L'Oracle de Gotham - tome 2

Chapitre 12 : Evasions

8057 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 20/01/2026 09:33

La jeune femme resta assise face au volant de sa voiture, le regard fixe, ses iris effectuant de légers mouvements rapides. Elle explorait une carte de l’est du Midtown et y trouva la boîte de nuit évoquée par Harley Quinn. Il était fort probable que Bruce y soit retenu, au sein même de l’établissement ou dans les immeubles qui la jouxtaient. De son côté, Julia bouillait intérieurement, prise de panique, mais Oracle la maintenait au calme ; de l’extérieur, elle paraissait impassible et concentrée.

—    Si tu continues de me hurler dans les oreilles, ça ne va pas le faire, dit Oracle avec autorité.

—    Nous devons nous y rendre au plus vite ! s’écriait Julia dont la voix résonnait cette fois-ci dans sa tête. Bruce y est peut-être blessé, voire pire !

—    C’est toi qui as proposé qu’on travaille ensemble, non ? rétorqua Oracle. Alors pour la dernière fois, calme-toi et réfléchissons. Ensemble.

—    D’accord, d’accord, dit Julia en respirant avec lenteur pour calmer sa crise de panique.

Pendant ce temps, Oracle avait vérifié la boîte à gant, y trouvant l’arme de poing qu’elle avait acquise au marché noir accompagnée de plusieurs chargeurs de munitions. C’était un Beretta APX semi-automatique de calibre 9 mm qui lui tombait parfaitement dans la paume. Elle avait ensuite démarré la voiture et s’était dirigée vers la tour de l’horloge afin de récupérer certaines affaires qu’elle pensait être utiles. Un frisson la parcourut lorsqu’elle se rendit dans sa chambre, se souvenant de l’intrusion et du message laissé sur le miroir. Oracle la poussa à aller de l’avant et fouilla dans le dressing à la recherche d’une tenue adéquate qu’elle jeta négligemment sur le lit.

—    On se rend d’abord dans son repaire des docks pour récupérer du matériel qui pourrait être utile, lança alors Julia. On ira ensuite à l’Iceberg Lounge, mais on en avertira Alfred. Il faut qu’une personne soit au courant de notre position.

—    Ça me va, répondit Oracle, laconique.

Elle emporta les vêtements qu’elle avait sortis de son armoire et les fourra dans un sac de sport qui se trouvait dans un recoin du dressing, puis se rendit dans la salle de bain. Elle jeta dans le sac plusieurs boîtes de maquillage, du rouge à lèvres, son parfum et des lingettes rafraîchissantes. Elle en profita également pour fouiller son armoire à pharmacie dans laquelle se trouvaient des anti-inflammatoires et des antidouleurs. Elle jeta les boîtes de médicaments pêle-mêle par-dessus le reste de ses affaires, puis referma le sac d’un coup sec. Elle regarda encore une fois tout autour d’elle afin de repérer ce qui aurait pu lui être utile, puis attrapa une paire de bottines noires à talons compensés et un petit sac allongé de même couleur à sequins dont la sangle était constituée d’une chaîne dorée avant de quitter son appartement et de retourner à sa voiture. Elle jeta le sac de sport sur le siège passager et démarra le moteur, prenant la direction des docks.

Elle se gara non loin de la planque du Batman, se dépêcha de se rendre devant le container et y entra en vérifiant qu’elle n’avait pas été suivie. Elle appuya rapidement sur les boutons du digicode et valida avec sa propre empreinte que Bruce avait ajoutée pour qu’elle puisse venir s’entraîner quand bon lui semblait. Le sol se mit à bouger lentement, jusqu’à atteindre le souterrain secret. La jeune femme se précipita dans le large hangar, jeta ses sacs sur l’une des larges tables disponibles et sortit son ordinateur portable qu’elle ouvrit aux côtés de ceux du repaire. Il n’y avait aucune trace d’un quelconque passage de Bruce : le tumbler ainsi que la bat-moto étaient à leur emplacement habituel. Par acquit de conscience, elle activa un bouton sur une console, ce qui déclencha le déploiement d’un tiroir coulissant à hauteur d’homme de l’un des murs. Le costume du Batman s’y trouvait, rien ne manquait.

Julia sortit alors son téléphone de son sac et composa le numéro du penthouse. Sa main se mit à trembler légèrement tandis qu’elle attendait que le majordome décroche, l’émotion commençait à la submerger autant que le froid qui régnait dans le hangar. Que lui dirait-elle ? Que Bruce, qu’il considérait comme un fils, avait disparu ? Que tout était de sa faute ? Une boule se forma au fond de sa gorge, l’empêchant de formuler le moindre son lorsque l’Anglais décrocha. Ce fut Oracle qui prit le relai :

—    Alfred, je suis sur la piste de Bruce, dit-elle rapidement.

Sa voix ferme et déterminée rassura quelque peu le majordome et étonna Julia qui avait senti le nœud de sa gorge se desserrer d’un seul coup lorsqu’elle avait lâché prise.

—    Je dois me rendre à l’Iceberg Lounge à vingt-deux heures, déclara-t-elle en restant factuelle. Si je n’ai pas donné de nouvelles d’ici demain matin huit heures, appelez le commissaire Gordon et dites-lui où je suis et que je recherche Bruce qui a certainement été enlevé.

—    Enlevé ? Mais comment…

—    Je vous en dirai plus quand j’en saurai plus, l’interrompit Oracle avec fermeté. Assurez-moi simplement que vous ferez comme j’ai dit.

