L'Oracle de Gotham - tome 2

Chapitre 15 : Course contre la montre

6018 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 10/02/2026 15:48

Bruce n’avait pas eu le choix : il avait revêtu sa cuirasse de Chevalier noir et était parti avant la tombée de la nuit dans les rues de Gotham, en toute discrétion, afin de vérifier les premiers résultats du positionnement de la lucarne. Une trentaine de résultats avaient été proposés par le logiciel connexe de modélisation qu’avait utilisé Lucius, puis ce dernier avait réussi à affiner la recherche pour réduire le nombre de possibilités à dix lieux précis dans la ville. Le Batman s’était alors dépêché de partir en exploration afin de retrouver Julia le plus rapidement possible.

C’était le deuxième emplacement qu’il vérifiait. Perché entre deux immeubles étroits, à l’abri des regards, il avait sorti une lunette d’observation avec laquelle il visa une lucarne en contrebas. Ce n’était toujours pas la bonne, des barreaux striaient la fenêtre dont l’angle de la vitre était d’ailleurs fissuré. Il rangea la lunette qu’il avait réduite en un petit tube dans l’une des sacoches de sa ceinture, puis sortit un petit écran sur lequel il invalida sa position actuelle. Le prochain emplacement était situé à un kilomètre de sa position, en direction des Narrows. Il observa d’abord les environs puis se glissa dans l’ombre des bâtiments qui grandissait à mesure que le soleil déclinait à l’horizon, jusqu’à disparaître enfin tout à fait : il sonna dix-sept heures à la tour de l’horloge. Le Batman allait enfin pouvoir se mouvoir plus facilement au sein des ombres.

Il rejoignit sa Bat-moto et allait démarrer lorsqu’une explosion retentit non loin de là.

—    Lucius, qu’en est-il sur la 22e au carrefour de Barkley ? demanda-t-il en activant son oreillette.

—    Un colis piégé on dirait, la police a été appelée il y a moins d’un quart d’heure pour signaler un sac solitaire dans l’entrée de l’office de poste, décrivit Lucius avec réactivité. Je me branche sur la radio de la G.C.P.D. tout de suite.

Le Batman alluma le moteur de sa moto et se rendit au plus près du site accidenté afin de voir ce qu’il en retournait. La bombe paraissait n’avoir fait que peu de dégâts. Cependant, toutes les personnes qui avaient été à proximité de l’explosion étaient dans un état d’euphorie anormal, certains pliés en deux et riant aux éclats tandis que d’autres, ne tenant plus debout, étaient allongés et se tenaient les côtes de rire. Le Chevalier noir décrivit la scène à Lucius :

—    Du protoxyde d’azote, déclara ce dernier. Heureusement, c’est le seul produit non létal de ce qui a été dérobé dans les laboratoires. Enfin… sauf si une très grande dose est inhalée.

—    Ce n’était qu’un coup dans le vide pour annoncer son retour, réfléchit Bruce.

—    J’ai intercepté d’autres signalements du même genre : des sacs laissés à l’abandon dans différents endroits de la ville, ajouta Lucius. Tous ont l’air d’être accompagnés d’un seul et même message : « Je ne me désactive que face au Batman ».

—    Combien y en a-t-il ?

—    J’en recense une dizaine pour l’instant, aux quatre coins de la ville, répondit derechef Lucius.

Bruce coupa la communication et ouvrit un nouveau canal séparé. Il avait une idée pour se débarrasser rapidement de ce problème, mais c’était risqué pour lui.

—    Commissaire Gordon, j’ai besoin de votre aide.

—    Vous, mais…

—    Le Joker s’est évadé de l’asile, l’interrompit le Batman.

—    Ça, je le sais, répliqua le commissaire avec agacement.

—    Et Julia a été enlevée, ajouta-t-il abruptement.

—    Merde ! s’exclama alors Jim sur un tout autre ton.

—    Pouvez-vous réunir l’ensemble des colis piégés en un seul endroit ? l’interrogea alors le Batman.

La réponse du commissaire prit quelques secondes pour lui parvenir.

