L'Oracle de Gotham - tome 2

Chapitre 16 : Fraction de seconde

7397 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 17/02/2026 12:29

Oswald Cobblepot n’allait pas se laisser faire par un vulgaire majordome britannique qui croyait pouvoir s’octroyer les pleins pouvoirs, oh cela non ! Il fulminait dans le salon de son ancien manoir dont il avait entrepris les premiers travaux de restauration. Lorsqu’il se sentait acculé ou démuni, il revenait toujours dans la demeure familiale des Cobblepot, auprès de sa chère mère. Non pas qu’elle était de bon conseil, elle ne participait plus à la vie mondaine et n’avait jamais géré les affaires de la famille, mais bien plutôt parce qu’elle était d’un soutien indéfectible pour son fils qu’elle adulait. L’entendre le rassurer sur ses compétences de chef de famille regonflait invariablement son égo.

La situation était devenue délicate à cause de ce satané Britannique : comment avait-il réussi à dégoter autant de documents prouvant qu’il avait mouillé dans des affaires illicites en Angleterre, ainsi que toutes ces traces faisant état de son trafic d’armes ? Il devait réellement posséder des relations bien placées pour cela, il n’avait donc pas menti. L’affaire avait fuité dans les médias qui s’étaient empressés de publier dans l’édition du soir l’ensemble de ses frasques de jeunesse, ce qui jeta le discrédit sur sa personne auprès du conseil d’administration de la Wayne Enterprise. Pennyworth lui avait ravi tout ce à quoi il aspirait depuis de nombreuses années : posséder ce qui appartenait aux Wayne. Il avait toujours jalousé cette famille, et surtout le fils, le dernier-né et unique survivant, Bruce Wayne. Né avec une cuillère en argent dans la bouche, tout lui réussissait sans aucun effort : il pouvait tout avoir, tout obtenir d’un claquement de doigts. C’était ce qu’Oswald cherchait à obtenir à son tour, quitte à le lui voler, ni plus ni moins. Et il avait été à deux doigts de réussir, si son maudit majordome ne s’était pas interposé ! Et cette maudite folle dingue qui ne répondait plus à ses appels depuis qu’elle avait retrouvé son Joker. Il ne pouvait plus compter que sur lui-même.

La rage l’envahissait, tout comme le désir de vengeance. Le mandat d’arrêt contre Bruce Wayne venait d’être levé par le procureur général faute de preuves et au vu des récentes informations le concernant. Il allait pouvoir récupérer son entreprise… Il allait de ce fait être obligé de passer au plan B, plus sombre, plus direct, plus violent. Il devrait utiliser sa nouvelle position dans la pègre pour s’octroyer ce qui lui était dû.

—    Steve, appela-t-il d’un ton sec.

Un homme d’une trentaine d’années se présenta devant lui, prêt à recevoir ses ordres.

—    Oui, monsieur ?

—  Mets 500'000 dollars sur la tête de Bruce Wayne, et je le veux vif.

—  Bien, monsieur.

—    Et je veux aussi son majordome, Alfred Pennyworth, ajouta Cobblepot. Ainsi que sa petite amie… Julia Thorne. 250'000 chacun.

—    Elle est déjà aux mains du Joker, monsieur…

—    Je m’en fiche éperdument ! Vous me la ramenez, vivante elle aussi.

—    Bien, monsieur, acquiesça son bras droit en s’éclipsant rapidement de la pièce.

Il voulait se venger, à la fois de Bruce pour sa réussite, et de son majordome pour son impertinence. Elle, ce ne serait que l’instrument de sa vengeance. Tout comme la famille Bertinelli avait été mise à mort quelques décennies plus tôt, lui, Oswald Cobblepot, allait mettre fin à la lignée des Wayne une bonne fois pour toutes.


******

Le commissaire Gordon avait rejoint le jeune sergent Blake au commissariat de la G.C.P.D. à sa demande express : il disait avoir des informations urgentes à lui transmettre, et qu’il n’y avait pas de temps à perdre. Ce fut avec une certaine méfiance toutefois qu’il avait suivi le sergent, son expérience de la corruption au sein de la police lui avait appris à ne pas faire aveuglément confiance en ses collègues, malheureusement. Mais lorsque ce dernier lui eut avoué en toute franchise qu’il collaborait avec le Batman qui était face à un choix impossible, il n’avait pas hésité : il avait pris l’un des deux écrans de géolocalisation que lui tendait le jeune homme et lui avait donné le commandement de trois unités de police pour se rendre au premier point de rendez-vous. Lui se chargerait du deuxième avec une unité d’intervention spéciale.

Le géolocalisateur l’avait conduit jusqu’au cimetière de Gotham City. Il suivait le signal à la trace, avançant parmi les allées de pierres tombales jusqu’à arriver devant un caveau.

—    Le Joker n’a vraiment aucun humour, marmonna Jim après avoir lu le nom de celui à qui appartenait cette dernière demeure : Harvey Dent.