—    Bien sûr, mademoiselle, répondit-il. Promettez-moi simplement de ne pas vous mettre inutilement en danger…

—    Je ne peux rien promettre.

Elle raccrocha abruptement tout en fronçant les sourcils.

—    Tu n’étais pas obligée d’être aussi sèche, lui reprocha alors Julia.

Oracle ne répondit pas. Julia ne sut dire si c’était parce que son double n’en était aucunement affecté ou si c’était un signe que la situation le touchait plus qu’il n’aurait souhaité.

La jeune femme se concentra à nouveau sur son ordinateur, qu’elle connecta en USB à ceux du Batman. Elle passa ensuite sur ces derniers et entama une procédure de téléchargement qui prendrait bien une bonne heure. Pendant ce temps, elle se leva, ses jambes commençaient à s’engourdir dans le froid du hangar, puis sortit les vêtements qu’elle avait emportés. Il y avait plusieurs tenues, toutes adaptées à une soirée arrosée et festive.

—    T’es sérieuse ? lança Julia, dubitative.

—    On se fondra plus facilement dans le paysage ainsi, grogna Oracle pour toute réponse.

—    J’espère que t’as pris des sous-vêtements de rechange aussi, grommela-t-elle.

En farfouillant un peu dans le sac de sport, elle trouva effectivement de la lingerie propre, puis elle sélectionna une robe sans manches noire recouverte de sequins s’arrêtant juste au-dessus du genou, fendue du côté droit, avec une paire de collants noir satiné et une veste courte en jean anthracite au look rock. Elle sortit le paquet de lingettes rafraîchissantes et se dirigea vers ce qui faisait office de salle de bain. Il y avait une cabine de douche, des toilettes ainsi qu’un lavabo et un miroir, le tout d’une grande simplicité. Une pile de serviettes éponges étaient posées sur un tabouret à côté de la cabine. Julia soupira d’aise cette fois-ci : elle avait grandement besoin de prendre une douche. Cela faisait deux jours qu’elle portait les mêmes vêtements et qu’elle n’avait pu se laver. Elle sentait une odeur de sueur lorsqu’elle levait un peu les bras, et ses cheveux avaient commencé à graisser à la racine, en plus d’être tout emmêlés.

Elle enclencha le petit chauffage d’appoint et retourna vérifier que le téléchargement qu’elle effectuait sur les ordinateurs du repaire se déroulait bien avant de retourner dans l’étroite salle de bain pour se déshabiller. Elle se faufila rapidement dans la cabine de douche en frissonnant. Lorsqu’elle en sortit, le chauffage avait fait son office, la pièce était devenue plus agréable pour finir de se préparer. La jeune femme ne put faire autrement que de laisser ses cheveux sécher à l’air libre : il n’y avait pas de sèche-cheveux sur place. Elle commença donc par revêtir la tenue choisie, maugréant contre son double parce qu’elle se voyait déjà morte de froid avant même d’atteindre l’Iceberg Lounge, puis passa son visage aux lingettes rafraîchissantes. Elle se maquilla rapidement avec un fard argenté pailleté sur les paupières, un trait d’eyeliner noir large qui allongeait ses yeux, un rouge à lèvres bordeaux et cacha les rougeurs de sa peau avec un peu de fond de teint clair. Une fois que ses cheveux eurent quelque peu séché, elle se pencha vivement en avant pour les ébouriffer et leur donner du volume avant de se redresser d’un coup. Elle haussa des sourcils, perplexe, lorsqu’elle se vit dans le miroir : on aurait dit un croisement entre une rockeuse des années soixante-dix à quatre-vingt mis au goût du jour et une gothique qui se rebelle. Elle enfila enfin les chaussures emportées par Oracle : une paire de bottines noires à talons compensés et lacées sur le devant jusqu’à la cheville.

De retour devant les écrans d’ordinateur, elle put constater que seule la moitié du téléchargement avait été effectuée. La jeune femme pria pour qu’il se termine avant qu’elle ne doive quitter le repaire pour se rendre sur le lieu de rendez-vous. Elle se releva et se dirigea vers les compartiments contenant les accessoires du Batman. Elle parcourut des yeux les présentoirs et s’arrêta sur un brassard, puis elle trouva le générateur à impulsion électromagnétique qu’elle glissa dans son sac à main, mais aussi des shurikens en forme de chauve-souris qu’elle laissa en place, car cela révélerait son lien avec le Chevalier noir : l’important était de trouver Bruce, de l’extraire de l’endroit où il était retenu et, au mieux, de neutraliser Harley Quinn, tout cela en ne révélant à aucun moment l’identité du justicier. Elle trouva ce qui ressemblait à un poing américain de couleur noire, discret : elle le plongea dans le fond de son sac. Elle enserra le haut de sa cuisse avec le brassard et y accrocha l’étui de son pistolet ; elle vérifia qu’on ne l’apercevait pas quand elle marchait, puis qu’elle pouvait y accéder facilement en cas de besoin. Elle glissa également dans son sac le téléphone prépayé avec lequel elle accédait à sa caisse noire.

Ne voulant pas ralentir le téléchargement lancé, elle prit son téléphone portable afin d’effectuer un premier repérage des lieux où elle devrait se rendre. C’était un complexe avec un restaurant en devanture, et à l’arrière, l’entrée de la boîte de nuit suggérait une vie nocturne plus débridée. Elle se figea tout à coup lorsqu’elle tomba sur la fiche de présentation de la boîte de nuit dans le registre des entreprises : elle appartenait à Oswald Cobblepot.