—    Nos équipes de déminage déconseillent tout déplacement des engins piégés, répondit-il enfin.

Il poussa un soupir d’exaspération. Il allait devoir courir au travers de la ville pour désactiver chaque engin explosif, ne lui laissant guère le temps de vérifier les adresses pour retrouver Julia. Faire les deux signifiait mettre en danger à la fois Julia et les habitants de Gotham. Il réfléchit rapidement, puis enclencha à nouveau son micro :

—    Si je vous envoie une liste d’adresses à visiter pour la retrouver…

—    Évidemment, j’y enverrai différentes unités toutes les vérifier, le rassura Gordon.

Le Batman rompit la communication, puis demanda à Lucius d’envoyer la liste des lieux potentiels où pourrait se trouver Julia au commissaire tandis qu’il allait ratisser la ville pour désactiver les colis piégés par le Joker.

Lorsqu’il arriva au prochain point où avait été signalé un sac abandonné, il pénétra dans l’enceinte du bâtiment, une supérette de quartier de l’Uptown. Il passa par l’arrière-cour, força la porte de service et disjoncta l’ensemble du système électrique afin de ne pas être vu. La police n’était pas encore arrivée à cette adresse : un souci de moins.

La coupure de courant brutale avait fait déguerpir les quelques personnes qui étaient restées sur place, laissant de ce fait le champ libre au Chevalier noir. Il repéra avec facilité le sac signalé comme abandonné et quand il l’ouvrit, un petit flash se déclencha, sans autre conséquence.  Une fois assuré que l’ouverture avait été sans danger, il mit au jour une petite bombe artisanale avec un simple post-it posé dessus : « Je ne me désactive que face au Batman ». Il retira le papier d’un coup sec qu’il chiffonna pour mieux observer l’engin. De configuration assez simpliste, il demanda néanmoins confirmation à Lucius pour son désarmement :

—    Déconnectez le fil noir qui relie l’écran LED au détonateur, décrivit ce dernier. Et maintenez bien le jaune en place, vous devrez le déconnecter après-coup.

Le Batman acquiesça brièvement, puis effectua la manipulation. L’écran LED s’éteignit, puis lorsqu’il déconnecta le fil jaune, le voyant rouge qui indiquait la charge électrique du circuit s’éteignit également. Mais il eut un sursaut lorsque la désactivation déclencha un ressort mécanique qui délivra un nouveau message : « Moi je fais rire, mais d’autres font BOOM ». Des sirènes de police retentissaient au loin, il était temps de partir : la prochaine bombe se trouvait sur la rive près de Cherry Hill Park.

Le Chevalier noir réussit à en désamorcer quatre sans complication, et toutes possédaient un message supplémentaire : « Qu’est-ce qu’on s’amuse ! », « Fais attention à ne pas te faire attraper par le chat » ou encore « Attrape-moi si tu peux ! ». L’un d’entre eux eut le don de particulièrement agacer le Batman, car il faisait indirectement mention de Julia : « J’ai quelque chose auquel tu tiens... ». Après avoir reçu ce message, il recontacta le commissaire Gordon afin de savoir s’il avait avancé de son côté :

—    J’ai vu que vous étiez passé avant nous pour un certain nombre de colis, remarqua Gordon avec de la reconnaissance dans la voix.

—    Avez-vous pu vérifier les adresses ? l’interrogea-t-il plus brutalement qu’il ne l’aurait voulu.

La tension montait inexorablement : plus le temps passait, plus sa peur d’arriver trop tard pour sauver Julia le prenait à la gorge, elle qui avait placé toute sa confiance en lui.

—    Je suis navré, rien encore, répondit le commissaire avec sincérité. Je fais fouiller les environs de chaque adresse, si jamais nous étions passés à côté de quelque chose.

Bruce coupa la communication. La recherche de Lucius n’avait donc rien donné. Ils en étaient toujours au même point qu’avant. Son poing s’était resserré sur le communicateur jusqu’à en déformer un peu la coque. Il le relâcha vivement. Il ne fallait surtout pas qu’il perde son sang-froid maintenant. Il enclencha une nouvelle communication :

—    Des nouvelles de Julia ? demanda-t-il d’un ton rauque qui trahissait son anxiété.

