L'Oracle de Gotham - tome 2

Chapitre 14 : Sous haute pression

5452 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 03/02/2026 12:31

Il était onze heures du matin. Julia le savait parce que sa puce SMC le lui indiquait sur son interface visuelle. Elle avait réussi à dormir quelques heures une fois que sa sœur eut quitté inopinément sa cellule, n’ayant pour l’instant obtenu d’elle qu’un refus catégorique de tuer l’individu dont elle lui avait soumis le dossier. La jeune femme avait mal partout, ses pieds et ses mains étaient engourdis par le froid et sa migraine s’était accentuée, au point de lui donner la nausée.

Julia était consciente qu’elle aurait dû vérifier ses constantes régulièrement étant donné qu’elle s’était implanté une technologie inédite et jamais testée auparavant, et qu’elle n’en connaissait aucunement les conséquences à court terme ni à moyen et long termes, d’ailleurs. L’hypertension développée par l’ensemble des rats lui donnait une petite idée de ce à quoi elle devait s’attendre, et les analyses sur le tout premier rat implanté avaient démontré une pression intracrânienne trop élevée, mais elle préférait fermer les yeux et ne pas y penser.

Les bruits sourds qui provenaient des hauteurs avaient disparu depuis de nombreuses heures, comme si le bâtiment avait été déserté d’un seul coup. Le silence régnait dans le vestiaire composé de cellules, seul le martèlement des gouttes d’eau qui fuyaient d’un tuyau retentissait en écho. Julia avait tenté d’analyser un maximum d’éléments qui se trouvaient à portée de vue, mais rien ne l’avait aidée à préciser sa localisation. Elle espérait que peut-être Bruce aurait plus de résultats avec les données qu’elle lui transférait régulièrement. Elle savait qu’il ne pourrait pas la géolocaliser ; elle n’avait pas eu le temps de développer cet aspect-ci de la puce. Toutefois, il y avait une possibilité pour qu’il puisse capter son signal si celui-ci était suffisamment fort pendant quelques minutes. La jeune femme tenta sa chance : toujours allongée sur le banc, les yeux clos comme si elle dormait, elle se concentra sur l’émission d’un signal avec les moyens dont elle disposait. Mais plus elle se concentrait, plus sa migraine prenait de l’ampleur. Elle dut s’arrêter, quelque chose de chaud et visqueux s’était mis à couler de son nez.

Lorsqu’elle porta sa main à son visage, elle aperçut le sang qui s’écoulait de ses narines en grosses gouttes.

—  Merde, chuchota-t-elle en s’asseyant.

Elle attrapa l’une des petites serviettes qui reposaient dans un coin et épongea le sang tout en renversant sa tête en arrière. Ce fut à ce moment qu’Harley déboula dans la pièce avec un air guilleret et reposé.

—    Salut grande sœur ! s’exclama-t-elle en lui envoyant un baiser au travers des barreaux. Bien dormi ?

Silencieuse, Julia la fixa d’un regard noir qui voulait tout dire.

—  Okay, fit Harley en roulant des yeux.

—    Il faudrait que j’aille aux toilettes, déclara de but en blanc Julia qui finissait d’éponger le sang de son nez.

—    Ah oui, répondit sa sœur maintenant décontenancée. Bon bah viens.

Harley ouvrit la porte de sa cellule, à la plus grande surprise de sa sœur. Julia n’aurait pas pensé qu’il serait aussi facile de sortir d’ici. Elle se leva lentement, passa la porte de fer et suivit Harley au travers du couloir qui menait aux cellules. Elles tournèrent soudain à droite, puis elle lui ouvrit une porte à battant qui donnait sur une série de cabines de toilettes, en face d’un long lavabo et d’un vaste miroir. Julia se dirigea vers la dernière cabine contre le mur, au-dessus de laquelle se trouvait une fine lucarne.