—    Évidemment, murmura-t-elle en se frottant la tempe, sa migraine ne la quittant toujours pas.

Julia se promit qu’une fois Bruce hors de danger, elle s’occuperait personnellement de ce mafieux sans scrupule.

La boîte de nuit se trouvait dans la zone industrielle et était de ce fait bordée d’entrepôts et de hangars qui constituaient un bon nombre de lieux où le Pingouin et Harley Quinn pouvaient mener leurs affaires mafieuses. Elle repéra une ruelle où elle pourrait se garer sans attirer les regards et activa son GPS.

Il était vingt-et-une heures passées lorsque le téléchargement atteignit sa fin. Toutefois, elle ne put que lancer l’installation sans pouvoir établir les connexions qu’elle souhaitait, car elle devait partir pour ne pas se mettre en retard. Elle tapa rapidement de ses doigts sur le clavier, formata l’installation et la lança en appuyant sur la touche « Entrée » avant de se lever en attrapant son sac à main à la volée. Elle sortit de la planque de l’homme chauve-souris et reprit sa voiture. Elle arriverait dans les temps si elle se dépêchait.

La jeune femme roula à vive allure sur les avenues, sa vision augmentée lui permettait d’anticiper le mouvement des autres usagers de la route ainsi que les cycles des signalisations.  Elle atteignit l’Upper East Side plus vite qu’elle ne l’eut pensé. C’était un drôle d’endroit qu’avait choisi un aristocrate déchu de la haute société de Gotham City pour ouvrir un établissement de ce genre, mais pour un mafieux, c’était l’endroit idéal. De plus, les prix de l’immobilier y étaient bien plus bas que dans les autres parties de la ville. Lorsqu’elle approcha de sa destination, Oracle fit un détour pour éviter de passer devant l’entrée principale du restaurant, dont l’enseigne lumineuse brillait d’une lumière vive et froide, agrémentée de néons en forme d’icebergs ; elle contourna l’établissement deux rues plus loin et se gara dans la ruelle qu’elle avait repérée. Elle éteignit le moteur et jeta un œil dans son rétroviseur : c’était désert. Elle sortit de son véhicule, le verrouilla et se dirigea vers l’entrée de la boîte de nuit, ses talons claquant contre le bitume. Mais alors qu’elle descendait du trottoir pour traverser, sa cheville vacilla, ce qui lui fit perdre l’équilibre ; elle se rattrapa tant bien que mal sur le capot d’une voiture garée à proximité. Julia eut la respiration haletante : ce n’était pas le moment de s’effondrer, au sens figuré comme au sens propre. Le froid lui fit claquer des dents, elle se mit à grelotter légèrement.

—    Je te l’avais dit, grommela-t-elle tout bas. Je vais crever de froid avant de pouvoir faire quoi que ce soit.

—    La ferme et laisse-moi faire, rétorqua Oracle.

Elle prit une grande inspiration et se redressa. Oracle prêta main-forte à Julia et lui donna l’assurance qui lui manquait : elle savait ce qu’elle faisait ; en tout cas, c’est ce qui émanait maintenant d’elle.

Il était vingt-et-une heures cinquante-cinq. Deux vigiles gardaient la porte d’entrée d’où émanaient des lumières bleutées et froides ainsi que le son de basses. Une file d’une dizaine de personnes longeait le mur, tous attendant de pouvoir intégrer la nouvelle boîte de nuit du quartier. Elle traversa la rue d’un pas ferme et assuré cette fois-ci, et se présenta directement devant les deux vigiles, deux hommes baraqués qui jouaient de leurs muscles sous leur chemise et leur veste de flanelle noires, un pantalon noir assorti, une cravate blanche enserrant le col de leur chemise. Elle les identifia automatiquement : tous deux possédaient un casier judiciaire plutôt bien rempli. Des murmures outrés refluèrent, accompagnés de regards réprobateurs lorsque les clients aperçurent cette femme qui coupait effrontément la file.

—    Salut les gars, fit Oracle avec décontraction. Mon amie m’attend à l’intérieur.

Les deux hommes la reluquèrent avec lourdeur, s’attardant sur ses longues jambes et ses hanches plutôt larges, sa robe courte et sa poitrine qu’on devinait parfaitement sous le tissu brillant que laissait entrevoir sa veste en jean.

—    Allez-y, m’dame, dit l’un tandis que l’autre s’écartait de l’encadrement de l’entrée.

—    Merci, répondit-elle en adressant un clin d’œil à l’un tout en effleurant de son index le torse de l’autre.

On entendit une vague de protestations s’éteindre lentement à mesure qu’elle descendait les marches, étouffée par le son puissant de la musique qui provenait de la salle en contrebas. Une fois à l’intérieur, les basses envahirent le corps de la jeune femme, résonnant dans ses tympans, sous sa peau, dans ses os. Une musique électro rythmait l’espace et les corps dansant sur la piste rutilante, comme si elle avait été faite de miroirs bleutés. Le bleu, le blanc et le noir dominaient la décoration, les lumières des projecteurs faisaient tourner des nuances du bleu ciel au bleu outremer ponctué de blanc et d’argent. Les bruits et les lumières intensifièrent sa migraine qu’elle avait jusque-là maîtrisée, mais elle continua son avancée dans la boîte de nuit. La salle était haute de deux étages, une coursive entourait la piste de danse et offrait des coins de repos aux clients. Un bar s’étendait tout le long du mur droit de la piste, quelques tables hautes dans le coin droit. Si la situation n’avait pas été celle qu’elle était, la jeune femme aurait pris plaisir à danser dans cette boîte de nuit.