Il redoutait la réponse de son ami et collègue :

—    Son état ne s’améliore pas, c’est certain.

Lucius voulait lui épargner les détails. Il l’avait vue à nouveau saigner du nez, mais moins abondamment que la première fois. Ses ongles devenaient lentement bleuâtres, signe avant-coureur d’une hypothermie, puis il avait remarqué qu’elle évitait de se lever, il en avait déduit qu’elle devait ressentir des vertiges. Sa sœur lui avait malgré tout apporté une couverture et un sandwich qu’elle n’avait mangé qu’à moitié malgré la faim qui devait la tenailler. Les nausées avaient peut-être déjà commencé. Tous les signaux étaient au rouge, elle ne passerait pas la nuit si elle ne recevait pas rapidement des soins médicaux.

—    Au fait, comment le Joker peut-il savoir que c’est vous qui désamorcez les bombes ? s’enquit tout à coup Lucius, intrigué.

—   Chaque ouverture de colis piégés s’accompagne d’un léger flash, répondit le Batman. J’imagine que cela doit transmettre une photographie instantanée, une sorte de déclencheur à usage unique.

—    Oui, logique, réfléchit tout haut Lucius. Cela explique que les sacs ouverts par la police ou des civils aient explosé.

—    D’autres explosions ont-elles eu lieu ?

—    Une seule, du côté du Robinson Park, répliqua-t-il. Également du gaz hilarant, heureusement.

Le Chevalier noir coupa la communication. Il devait se dépêcher d’en finir avec ces bêtises qui le ralentissaient.

Mais la bombe suivante allait être bien moins facile d’accès : la police était déjà sur place et avait établi un cordon de sécurité autour du bâtiment concerné, une pharmacie du quartier du Midtown. Il lui fallait donc d’abord passer les cordons de sécurité avant de pouvoir accéder à l’intérieur du bâtiment, couper le courant, puis rejoindre la pharmacie en question qui se trouvait dans une galerie marchande. Le seul point positif était que tous les civils avaient été évacués.

Lorsqu’il se fut suffisamment approché de la pharmacie, il dut se résoudre à se montrer aux policiers présents, ainsi qu’à l’équipe de déminage. Il n’y avait aucune autre issue, il était obligé de se dévoiler. L’ensemble des agents levèrent leurs armes en direction de l’ombre qui venait d’apparaître en plein milieu du couloir.

—    À toutes les unités, nous avons le Batman en joue, nous aurons besoin de renforts pour le coffrer ! s’écria l’un des policiers dans sa radio.

—    Attendez ! s’exclama un autre qui accourut au-devant de ses acolytes. Il a déjà désamorcé plusieurs engins piégés, il peut nous aider.

C’était un jeune sergent qui s’était interposé, les cheveux châtain coupés court, les yeux noisette qui trahissaient une certaine admiration lorsqu’il observait la masse sombre qui s’avança lentement vers lui. Une fois devant la haute stature du Chevalier noir, quelques gouttes de sueur perlèrent de son front : c’était un homme qui en imposait dans son armure noire et sa large cape qui le cachait presque en entier.

—  Où est-elle ? demanda le Batman d’une voix rauque et profonde.

—  Par-là, bégaya le sergent en lui montrant l’arrière-salle de la pharmacie.

L’équipe de déminage s’écarta du colis piégé qui ressemblait cette fois-ci à une boîte rectangulaire recouverte de papier cadeau, un gros nœud en ruban rouge l’entourant. Les agents de police n’avaient pour l’instant que détaché le ruban qui reposait mollement sur la boîte qu’un simple couvercle permettait l’ouverture. Le Batman s’agenouilla devant le colis piégé, sentant tous les regards portés sur lui. Le sergent qui avait pris sa défense ne manquait pas de courage : il s’accroupit à ses côtés pour observer lui aussi l’engin.

