L'Oracle de Gotham - tome 2
Bruce emprunta le couloir comme le lui avait indiqué Julia, les mains dans les poches, la capuche relevée sur sa tête, son visage baissé et le sweatshirt cachant ses vêtements tachés de sang et trop riches pour le quartier de l’Upper East Side. Au bout du couloir, il poussa une porte à battant qui donnait dans une ruelle peu éclairée et déserte. Dans les poches du sweat, il tenait fermement le téléphone portable de Julia et sortit la clef de voiture qu’il activa. Des voyants lumineux attirèrent son regard sur la gauche. Il remonta rapidement l’allée et se retrouva face à l’Audi R8 de la jeune femme dont les plaques d’immatriculation avaient été retirées.
— Que t’ont-ils obligée à faire ? murmura-t-il désolé.
Il s’installa devant le volant, inséra la clef dans le contact et démarra le moteur. Toutefois, il se souvint de l’avertissement de Julia : il était recherché par la police. Pourquoi ? Il ne le savait encore, mais cela signifiait qu’il ne pouvait pas se rendre à son penthouse ni à la tour Wayne. Il était blessé, il avait besoin de soins rapidement. Son repaire était l’endroit le plus sûr pour lui. Il rejoignit la route et se dirigea vers les docks tout en sortant le téléphone qui se trouvait dans la poche de son sweat. C’était un petit téléphone prépayé qu’il n’avait jamais vu. Il dut composer le numéro du penthouse afin de contacter son majordome qui devait se faire un sang d’encre.
— Alfred, c’est moi, dit-il d’une voix éraillée.
— Monsieur Bruce ! Dieu soit loué, elle vous a retrouvé ! s’exclama l’Anglais avec un immense soulagement.
— Oui, mais au prix de sa propre liberté, répondit Bruce d’un ton irrité. Elle n’a rien pu me dire, mais elle a semé des indices derrière elle. Il me faut la sortir de là au plus vite avant qu’il ne lui arrive le pire.
— Comment puis-je vous y aider ? s’enquit Alfred avec ferveur.
— Rendez-vous au repaire, et prenez du matériel médical.
— Très bien, Monsieur, j’arrive tout de suite.
Alfred raccrocha. Bruce arrivait aux docks et prit un chemin un peu différent pour se retrouver devant la porte condamnée d’un vaste hangar. Là, il baissa la vitre, appuya sur un bouton caché dans la clôture qui bordait un mur, ce qui eut pour effet de faire apparaître un boîtier dissimulé dans le mur de briques. Il appuya sur l’unique bouton du boîtier tout en se penchant vers celui-ci, ce qui activa un scan rétinien. Une large trappe s’ouvrit à même le sol devant lui. Il s’engouffra à l’intérieur du tunnel noir dont la porte se referma. Il gara l’Audi aux côtés du tumbler : si Julia avait pris la peine de retirer les plaques d’immatriculation, c’était qu’elle avait dû aller quelque part ou faire quelque chose de répréhensible. Il se devait de prolonger ses efforts pour conserver le secret de ses actions de ces dernières vingt-quatre heures.
Sur le siège passager, il aperçut un Beretta APX ainsi qu’un masque de Venise, les plumes arrachées restées au pied du siège. Bruce passa sa main sur son visage. Il était exténué, et redoutait ce qui avait pu se passer pendant sa séquestration par Harley Quinn. Il sortit enfin de la voiture et se dirigea vers son centre d’opérations ; il remarqua un sac de sport posé sur l’une des tables, une serviette négligemment posée sur le dossier de son fauteuil et les ordinateurs étaient actifs. Julia était forcément passée par-là. Il retira le sweat avec un nouveau grognement de douleur, puis ôta sa chemise tachée de sang. Sa blessure continuait de saigner, mais d’un flux peu abondant, ce qui confirma le pronostic de la jeune femme. Il attrapa la serviette encore un peu humide et la plaqua contre la plaie pour éponger le sang, puis chercha du matériel pour extraire la balle.
Ce fut à ce moment qu’Alfred apparut par l’entrée du container, muni d’un large sac noir et accompagné de Lucius Fox qui découvrait pour la première fois le repaire du Batman. Les deux hommes se précipitèrent aux côtés du milliardaire. Lucius prit l’initiative de s’occuper de sa blessure par balle, tandis qu’Alfred avait déjà sorti du désinfectant de son sac ainsi que des bandages propres, s’affairant sur le bras de son maître. Pendant ce temps, Bruce sortit ses écrans de veille et resta perplexe quelques instants : s’affichait en plein écran une demande de code d’activation avec comme logo filigrané le nom d’Oracle. Il compta rapidement le nombre de caractères requis pour le code : il en fallait dix-sept. Il se redressa d’un coup, comprenant tout à coup à quoi correspondait la série de chiffres, de lettres et de symboles que lui avait fait apprendre à toute vitesse Julia.