Julia descendit lentement un escalier qui donnait accès à la piste de danse, se mêlant à la foule compacte qui bougeait en rythme. Elle ne passa pas inaperçue, des hommes et des femmes, la voyant passer, tentèrent de l’attirer pour danser avec elle, d’autres voulurent l’aborder. Elle refusa toutes les invitations avec tact, bougeant au rythme de la musique tout en avançant vers le bar sans s’arrêter. Une fois sortie de la piste de danse, elle s’assit sur un tabouret du bar et commanda un mojito avant de se tourner et d’observer les clients de l’Iceberg Lounge. Elle commençait à posséder une certaine maîtrise des capteurs et de sa puce SMC, et voulut se faire encore la main sur cette foule compacte qui dansait en rythme. La plupart étaient des jeunes des quartiers aisés qui étaient venus découvrir le nouvel établissement, mais aussi des couples huppés, des célibataires, ainsi que des personnes qu’on pouvait suspecter d’avoir consommé certaines substances illicites. Elle identifia les rythmes cardiaques, les regards jetés aux uns et aux autres, les pupilles dilatées, mais aussi les sorties de secours, les différentes portes qui bordaient la coursive de l’étage, les câbles à haute tension dans le plafond ou encore les distances qui la séparaient des différents points relevés. La barmaid lui apporta son verre, Julia sortit de son sac une plaquette d’antidouleur, fit craquer l’une des alvéoles et avala le cachet avec une lampée d’alcool en espérant que cela atténue sa migraine.

Tout à coup, une jeune femme sortit de la piste de danse, vêtue d’une robe courte argentée entièrement recouverte de paillettes, avec des bas résille très fins, des talons compensés argentés et une multitude de bracelets aux poignets. Son visage était lunaire, le teint presque blanc qui entrait en contraste avec le rouge vif de ses lèvres et un maquillage bleu et rose. Sa chevelure blond platine, massive, était retenue en deux grandes couettes sur les côtés, les pointes étaient colorées en bleu à droite et en rose à gauche. Sur sa joue droite, un petit cœur noir était tatoué. Cette dernière fit un grand sourire à Julia qu’elle rejoignit au bar. Elle n’eut aucun besoin d’effectuer une reconnaissance, elle savait qui elle était.

—    Salut grande sœur ! On se claque la bise ! s’exclama-t-elle avec gaieté en s’approchant d’elle.

Mais tandis qu’elle allait lui faire la bise, Julia l’arrêta d’une main, le visage sombre et fermé.

—    Qu’est-ce qui t’arrive ? T’es pas heureuse de me revoir ? fit Harley avec un étonnement exagéré.

—    Disons que je ne pensais pas te revoir ainsi, répondit-elle d’un ton laconique.

—    Quelle rabat-joie tu fais, s’offusqua Harley.

La jeune femme s’assit aux côtés de Julia et attrapa son verre qu’elle but d’un trait.

—    Mojito, très bon choix, déclara-t-elle en souriant.

—    Où est-il ? l’interrogea Julia de but en blanc.

—    Qui ça ?

—    Bruce Wayne, insista-t-elle, ses yeux verts s’assombrissant à mesure qu’elle voyait qu’Harley se jouait d’elle. Pourquoi l’avoir enlevé ?

—    Parce que j’avais envie de jouer avec toi ! s’exclama Harley comme si cela allait de soi.

—    En quoi est-ce un jeu ? répliqua Julia avec dégoût.

—    Bon, un échange alors, si tu préfères, répondit Harley avec agacement. Lui contre mon Poussin qui est enfermé à l’asile.

—    Tu parles du Joker ?

—    Oui, de mon Poussin ! s’exclama joyeusement Harley. Si tu le fais libérer, je libère ton milliardaire.

Julia lui jeta un regard perplexe :

—    Avec tous les moyens que tu as à disposition, pourquoi ne pas être allée le chercher toi-même ?

—    Pour jouer avec toi ! répondit encore une fois Harley.

—    Ça n’a rien d’un jeu ! s’impatienta Julia.

Elle se tut quelques instants ; elle sentait Oracle qui bouillait de rage en elle, prête à tout faire valdinguer et quitter cette ville définitivement. Elle lui ordonna le calme et de se résigner au fait qu’elle ne quitterait pas cette ville sans avoir sorti Bruce de ce pétrin. Oracle ne put que céder : Julia lui promit qu’elle pourrait utiliser tous les moyens qu’elle voudrait pour atteindre son objectif.

—    Et qui me dit que tu tiendras parole ? grogna Julia.

—    Je pourrais te retourner la question, tu sais, répliqua Harley avec un sourire dément.

Julia fut choquée par l’attitude de sa sœur. Elle ne la reconnaissait plus du tout. Où était passée cette fille si discrète aux grands yeux qu’elle cachait derrière ses lunettes rondes, cette étudiante si disciplinée et si tenace qui avait terminé première de sa promotion, cette jeune femme enfin dotée d’une grande prudence et d’une générosité sans faille ? Julia ne voyait maintenant qu’une femme délurée au sourire envahissant et au regard pétillant d’une folie triviale.

—    En tout cas, moi j’ai de quoi te faire tenir parole.