Le Chevalier noir souleva lentement le couvercle décoré, déclenchant un léger flash. Certains sursautèrent, sachant qu’à la suite de ce flash, une explosion résultait quelques secondes à peine plus tard, mais il n’en fut rien. Il retira l’ensemble du couvercle, dévoilant l’engin explosif. Celui-ci était différent de ceux qu’il avait rencontrés jusque-là : un écran LCD était déporté, et le détonateur était relié à une charge fixée sur deux fioles de liquides bleu et transparent. Il analysa rapidement les fils qui reliaient les différents composants, sortit un petit boîtier de sa ceinture qui prit plusieurs photographies de l’engin, puis contacta Lucius dans son oreillette :

—    Qu’en pensez-vous ?

—    Plus délicat, répondit Lucius qui reçut les clichés.

Tout à coup, l’écran s’alluma et divulgua un enregistrement vidéo : Le Joker apparut en gros plan, plus terrible que jamais, son sourire figé terrifia les quelques policiers qui l’aperçurent de loin. Le sergent qui se tenait toujours aux côtés du Batman retint son souffle :

—    Bonsoir ! s’exclama le Joker de sa voix grinçante. Si cette vidéo s’est enclenchée, c’est que c’est bien toi, mon cher Batman, qui la visionnes en ce moment même. Tu l’auras compris, je n’avais qu’une hâte : c’était de jouer à nouveau avec toi !

Le Joker se mit à rire, un rire sinistre et prolongé qui mettait mal à l’aise.

—    Je veux reprendre notre jeu où nous l’avions laissé la dernière fois, reprit-il sur le ton de la confidence. Je veux te prouver que tu ne peux pas sauver tout le monde, que ta croisade est vaine ! Maintenant que les habitants de Gotham t’ont abandonné, tu vas devoir te rendre à l’évidence…

Il y eut un court instant de silence où le Joker semblait regarder autour de lui ; il se léchait régulièrement les lèvres tandis qu’il paraissait chercher ses mots, ceux qui feront le plus mal, ceux qui toucheront au plus profond son ennemi, celui qu’il considérait comme sa Némésis.

—    On se ressemble plus que tu ne voudrais le croire, poursuivit-il enfin avec un air exalté. Des incompris… Mais nous avons pris des chemins différents : toi tu veux sauver cette ville, sauver tous ces gens de peu d’importance, tandis que moi, je veux la détruire pour mettre au jour sa corruption ! Même les plus purs sont tombés, souviens-toi… Harvey Dent… Et même Julia Thorne… Tu verras… La suite à la prochaine bombe !

L’image du Joker s’éteignit. Le Batman avait resserré les mâchoires, il était prêt à broyer entre ses mains le petit écran, mais il fallait qu’il se maîtrise, qu’il garde son calme. Ne surtout pas céder à la violence gratuite à laquelle le Joker voulait le pousser. Le silence tomba dans l’arrière-salle. Le Batman reçut une nouvelle communication dans son oreillette ; il sortit une petite lame rétractable de sa ceinture, sectionna deux fils, neutralisant la bombe. Il lui fallait maintenant sortir d’ici sans blesser les agents de police, c’était ce qui allait être plus compliqué.

—    Hum, Monsieur… Batman, dit soudainement le sergent avec hésitation. Un paquet similaire a été signalé dans le Downtown. Peut-être contient-il la suite du message ?

Le Chevalier noir lui jeta un regard en biais. Était-ce un piège pour l’amadouer ou ce jeune policier cherchait-il vraiment à l’aider ?

—    Au 27 boulevard Grant, dans le hall de l’immeuble, continua le sergent.

—    Pourquoi m’aider alors que tous vos collègues ne cherchent qu’à me capturer ? l’interrogea soudain le Batman. Cela mettrait fin aux agissements du Joker, ne pensez-vous pas ?

—    Je ne pense pas, non, répondit le sergent avec plus d’assurance.

—    Pourquoi ?

—    Ce serait une manière pour lui de gagner, répondit le sergent. De vous laisser vous faire attraper serait abandonner tout ce pour quoi vous vous êtes battu jusqu’à maintenant.

—    Et que faites-vous des hommes que j’ai tués ? lui rappela-t-il.

—    Vous ne les avez pas tués, murmura le jeune homme avec conviction.