— Ne bougez pas, monsieur Wayne, l’avertit Lucius tandis qu’il terminait de nettoyer la plaie pour l’extraction de la balle.
Ce dernier avait installé une série de pinces et de brucelles, ainsi qu’une aiguille et du fil, le tout consciencieusement désinfecté par les soins de l’Anglais. Bruce n’eut d’autre choix que de se caler dans le fauteuil en attendant que Lucius extirpe la balle logée dans son flanc. Afin de contourner la douleur de l’extraction, il interpella son majordome :
— Julia m’a dit que j’étais recherché par la police, mais pas pourquoi.
— Vous êtes accusé de trafic d’armes, monsieur, lui répondit Alfred qui se voulait le plus neutre possible.
— Pardon ?
Alfred sortit de son sac noir une liasse de journaux qu’il présenta au milliardaire. Bruce prit alors connaissance de la manipulation dont Julia et lui-même furent les victimes, puis l’Anglais l’informa de l’OPA en cours sur les actions de sa société.
— Nous avons réussi à ralentir son opération, mais nous arrivons à court de finances, monsieur.
— Vous y avez participé ? demanda Bruce à Lucius en poussant un grognement tandis que ce dernier enfonçait une longue pince métallique dans sa chair.
Lucius ne répondit pas tout de suite, concentré qu’il était sur la blessure qui se remit à saigner. Il retira la pince au bout de laquelle se trouvait le plomb de la balle, puis appuya fermement avec un morceau de tissu propre sur la plaie.
— Ça y est, dit-il avec une certaine fierté. Oui, en effet, j’ai participé à l’effort de guerre.
Il prit l’aiguille dans sa main droite, retira la serviette imbibée de sang et s’attela aux points de suture. Après avoir lu les différentes coupures de presse apportées par Alfred, Bruce se porta à nouveau sur le vaste écran d’ordinateur. Le dernier point de suture effectué, Lucius apposa un large pansement dessus qu’il fixa du mieux qu’il pût. Il aurait une nouvelle cicatrice qui s’ajouterait à toutes les autres qui parsemaient son corps.
Bruce se redressa vivement sur son fauteuil et s’approcha du clavier. Il devait en avoir le cœur net. Il composa le code d’activation comme le lui avait appris Julia, sachant pertinemment qu’il n’aurait pas de deuxième chance possible. Ce programme représentait tout aux yeux de la jeune femme, c’était son bébé, ce qu’elle possédait de plus précieux et qu’elle gardait jalousement. Toutefois, elle lui en avait donné le sésame, ce qu’il considéra comme une preuve irréfutable de la confiance qu’elle avait placée en lui. Il se remémora leurs derniers instants ensemble, chaque chiffre, chaque symbole, chaque lettre lui revinrent comme s’il y était à nouveau : xB87a#t26M95@33n: dans cet ordre exact. Puis son dernier baiser lui revint également, ainsi que son murmure rauque. C’était la première fois qu’il l’avait entendue le lui dire, « je t’aime ». Il mesura la portée de ses paroles à cet instant-là, alors qu’elle venait de lui donner l’accès à ce qu’elle possédait de plus cher. Il appuya sur la touche « Entrée ».
Le fond devint soudainement noir, puis une vague bleu nuit irradia le fond d’écran, et plusieurs fenêtres à fond noir apparurent où défilèrent des lignes de code. Puis toutes se refermèrent d’un seul coup pour laisser une seule et grande fenêtre à onglets horizontaux et verticaux, en son centre un bouton intitulé « connexion » s’affichait. Bruce n’avait aucune idée de ce qu’il fallait faire, il avait toujours laissé Julia à son programme qu’elle avait entièrement développé et constamment amélioré. De manière intuitive, il appuya sur le gros bouton central : un sigle de téléchargement apparut en lieu et place du bouton.
Une série de fenêtres s’ouvrirent enfin, toutes contenant des enregistrements vidéo. Bruce en sélectionna une dont il visionna le début, mais ce qu’il voyait le dérouta au plus haut point.
— Pourtant, les trente-six heures ne sont pas encore passées, murmura Lucius qui avait pris un siège pour s’installer aux côtés du milliardaire, tandis qu’Alfred s’était posté dans leur dos, les yeux rivés sur l’écran.
— De quoi parlez-vous, Lucius ? l’interrogea Bruce, désarçonné.