—    Qui me dit que tu ne bluffes pas ? lui demanda Julia avec suspicion.

—    Tu veux le voir ? lui demanda Harley avec un haussement d’épaules.

Julia fut décontenancée par la proposition, mais accepta derechef. Cela pouvait même peut-être lui permettre de prendre l’avantage si elle savait où se trouvait Bruce, ou tout le moins d’en avoir un indice.

Harley se leva d’un bond de son tabouret et fit un signe à sa grande sœur de la suivre. Les deux femmes traversèrent la piste de danse pour atteindre une porte de service qui donnait sur un étroit couloir bordé d’autres portes réservées au personnel de l’établissement. Oracle plongea discrètement sa main dans son sac afin d’attraper le poing américain, mais lorsqu’elle vit des hommes qui ne ressemblaient pas tout à fait au reste du personnel et des vigiles de la boîte, elle se ravisa. En apercevant les deux jeunes femmes, ils ouvrirent l’une des portes et les laissèrent entrer dans une petite pièce de surveillance : des écrans montraient les différentes caméras de la boîte, elle pointa du doigt un écran qui présentait une pièce vide au centre de laquelle se trouvaient quatre hommes dont l’un d’eux était attaché, pieds et poignets menottés à une chaise de fer. Les trois autres hommes étaient lourdement armés de fusils et d’armes automatiques et le surveillaient. Julia reconnut Bruce entravé qui ne pouvait se libérer au risque de dévoiler son identité secrète. Ce dernier était d’ailleurs étrangement penché en avant ; elle examina rapidement la vidéo et remarqua les taches de sang sur sa chemise au niveau de son bras et de son flanc gauche, ainsi que sur son visage.

—    Il est blessé ! s’insurgea Julia avec colère.

—    Il a tenté de fuir, ce n’est pas de ma faute ! se défendit Harley l’air boudeur. Il n’avait qu’à ne pas bouger, c’est tout.

—    Qui me dit que ce n’est pas un enregistrement ? interrogea encore Julia avec nervosité, parant à toute éventualité. Qui me dit qu’il n’est pas mort en ce moment même ?

Harley sembla s’attendre à cette remarque ; elle tendit la main vers l’un de ses acolytes qui lui donna son téléphone après avoir composé un numéro. On entendit la tonalité de l’appel sortant, puis on décrocha. Sur la vidéo surveillance, l’on put voir que l’un des trois hommes avait décroché son propre téléphone qu’il avait porté à son oreille.

—  Préparez-vous à le buter à mon signal, dit Harley d’une voix sombre et autoritaire.

—  Qu’est-ce que tu…

Julia vit l’homme braquer son arme sur la nuque de Bruce, prêt à tirer.

—    Arrête ! hurla-t-elle à l’encontre de sa sœur, prise de panique : Julia avait repris le dessus.

—    Fausse alerte ! tu peux baisser ton arme, fit Harley toute guillerette au téléphone, avant de raccrocher.

L’homme baissa son arme et recula d’un pas, rangeant son téléphone dans la poche de son pantalon. Le cœur de Julia battait à tout rompre ; Oracle reprit la main avec difficulté, la maintenant calme et impassible ce qui contrasta avec l’élan de peur qu’elle venait d’exprimer.

—    Tu as deux heures, lui dit Harley avec un sourire mauvais.

—    Ce n’est pas assez, rétorqua-t-elle.

—    Rien de plus, je veux te voir avec mon Poussin ici, dans deux heures, asséna Harley sans aucune pitié. Et si tu fais intervenir la police ou ton Batou, il est mort.

Oracle la défia du regard, puis sortit d’un pas pressé de la petite salle de surveillance. Deux heures, ce n’était rien. Il fallait être vraiment rapide sur ce coup-là. Elle retourna dans la boîte de nuit, traversa rapidement la piste de danse où on essaya encore de l’alpaguer, puis trouva la sortie et rejoignit sa voiture. Une fois face au volant, elle prit quelques secondes pour réfléchir :

—    Le Joker est sous haute surveillance à l’asile d’Arkham, résuma Julia à haute voix. Il faut y entrer et le faire sortir sans être reconnue, si possible.

—    Il faut que je nous procure un masque ou quelque chose du genre, répondit Oracle. Des menottes, un sweat large à capuche aussi. Du matériel explosif si on peut repérer la cellule exacte dans laquelle il se trouve.

—    Tu as le générateur d’impulsion électromagnétique, cela nous permettra de désactiver les sécurités, les lumières, tout.

Tout à coup, Julia se ravisa, cette solution ne lui paraissait pas être des plus judicieuses sans saisir exactement la nature de sa propre objection.

—    Mais dans l’idéal, il faudrait pirater les compteurs électriques, se corrigea-t-elle alors.

—    On pourrait alors entrer et sortir sans encombre, renchérit Oracle. Parfait.

—    Tu comptais vraiment utiliser des explosifs pour entrer dans l’asile ? l’interrogea Julia.

—    S’il avait fallu, oui, répliqua son double avec franchise.

La jeune femme ressortit de la voiture, regarda dans le coffre et y trouva une petite boîte à outils. Elle la sortit, prit un tournevis et s’appliqua à retirer les plaques d’immatriculation de l’Audi qu’elle jeta dans le coffre avec le tournevis, puis se remit derrière le volant.