—    En avez-vous des preuves ?

—    Aucune. Seulement mon instinct.

Le Batman se releva lentement. Il entendit le cliquetis des armes autour de lui qui le maintenaient toujours en joue, des petits points rouges le ciblant à la poitrine, à la nuque et à la tête.

—  Utilisez-moi pour faire diversion, ajouta enfin le sergent dans un murmure.

Le silence était pesant, plus personne n’osait bouger, car au moindre bruit, au moindre mouvement, tous se mettraient à tirer. Mais alors qu’ils attendaient tous que le Chevalier noir fasse le premier mouvement qui déclencherait l’assaut, aucun des policiers ne put s’attendre à cela : d’un geste vif, il avait saisi le sergent par les épaules pour s’en faire un bouclier et avait jeté à terre une petite fiole qui produisit un épais nuage de fumée. On ne distinguait plus rien à moins d’un mètre dans l’arrière-salle de la pharmacie jonchée de hautes étagères. Lorsque la fumée se dissipa, il n’y avait plus rien. Le Batman avait disparu avec le sergent.

—    Et merde ! Il a pris l’un des nôtres comme otage ! s’écria avec colère l’un des officiers en place.

Pendant ce temps, le sergent suivait en courant le Batman qui se faufilait comme une ombre dans le labyrinthe du mall jusqu’à arriver dans une petite ruelle à l’extérieur. Il y aperçut l’impressionnante moto de l’homme chauve-souris qui avait fait sensation lors de la folle course-poursuite du Joker, il y avait de cela de nombreux mois.

—    Pourrez-vous sortir le colis de son emplacement pour me l’amener ? demanda le Batman d’une voix rauque.

—    Je crois oui, répondit le sergent.

—    Le mieux est que vous retourniez auprès de vos collègues, que vous disiez que vous avez tenté de me suivre et que vous avez perdu ma trace, poursuivit-il tout en enfourchant sa Bat-moto. Rendez-vous derrière l’immeuble du boulevard Grant dans vingt minutes.

—    Sergent John Blake, dit le jeune homme en lui tendant la main. J’ai rencontré mademoiselle Thorne il y a quelques semaines, et je dois dire qu’elle paraissait tout aussi… mystérieuse que vous, en fait.

La voix du sergent mourut sous le regard sombre du Batman : c’était un air à faire froid dans le dos. Le sergent Blake abaissa son bras et se contenta d’un hochement de tête tandis que le Chevalier noir quittait l’allée pour disparaître dans l’ombre.


******

Les nausées s’étaient intensifiées, et sa migraine ne faiblissait pas. Harley lui avait bien amené de quoi manger ainsi qu’une couverture, mais elle ne réussit tout au plus qu’à avaler quelques maigres bouchées malgré son ventre qui grondait de faim. Le froid l’avait également saisie, bleuissant ses ongles et engourdissant ses pieds. Julia se leva péniblement et fit quelques pas dans sa cellule pour se réchauffer, emmitouflée dans la couverture qui lui procura une chaleur toute précaire. Mais les affres physiques n’étaient rien comparé à la tempête qui grondait dans son esprit : restée seule depuis la révélation de Harley au sujet de son père, ses pensées n’avaient eu de cesse de tourner dans son esprit. Rien ne l’avait préparée à cela. Elle qui était toujours allée de l’avant sans jamais se retourner sur son passé, elle n’avait jamais cherché à comprendre pourquoi sa mère était partie de son pays natal en emportant ses filles, parce qu’elle n’avait jamais remis en cause les explications qu’elle avait pu lui donner. Mais à présent, la jeune femme remettait en doute tout ce qui touchait à sa mère et à son passé. Tous les souvenirs, le moindre détail qui l’avait intriguée ou qu’elle n’avait pas saisi sur le moment revinrent la tourmenter. Plus rien ne lui paraissait naturel ni excusable. Julia serra un peu plus la couverture sur ses épaules. De son côté, son double n’avait plus donné signe de vie depuis qu’elle avait été emmenée dans cet endroit. Julia ne pouvait dire si c’était de bon augure ou au contraire s’il fallait qu’elle s’attende à une intervention soudaine de sa part. Elle se sentait seule. Horriblement seule. Elle tapa faiblement des pieds contre le sol pour se réchauffer.