— Il est vrai que je n’ai pas eu le temps de vous en parler de vive voix, s’excusa ce dernier d’un air navré. Mais il y a un certain temps, j’ai déplacé Julia dans nos services de développement et lui ai procuré un laboratoire personnel, d’un commun accord évidemment. Elle n’était pas à l’aise en tant que cheffe de projets, et je voyais son génie bridé par des futilités administratives. Toutefois… Je n’aurais jamais cru qu’elle puisse aller aussi loin…
Lucius exposa alors les recherches et les expérimentations de la jeune femme pour le développement de sa nanotechnologie et les utilisations qu’elle envisageait, n’omettant aucun détail sur le stade de développement ainsi que sa propre opinion sur une telle innovation. Puis il en vint aux événements de la matinée. Il dévoila ce qu’avait réalisé Julia, et qu’elle les avait tous mis devant le fait accompli.
Le cœur de Bruce fit des bonds dans sa poitrine :
— Donc, ce que nous voyons là…
— C’est ce qu’elle a vu et vécu aujourd’hui, depuis qu’elle s’est implanté la puce SMC.
Bruce et Alfred restèrent silencieux, interdits. Les images défilaient sous leurs yeux.
— Toutefois… reprit Lucius, les rides de son front se creusant davantage.
Alfred le pressa de parler en empoignant l’épaule de son vieil ami.
— Normalement, l’ensemble des données récoltées, vidéos comprises, doivent être transférées par le biais de son réseau sur un serveur toutes les trente-six heures, expliqua brièvement Lucius. Là, nous recevons déjà tout un ensemble de données, et de ce que je vois, les vidéos ont l’air d’être fractionnées de manière volontaire.
— Ce serait elle qui nous enverrait sciemment ces données ? dit Bruce en poursuivant la pensée de monsieur Fox.
— C’est ce que je pense, oui, confirma ce dernier. Et si je ne me trompe pas, étant donné qu’elle vous a donné l’accès illimité à son programme, nous devrions pouvoir voir en temps réel ce qu’elle voit.
— Oh, Julia, tu es vraiment un génie, murmura Bruce en visionnant aussitôt les enregistrements envoyés.
Les trois hommes découvrirent ensemble les événements vécus par la jeune femme, certains d’entre eux partagés comme pour Lucius, d’autres sous un angle inédit, notamment pour Alfred qui ne l’avaient eue qu’au téléphone. Ils apprirent ensemble le traquenard dans lequel Harley avait enfermé sa sœur et son obligation de libérer le Joker si elle souhaitait retrouver Bruce en vie. Une autre vidéo peu compréhensible suivait ces événements : Julia se trouvait dans un bazar dans lequel elle sélectionna diverses fournitures, et notamment le sweat qu’elle lui avait donné ainsi que le masque de Venise retrouvé sur le siège avant de sa voiture. Mais ce qui était étonnant, c’est qu’elle ne payait pas avec sa carte bancaire, ni en liquide, mais avec le petit téléphone prépayé. Bruce le sortit de la poche du sweat resté à terre et le posa à côté du clavier. Il observa attentivement l’enregistrement vidéo, puis comprit soudain son intérêt :
— C’est l’accès à sa caisse noire, fit-il en saisissant à nouveau le petit portable. Elle me montre comment l’utiliser.
— Elle s’est dit que vous en auriez certainement besoin au vu de la situation avec la Wayne Enterprise, fit remarquer Lucius.
— Je confirme, vos comptes ont tous été gelés, ajouta Alfred.
Ils continuèrent de visionner les enregistrements jusqu’à arriver au dernier envoi. Les images montraient son arrivée dans le bâtiment annexe de la boîte de nuit en compagnie du Joker, les retrouvailles de ce dernier avec Harley, puis sa libération des menottes qui le liaient à la jeune femme. Bruce serra les poings ainsi que la mâchoire lorsqu’il le vit la toucher pour récupérer la clef dissimulée dans son décolleté. Puis il comprit enfin pourquoi Julia était restée à sa place, la conversation qui suivit le désespéra un peu plus :
— Mais ma chérie, le jeu ne fait que commencer ! s’était exclamée Harley à l’injonction de Julia de libérer son otage.
— Quoi ? avait répondu Julia, décontenancée.
— Rassure-toi, je tiens toujours parole, avait répliqué sa sœur. Tu vas pouvoir libérer ton cher et tendre puisque tu as libéré le mien. Mais…
— Mais quoi ? s’emporta Julia qui fut saisie par les hommes de main d’Harley afin qu’elle ne fasse pas de vague.
— Mais tu vas devoir prendre sa place.
— Tu crois vraiment que je vais t’obéir plus longtemps ! s’écria Julia avec hargne.
— Oh que oui, tu vas m’obéir, répondit Harley tandis que le Joker éclatait de rire à leurs côtés. Si tu ne m’obéis pas, je fais exploser un endroit de la ville que j’ai piégé. Je sais comme tu adores jouer les sauveuses… Donc si tu ne souhaites pas tuer plein d’innocents, tu vas devoir rester gentiment avec moi.