Il fit signe aux policiers qui l’accompagnaient de sécuriser le périmètre, ainsi que de se préparer à entrer. Quatre agents déboulèrent dans le caveau avec armes au poing et lampes torches :

—  R.A.S. Commissaire, lança l’un d’entre eux.

Gordon entra à son tour, éclairant son chemin avec sa propre lampe torche. Il descendit les quelques marches qui menaient à la tombe centrale. L’ancien procureur général avait eu droit à une magnifique sépulture, en hommage aux idéaux qu’il portait avec lui de son vivant ainsi que par respect pour sa famille très croyante. Jim s’approcha de la dalle de pierre et l’effleura du bout des doigts, avant de jeter un nouveau coup d’œil à l’écran de géolocalisation. C’était bien l’emplacement qui était indiqué. Il réfléchit quelques instants, mais il devait faire vite : si c’était la bombe qu’avait installée Harley Quinn, cela voulait dire qu’elle exploserait à vingt-trois heures précises. Il était vingt-deux heures quarante-sept.

—  Il n’aurait pas fait ça, quand même, marmonna-t-il à nouveau en observant la dalle.

Le commissaire poussa avec toute sa force la longue pierre censée recouvrir le cercueil d’Harvey Dent.

—  Monsieur le commissaire, nous n’avons pas d’autorisation pour l’exhumation…

—  Je le sais, l’interrompit Gordon. Mais nous n’avons pas le temps, là.

Plusieurs policiers l’aidèrent alors dans la tâche, puis on décloua le cercueil de bois. Le silence se fit lourd dans le caveau :

—    Monsieur le commissaire, c’est normal qu’il n’y ait aucun corps ? demanda alors l’un des policiers, dubitatif.

—    Non, ce n’est pas normal du tout, répondit Gordon, décontenancé.

Le cercueil était vide, et aucune trace de décomposition n’indiqua qu’il avait contenu une dépouille.  À la place se trouvait un appareil de téléréseau sur lequel était branchée une clef USB. Gordon déconnecta rapidement l’engin de transmission, puis récupéra la clef qu’il glissa dans sa poche avant de ressortir d’un pas pressé, sa radio en main :

—    Je suis tombé sur télétransmetteur et une clef, certainement ce qu’il comptait révéler à propos d’Harvey Dent, dit-il avec précipitation. Où en êtes-vous, sergent ?

—    Nous sommes prêts à donner l’assaut, Commissaire.

—    Entendu, je vous rejoins.

******

Lorsque le Batman arriva au point géolocalisé, il se douta tout de suite que ce n’était pas celui où Julia se trouvait, mais il devait malgré tout trouver ce qui s’y cachait, et rapidement afin de pouvoir se rendre là où elle était détenue. Il se trouvait devant le grand Réservoir de la ville, dans l’ouest du Midtown. Celui-ci alimentait en eau potable l’ensemble de Gotham ; une brèche dans ce lac artificiel et toute la ville serait privée d’eau, paradoxalement.

Il tenta de se rapprocher le plus possible du point qu’indiquait l’écran, mais ce dernier paraissait se trouver juste à côté de la vaste étendue d’eau. Il devrait passer par les souterrains qui parcouraient les abords du lac. Ce ne fut pas très difficile d’accéder aux tunnels, la sécurité y était quasi inexistante. Quand il atteignit enfin le point rouge clignotant sur le petit écran, il se trouvait dans l’une des salles de maintenance du lac. Il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour trouver l’engin explosif qui avait été déporté des pales de brassage, puis relié à des barriques qui, si elles explosaient, le liquide contenu se mêlerait à l’eau potable de la ville, qui serait ensuite brassée par les pales, répandant le produit toxique dans l’ensemble du Réservoir.

—  Voilà la signature du Joker, murmura-t-il en soupirant.

Il examina l’engin explosif ainsi que les barriques, prit rapidement des clichés et demanda conseil à Lucius qui le soutenait toujours depuis son repaire.

—    Il reste cinq minutes avant explosion, précisa le Chevalier noir d’un ton bien trop calme pour quelqu’un se trouvant en face d’une bombe.

—    Le système utilisé est encore différent, et il a été bricolé sur place, fit remarquer Lucius en observant les images. Il semblerait qu’il y ait un deuxième détonateur à distance. C’est surtout lui qui va poser problème.

—    Retirer les barriques suffirait à votre avis ? l’interrogea le Batman qui analysait aussi la situation.

—    Je pense que c’est le plus prudent, confirma Lucius. Ainsi, même si la charge explose, les dégâts seront minimes.

Il compta le nombre de barriques à retirer : elles étaient quatre et devaient bien peser trois gallons chacune. Il détacha la première qu’il porta à l’abri dans un recoin de la salle, puis fit de même pour les trois autres. Tandis qu’il soutenait la quatrième à bout de bras, l’engin explosif s’amorça. Il se mit à courir avec le baril jusqu’à ce qu’un souffle brûlant le plaque au sol. Les murs se fissurèrent, mais le béton résista. Il était donc vingt-trois heures. Il se releva aussitôt pour quitter au plus vite cet endroit, puis une fois à l’air libre, il contacta le commissaire Gordon :

—    L’ancien dépôt de Falcone, dans le quartier de Crime Alley ! s’écria ce dernier.