Au loin, un martèlement sourd lui parvint, ainsi que les basses d’une musique forte. Puis, un bruit de porte et de talons de bottes retentit dans le couloir d’accès au vestiaire. Julia reconnut le pas assuré et séducteur d’Harley Quinn qui revenait la voir. La nuit était tombée, son interface visuelle lui indiquait vingt-et-une heures trente. Elle resta debout face à la porte de sa cellule, attendant de voir ce qui allait se passer cette fois-ci.

Harley s’arrêta devant elle tout en déposant un petit sac à ses côtés, puis s’accrocha aux barreaux, la mine triste. Toutefois, son regard restait froid et dur, ses yeux bleu-vert toujours grands ouverts. Elle ouvrit la serrure et entra pour s’approcher de sa sœur, qu’elle prit délicatement dans ses bras. Julia ne s’était pas attendue à un tel geste ; elle resta droite, figée entre ses bras. Sans qu’elle le voulût, des larmes se mirent à mouiller ses yeux, l’obligeant à battre des paupières. Les gouttelettes roulèrent le long de ses joues, un léger spasme l’accompagnant. Elle pleurait. Ce simple geste, cette étreinte à la fois si chaleureuse et inattendue la faisait pleurer. Julia avait soudain l’impression de ne plus être seule. Sa sœur n’était-telle pas finalement la seule qui ne lui avait pas menti ? Pourrait-elle l’aider à remonter la pente, à retrouver un semblant de raison ? Ou était-ce Harley qui avait raison de vivre au-delà de toute loi, de toute règle, dans ce monde qui semblait toujours s’en prendre aux plus honnêtes, aux plus justes…? Elle enfouit sa tête contre l’épaule de sa petite sœur et laissa couler ses larmes, sanglotant comme une petite fille perdue et apeurée à qui on aurait tendu la main, jusqu’à ce qu’Harley la relâche enfin.

—    Là, ma Belle, tu es toute barbouillée, dit-elle en français tout en essuyant les larmes de Julia. Viens-là, je vais te refaire une petite beauté.

Elle fit asseoir la jeune femme, sortit du sac des lingettes démaquillantes, du fond de teint, de l’eyeliner, du mascara et du gloss, puis s’attela au maquillage de sa petite sœur. Les bruits de martèlement lointain que Julia avait perçu auparavant s’étaient intensifiés, ainsi que la musique assourdie par l’épaisseur des murs de béton. Des applaudissements, des cris et des huées retentissaient maintenant au-dessus d’elles. Pendant ce temps, Julia déposa sa main sur le genou de sa sœur, comme un signe de paix :

—    Partons toutes les deux d’ici… Et reprenons à zéro.

—    Tu n’es pas encore prête, répondit Harley avec douceur.

Julia fronça les sourcils, ne comprenant pas ce qu’elle attendait encore d’elle.

—  Ne t’attends pas à ce que je tue comme tu l’as fait, reprit Julia.

Harley poussa un léger soupir, puis sourit :

—    Mais ma Belle, tu l’as déjà fait… il ne s’agit que d’aller jusqu’au bout de la démarche cette fois-ci et d’assumer ton acte. Tu verras, cela fait vraiment du bien !

—    Je refuse.

—    Très bien, dit Harley en haussant des épaules. Je ne te laisserai pas le choix alors.

Harley Quinn attrapa sa sœur par le bras et la fit sortir de sa cellule. La surprise lui fit lâcher la couverture que Julia portait sur les épaules, qui tomba mollement au sol. Elle la tira le long du couloir, puis les deux femmes empruntèrent une porte donnant sur une cage d’escalier qu’elles gravirent à vive allure.

—  Que voulais-tu dire par « tu l’as déjà fait » ? l’interrogea Julia déboussolée.

Harley ne répondit pas, mais lui sourit, comme réjouie par ce qui allait suivre. Les bruits sourds qu’elle avait entendus auparavant grandissaient à mesure qu’elles montaient.