— Oh, ma Colombe, s’était exclamé le Joker, quelle vicieuse tu fais ! Tu es magnifique.
— Merci Poussin !
Mais les trois hommes ne regardaient plus qu’avec horreur la fin de la vidéo qui s’arrêta alors que Julia s’était retrouvée devant la porte derrière laquelle s’était trouvé Bruce.
— Cette Harley a l’air aussi folle que son comparse, souffla Lucius.
— Le Joker va forcément utiliser la situation pour vous nuire, monsieur Bruce, renchérit Alfred, anéanti.
— C’est pour cela qu’il faut que nous le retrouvions au plus vite, gronda ce dernier avec rage et détermination.
******
Lorsque Julia essaya de déverrouiller la porte à l’aide du pass, celle-ci ne s’ouvrit plus. Elle était enfermée pour de bon, hors jeu. Elle se détourna de la porte ; la pièce était désespérément vide, seule une chaise à laquelle les quatre paires de menottes pendaient siégeait au centre, sinistre, austère, aux côtés d’une table en acier. Elle marcha vers elle, puis leva les yeux et aperçut la caméra de surveillance dans le coin gauche qui l’observait. Elle se dirigea juste en dessous de la caméra, s’adossa au mur et s’y laissa choir. Tous ses membres devinrent soudainement lourds et douloureux. La fatigue l’envahissait d’un seul coup. Elle plongea son visage dans ses paumes et se sentit trembler. Le froid l’engourdissait.
Elle ferma les yeux quelques instants tout en se frictionnant les bras et les mains pour se réchauffer quelque peu. Elle ne savait pas si Bruce avait pu rejoindre son repaire ou non, elle l’espérait. C’était maintenant son seul secours possible, et elle avait placé toute sa confiance en lui. Une heure passa, peut-être plus, lorsqu’elle reçut la notification d’une nouvelle connexion à son réseau. Elle soupira de soulagement, puis se concentra sur l’ensemble des enregistrements gardés dans la mémoire tampon de sa puce SMC. Elle en sélectionna l’essentiel et l’envoya sur le réseau. Elle lui donna tout ce qui pouvait l’aider à comprendre la situation et à prendre le dessus sur sa sœur et le Joker.
Tout à coup, la porte s’ouvrit brusquement, laissant entrer deux hommes qui la sommèrent de se lever et de les suivre. Ses mains furent menottées dans son dos, on lui banda également les yeux. Aveugle, elle tenta de se repérer aux bruits qu’elle entendait. On la fit monter dans une camionnette ou un fourgon. On relia ses menottes à une chaîne solidement arrimée à la paroi du fourgon. Les portes claquèrent, le moteur démarra. Il lui fut alors difficile d’identifier le trajet à cause des cahots et des coups de volant parfois soudains et violents. Le trajet dura une vingtaine de minutes. On la fit descendre du véhicule, puis on l'emmena dans une nouvelle salle, dans des sous-sols. Julia fut étonnée d’entendre des bruits sourds, comme une clameur qui proviendrait des étages supérieurs. Ils avaient quitté l’Iceberg Lounge, cela ne pouvait pas être ce lieu-là. Où l’avaient-ils emmenée ? On lui retira son bandeau, elle fut momentanément aveuglée par une forte lumière provenant de néons. Ses menottes lui furent également ôtées, puis un claquement de grille retentit : on venait de l’enfermer dans un ancien vestiaire transformé en logements de cellules. Il n’y avait pour seuls meubles qu’un banc, un lavabo et quelques serviettes à la propreté douteuse. La première chose qu’elle fit fut de se ruer sur le petit lavabo afin d’étancher sa soif. Elle n’avait ni bu ni mangé depuis plus de quarante-huit heures, son ventre grondait de faim et sa gorge s’était desséchée. L’eau claire et fraîche lui fit le plus grand bien, mais elle avait toujours aussi froid, ses membres tremblaient malgré elle.
Elle s’assit enfin, habituée à la lumière criarde des néons : le vestiaire, qui devait être immense à l’époque, avait été scindé en plusieurs boxes par des barreaux de cellule, chacun possédant sa propre entrée verrouillée par un cadenas. Les seules sources lumineuses provenaient des néons blancs du couloir qui donnait accès à chacune des cellules ainsi créées. Julia s’assit sur le banc, s’adossant au mur froid tout en se recroquevillant, ses bras autour de ses jambes et sa tête enfouie entre ses genoux.
Ce fut le bruit d’une porte qu’on ouvre et ferme puis des bruits de pas qui s’approchaient qui la sortirent de sa torpeur. La jeune femme rouvrit les yeux, et lorsqu’elle vit une silhouette s’arrêter devant sa cellule, elle fit mine de l’ignorer, restant assise sur le banc avec ce qu’il lui restait de décontraction.