Pendant qu’elle se soulageait, elle n’eut de cesse d’observer la lucarne : il faisait clair, elle apercevait des morceaux d’immeubles qu’elle ne reconnaissait pas, mais dont le souvenir pourrait l’aider à se géolocaliser. Impossible de passer directement par-là toutefois, la lucarne était trop élevée et trop étroite. Elle imagina donc qu’elle pourrait trianguler sa position à partir de ce qu’elle voyait à l’instant, même si la vue était fragmentée. Des images se mirent alors à se superposer devant ses yeux, accompagnés de lignes vectorielles, l’espace se modélisant à mesure qu’elle opérait des calculs et des recoupements. Julia puisa dans les images de vidéo surveillance de la ville, mais aussi dans les cartographies auxquelles elle avait accès grâce à son réseau pour reconstituer le paysage dont elle n’apercevait qu’un fragment.

—    Tu te dépêches un peu ? s’impatienta Harley.

—    J’arrive, souffla Julia dont les projections invisibles disparurent aussi vite qu’elles s’étaient construites sous ses yeux seuls, et dut quitter la cabine.

Elle se lava les mains au lavabo dont les joints étaient parsemés de moisissures, et aperçut son reflet dans le miroir terne et sale. Ses cheveux frisaient à cause de l’humidité du lieu et étaient tout emmêlés, son maquillage avait coulé en plusieurs endroits et des traces de sang restaient sous ses narines et sur son menton. Elle saisit du papier dans le distributeur, l’humidifia et nettoya les dernières traces de sang ainsi que les traînées de mascara et d’eyeliner qui avaient bavé. Puis, sans qu’elle ne s’en rende compte, ses capteurs analysèrent ses constantes : elle baissa rapidement les yeux tandis qu’Harley la saisissait par le bras pour la ramener dans sa cellule.

—    Et si on en profitait pour discuter un peu, toi et moi ? lança soudainement Harley Quinn une fois que sa sœur fut à nouveau dans sa cellule.

—    De quoi veux-tu qu’on parle ? l’interrogea Julia en soupirant. Du fait que j’ai passé plus d’un an à te chercher, à te croire morte, et que tu réapparais tout à coup, fraîche comme un pinçon ?

—    Si tu vas par-là, répliqua Harley, il faut que je disparaisse et me fasse passer pour morte pour que tu t’intéresses à moi.

Julia lui jeta un regard dubitatif. Elle n’avait franchement pas envie de se lancer dans ce qui avait l’air d’être une dispute de plus sur le fait qu’elles ne se voyaient pas assez souvent à son goût.

—    Bon, de quoi veux-tu parler, alors ? soupira Julia pour rester prudente.

—   Exactement de ce dont nous allions parler, justement ! s’exclama Harley en souriant. On ne se voit jamais, et tu as toujours l’air malheureuse. Je voudrais que, pour une fois dans ta vie, tu te libères de toutes ces contraintes que tu te mets et que tu te laisses vivre telle que tu devrais.

Julia haussa un sourcil.

—    Et qu’est-ce que ça a à voir avec la mort de ce type ? l’interrogea-t-elle avec la plus grande perplexité.

Harley se leva d’un bond du banc sur lequel elle s’était assise pour s’accrocher aux barreaux qui les séparaient :

—  Tout, chuchota-t-elle, ses yeux brillants de malice.

******

Reprendre la direction de la vaste entreprise de monsieur Wayne ne fut pas une mince affaire pour l’Anglais : il fallut à Alfred beaucoup de patience et de tact afin de rassurer les actionnaires qui étaient restés fidèles aux industries, mais aussi calmer la presse locale qui saturait les lignes fixes des différentes secrétaires de direction. Il fallait également regagner la confiance des employés en leur signifiant que les opérations boursières qui avaient eu lieu ces dernières vingt-quatre heures ne devaient pour l’instant pas impacter leur travail. Mais son principal objectif était d’une part d'acculer monsieur Cobblepot pour qu’il renonce à son projet insensé de prendre la tête de la multinationale, d’un autre côté de réhabiliter monsieur Wayne dans ses fonctions et sa réputation.

Pour cela, il avait demandé un rendez-vous au commissaire Gordon en début d’après-midi, et l’attendait dans le bureau de son protégé, debout face à la baie vitrée, les mains jointes dans son dos, le regard fixe, le visage impassible. Il avait réfléchi à la meilleure stratégie à adopter face à monsieur Cobblepot, et c’était la voie de la légalité qu’il devait emprunter. Tout faire éclater au grand jour, et discréditer de ce fait ce vil usurpateur, ce fat qui avait osé s’en prendre à la famille Wayne. Les documents qu’avait récupérés Julia lui seraient d’une aide précieuse, voire indispensable. Il espérait maintenant obtenir l’aide et le soutien du commissaire Gordon, il se devait de collaborer avec l’ancien inspecteur s’il voulait que son plan fonctionne. Il savait également qu’une fois le rouage enclenché, il attirerait sur lui les représailles de monsieur Cobblepot. Il devrait rester fort, le pilier qu’il avait toujours essayé d’être pour l’héritier de la famille Wayne, et vigilant aussi, pour sa propre survie. On toqua à la porte. Alfred sortit de ses pensées :

—    Entrez.