Elle fit vrombir le moteur et partit dans l’obscurité de la ruelle. L’île des Narrows se trouvait de l’autre côté du Midtown, heureusement il y avait moins de circulation à cette heure-ci. Sur la route, elle s’arrêta dans un bazar dans lequel elle acheta un large sweatshirt et un masque de carnaval qui était bradé. Il lui fallut moins d’une demi-heure pour arriver devant le grillage de l’asile. Elle trouva une place sous des platanes sur le parking visiteur vide, éteignit le moteur et les phares. Par le biais de son réseau, elle accéda à l’ensemble des vidéos de surveillances et du système électrique de l’asile qu’elle fit défiler devant ses yeux. Elle repéra l’emplacement des compteurs, puis la cellule du Joker. Elle sortit ensuite le masque qu’elle avait acheté : c’était un masque de Venise qui recouvrait intégralement le visage, le teint blanc, une petite bouche fermée aux lèvres noires pulpeuses, deux trous ovales pour les yeux, maquillés de cils et de fard noir et argent. Des liserés de sequins argentés venaient orner le front et le haut des pommettes. Elle en retira les grandes plumes accrochées sur le côté et régla la ficelle.

—    Julia, l’avertit soudainement Oracle, je te laisse consciente de tout, tu peux même intervenir quand c’est ton domaine d’expertise, mais sache que si cela dégénère, je prendrai entièrement le contrôle et tu risques de sombrer dans l’inconscience.

—    D’accord, acquiesça Julia. Je te fais confiance.

La jeune femme finit par prendre une grande inspiration avant de sortir du véhicule. Elle longea les grilles de l’asile à la recherche d’un point où elle pourrait facilement passer par-dessus, puis se dirigea en suivant les plans qu’elle visionnait en transparence. Toutefois, elle devait avant cela pirater les compteurs électriques afin de simuler une coupure de courant localisée dans le bâtiment. Il était plus judicieux d’éviter de déverrouiller l’ensemble des cellules sous haute surveillance, car cela donnerait l’occasion à d’autres malades de s’échapper. Elle trouva une porte de service et s’introduisit dans l’hôpital psychiatrique, son masque recouvrant entièrement son visage afin qu’on ne puisse la reconnaître.

En empruntant cette entrée, la jeune femme avait vu juste : elle se retrouva près des installations électriques. Elle ouvrit le boîtier du compteur et le pirata ; elle avait dorénavant le contrôle sur l’ensemble du système électrique de l’asile depuis son téléphone portable, ce qui lui permettrait de déverrouiller uniquement les portes qui lui seraient nécessaires et de désactiver les caméras. Elle sortit du local et se dirigea vers le quartier de haute sécurité, là où résidait le Joker. La jeune femme esquiva au maximum les gardiens afin de ne pas alerter la sécurité trop tôt, mais fut bientôt obligée de neutraliser celui qui arpentait le couloir où se trouvait la cellule qu’elle visait.

Le gardien en question était de grande stature, les épaules larges, il devait faire près d’un mètre quatre-vingt-dix de haut. Son visage à la mâchoire large et carrée, ainsi que l’épaisseur de ses poings, promettaient une neutralisation plutôt difficile. Julia sentit des gouttes de sueur perler de son front et le long de ses tempes. Elle était un petit gabarit et ne possédait pas la force physique du Bat. Cachée à l’angle du couloir, elle se laissa glisser contre le mur, terrifiée.

—  On n’arrivera jamais à le mettre K.O., se dit-elle avec une boule au ventre.

—  Fais-moi confiance, lui répondit Oracle avec fermeté.

Cette dernière enfila le poing américain à sa main droite avant de se relever sans bruit. Elle joua alors de son agilité : elle s’élança dans le couloir à pas vif, se mit à courir et alors qu’il avait entendu ses talons résonner contre le sol et qu’il allait donner l’alerte, elle prit son élan et sauta pour lui asséner un violent coup dans sa mâchoire. Le gardien en perdit l’équilibre et mit un genou à terre en crachant du sang. Elle profita de cet instant de faiblesse et d’ahurissement du gardien pour lui flanquer un nouveau coup dans la tempe, ce qui le sonna pour de bon. Julia était silencieuse, interdite devant la force et l’agilité que venait de déployer son propre corps. Oracle récupéra les clefs des cellules ainsi que la paire de menottes qu’il avait à sa ceinture et se précipita vers la porte numéro douze qu’elle ouvrit à la volée.

Là, elle vit le Joker allongé sur son lit qui fredonnait une petite comptine. Lorsqu’il se rendit compte que la porte de sa cellule s’ouvrait à une heure si tardive, il en fut à la fois étonné et ravi. Mais ce fut quand il vit entrer une femme en talons, robe de soirée à paillettes et veste rock, un masque de Venise lui couvrant le visage et armée d’un poing américain qu’il se mit à rire frénétiquement.

—    Alors ça ! ça, c’est une évasion digne de ma personne ! déclara-t-il de sa voix rauque et enjouée.

—    La ferme et viens-là, le somma Oracle, au comble de l’agacement.

Elle attrapa le poignet du dément et se menotta à lui afin qu’il ne lui échappe pas après l’avoir fait évader, puis glissa la clef dans son soutien-gorge. La jeune femme le tira ensuite hors de sa cellule, et celui-ci la suivit sans discuter, ravi de pouvoir enfin quitter ce maudit hôpital.