— Alors, vous avez fini de vous becquoter ? lança Julia avec cynisme.
— J’ai toujours adoré quand t’étais jalouse, répondit Harley en gloussant.
Julia lui jeta un regard méprisant, haussant les sourcils : sa sœur venait d’entrer dans la cellule pour s’asseoir à ses côtés. Elle arborait maintenant un t-shirt blanc moulant sous une veste de cuir bariolé rose et bleu, un mini-short et des bas résille qui dévoilaient ses cuisses athlétiques et ses longues jambes, terminées par des bottes à talons noir et blanc nouées jusqu’à mi-mollet. Elle portait deux grandes couettes hautes sur les côtés de sa tête, ses cheveux décolorés étaient teints sur les pointes en rose d’une part et en bleu d’autre part. Elle tenait dans l’une de ses mains une batte de baseball qui était gravée de motifs en forme de cœur, de carreau, de trèfle et de pique, et des morceaux de phrases apparaissaient ici et là. Tout ce que put lire Julia furent les mots « Haine » et « Amour » qui se faisaient face. De son autre main, elle tenait un fin dossier qu’elle tendit avec brusquerie à sa grande sœur.
Julia se déplia lentement tout en saisissant le dossier, puis l’ouvrit. Il contenait le casier judiciaire d’un homme d’une trentaine d’années, originaire du Nouveau-Mexique et qui avait été plusieurs fois condamné pour agression à main armée, vol, participant à des combats illégaux et accusé de viol sur mineurs. Julia observa la petite photographie d’identité : il paraissait grand, large d’épaules, la mâchoire carrée recouverte d’une barbe drue de trois ou quatre jours. Ses yeux étaient petits, noirs, enfoncés dans leurs orbites, le front bas dégagé, ses cheveux longs attachés en un catogan. Le dossier indiquait qu’il était sorti de prison il y avait peu, mais qu’il avait déjà participé à un nouveau casse dans une supérette de quartier. Il était recherché par la police.
— Pourquoi me montres-tu ça ? l’interrogea Julia, perplexe.
— Je veux que tu le tues, répondit Harley avec bonhommie.
— Pardon ?
— Que tu le tues, répéta-t-elle.
— Non ! Pourquoi le ferais-je ? s’offusqua Julia en lui rendant le dossier.
— Mais regarde ! Je l’ai choisi tout exprès pour toi ! insista Harley.
Julia rejeta avec véhémence le dossier que Harley lui tendait à nouveau.
— Allez, faisons un pari, déclara sa petite sœur. Je parie que demain avant minuit, tu le tues de sang-froid !
— Jamais je ne ferai une chose pareille, tu peux toujours courir ! s’énerva Julia en se levant d’un bond pour s’éloigner le plus possible de sa sœur.
— Moi, je prends le pari, répéta Harley avec un sourire taquin.
Une lueur folle brilla au fond du regard d’Harley. Julia ne comprenait pas ce qu’elle voulait, quel était son objectif en lui faisant faire cela. Tout ce qu’elle savait, c’était qu’elle allait devoir résister à sa forcenée de sœur jusqu’à ce que Bruce la retrouve.
******
— Tiens bon, Julia, murmura Bruce tandis qu’il visionnait les images en temps réel.
En farfouillant un peu dans le programme Oracle, le trentenaire avait trouvé le moyen de voir au travers de ses yeux grâce aux capteurs implantés. Les trois hommes avaient ainsi assisté à l’étrange conversation entre les deux femmes.
— Lucius, si nous pouvons être connectés à elle en temps réel, nous devons pouvoir la localiser, n’est-ce pas ? demanda Bruce qui parcourait toujours le vaste programme qu’il prenait en main avec difficulté, car toute manipulation devait s’écrire en lignes de code précises.
Monsieur Fox acquiesça face à l’idée du milliardaire et prit rapidement sa place devant l’écran : il était le plus à même de s’y retrouver à l’intérieur du programme de la jeune femme. Il effectua plusieurs opérations, tâtonnant ici et là, jusqu’à trouver la bonne entrée. Il rédigea plusieurs lignes de code et valida, corrigea plusieurs fois sa saisie, obtenant enfin une nouvelle fenêtre de géolocalisation. Malheureusement, le signal émis par la puce était trop faible pour être géolocalisé de manière fiable.