—    Bonjour, monsieur Pennyworth, le salua James Gordon.

Le commissaire était venu seul, à la demande du président intérimaire de l’entreprise. Ce dernier lui fit face avec un sourire bienveillant, mais figé, qui trahissait toute l’inquiétude d’un pauvre homme qui voit son enfant être en danger. Alfred indiqua un siège confortable au commissaire et demanda du thé à la secrétaire qui referma la porte en partant.

—    Vous revoir ici, après vingt ans, voilà une situation qui donne une impression de déjà-vu, fit remarquer le commissaire en s’asseyant avec pesanteur, lourd du poids des responsabilités de son poste.

—    En effet, sourit tristement l’Anglais.

Le souvenir du décès de Thomas et Martha Wayne reflua de concert en eux. À cette époque-là, Alfred, devenu tuteur du jeune Bruce Wayne, avait pris la direction momentanée de l’entreprise le temps d’établir un nouveau conseil administratif et de régler les successions. La visite de James Gordon, simple sergent à cette époque, concernait l’enquête sur le double homicide perpétré en pleine rue par une nuit d’hiver sur le couple. Gordon et son équipier d’alors avaient été chargés de l’enquête, et Alfred avait été particulièrement reconnaissant face à la ténacité et la droiture du jeune sergent. Le revoir ce jour-là, vingt ans plus tard, commissaire, vieilli tout comme il l’était, lui procurait une sensation tout aussi étrange pour Gordon.

—    Monsieur Wayne est toujours introuvable, commença Jim en se raclant la gorge. Cela n’arrange pas son cas…

—    Je ne sais pas où il se trouve, l’interrompit monsieur Pennyworth. Mais il doit craindre qu’on ne veuille attenter à sa vie, comme cela a pu être le cas de ses parents.

—    Je comprends, soupira Gordon. Julia m’a parlé d’une sorte de conspiration contre lui.

—    Oui, confirma le majordome. Monsieur Cobblepot se trouve être à l’origine de toute cette affaire.

—    En avez-vous seulement des preuves ?

Gordon s’était avancé, ses avant-bras posés sur ses genoux, le front ridé par la gravité des accusations portées. Alfred saisit un dossier dans lequel il avait classé tous les documents que Julia avait réussi à exhumer et qu’il avait fait imprimer, puis le tendit au commissaire.

—    Tout est là, dit-il avec simplicité.

Le commissaire ouvrit le dossier et parcourut les documents, tous de nature différente : il y avait des rapports de la police britannique, des relevés de chiffres d’affaires, ses propres statistiques au sujet de la prolifération d’armes non répertoriées… Tous pointaient du doigt le soi-disant gentleman qui se donnait des allures britanniques, et qui ne s’avérait être qu’un malfrat de plus dans cette ville déjà corrompue.

—    En effet, marmonna Gordon en lisant rapidement les comptes-rendus avant de refermer le dossier. Toutefois, si vous possédez toutes ces preuves, pourquoi monsieur Wayne ne vient-il pas me les remettre lui-même ?

Alfred Pennyworth poussa un léger soupir. Il comprenait la retenue et la méfiance du commissaire, et c’était tout à son honneur. Il hésita quelques instants, le regard fermé. Julia le connaissait, elle avait travaillé avec lui et lui faisait suffisamment confiance pour lui révéler d’emblée les manigances de Cobblepot. Lucius lui avait même confié qu’elle lui avait parlé de sa sœur qui se faisait appeler Harley Quinn et que cette dernière était la braqueuse de casinos. L’Anglais se souvint également de leur ancienne collaboration sur le meurtre des Wayne. Il connaissait mieux que personne la problématique de la corruption dans la ville de Gotham City ; s’il y avait bien une personne qui pouvait comprendre sa démarche, c’était bien le James Gordon qui se tenait devant lui.