—    J’arrive !

******

La Montagne, comme il était dorénavant surnommé par la foule en délire, avait terrassé trois autres hommes sous les yeux de Julia qui restait debout, tétanisée par la violence des combats.

—    Pourquoi, Harley ? Pourquoi tu m’obliges à ça ? cria-t-elle pour que sa voix couvre la clameur environnante.

—    Tout va bien se passer ! la rassura Harley en riant. Tu l’as déjà fait, tu ne t’en souviens pas ?

—    Qu’est-ce que tu racontes ? Je n’ai jamais tué de ma vie…

Harley saisit sa sœur par les épaules, l’air ébahi :

—  Sérieux ? Tu ne te souviens de rien ? Ned !

—  Quoi, Ned ?

—  Tu sais comment il est mort ? lui demanda Harley avec une joie folle.

Julia ne put que lui jeter un regard d’incompréhension totale.

—    Tu l’as tué ! Alors qu’il allait nous violer, tu l’as étranglé avec la chaîne jusqu’à ce qu’il vomisse son propre sang !

Tous les sons s’éteignirent d’un seul coup autour de Julia, ses sens ne répondaient plus. Les images jaillirent de sa mémoire enfouie comme si elle avait commis ce crime le matin même : la cave sombre, avec le lit en fer. Elles étaient toutes les deux ligotées. Cet homme qui l’avait saisie et jetée sur le matelas, elle y mettait maintenant un visage, celui de Ned, le bourreau de leur mère. Maintenant, elle s’en souvenait parfaitement. Elle avait haï cet homme au plus haut point, elle avait tenté de persuader sa mère de le quitter, mais il l’avait tenue par l’argent, les dettes, et le visa. Elles étaient étrangères, on pouvait les expulser à tout moment du territoire ; elles n’auraient eu plus aucun endroit où aller et leur mère aurait été incarcérée pour détention de drogue ou pire encore. Lorsqu’elle mourut misérablement d’une overdose, le responsable de cette situation les avait séquestrées pour les prostituer, mais d’abord, il fallait mater les jeunes filles pour les rendre dociles. Toutefois, lorsqu’il voulut passer à l’acte, Julia avait perdu le contrôle de son corps, quelque chose l’avait poussée à agir au-delà de sa volonté et de sa force, une chose qui provenait du plus profond de son corps et qui coulait dans ses veines. Elle avait arraché ses liens grâce à cette force surhumaine, saisi ses chaînes et avait enserré le cou de leur agresseur si fort qu’elle lui en avait sectionné la jugulaire. Le sang qui ressortait en glouglou de sa bouche s’était répandu partout sur le lit, au sol, sur ses vêtements. Relâchant les chaînes, le corps de Ned était tombé mollement au sol tout en finissant de se vider. Elle avait ensuite détaché sa sœur dont le regard s’était agrandi, l’avait prise par le bras et était sortie de la cave ; elles avaient traversé le sombre couloir à la tapisserie bleuâtre, puis elles s’étaient enfuies. À ces souvenirs, Julia ne put tenir plus longtemps. L’horreur était trop grande, insoutenable, mais elle n’avait plus d’autre choix que de l’accepter. C’était elle qui l’avait perpétré, ce crime aussi violent qu’infâme.

Harley la fit entrer dans l’arène face à la Montagne qui poussait des cris gutturaux, exaltant la foule. Lorsqu’il posa son regard sur son nouvel adversaire, il eut un rire grossier.

—    Sérieusement ? Ce n’est pas sa tête que je vais défoncer ! hurla-t-il en riant à gorge déployée.

—    Julia ! Tiens ! s’écria Harley en lui lançant sa batte de baseball fétiche.

Julia l’attrapa au vol et, pensant céder son corps à Oracle, elle resta pourtant consciente  et maîtresse de tout ce qu’il se passait, de tous ses gestes où se déployait une force vertigineuse. Dorénavant, elle ne pourrait plus oublier, maintenant qu’elle se souvenait. Elle ne pourrait plus occulter ce qui l’avait tant horrifiée. Elle était une tueuse, une meurtrière de sang-froid.

Profitant de l’élan de la batte qu’elle avait attrapée au vol, elle asséna un violent coup dans le flanc de son adversaire qui eut un moment de surprise. Il ne s’y était pas attendu. Il beugla et chargea la jeune femme pour la plaquer contre le sol, mais elle l’évita presque avec facilité. Légère, elle était bien plus agile que cette lourde masse de muscles. De plus, son interface visuelle anticipait tous ses mouvements, allant même jusqu’à lui indiquer les directions à prendre, les points faibles à frapper en premier, les coups à donner. Julia assura sa prise sur le manche de la batte et la fit remonter dans la mâchoire du colosse qui se relevait de sa charge manquée. Le sang gicla de sa bouche. Il cracha un morceau de dent ensanglantée.

—  Sale pute, je vais te démolir ! grogna-t-il en brandissant son poing.