Tout à coup, une alerte apparut dans le coin inférieur droit de l’écran : possédant une connexion avec le réseau de la police, le programme Oracle notifiait les codes d’urgence qui passaient sur les radios de la G.C.P.D. En cliquant dessus, Lucius ouvrit un canal d’écoute :
— Unités trois et cinq, un cambriolage vient d’être commis au laboratoire pharmaceutique sur la 45e, au croisement avec Hickson Avenue. Six suspects ont été signalés, ils sont armés et ont emprunté une camionnette noire non immatriculée.
— Nous nous rendons sur place, répondirent les deux patrouilles concernées.
— Apparemment, ils auraient pris des otages, ajouta le central.
La connexion se rompit d’elle-même une fois le message d’urgence délivré.
— Pensez-vous que le Joker y soit pour quelque chose ? demanda Lucius avec inquiétude.
— Cela ne m’étonnerait pas en tout cas, grogna Bruce. Je ne sais pas ce qu’il prépare, mais il n’a pas perdu de temps pour le faire. Pour l’heure, il faut essayer de localiser où est retenue Julia, repérer les endroits qu’Harley Quinn aurait pu piéger…
— Et il faut également s’occuper du Pingouin, ajouta Lucius. Il ne détient certes pas la majorité, mais votre cavale lui confère les pleins pouvoirs s’il décide de réunir le conseil et d’élire un nouveau président.
Bruce resta silencieux quelques instants, plongé dans ses réflexions.
— Alfred, l’avez-vous toujours ? l’interrogea soudainement le trentenaire en se tournant vers lui.
— Bien sûr, répondit ce dernier, comprenant tout de suite à quoi son maître faisait référence.
— Bien, je vous laisse donc vous occuper de la société et de sa reprise pendant que Lucius et moi cherchons un moyen d’arrêter Harley et le Joker, décida Bruce.
L’Anglais acquiesça, mais à contrecœur : il aurait préféré rester au centre névralgique des opérations afin d’aider de son mieux à la recherche de la jeune femme. Cependant, il saisissait les enjeux et son rôle était crucial dans la reconquête de la Wayne Enterprise, il le savait.
Ainsi, Alfred repartit immédiatement pour le penthouse. Il monta dans la Rolls-Royce noire qu’il avait garée à l’entrée des docks en retrait, puis parcourut rapidement les routes désertes. Il était près de cinq heures du matin, le fond de l’air était glacial en ce début de mois de février, le ciel menaçait de giboulées prochaines. Les phares du véhicule éclairaient le bitume noir recouvert de verglas en certains endroits jusqu’à arriver devant l’entrée du garage souterrain de l’immeuble.
Une fois qu’il eut atteint le vaste appartement qui lui parut affreusement vide tout à coup, il se dirigea vers sa chambre personnelle, ouvrit le deuxième tiroir de sa commode et en sortit une boîte en fer blanc dans laquelle se trouvaient de nombreux objets, souvenirs de son passé, mais aussi divers documents. Il farfouilla rapidement à l’intérieur pour en sortir une vieille enveloppe de papier kraft dans laquelle se trouvait une procuration que lui avait faite Bruce s’il devait lui arriver quoi que ce soit, le nommant président de la société et lui léguant l’ensemble de ses parts de la Wayne Enterprise. Alfred la mit de côté et rangea le reste de ses affaires à l’intérieur de la boîte, mais lorsqu’il voulut la fermer, une autre enveloppe bien plus ancienne tomba à terre. Il se pencha pour la ramasser et lorsqu’il vit la fine écriture d’en-tête, il ne put que s’arrêter dans son élan.
— Oh Marie, pardonne-moi, j’ai échoué… murmura-t-il soudain dans un sanglot.
Il saisit l’enveloppe et la serra contre lui, puis se releva, l’air changé. L’Anglais essuya ses yeux à l’aide de son petit mouchoir de poche. Il sélectionna une nouvelle tenue tout aussi sobre que celle qu’il arborait, prit une douche rapide, se changea, se coiffa, noua le nœud papillon à son col de chemise. L’Anglais glissa ensuite la vieille enveloppe bombée dans la poche intérieure de sa redingote noire, puis emporta la procuration de monsieur Wayne. Son pas était ferme et décidé : il ferait tout pour être à la hauteur.