Toutefois, l’ouverture non autorisée de la cellule avait déclenché une alerte au centre de sécurité de l’asile. Elle procéda donc à la déconnexion de l’ensemble du système électrique du secteur, ce qui leur permit de ressortir par la cour arrière. Ils rencontrèrent trois gardiens sur leur chemin, qu’Oracle mit K.O. avec l’aide du Joker. Le plus difficile fut lorsqu’ils se retrouvèrent nez à nez avec la directrice de l’établissement que Julia connaissait ; par égard pour elle, Oracle ne la frappa point, mais la menaça de son arme qu’elle avait saisie. La docteure Pawinski leur barrait la sortie.

—    Ôtez-vous de notre route, et aucun mal ne vous sera fait, la prévint Oracle d’une voix que la directrice ne reconnut pas tellement elle était rauque.

—    Allez-y, tirez, grinça des dents le Joker.

—    Ce serait manquer à une promesse que j’ai faite, déclara madame Pawinski avec détermination.

—    Je pense qu’il ne vous en voudra pas pour cette fois, répliqua Oracle.

La directrice Pawinski fronça des sourcils ; cependant, voyant que cette dernière gardait sa position, Oracle n’eut d’autre choix que d’effectuer un tir de sommation, en espérant que cela soit suffisant : elle respectait pour l’instant la volonté de Julia de ne pas tuer. En effet, la docteure prit peur et s’écarta de l’encadrement de la porte. Les deux fugitifs s’enfuirent, la jeune femme tirant derrière elle le Joker qui hurlait de rire malgré sa déception que sa libératrice n’ait pas tué de sang-froid.

Une fois devant sa voiture, elle se débrouilla pour se mettre au volant sans détacher les menottes qui la liaient au malade, elle démarra le moteur et s’élança à toute vitesse sur la route qui rejoignait le centre des Narrows. Elle regarda rapidement l’heure sur le tableau de bord : il était presque minuit, il lui restait à peine une quinzaine de minutes avant l’expiration du délai qui lui avait été donné. Julia n’avait jamais conduit aussi vite, et c’était seulement grâce à son double qu’elle avait pu mener à bien ce plan tout à fait déjanté. À ses côtés, le Joker riait aux éclats, la fenêtre ouverte, le visage au vent.

—  Enfin libre ! s’écria-t-il dans sa jubilation.

Oracle retira son masque afin de mieux voir la route qui filait à toute allure devant elle. Le dément observa son vrai visage et eut une mine ébahie.

—    Si on me l’avait dit ! s’exclama-t-il en passant sa main dans ses cheveux verdâtres fins et filandreux. Toi ? me libérer ? J’avais bien dit à ton mec que t’étais une vraie bombe à retardement !

—    Tu es loin du compte, le coupa-t-elle, taciturne.

—    Tu es peut-être aussi folle que ta sœur, finalement, déclara le Joker, son sourire s’élargissant encore un peu plus.

Oracle ne répondit rien. Il fallait qu’elle garde son calme même si elle mourait d’envie de lui tirer une balle dans la tête, surtout qu’elle en avait la possibilité. Ce fut Julia qui la tempéra silencieusement en lui rappelant la captivité de Bruce.

Elle se gara dans la même ruelle sombre et déserte, près de l’entrée de l’Iceberg Lounge ; ils sortirent tous les deux de la voiture, toujours menottés l’un à l’autre, et le Joker suivit la jeune femme, égayé par cette folle nuit de liberté. Oracle avait pris avec elle le sweat à capuche dans les poches duquel elle avait glissé plusieurs objets et qu’elle tint sur son bras afin de cacher leurs poignets menottés à l’entrée. On les laissa entrer sans discuter ; il sembla qu’ils avaient reçu des ordres précis en ce qui les concernait, car son sac fut confisqué par l’un des vigiles et au lieu de les diriger vers la boîte de nuit encore pleine, ils leur ouvrirent une porte de service dérobée qui rejoignit le couloir où s’était trouvée la jeune femme à peu près deux heures auparavant. Elle fut rapidement rejointe par sa sœur qui, apercevant le Joker, se mit à courir vers eux. Harley sauta dans les bras du Joker et enserra son cou avec engouement :

—  Mon Poussin ! s’écria-t-elle folle de joie.

—  Ma petite Colombe, gloussa le dément en la serrant dans ses bras.

Ils s’embrassèrent à pleine bouche dans le couloir, lui toujours menotté au poignet d’Oracle qui souffla d’agacement.

—    Ah oui, t’es là, toi, fit Harley en se tournant vers sa grande sœur. Tu as trois minutes d’avance, je te félicite !

—    Remplis ta part, sinon il reste avec moi, dit Oracle avec autorité en agitant son poignet menotté sous son nez.

Le Joker se mit à rire à gorge déployée avant de la saisir par la taille. Julia tenta de se dégager, mais il la maintint fermement contre lui, puis glissa ses doigts dans son soutien-gorge à la recherche de la petite clef. Elle lui lança un regard noir, puis il retira sa main avec la clef et déverrouilla les menottes. Harley se mit à rigoler de plus belle devant la scène :

—    Mais ma chérie, le jeu ne fait que commencer !

—    Quoi ?

Julia eut l’impression que tout s’effondrait, lorsqu’elle se rendit compte qu’elle s’était laissée berner depuis le début. Harley lui expliqua ce qu’elle attendait maintenant d’elle. Elle n’avait pas d’autre choix que d’obéir si elle voulait que Bruce s’en sorte. Elle acquiesça silencieusement tout en faisant taire en elle la voix d’Oracle qui lui hurlait ce qu’elle détestait entendre : je te l’avais bien dit.