—    Comme vous le savez, on ne s’attaque pas impunément à la famille Wayne, commença-t-il par lui rappeler. J’ai fort à cœur de protéger monsieur Bruce, et de rétablir la vérité sur toute cette histoire, et ce, publiquement.

—    Je me souviens de votre pugnacité, renchérit Gordon en souriant tristement à son tour. Qu’attendez-vous de moi ?

—    Que vous laissiez ces informations scandaleuses et accusatrices sur monsieur Cobblepot « fuiter » le plus rapidement possible, lui exposa alors le majordome avec malice.

—    Si cet Oswald Cobblepot est bien ce qu’il en est dit là-dedans, répondit lentement Jim en désignant le dossier, vous vous exposez à des représailles véhémentes.

—    Ne vous inquiétez pas pour cela, je suis prêt à le recevoir, le rassura l’Anglais avec aplomb.

—    Bien, conclut le commissaire. Je vous remercie pour votre collaboration sur cette enquête.

Les deux hommes se serrèrent la main d’un air entendu.


******

Bruce réussit à obtenir le rapport de police qui faisait état du cambriolage des laboratoires pharmaceutiques : la liste des produits dérobés était courte, mais précise et surtout en quantité non négligeable. Des otages avaient également été pris, des laborantins qui travaillaient de nuit. Il présenta immédiatement la liste à Lucius qui continuait de son côté à surveiller les transmissions de Julia ainsi que le flux vidéo en temps réel.

—    Protoxyde d’azote, acétylène, cyanure d’hydrogène… lut à mi-voix Lucius Fox, le regard inquiet. Tous des produits hautement dangereux, à ne pas laisser entre des mains malveillantes.

—    Nous sommes d’accord pour dire que le Joker est derrière ce cambriolage, soupira Bruce.

—    Il faut retrouver au plus vite ces produits avant qu’il n’en fasse usage, confirma-t-il.

Cela faisait maintenant plusieurs heures que les deux hommes manipulaient le vaste programme de Julia, et pourtant ils ne commençaient qu’à peine à en maîtriser les rudiments. Toutefois, sans cet accès qu’elle leur avait donné, ils n’auraient pu suivre les actions de leurs adversaires d’aussi près. Lorsque Lucius avait aperçu la lucarne que Julia avait intensément fixée pendant quelques minutes, il avait eu exactement la même idée qu’elle et tenta une triangulation de sa position à partir des éléments aperçus.

Cependant, le visage de Lucius s’était assombri lorsque Julia s’était regardée dans le miroir :

—    Nous avons un problème, murmura-t-il en attirant l’attention de Bruce.

La vision de la jeune femme si pâle, le nez en sang, dans un état de fatigue et de faiblesse qui deviendrait vite critique, créa un mouvement de colère et de rage chez le trentenaire, alimenté par la peur de la perdre.

—    Il faut la sortir de là au plus vite, gronda-t-il, le regard noir.

—    Et même plus vite que vous ne l’imaginez, renchérit Lucius d’un air navré. Elle commençait déjà à faire un peu d’hypertension après son implantation, mais là… le saignement de nez est peut-être dû à une augmentation de la pression intracrânienne. Elle doit certainement avoir des nausées, et bientôt ce seront des pertes d’équilibre, la conduisant droit au coma. Si nous ne faisons rien rapidement, elle risque de…

—    J’ai compris, l’interrompit Bruce avec gravité. Combien de temps avons-nous selon vous ?

—    Vingt-quatre heures, peut-être trente avec un peu de chance, répondit Lucius.

Bruce n’avait plus quitté des yeux ce que voyait Julia, la peur au ventre. S’il ne réussissait pas à arriver à temps pour la sauver, cette culpabilité s’ajouterait à celle qu’il possédait déjà pour Harvey Dent, mais aussi et surtout celle pour ses parents. Même s’il avait accepté leur mort, devenir le Batman avait été pour lui un moyen de les venger en assainissant cette ville de sa criminalité et de sa corruption. Mais alors même qu’il avait endossé ce rôle, s’il devait perdre celle qui lui avait été la plus loyale après Alfred… Alors tout ce qu’il aurait fait jusqu’à présent aurait été vain. Il ne pouvait pas échouer auprès d’elle tout comme il ne pouvait échouer auprès de Gotham City.