La jeune femme l’esquiva à nouveau, mais ne put arrêter son autre bras qui la projeta contre le grillage. La violence du coup lui coupa le souffle quelques secondes tandis qu’elle se retrouvait à genoux contre terre. Elle se dépêcha de se relever et abattit sa batte vers l’arrière de ses genoux. Il eut un mouvement de bascule, mais ne tomba pas. Au contraire, il fit un pas en avant et attrapa sa proie, enserrant son cou de sa large main pour la soulever ensuite de terre. Julia laissa éclater la rage d’Oracle, celle qu’elle avait étouffée si longtemps au plus profond d’elle-même : elle joignit ses deux mains au-dessus du bras qui la maintenait prisonnière et donna un violent coup à l’intérieur du coude. Le bras se plia, lui permettant de se libérer de son étreinte. Elle ramassa la batte tombée au sol et asséna un coup qui fit craquer les côtes de l’ancien détenu. La Montagne tomba à genoux, le souffle coupé. Elle avait pris l’avantage, elle le maintenait en joue avec le bout rond ensanglanté de la batte de baseball toute décorée de sa sœur.

Ce fut seulement à cet instant qu’elle entendit les cris de la foule en délire qui la sommait d’achever son adversaire. Tous martelaient le sol de leurs pieds, frappaient dans leurs mains en rythme, avec pour seuls mots aux lèvres : « À mort ». Julia était consciente, elle contrôlait son corps, elle le sentait, poussée, non… plutôt portée par celle qu’elle avait surnommée Oracle. Elles étaient à présent unies dans un même mouvement, elles n’étaient qu’une : elle raffermit sa poigne sur le manche de la batte, la souleva haut, ses hanches pivotant pour un plus fort impact. Elle visait la nuque, sa vision augmentée lui indiquait exactement l’endroit où frapper pour que son coup soit létal quand soudain, des coups de feu retentirent, créant un mouvement de panique au sein de la foule. Elle arrêta son mouvement, cligna des yeux : qu’était-elle en train de faire ? Julia abaissa sa batte, puis la lâcha au sol en reculant de quelques pas. Elle regarda l’homme qu’elle allait abattre de sang-froid. N’était-ce pas lui ou elle ? Est-ce que la survie pouvait justifier un tel acte ? Ou n’était-ce qu’un choix qu’une part d’elle avait fait, celui de ne pas être une victime ? Tout se mélangeait dans son esprit. On ouvrit le grillage, on hurlait son nom, mais elle n’arrivait plus à saisir ce qui se passait tout autour d’elle.

Un liquide visqueux se remit à couler de ses narines. Elle l’essuya avec la manche de sa veste. Du sang. Le sien. Elle comprit. Si elle devait verser le sang, ce serait avec le sien. Ainsi, tout se terminerait avec elle. Elle était condamnée, elle le sentait. Alors, autant emporter ceux qui nuisaient au plus grand nombre avec elle. Son regard se mit à chercher le Joker dans la foule qui se précipitait dans les issues trop étroites. Il était pour elle la source de tout. C’était de sa faute si sa sœur avait basculé, mais aussi de la sienne.

Ses yeux croisèrent alors ceux d’un jeune homme ; il lui disait quelque chose. Elle l’avait déjà vu. C’était un sergent de la police. Il paraissait l’appeler. Elle n’entendit pas ses paroles et ne chercha pas à les lire sur ses lèvres. Et Bruce ? Il n’était pas là. C’était peut-être mieux ainsi.

Lorsque John Blake tourna à nouveau la tête du côté de Julia, elle avait disparu. Il la chercha encore, mais la foule commençait à se déverser dans la fosse même, à la recherche d’une issue pour fuir les équipes du SWAT qui les avaient encerclés. Ils étaient cernés. Toutefois, le nombre d’individus présents aux combats illégaux avait été sous-estimé : ils furent plusieurs à passer entre les mailles du filet grâce au mouvement de foule. D’autres n’avaient pas eu autant de chance, beaucoup tombèrent et furent piétinés. Les premiers secours durent intervenir. Blake ressortit de l’arène après l’avoir fouillé méticuleusement. Aucune trace de Julia, ni du Joker, ni de sa comparse Harley Quinn. La seule chose dont il était certain, c’était que le couple de déments avait été séparé dans la cohue. Chacun avait dû quitter les lieux de son côté. Il commença alors à interroger les parieurs mis en arrestation, jusqu’à ce qu’il reçoive une communication sur le transmetteur que lui avait confié le Batman :

—    Où est-elle ?

—    Je suis désolé, mais nous ne les avons pas trouvés, répondit John Blake en s’éloignant à l’abri des regards et des oreilles indiscrètes. Par contre, je viens d’apprendre qu’une mise à prix a été effectuée sur trois personnes, dont Julia Thorne, par le Pingouin.

—    Qui sont les deux autres ?

—    Bruce Wayne et Alfred Pennyworth, mais pourquoi… ?

Le Batman coupa la communication, laissant le sergent sans réponse.