Alfred se rendit à la tour Wayne aux aurores, convoqua une réunion exceptionnelle et attendit les membres du conseil de pied ferme dans la vaste salle de réunion. L’Anglais se tenait devant les larges baies vitrées, droit comme un i, les mains jointes dans le dos, qui observait le lever du soleil sur la ville de Gotham. Cette ville qui l’avait accueilli il y avait de cela près de trente ans, à la demande de Thomas Wayne, une vieille connaissance. Ce dernier, accompagné de sa femme, Martha, lui avait demandé d’entrer à son service tandis qu’il quittait définitivement les services secrets britanniques. Sa mission avait d’abord été la sécurité du couple Wayne et de leur fils, puis il fut chargé de l’intendance du manoir, et enfin, Thomas et Martha lui confièrent avec la plus grande confiance leur fils unique. À leur mort, il tint sa promesse du mieux qu’il put : il prit soin du petit Bruce comme s’il eut été son propre fils, même s’il voyait celui-ci sombrer dans la dépression et gâcher son avenir. Puis Bruce disparut pendant sept ans. Sept longues années pendant lesquelles il maintint la fortune des Wayne tout en attendant son retour. Et lorsqu’il revint, en fils prodigue, ce fut métamorphosé. Son projet de sauver cette ville lui rappela ses parents qui, à leur manière aussi, avaient tenté de la sauver. Enfin arriva mademoiselle Julia Thorne… À ce moment-là, il n’aurait jamais cru que sa vie passée le rattraperait de cette manière-là.
Alfred ferma ses yeux devenus humides. Il devait être fort en cet instant, pour Bruce, et pour Julia. Il entendit les portes de la salle de réunion s’ouvrir, les membres du conseil entrer un à un, s’installer autour de la longue table. Leurs discussions tournaient toutes autour des derniers événements qui avaient ébranlé la société et leurs revenus. Puis il l’entendit. Il reconnut cette voix nasillarde. Oswald Cobblepot n’avait pas changé depuis qu’il l’avait connu petit garçon. Un enfant égoïste et fourbe. L’Anglais prit une lente inspiration, puis se retourna pour faire face à l’assemblée, impassible derrière son air courtois :
— Bonjour à tous, je vous remercie d’être venus aussi nombreux.
Le silence s’établit autour de la table, puis une femme prit la parole, la mine anxieuse :
— Je pense parler au nom de beaucoup d’entre nous, mais je suis inquiète de la tournure que prend cette affaire. Que va-t-il advenir des Industries Wayne ? Monsieur Wayne est recherché par la police, monsieur Fox a été suspendu de ses fonctions…
— Je comprends vos inquiétudes, madame Bergmann, lui répondit Alfred d’un ton apaisé et rassurant. Je vais…
— Je crois qu’il est dans mon devoir de prendre la situation en main, l’interrompit monsieur Cobblepot en se levant.
Les membres se tournèrent vers lui, partagés entre appréhension et conviction. Des murmures montèrent dans la salle, jusqu’à ce qu’il poursuive :
— Étant donné les parts de l’entreprise que je possède dorénavant, il me paraît évident qu’il faut protéger nos avoirs et les intérêts de cette société. Je vous invite donc à m’élire président afin que je puisse sauver la Wayne Enterprise de la faillite…
— Sur ce, je dois vous interrompre, monsieur, fit Alfred Pennyworth avec une fermeté qui en imposa.
— Ah oui, et de quel droit, je vous prie ? répliqua le Pingouin d’un air menaçant. Parce que vous êtes le majordome de ce vulgaire trafiquant d’armes ?
Quelques rires retentirent avant de s’estomper, tous les regards allaient et venaient entre les deux hommes qui se faisaient face. Alfred ne fut pas le moins du monde intimidé par son adversaire, bien au contraire. Il saisit l’enveloppe de papier kraft qu’il avait déposée sur la table devant lui, l’ouvrit et en sortit une petite liasse de documents.
— Non, tout simplement parce que cette procuration me nomme d’office président intérimaire en cas d’impossibilité pour monsieur Wayne d’exercer ses droits et sa fonction, et que, en l’état actuel des choses, je redeviens tuteur légal et la gestion de l’ensemble des parts de monsieur Wayne m’incombe. Si qui que ce soit a à redire sur cela, qu’il se prononce dès à présent.
Le silence s’établit à nouveau dans la salle de réunion.
— Très bien, je vous tiendrai désormais personnellement informés de l’évolution de la situation, continua l’Anglais, et vous demanderais de bien vouloir passer par moi à l’avenir pour toute décision.
— Impossible ! Il faut élire par un vote le nouveau président ! s’emporta Cobblepot en se levant de son siège.
Un murmure parcourut les membres du conseil et les actionnaires.
— Nous sommes tous réunis, nous pouvons effectivement passer un vote d’urgence, mais…
— Faisons cela alors ! renchérit Cobblepot avec un air triomphant.
Une nouvelle vague de murmures s’éleva, les regards s’étaient tournés du côté de l’Anglais. Il ne put s’opposer à la demande étant donné que c’était une assemblée générale exceptionnelle qu’il avait lui-même convoquée. Il fit un signe de main, donnant son consentement.
— Nous avons donc deux candidats pour le poste de président, résuma l’un des membres les plus anciens du conseil d’administration. Monsieur Pennyworth ici présent, qui possède une procuration lui donnant le droit de prendre la direction de l’entreprise à titre intérimaire, et dont nous connaissons la loyauté et la droiture de par la situation presque similaire vécue lors de la mort des époux Wayne…
Quelques têtes s’abaissèrent à ce souvenir.