Il laissa Lucius creuser la piste de la triangulation de sa position, et observa la conversation qu’entretenait Julia avec sa sœur. La jeune femme était aussi perplexe que lui face aux propos d’Harley Quinn :

—    Tout a à voir avec ce simple fait de mettre à mort ! s’était écriée Harley en levant les bras au ciel. C’est l’acte le plus noble et le plus pur que tu puisses avoir, mais pour qu’il soit plein et entier, tu dois laisser de côté cette morale qui te colle à la peau et qui te pourrit la vie depuis ton enfance…

—    Qu’est-ce que tu racontes, murmura Julia de plus en plus inquiète face à la folie qui avait saisi sa propre sœur.

—    Tout ça prend sa source dans un complexe lié au père, habituellement, répondit Harley en prenant un ton psychologue tout en se rasseyant sur le banc qui faisait face à la cellule de Julia. Ne t’étais-tu jamais demandé comment était mort notre père, d’ailleurs ?

—    Non…

—    Eh bien moi oui, s’exclama Harley avec fascination. Et j’ai découvert qu’il n’était jamais mort, mais qu’il nous avait laissé tomber du jour au lendemain. Alors, je n’ai pas pu avoir les raisons exactes de cet abandon, ni pourquoi maman nous a menti aussi effrontément étant donné qu’elle était déjà morte quand je me suis penchée sur la question. Mais ce que j’ai découvert, c’est que notre mère avait connu un autre homme avant lui et qu’elle n’a jamais pu l’oublier. Cela aurait tant pesé sur leur couple qu’il serait parti. Et tu sais quoi ? Cette histoire m’a tant intriguée que je suis partie pour le retrouver, tout simplement. Et parce que je savais que tu m’en aurais dissuadée…

—    Attends, sérieux ? De là à te faire passer pour morte, il y a un fossé, quand même, non ? l’interrompit Julia, abasourdie.

—    Tu verras que j’ai finalement très bien fait de m’effacer ainsi, au contraire ! la contredit Harley avec un clin d’œil. Et donc, je suis partie en France, à Nice, pour le retrouver… Et j’avoue que cela a été plus facile que je ne l’aurais cru, j’en étais déçue. Allons bon, je lui ai fait tout avouer : figure-toi qu’il a quitté notre mère après lui avoir posé un ultimatum. Soit elle le choisissait lui, soit elle choisissait son ancien amant, qu’elle n’avait d’ailleurs pas revu depuis plus de douze ans… Devine qui elle a choisi ?

—    Eh bien, s’il est parti…

—    Exactement : toi, la coupa Harley d’un ton sec qui surprit encore Julia.

—    Comment ça, moi ?

—    T’es pourtant douée en calcul, non ?

Julia se figea quelques instants.

—    Es-tu en train de dire que…

Le sourire d’Harley s’élargit encore un peu plus, mais il n’était en rien sincère. C’était un sourire figé, statique, sans autre expression que celle de la folie.

—    Que mon père n’était pas ton père, c’est ça ! Nous sommes donc demi-sœurs, maman nous a toujours menti et mon père aussi.

La nouvelle eut l’effet de la foudre sur la jeune femme. Elle ne savait plus quoi dire, ni même penser. Harley observa sa sœur avec une moue curieuse et ingénue, ses couettes se balançant de chaque côté de sa tête. Julia ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit.

—    Si je sais qui est ton véritable père ? devina Harley avec un nouvel enthousiasme. Aucune idée ! Mais j’ai tué le mien.

—    Tu as fait… quoi ? balbutia-t-elle, de plus en plus mortifiée.

—    Hé bien oui : d’un, il m’a abandonnée alors que j’étais sa propre fille, de deux il menaçait d’appeler la gendarmerie parce que je lui braquais une arme sous le nez, répondit-elle comme une évidence.

Julia n’arrivait plus à saisir la moindre information qui lui parvenait, un bourdonnement avait saisi ses tympans, ronronnant comme un chat près de ses oreilles.