On la conduisit dans une annexe de l’établissement accompagnée de quatre hommes de main travaillant pour Harley. Ceux-ci restèrent en retrait à l’observer, qu’elle ne fasse pas de vague. Lorsqu’elle arriva devant la porte qu’on lui avait indiquée, un carreau vitré lui permit de vérifier qu’il était bien là, vivant. Elle déverrouilla la porte avec le pass qu’on lui avait fourni et entra dans la pièce éclairée par une série de néons.

—    Julia ! Qu’est-ce que tu fais là ! s’écria faiblement Bruce en relevant la tête.

Elle se précipita vers lui et le détacha de la chaise de fer en silence, avant de le prendre dans ses bras. Il la serra fortement contre lui malgré ses blessures, sentant sa détresse dans ses membres raides et couverts de sueur. Elle se dégagea rapidement de son étreinte et analysa ses différentes blessures : celle de son bras était superficielle même s’il fallait la désinfecter rapidement, tandis que celle dans son flanc était plus préoccupante.

—    Aucun organe touché, dit-elle à voix haute tandis qu’elle avait soulevé le pan de sa chemise pour l’observer. La balle s’est logée dans le muscle, on dirait. Il faudra la retirer au plus vite.

Sa voix tremblait, son visage était blanc comme un linge. Bruce sentit ses mains trembler, il les saisit pour l’apaiser.

—    Sortons d’ici, dit-il avec confiance.

Mais la jeune femme dégagea à nouveau ses mains de son étreinte pour lui donner le sweat à capuche :

—  Enfile-le pour passer inaperçu, dit-elle sans plus de détails.

Bruce suivit son conseil sans discuter, poussant un grognement de douleur lorsqu’il passa le vêtement. Elle vérifia et aperçut les quatre vigiles qui se tenaient prêts à agir si elle ne respectait pas les consignes, mais qui n’avançaient pas non plus, respectant son accord avec Harley Quinn. Elle revint ensuite vers Bruce, lui mit la capuche sur la tête et l’obligea à mettre ses mains dans les poches. Il sentit alors plusieurs objets à l’intérieur, dont un téléphone et des clefs de voiture ; il voulut sortir le téléphone, mais elle l’en empêcha.

—  Pas maintenant, fit-elle pour toute explication. Quand tu seras dans la voiture.

Elle posa à nouveau ses yeux sur son visage, et ne put s’empêcher de le prendre à nouveau dans ses bras. Il la sentit trembler comme une feuille. Julia avait repris sa place, soutenue par Oracle. Elle l’embrassa d’un baiser où tout son amour, son désespoir et sa peur s’étaient logés.

—    J’ai eu si peur, murmura-t-elle comme pour se justifier.

—    J’imagine, répondit-il en la serrant fort contre lui.

Julia sortit enfin un tube de rouge à lèvres de l’une des poches du sweat. Bruce reconnut le petit engin déguisé qu’elle lui avait présenté quelques semaines plus tôt. Elle hésita quelques instants, puis l’ouvrit et le tourna d’un demi-tour. La puissance du brouilleur l’atteignit avec une telle violence qu’elle poussa un gémissement rauque et dut fermer les yeux. Sa vision augmentée se brouillait elle aussi, elle avait l’impression de ne plus rien percevoir qu’un grésillement interne et une douleur lancinante au sommet de sa nuque. Bruce la saisit par les épaules, ne comprenant pas ce qu’il se passait. Julia finit par prendre une grande inspiration et rouvrit ses yeux qu’elle plongea dans les siens avec gravité :

—    Retiens : x minuscule, B majuscule, 87, a minuscule, #, t minuscule, 26, M majuscule, 95, @, 33, n minuscule, deux-points. Vas-y répète !

Bruce répéta la série de chiffres, de lettres et de symboles comme les avait prononcés Julia. Dès qu’une erreur se glissait, elle la rectifiait immédiatement avec véhémence, et ce jusqu’à ce qu’il reproduise la suite à l’identique.

—    Bien, déclara-t-elle avec un soupir de soulagement. Mémorise-les bien, tu en auras besoin…

—    Pourquoi ? Qu’est-ce que c’est ? lui demanda-t-il éberlué.

—    Il faut y aller, maintenant, dit-elle d’une voix tremblante, le visage blême, sans tenir compte de son interrogation. Garde ta capuche, ne te montre pas. La police te recherche.  

Un clic résonna : le tube de rouge avait effectué le demi-tour comme un minuteur. La vision augmentée de la jeune femme revint immédiatement et la douleur diminua. Mais tandis que Bruce allait l’interroger sur ce qu’elle venait de lui dévoiler, elle lui saisit le visage une dernière fois et l’embrassa avec fougue.

—  Je t’aime, murmura-t-elle en le relâchant enfin, puis elle le poussa vers la sortie.

Bruce emprunta la porte en premier, mais elle ne le suivit pas. Au contraire, elle la referma derrière lui et la verrouilla avec le pass. Elle aperçut l’incompréhension sur son visage.

—  Pars ! Tout de suite ! s’écria-t-elle avec force en lui indiquant sa droite.

Bruce tenta de forcer la porte, en vain, ses blessures l’avaient trop affaibli. Elle hocha de la tête pour lui signifier d’arrêter et de quitter cet endroit. Décontenancé, il se résolut à partir sans elle : si elle agissait ainsi, c’est qu’il devait y avoir une raison, et il fallait qu’il la découvre.

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