******

Lucius ne comprit pas pourquoi Julia s’était faufilée à travers la foule qui envahissait à présent l’arène à la recherche d’une issue. Il n’avait pas cessé de l’observer depuis qu’elle était aux mains du Joker et de Harley Quinn, s’inquiétant pour son état de santé qui s’aggravait d’heure en heure. En apercevant l’intervention des forces spéciales dans l’arène illégale, il avait eu l’espoir qu’elle soit enfin prise en charge, mais le fait qu’elle cherche à fuir le dépassait.

La jeune femme n’eut aucun scrupule à se frayer un chemin, quitte à renverser ces corps qui se précipitaient pour sauver leur réputation et ne pas aller en prison. Mais alors qu’elle atteignait le couloir d’accès à une sortie de secours, elle entrevit des agents du SWAT qui barraient la voie. Elle vira de bord sans attendre et emprunta une porte de service qu’elle referma aussitôt derrière elle. C’était l’accès à la fameuse cage d’escalier par laquelle Harley l’avait fait passer. Elle continua de monter dans les étages, quitte à sortir par les toits s’il le fallait.

Julia, que l’intensité de la migraine ralentissait, se maintint fermement à la rambarde ; les vertiges la prenaient de manière aléatoire. Lorsqu’elle atteignit le dernier étage, elle passa la porte de service et se retrouva nez à nez avec le Joker.

—  Toi, tu tombes bien, grogna-t-elle en le saisissant par le col de sa chemise.

—  Je ne te le fais pas dire ! renchérit-il en lui donnant un coup de genou dans le ventre.

La jeune femme lâcha sa prise et tomba à genoux, affaiblie, mais réussit à esquiver le second coup du Joker grâce à une roulade sur le côté. Elle le fit tomber à son tour sur le dos, puis le maintint au sol en l’enfourchant, ses mains resserrées autour de son cou.

—    Si je dois tuer quelqu’un, ce sera toi, souffla-t-elle, sa voix se perdant dans son effort pour garder sa prise.

Mais alors qu’elle le sentait faiblir, il marmonna des paroles qui l’intriguèrent. Elle desserra ses doigts pour le laisser parler :

—  Tu as soif de vengeance, on dirait. Te venger du Pingouin, ça t’intéresse aussi ?

Le Pingouin… Et si elle pouvait faire d’une pierre deux coups ? Supprimer à la fois le Joker et le Pingouin, les deux hommes qui avaient une influence sur sa sœur, les deux hommes qui s’en étaient pris à Bruce et à elle, et qui allaient à eux deux réduire toute la ville de Gotham en cendres. Sa proposition l’intéressa :

—    Amène-moi au Pingouin.

—    Parfait, répondit le Joker avec un sourire mauvais.

Mais alors qu’elle relâchait complètement son étreinte, Julia fut sauvagement tirée par la taille et plaquée au sol.

—    Ça va pas, non ! s’écria Harley en aidant le Joker à se relever. Tu ne le touches pas !

—    Tout comme tu n’as pas touché à Bruce, n’est-ce pas ? s’emporta Julia que la colère envahissait. Tu voulais parier ? Alors on parie : il t’abandonnera à la moindre anicroche, je suis sûre qu’il n’hésitera pas à te sacrifier pour sauver sa peau !

—    Tu mens ! hurla Harley qui perdit tout à coup son sang-froid.

—    Du calme, les filles, s’interposa soudainement le Joker. Vous n’allez pas vous battre tout de même, si ? Harley, dit-il en se tournant vers elle. Nous avons convenu que nous rendrions une petite visite au Pingouin… Tu le connais, non ?

—    Pourquoi irions-nous le voir ? demanda Harley en haussant des épaules, dubitative.

—    Parce qu’il a des comptes à rendre à notre chère amie ici présente, lui expliqua le Joker avec un ton condescendant, comme s’il s’adressait à une enfant.

—    Ah ? Oh ! s’exclama Harley qui comprit soudainement le message du Joker. C’est vrai ? Tu veux lui faire la peau !

Harley sauta au cou de sa sœur, débordante de joie.

—    Tiens, tu vas avoir besoin de ça ! poursuivit-elle en lui tendant la batte de baseball dont le bout était encore couvert du sang de son ancien adversaire.

Julia prit la batte tout en gardant le silence. Elle ne pouvait pas révéler à sa sœur qu’elle allait également tuer le Joker. Harley l’en empêcherait. Et lorsque ce serait fait, elle lui en voudrait certainement beaucoup. Un certain temps. Mais Julia ne serait plus là pour alimenter son désir de vengeance. Alors peut-être que toute cette folie prendrait fin. C’était ce dont elle voulait se persuader, en tout cas. Et Bruce ? murmura une voix intérieure. Il s’en remettrait. Il s’en sortirait d’ailleurs bien mieux sans elle. Elle étouffa cette voix qui voulait protester et ravala les larmes qui voulaient couler. Il n’était plus temps. « Laisse-moi faire ».


******

Alfred n’avait pas eu d’autre choix que de se rendre : un groupe de mercenaires armés jusqu’aux dents l’avait accosté avant même qu’il ne quitte le parking souterrain de la tour Wayne. Il savait pertinemment qui était derrière une telle bassesse. Cela signifiait également qu’il avait réussi à acculer son adversaire qui s’était retrouvé dos au mur. C’était l’acte d’un désespéré.