—    Je ne te dis pas le bien que ça m’a fait ! ajouta Harley Quinn. Enfin libérée de ce poids. Je t’aurais bien proposé la même chose, mais comme personne ne connaît l’identité de ton père… j’ai choisi un substitut qui puisse te faire tout autant de bien. Je sais que t’as toujours aimé la justice et ce genre de bêtise…

—    Tais-toi, murmura soudainement Julia.

—    Pardon ? Comment tu me parles ?

—    Tais-toi et va-t’en, répéta-t-elle, sidérée. Laisse-moi…

—    T’as raison, je te laisse digérer un peu tout ça, et on en rediscute après !

Harley leva son pouce tout en l’accompagnant d’un clin d’œil et d’un large sourire avant de quitter l’ancien vestiaire.

Quant à elle, Julia s’avachit au sol contre le mur froid, sa tête entre ses mains. La migraine n’avait cessé de grandir, doublée dorénavant de nausées et de vertiges qu’elle attribua à la nouvelle qui venait de la dévaster. Sa mère, qu’elle avait toujours chérie jusque-là malgré ses choix qu’elle n’avait à l’époque pas bien compris, malgré ses faiblesses et son incapacité à les protéger toutes les deux… Elle lui avait donné comme excuse d’avoir fait de son mieux à l’époque, mais là, apprendre qu’elle lui avait menti toute sa vie venait de l’anéantir. D’anéantir l’image qu’elle avait d’elle, de son enfance et de tout ce qu’elle-même avait vécu et supporté jusqu’à maintenant. Tout s’effondrait pour de bon, cette fois. Plus rien ne lui sembla tangible.

Sa respiration se fit plus rapide tout à coup, elle hoqueta, puis fondit en larmes. Elle paniquait. Ses gémissements résonnèrent dans le vestiaire, affligeants, lamentables. Elle se voyait minable et navrante, elle se dégoûtait. Le bourdonnement retentissait dans ses oreilles, mais elle s’y refusait malgré tout. Elle avait empoigné ses cheveux, serrant ses tempes comme un étau pour étreindre la douleur, la faire sortir de son crâne… Non, son double ne prendrait pas le dessus, pas maintenant, pas cette fois-là, car elle savait que si Oracle prenait le contrôle, Harley obtiendrait ce qu’elle souhaitait, à savoir une absence de moralité et d’inhibition qui la pousserait à tuer de sang-froid. Il fallait qu’elle résiste. À Harley Quinn, et à elle-même. C’était tout ce qui lui restait : sa droiture.

—  Bruce, sors-moi de là, je t’en supplie, murmura-t-elle faiblement.

******

Harley Quinn traversa le couloir et remonta la volée d’escaliers jusqu’à une vaste salle vide au centre de laquelle se trouvait une arène de combat illégal cernée de grillages et dont l’entrée unique était cadenassée. Des projecteurs étaient braqués sur l’intérieur, éteints, mais prêts à illuminer le ring pour de nouveaux combats qui avaient lieu trois à quatre soirs par semaine entre  d'anciens détenus qui aimaient se mettre au défi, les caïds des différents quartiers de la ville, ou encore des hommes et des femmes devant « payer leur dette » à la mafia, et qui ne possédaient plus rien que leur propre vie. À l’intérieur de l’arène, une table en tréteaux supportait un grand nombre d’armes contondantes qui servaient à pimenter les combats à main nue. Il y avait toujours un soir dédié aux combats d’animaux aussi, souvent des chiens sauvages ou des molosses entraînés. Dans tous les cas, chaque combat qui avait lieu dans cette arène rapportait gros : de nombreux paris étaient pris, l’argent tournait et l’alcool coulait à flots pendant ces soirées. Harley Quinn dépassa les grillages de sa démarche sûre, roulant ses hanches, et emprunta une porte étroite qui donnait accès aux gradins surélevés pour y rejoindre le Joker qui était affalé dans l’une des loges VIP.

Celui-ci s’était dégoté un costume trois-pièces mauve comme il les appréciait, une chemise couleur vert pomme et un gilet à rayures, ses chaussures de marque venaient d’être cirées. Il observait le centre de l’arène encore vide, le regard rêveur, son visage maquillé de blanc, de noir et de rouge, tel un clown, mais qui n’était pas là pour faire rire, bien au contraire. Il s’était douché, ses cheveux étaient encore un peu humides, mais brillaient d’un marron vert glauque. Lorsqu’il aperçut la jeune femme s’approcher, il se releva d’un seul coup, ragaillardi par sa récente libération et une nuit de folie avec ce qu’il considérait comme sa création.