—  Où est-ce que tu m’emmènes ? demanda encore Julia, anxieuse.

—  Tu le verras bien assez tôt ! répondit Harley avec gaieté.

Et en effet, lorsqu’elle ouvrit une nouvelle porte à battants, la musique qu’on entendait qu’en sourdine éclata aux oreilles, ainsi que les huées et les encouragements d’une foule regroupée dans ce qui ressemblait en tout point à une arène. La lumière de projecteurs braqués sur le centre de la salle aveugla quelques instants Julia, qui put ensuite distinguer clairement l’agencement du lieu : elle se trouvait dans un étroit couloir grillagé qui la protégeait d’une masse compacte de parieuses et parieurs qui hurlaient, subjugués par le combat qui avait lieu dans le grand espace cerclé d’un grillage aux mailles serrées. Au-dessus d’eux, des gradins entouraient l’arène conçue comme une fosse. Plusieurs loges privatisées y avaient été aménagées où se trouvaient des invités de marque, ceux qui payaient le plus cher pour assister à ces combats sanguinaires.

Ce fut d’ailleurs la violence des coups et des cris qui la ramenèrent à ce qui se trouvait droit devant elle, à savoir la vaste fosse de combat. Deux hommes, deux géants en simple pantalon et bottes montantes, le torse nu et huileux, se chargeaient l’un l’autre, leurs corps se heurtant dans un fracas de chair et de muscles, leur sueur dégoulinant sur le sol mat. Deux forces surhumaines qui s’agrippaient pour renverser l’autre étaient le centre de toute l’attention et des encouragements : la foule tapait des mains, tapait du pied dans un martèlement rythmé qui accélérait à mesure que l’un des deux lutteurs perdait l’avantage. L’autre le renversa d’un coup au sol, un craquement retentit dans la fosse, accompagné d’un gémissement guttural, puis d’un seul et même cri porté par la foule en délire. Le perdant ne pouvait plus se relever, il roula sur le côté, en vain. L’arbitre siffla : la victoire revint à la montagne de muscles qui portait ses cheveux gras et mouillés de sueur en un catogan noir. Il brandissait ses poings tout en faisant saillir sa musculature.

—    Regarde, ça sera bientôt ton tour ! s’exclama Harley folle de joie.

Le gagnant se tourna du côté des deux jeunes femmes : Julia reconnut l’homme du dossier, celui que Harley voulait qu’elle tue.

******

La collaboration du Batman avec le sergent Blake les mena droit sur un jeu de pistes qui aboutit au quartier de Crime Alley, mais avec l’impression que les enregistrements du Joker les faisaient tourner en rond. L’agacement du Chevalier noir atteignait son comble, au point qu’il ne maîtrisait plus sa colère. Ils se trouvaient dans les sous-sols d’un immeuble d’habitations, une cave qui avait été habitée puis abandonnée, où, si la police arrivait à cet instant, le Batman n’aurait aucune issue pour s’échapper cette fois-ci. L’aide du sergent était providentielle, il avait réussi à mener sur une autre piste ses collègues afin de gagner une longueur d’avance sur eux.

L’engin explosif possédait la même configuration que ceux dont ils suivaient la piste, les ayant identifiés comme étant les plus dangereux. Une fois l’engin désamorcé, l’écran LCD ne s’alluma cependant pas, provoquant un accès de colère chez le Batman. Le mur en prit un coup, s’effritant sous son poing. Soudain, ce fut le vieil écran de télévision à tube cathodique qui se mit à diffuser une image grésillante du Joker :

—  Toc toc ! C’est l’heure de notre nouvelle émission dans trois, deux, un…

Des détonations retentirent à l’intérieur de la cave, la remplissant de confettis de toutes les couleurs.

—    Bienvenu dans mon grand jeu-concours ! s’exclama le dément en jouant les monsieur Loyal, comme dans un cirque. Je l’ai nommé « le Grand Choix » ! Tout simplement parce que tu vas devoir faire un choix…

Le Joker tressauta de rire avant de reprendre :

—    S’il te reste des amis, c’est peut-être l’occasion de les exhumer mon cher Batou ! Parce que moi, j’ai prévu de déterrer tes secrets !