On l’avait emmené dans le vieux manoir des Cobblepot, une demeure depuis longtemps laissée à l’abandon à la suite des infortunes de leurs propriétaires. La pièce où il se trouvait ligoté sur une chaise Louis XV au rembourrage tassé et aux broderies abîmées devait être un petit boudoir avec fauteuils et guéridons. Des rideaux autrefois rouges pendaient lamentablement aux fenêtres dont une vitre était fissurée sur toute sa longueur. La nuit était noire, il pleuvait. Un orage approchait. Des hommes armés arpentaient les couloirs et le jardin extérieur en friche, par manque d’entretien. Un homme était posté devant la porte du boudoir, droit, impassible, le regard porté dans le vague, en l’attente de nouveaux ordres. Il tenait fermement son arme à feu entre ses mains, et détenait à sa ceinture une arme de poing et un Taser. Pour l’instant, il devait simplement surveiller que le vieil homme immobilisé reste à sa place.

Tout à coup, la porte s’ouvrit. Son gardien s’écarta d’un pas et laissa entrer deux autres sbires armés escortant un petit homme boiteux qui s’appuyait sur la canne de son parapluie noir.

—    J’espère ne pas vous avoir fait trop attendre, dit Oswald Cobblepot avec une rage contenue derrière son sourire mauvais.

—    C’est de notoriété publique, vous n’avez jamais su recevoir, répliqua Alfred de son flegme anglais.

Le Pingouin grinça des dents. Tout ce qui pouvait sortir de cette bouche de vipère le saignait à blanc. Vivement qu’il puisse assouvir pleinement sa vengeance.

—    Je tâcherai de me rattraper avec mes prochains invités, alors, rétorqua-t-il en forçant son sourire. Ils ne devraient pas tarder.

Un bruit de fracas de verre retentit soudainement. Des cris étouffés, puis de lutte s’ensuivirent, ainsi que plusieurs coups de feu. Puis les hurlements de colère d’une femme résonnèrent : « Toi ! Sale traître ! » suivis de nouveaux bruits de lutte à mains nues. « Occupez-vous de celle-là. » dit une autre voix rauque et grinçante.

Enfin, un homme vêtu d’un costume mauve, qui marchait d’un pas allègre, le dos légèrement voûté, fit son entrée dans la pièce. Son visage dont le maquillage de clown coulait à cause de la sueur et de l’eau de pluie donna un frisson au majordome : le Joker. Il tenait par le bras Julia, grandement affaiblie, qu’il tira d’un coup sec et poussa au-devant de lui. Elle vacilla, mais tint bon ; elle lui jeta un regard noir avant de tourner la tête vers le Pingouin. Ses yeux étaient si sombres qu’on aurait pu s’y perdre dans une telle noirceur vengeresse. Puis elle eut un mouvement vers le fond de la pièce et aperçut l’Anglais entravé sur un vieux fauteuil miteux.

—  Alfred… ?

Que faisait-il là ? Sa présence la mettait mal à l’aise, surtout avec ce qu’elle s’apprêtait à faire. Son désarroi fut tel qu’elle n’anticipa pas le geste du Joker : il l’attrapa par les cheveux, lui enserra le cou de son bras et glissa une fine lame rétractable sous le menton. Elle voulut se dégager de son étreinte, mais la force lui manquait déjà ; il fallait qu’elle se réserve pour le moment le plus propice à sa vengeance suicidaire.

—    Il paraît que vous vouliez la voir, fit le dément en s’adressant au Pingouin.

—    Comment ça ? souffla Julia avec incompréhension et colère.

—    Steve, appela Cobblepot avec sécheresse. L’avez-vous trouvé ?

—    Non, monsieur, répondit un quatrième homme qui était entré à la suite du Joker et de la jeune femme. Il reste introuvable.

Le dénommé Steve tenait contre lui une deuxième jeune femme qui titubait, l’arcade sourcilière en sang. Il la fit asseoir dans l’un des fauteuils restés libres et la menotta à l’accoudoir.

—    Pourquoi tu me fais ça, Poussin ! s’exclamait-elle avec rage et désespoir.

—    Je ne voudrais pas que tu viennes gâcher cette opportunité qui s’offre à moi, répliqua le Joker avec agacement.

—    Tu peux me lâcher, je ne m’enfuirai pas, tu sais, grogna Julia à l’encontre de son ravisseur.

Ce dernier sourit, puis la relâcha d’un seul coup. La jeune femme tituba. Son allure était des plus pitoyables, les cheveux mouillés par la pluie et la sueur, ondulants vaguement autour de son visage et sur ses épaules devenues frêles, le visage d’une pâleur de spectre, jurant avec le gloss pourpre que lui avait mis sa sœur. Ses vêtements, trempés eux aussi, dégoulinaient lentement le long de ses collants noirs troués en plusieurs endroits. Elle s’appuya contre le dossier d’un fauteuil, puis se dirigea vers sa sœur qui continuait de pester rageusement contre son comparse qui venait de la flouer. Julia s’accroupit devant elle, lui caressa le visage d’un air à la fois tendre et navré, ce qui surprit vivement Harley.