—    Est-elle prête ? demanda-t-il de sa voix rauque.

Harley attrapa ses mains tendues, puis le Joker la fit tournoyer comme une petite ballerine pour ensuite saisir son visage entre ses paumes, le regard tendre et émerveillé.

—    Pas encore, Poussin, il faut du temps pour qu’elle craque, répondit Harley qui caressa alors le col de sa chemise.

Ils s’embrassèrent d’un même élan, avec fougue, comme s’ils allaient s’entredévorer tous les deux.

—    J’ai besoin d’elle pour ce soir, continua le Joker en décollant ses lèvres des siennes.

Il prit la jeune femme par la taille pour la conduire vers une porte dérobée. Ils parcoururent un long couloir étroit qui déboucha sur une autre salle où une demi-douzaine d’hommes et de femmes travaillaient à des établis, en blouse blanche, gantés et portant des masques et des lunettes de protection, car ils manipulaient des produits chimiques. Leur visage traduisait la peur de mourir, que ce soit par une mauvaise manipulation des produits devant eux, soit par la main de leurs agresseurs qui les maintenaient prisonniers et les obligeaient à constituer de petites bombes chimiques. Ils devaient ensuite emballer les bombes dans de petits colis qu’ils déposaient sur le côté, prêts à être livrés ils ne savaient où. Deux d’entre eux avaient une tâche différente : au-dessus d’une large cuve, ils préparaient en grande quantité un liquide qui, mis sous pression, se transformait en gaz toxique afin de mieux se disperser.

—    Je te rappelle que mon but est qu’elle me rejoigne, lui rappela alors Harley. Qu’elle te serve dans ta vengeance contre le Batman, je peux comprendre, mais si tu la tues, je t’en voudrais un peu.

—    Et si elle craque, mais qu’elle ne nous rejoint pas malgré tout ? suggéra le Joker.

Harley eut une moue hésitante, puis, pour toute réponse, haussa des épaules.

Le Joker n’en fit pas cas. Depuis qu’il avait été à nouveau enfermé dans l’asile d’Arkham, il ruminait sa vengeance contre le Batman. Il voulait à la fois lui faire payer son échec, mais aussi jouer pour s’amuser autant qu’il le pourrait. L’ennui avait été si grand dans l’établissement de soin qu’il avait besoin de rire, de voir le chaos s’insinuer partout et de faire de Gotham City son grand terrain de jeu. Peu lui importait qu’Harley réussisse ce qu’elle avait entrepris avec sa sœur ou non, il considérait les deux jeunes femmes comme des pertes acceptables, des pions de son vaste échiquier dans lequel il avait pu reprendre sa place de maître. Si Harley s’en sortait, c’était un bonus, une récréation bien agréable, mais le Joker avait trouvé un nouveau jouet qui l’amusait bien plus que tous ceux qu’il avait pu rencontrer jusqu’à maintenant. Sa partie d’échecs reprenait, il devait repositionner ses pièces les unes après les autres.

—    Au fait ma Colombe, as-tu réellement piégé une partie de la ville ou n’était-ce que du bluff ? l’interrogea le Joker.

—    Moi ? Bluffer ? Je tiens toujours parole, et tu le sais ! s’exclama-t-elle avec une moue outrée.

—    Bien, bien, sourit le Joker dont le plan s’échafaudait dans son esprit.

—    La bombe est toujours en place, tu veux l’utiliser ? demanda Harley, presque avec naïveté.

—    Je commencerai par faire une petite démonstration de force, déclara-t-il soudain alors qu’il observait avec joie les petits colis qui se préparaient sous ses yeux. Ensuite, j’enverrai un petit carton d’invitation à mon cher Batman… Nous verrons s’il fait le bon choix cette fois-ci !

Harley éclata de rire, puis s’accrocha au cou du dément qui la saisit dans ses bras.

—    Tu verras, c’est une soirée inoubliable que je nous prépare, avec chandelles, feux d’artifice et mise à mort, lui annonça-t-il avec un regard langoureux.

J’ai trop hâte ! gloussa-t-elle avant de l’embrasser fougueusement.

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