— Et de l’autre, monsieur Cobblepot, dernier héritier de la famille Cobblepot, récent actionnaire de la société.
— Et fin gestionnaire d’entreprise, ajouta un homme d’une quarantaine d’années qui se tenait aux côtés du gentleman qui caressait nerveusement le pommeau de son parapluie.
— Procédons donc à un vote à main levée, reprit le membre du conseil qui avait présenté les candidats. Ceux qui sont pour l’accession au poste de directeur de monsieur Cobblepot, levez la main.
Une quinzaine de mains de se levèrent, ce qui procura un frisson d’inquiétude au majordome. Son visage resta pourtant impassible, ne quittant pas son air courtois.
— Bien, maintenant, ceux qui votent pour monsieur Pennyworth ici présent…
Tout autant de mains se levèrent, cela se jouerait à quelques voix. Le décompte fut fait.
— Monsieur Pennyworth, vous obtenez de nouveau notre confiance pour gérer cette situation de crise, déclara le membre du conseil en souriant.
— Nous vous en remercions, monsieur Pennyworth, fit madame Bergmann d’un air soulagé.
— C’est moi qui vous remercie pour votre confiance, répondit-il avec un sourire convenu.
Les autres membres du conseil se levèrent d’un commun mouvement et quittèrent la salle de réunion dans un vaste brouhaha de conversations. Seul Oswald Cobblepot était resté assis dans son siège, la mine renfrognée et l’air mauvais : il n’acceptait pas sa défaite. Une fois que les portes se furent refermées, il se leva avec lenteur de son siège, s’appuyant sur la canne de son parapluie.
— Vous croyez vraiment que vous arriverez à me mettre des bâtons dans les roues, grinça-t-il des dents d’un air menaçant. Sachez que je vous éliminerai de mon chemin comme un vulgaire insecte que vous êtes !
Alfred resta parfaitement stoïque, le sourire aux lèvres malgré toute la colère qu’il nourrissait contre le malfrat qui avait osé s’en prendre à Bruce et à Julia. Il effectua quelques pas lents en direction de Cobblepot, ses mains toujours dans le dos.
— Comme beaucoup de gens, vous pensez que je ne suis que le majordome de monsieur Wayne, un homme lambda, insignifiant, dit-il avec flegme, maîtrisant sa colère. Très peu de personnes savent que, avant d’être au service de la famille Wayne, je travaillais pour les services secrets britanniques, voyez-vous…
Oswald se figea d’un seul coup, puis eut un léger mouvement de recul, comme s’il appréhendait la suite du discours de l’Anglais. Au contraire, Alfred Pennyworth s’avançait vers lui d’un pas lent et sûr, presque conquérant.
— Tout comme très peu de personnes savent que j’ai gardé contact avec bon nombre de mes anciens collègues et ma hiérarchie, poursuivit-il en pesant chacun de ses mots.
Alfred était dorénavant face à Cobblepot, son visage à une vingtaine de centimètres du sien, la figure noble et fière, le ton vengeur :
— Vous faire appeler le Pingouin… cela vous sied plutôt bien, je trouve.
Oswald eut un sursaut lorsque le majordome mentionna son surnom mafieux, et ne put cacher sa surprise.
— Oui, je vous connais, monsieur Cobblepot, et il me suffit de quelques coups de fil pour vous faire tomber, termina Alfred en souriant triomphalement.
Oswald recula de quelques pas, puis se tourna vers la sortie de son pas claudicant.
— Vous ne perdez rien pour attendre ! s’écria-t-il en disparaissant derrière la porte de la salle de réunion.
Le sourire satisfait de l’Anglais disparut tout aussitôt de son visage ; il avait réussi sa tentative d’intimidation. Maintenant, il fallait passer aux actes. Il saisit son téléphone portable et appela son ami Lucius :
— Passez-moi Bruce, je vous prie, dit-il précipitamment lorsque ce dernier décrocha.
— Alfred ?
— Monsieur Bruce, j’aurai besoin de toutes les informations et de tous les documents que mademoiselle Julia avait récoltés sur monsieur Cobblepot, déclara le majordome.
— Je vous envoie cela tout de suite, répondit Bruce. Avez-vous pu vous placer ?
— Oui, la guerre et déclarée, et je fais front, confirma-t-il avec prestance.
— Merci, Alfred.
— Je le fais pour vos parents, monsieur, précisa l’Anglais en souriant.
Bruce sourit à son tour : tous deux dissimulaient leurs sentiments réciproques, par pudeur, par fierté, mais tous deux se comprenaient comme personne.