—    Je t’aime, malgré tout ce qui a pu se passer, lui murmura Julia avec tristesse. Et j’espère qui tu sauras pardonner, et retrouver ton chemin dans cette obscurité où tu t’es égarée…

La jeune femme lui saisit l’épaule, enfonçant son pouce dans la base de son cou.

—    Que fais-tu… ? s’étonna Harley en tentant de s’extirper de sa prise.

—    Cette fois, je ferai les choses bien, je te le promets, ajouta sa sœur en appuyant encore un peu plus fort.

Harley perdit alors connaissance, son corps s’affalant dans le fauteuil. Julia se frotta le front qui lui faisait atrocement mal, ses yeux plissés par la douleur. Un doute s’immisça soudainement au fond de son esprit. Mais il n’était pas temps de faillir. Elle se devait d’être forte pour arriver à ses fins. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, son regard croisa celui de l’Anglais. Il paraissait profondément bouleversé par l’état de la jeune femme. Julia ne put que détourner les yeux, presque honteuse qu’il la voie ainsi. Puis elle analysa la situation : trois hommes armés, le Joker devait détenir plusieurs couteaux sur lui, et le Pingouin tenait fermement la canne de son parapluie. La difficulté première serait de se débarrasser de ses sbires. D’un autre côté, en neutraliser un lui fournirait les armes nécessaires pour en finir vite et bien.

—    Julia, ne faites pas cela… l’implora Alfred, comme si celui-ci avait parfaitement deviné ses intentions.

Cette simple supplique l’atteignit comme un couteau en plein cœur. Cette voix si tendre et si bienveillante faisait remonter sa conscience qui s’était enfouie profondément, hors de sa portée.

—    Je n’ai plus le choix, répondit-elle dans un murmure inaudible. J’espère que vous pourrez me pardonner vous aussi…

Elle abaissa la tête le temps d’une seconde, murmurant une sorte de prière où elle en appelait à toute la force qu’elle possédait encore. Un éclat lumineux zébra le ciel au travers de la fenêtre, les lumières s’éteignirent tout à coup. Tandis que le coup de tonnerre se répercutait dans l’espace et faisait trembler les murs, Julia se releva avec agilité et frappa violemment la tête du plus proche homme armé contre le mur, l’assommant sur le coup. Elle saisit l’arme de poing à sa ceinture et fit tomber en même temps le Taser qui glissa sur le parquet élimé. Profitant toujours de la pénombre et de la surprise, elle désarma le deuxième homme qui s’était précipité sur elle : d’un coup de genou dans son entrejambe, elle le mit à terre et récupéra son pistolet. Elle pointa ses deux armes sur la tête du Pingouin et du Joker, mais il restait le troisième homme armé qui la mit en joue. Tous se figèrent.

Un nouvel éclair illumina la pièce, marquant les silhouettes immobiles qui s’observaient mutuellement, en chien de faïence. Le grondement qui suivit fit à nouveau trembler la demeure en ruine. Étrangement, aucun autre homme de main du Pingouin ne se présenta dans la pièce. Ceux du jardin semblaient avoir disparu. On n’entendait plus que le martèlement de la pluie et la respiration haletante de la jeune femme qui s’essoufflait.

Soudain, un projectile vint percuter la fenêtre et se planta dans le dos du fauteuil où se trouvait assis le majordome. Ce fut comme un signal pour les quatre adversaires : le sbire tira à vue sur la jeune femme qui, grâce à sa vision augmentée, percevait distinctement les mouvements dans la pénombre. Elle se roula en boule contre terre pour atteindre un autre fauteuil et s’en faire un bouclier, tandis qu’une immense forme noire passa par la fenêtre qui éclata en millier de morceaux.

Lucius assistait à la scène au travers des yeux de la jeune femme, anxieux face à la situation qui dégénérait. Il avait tenté de comprendre les agissements de la jeune femme, cependant, lorsqu’il avait compris son dessein de tuer le Joker, puis le Pingouin, le souvenir de leur conversation dans le bureau de monsieur Wayne lui était revenu avec douleur : « Je vous le dis afin que vous soyez en mesure de m’arrêter si je devais aller trop loin » lui avait-elle dit. Voilà qu’il se retrouvait face à la situation qu’il avait le plus redoutée. Elle semblait avoir dépassé un point de non-retour. Pour l’arrêter, la seule solution qu’il avait trouvée était de court-circuiter la puce SMC qui se trouvait dans sa nuque : en créant un choc électrique, les signaux nerveux seraient interrompus, elle tomberait dans le coma. Du moins, c’était le résultat de la simulation qu’il avait effectuée avec les quelques informations qu’il possédait sur le fonctionnement de cette technologie. Toutefois, les risques de créer un AVC, voire de lui infliger la mort, étaient immenses. Cette solution ne pouvait donc être que le tout dernier recours si rien d’autre ne venait l’arrêter. L’arrivée du Batman fut ainsi d’un tel soulagement que sa main tremblante put enfin s’éloigner de la touche « Entrée » ; il s’était tenu prêt à déclencher l’impulsion électrique malgré toute la répugnance qu’il ressentait à le faire, par devoir et lié par sa promesse.

