelques mèches tombant avec charme sur son front. Plusieurs flashs claquèrent, jusqu’à ce qu’il tende sa main en direction de la porte qu’il venait d’emprunter. Une fine main de femme la saisit.
Ce fut un tonnerre d’exclamations et d’interpellations qui gronda d’un seul coup, provenant de l’ensemble des journalistes qui tous s’étaient levés d’un bond pour mieux voir, les flashs des appareils photographiques reprenant de plus belle, aveuglants. On entendit à peine la voix calme et posée de monsieur Wayne leur promettre qu’ils répondraient du mieux qu’ils pourraient à toutes les questions qu’ils se posaient tellement la surprise fut grande pour l’auditoire.
Je vous donne rendez-vous au tome 3 pour découvrir la suite des aventures du Chevalier noir et de l'Oracle de Gotham, à paraître prochainement... !