—    Il est vraiment dingue, ce type, murmura John Blake qui fixait l’écran avec perplexité.

—    Je te présente les règles du jeu : tu vas devoir choisir entre trois événements qui vont se produire exactement au même moment. Le premier : ma chère Colombe a caché une bombe dans la ville, celle-ci est toujours active, prête à exploser à vingt-trois heures pile ! Le second : j’ai un enregistrement vidéo prêt à être diffusé par l’une des grandes chaînes de télévision où je dévoile la vérité sur ce qu’il s’est réellement passé avec Harvey Dent… Tout le monde saura alors que tu as menti à tous pour protéger… un meurtrier !

Le rire du Joker retentit encore une fois, sinistre, machiavélique.

—    Et le troisième événement est mon préféré : nous allons assister à un combat épique dans lequel ta plus fidèle groupie bafouera votre seul principe. Mais il vaut mieux que je te montre cela…

Le Joker prit la caméra sur son épaule et traversa un couloir d’où provenait un bruit de foule, puis arriva dans une loge d’où on apercevait une fosse largement éclairée par des spots lumineux et dans laquelle se battaient deux hommes monstrueux, torses nus. Le bruit était assourdissant entre les basses de la musique et la clameur de la foule. Le Joker mit au point sur l’arène de combat, puis déporta la caméra sur le côté. Là, Julia se tenait debout, effarée, retenue par sa sœur qui lui montrait la lutte qui avait lieu devant elles. Le Joker tourna à nouveau la caméra sur son visage :

—    Son combat commencera aux environs de vingt-trois heures, peut-être un peu plus tôt… tout dépend des autres candidats en lice ! Si elle veut survivre, elle devra tuer son adversaire… il n’y a pas d’autre choix si on veut sortir de la fosse !

Soudain, le tiroir du meuble sur lequel était posé l’écran de télévision se déverrouilla pour se déployer. À l’intérieur, trois petits écrans de géolocalisation indiquaient trois destinations situées aux extrémités de la ville de Gotham, mais rien n’indiquait à quel événement correspondait la géolocalisation.

—    Je suis fair-play ! Je te donne les lieux de ces trois événements ! Toutefois… Tu sais comme j’aime laisser le hasard faire les choses. C’est en quelque sorte mon hommage à notre cher Harvey Pile ou Face ! Je te souhaite de faire le bon choix, Batman ! Et surtout… Que le meilleur gagne !

Le rire du dément était devenu aigu, strident, un supplice aux oreilles du Chevalier noir qui frappa violemment le téléviseur qui alla s’écraser contre le sol, fumant.

—    Il ne sait pas que nous sommes au moins deux, dit tout haut le sergent Blake avec un certain espoir.

Bruce, lui, tentait de reprendre son calme afin de réfléchir. Se laisser aller à la colère, c’était exactement ce que souhaitait le Joker. Il lui fallait l’aide d’une troisième personne : Alfred était déjà occupé face à Cobblepot. Lucius devait rester aux manettes du programme de Julia, il serait d’une plus grande aide là que sur le terrain dans tous les cas. Le sergent Blake et lui-même pourraient se rendre sur deux des trois géolocalisations, mais il en restait une, et le hasard faisait qu’ils ne sauraient pas ce qu’ils trouveraient sur place.

—    Contactez Gordon, dit-il alors au sergent Blake. Donnez-lui l’un des géolocalisateurs et dites-lui d’emmener les forces du SWAT. Vous, demandez la plus grande unité de police que vous pourrez réunir. Il faut parer à toute éventualité.

Le sergent acquiesça avec vivacité tandis que le Batman lui tendait un communicateur. Cependant, il hésita lorsqu’il fallut prendre deux des trois écrans de géolocalisation. Le Batman saisit le premier, sans aucune certitude sur son choix, John prit alors les deux autres et partit immédiatement en sortant sa radio de son uniforme. Le temps pressait, vingt-deux heures trente venaient de sonner à la tour de l’horloge.

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