Voyant que le Pingouin allait prendre la fuite, Julia, ignorant délibérément le Batman qui s’était interposé pour neutraliser le troisième homme armé, sortit de sa cachette et sauta sur Cobblepot pour l’arrêter dans sa course. Elle le plaqua au sol, un genou dans son dos, l’une de ses deux armes pointées dans sa nuque. De l’autre, elle tira un coup de sommation au plafond et le pointa sur le Joker qui avait dégainé l’une de ses lames et s’était mis en retrait, près de la porte.

De son côté, Alfred avait saisi le projectile entre ses mains ligotées et l’utilisa pour défaire ses liens. Les shurikens du Batman étaient finalement une bonne idée, se dit-il. Le Chevalier noir, une fois le sbire du Pingouin neutralisé, bloqua la porte avec un deuxième projectile qu’il planta du côté des gonds afin d’empêcher toute fuite des deux malfrats.

—    Julia… Non ! s’écria-t-il de sa voix rauque et profonde lorsqu’il aperçut la jeune femme qui était prête à tirer sur les deux hommes.

Alors que les index de ses deux mains étaient apposés sur la détente de chacune des armes qu’elle détenait, ses mains se mirent à trembler. Pourquoi ? Pourquoi avait-il fallu qu’il arrive à ce moment-là ? Le simple son de sa voix l’avait stoppée net dans sa conviction, comme s’il avait eu le pouvoir de raviver la flamme que Julia possédait en son for intérieur, faisant taire la voix de la vengeance qui lui criait d’en finir.

—    C’est trop tard, s’écria-t-elle avec force.

—    Il n’est jamais trop tard, la contredit-il en s’approchant avec lenteur, la main tendue vers l’arme pointée contre le Joker. Accepte mon aide, je peux te sauver…

—    Non… Laisse-moi, c’est la seule solution, s’écria-t-elle encore, plus à elle-même qu’au Batman cette fois-ci.

Mais sa voix se brisait. Quelque chose luttait en elle. Cette union qui s’était effectuée dans l’arène venait de se briser. Ses forces la quittaient, sa volonté, jusque-là obscurcie par la colère et la vengeance, s’éclaircissait peu à peu. Sa conscience émergeait à nouveau.

—    Vas-y ! Tire ! s’exclama le Joker qui voyait sa jubilation être gâchée par un moment d’hésitation.

C’était pourtant exactement ce qu’il avait espéré lorsqu’il avait aperçu l’information sur la mise à prix lancée par le Pingouin. Il savait que le Batman la retrouverait juste à temps pour voir l’être aimé déchoir. Il souhaitait se délecter de cet instant, même s’il devait recevoir une balle : c’était si divertissant, si jouissif de voir son ennemi aussi désemparé et impuissant ! Le Joker se mit à rire, de ce rire qui grandissait jusqu’à emplir tout l’espace. Mais si elle ne devait pas aller au bout de sa vengeance, ce serait alors à lui de prendre les choses en main.

—  Julia, fais-moi confiance, encore une fois…

Un autre éclair traversa le ciel anthracite, plus éloigné, plus faible. Julia resta figée, incapable d’appuyer sur les deux détentes. C’était comme si son corps était à nouveau en proie à une lutte qui l’immobilisait tout à fait. Les mots de Bruce résonnèrent jusque dans son cœur. Elle aurait voulu lui dire une dernière fois à quel point elle l’aimait. Toutefois, ce fut la douleur qui l’emporta. Son nez se remit à saigner, les gouttes de sang perlèrent sur sa bouche et son menton, jusqu’à venir mourir sur le visage apeuré du Pingouin. Le vertige la fit tanguer, tout lui échappait. Lorsque Cobblepot sentit que son agresseuse faiblissait, il bascula brusquement sur le côté, renversant la jeune femme au sol. Le Batman saisit la première arme que Julia avait lâchée pour la jeter au fond de la pièce, mais ne put anticiper ce qui allait se produire, car tout se déroula en une fraction de seconde, le temps d’un dernier éclair flamboyant.

L’échec de son plan le mit hors de lui : tout capotait à cause d’une vulgaire faiblesse, d’une morale ressurgissante et d’une maladie inconnue. Le Joker se rua sur le Taser qui gisait à ses pieds et l’activa, en désespoir de cause, en direction de Julia. Les deux électrodes quittèrent leur logement pour venir se planter dans le cou et sur la poitrine de la jeune femme, libérant la décharge électrique à sa pleine puissance. Un cri retentissant de rage résonna, puis un autre cri, celui-ci empli de détresse et de peur, déchira l’atmosphère glaciale. L’Anglais s’était jeté sur la jeune femme qui s’était effondrée, inerte, sur le sol, en répétant sans cesse avec l’énergie du désespoir : « Ma fille ! Sauvez ma fille ! ».

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