L'Oracle de Gotham - tome 2
Lorsque Julia reprit connaissance, elle était allongée de tout son long sur le sol de son laboratoire, des débris de verre étalés à ses côtés, ainsi que le pistolet-injecteur qui avait glissé un mètre plus loin. Une douleur résiduelle pulsait à la base de son crâne, lui tirant un gémissement étouffé tandis qu’elle s’asseyait, les yeux toujours clos à cause d’une atroce migraine. Lorsqu’elle les ouvrit, toute une interface se déploya devant ses yeux qui, quand ils balayaient les éléments autour d’elle, lui indiquait des informations diverses comme la tension traversée par certains câbles électriques ou encore le contenu de certaines fioles, la température ambiante, la pression atmosphérique, tout cela dans un enchevêtrement de chiffres et de données qui l’assaillirent, l’obligeant à refermer les yeux.
Il lui fallut plusieurs minutes pour s’habituer à cette vision augmentée de son environnement, ainsi qu’au contrôle de la puce et des capteurs. Dans ses simulations, elle devait avoir la possibilité d’activer ou non les capteurs, ou de cibler ce qu’ils devaient analyser. Elle resta assise le temps de prendre en main la nanotechnologie qu’elle s’était implantée, déroutée et submergée par les données, sans compter sur la douleur qui continuait de pulser à l’arrière de son crâne. Elle ne put toutefois s’empêcher de sourire. C’était mieux que ce qu’elle avait pu imaginer, elle était l’Oracle tel qu’elle l’avait toujours conçu.
Julia se leva enfin. Un vertige la prit, mais la migraine diminuait lentement. Elle s’accrocha au coin de la table le temps que la sensation de tangage s’estompe, puis elle se dirigea vers son ordinateur central en titubant pour passer à la deuxième phase : la mise en réseau de la puce afin qu’elle y ait directement accès, ainsi qu’à son programme. Elle tapa de ses doigts sur son clavier, dut s’y reprendre à plusieurs fois avant de pouvoir confirmer les autorisations, puis appuya sur la touche « Entrée ». Ce fut un flot incroyable d’informations qui lui fut transmis d’un seul coup. Elle ferma les yeux, la migraine reprenait avec fulgurance. Un gémissement lui échappa. C’était trop d’un coup. Elle se hâta de modifier plusieurs lignes de code avec difficulté, les yeux plissés par la douleur, puis valida à nouveau. Le flux devint modulaire, elle pouvait maintenant accéder aux informations qu’elle souhaitait sans que tout ne l’envahisse. Elle inspira lentement, la douleur s’était atténuée, mais restait encore présente au sommet de sa nuque.
Une fois que la douleur eut suffisamment diminué pour devenir supportable, la jeune femme se mit à chercher son téléphone portable : elle le trouva posé à côté de la petite cuve qui avait contenu les puces et les nanocapteurs. Il était déchargé. Elle le plaça rapidement sur son socle de charge avant de reprendre la programmation d’archivage des enregistrements de la mémoire tampon de son SMC dans l’ordinateur central, mais avec lenteur car elle n’était toujours pas habituée à l’interface augmentée qui ne quittait plus son champ de vision. Ses nanocapteurs se déclenchaient encore de manière chaotique, saturant sa vue d’informations. Même lorsqu’elle fermait les yeux, des données apparaissaient ne lui laissant aucun répit. Alors qu’elle ajustait certains paramètres, elle fut interrompue par une myriade de notifications qui retentirent une fois que son téléphone se fut rallumé. Elle le saisit d’une main et sortit l’écran de veille :
— Mais qu’est-ce que…
Plusieurs messages écrits ainsi qu’une vingtaine d’appels en absence s’affichaient, provenant essentiellement de Maddie, de Jim, de Lucius et d’Alfred. Cependant, et c’était ce qui l’inquiéta davantage, aucune nouvelle de Bruce. Les messages écrits venaient tous de Maddie qui la suppliait de la rappeler au plus vite. Les messages vocaux de Lucius et de Jim avaient la même teneur, celui d’Alfred la figea sur place :
— « Bonjour mademoiselle Julia, s’il vous plaît, dès que vous le pourrez, rappelez-moi. Monsieur Bruce n’est pas rentré de la nuit ni ce matin. Il ne répond à aucun de mes appels. Je m’inquiète. Le fait que vous ne soyez pas joignable m’inquiète tout autant, d’ailleurs… Je vous en conjure, rappelez-moi. »
Bruce n’avait donc pas contacté Alfred. La nouvelle confirma toutes ses craintes de la veille. Sans attendre, elle appuya sur la touche d’appel :
— Alfred, c’est moi, dit-elle précipitamment lorsque l’Anglais décrocha.
— Dieu soit loué, vous voilà ! répondit-il dans un immense soulagement.
— Depuis quand n’avez-vous plus de nouvelles de Bruce ? l’interrogea-t-elle.
— Depuis que je vous ai déposé aux jardins.
Julia se remémora rapidement la journée précédente : Bruce l’avait contactée lorsqu’elle était encore aux jardins, accompagnée par ce vil personnage qui se faisait passer pour un gentleman, et qui n’était autre que le Pingouin. Elle se demandait d’ailleurs toujours pourquoi il l’avait laissée partir ainsi sans représailles, sans rançon, voire sans la faire tuer peu de temps après. Le dernier contact avec Bruce remontait à la réponse à son message lorsqu’elle avait quitté les jardins. Un message qui l’avait laissée perplexe, et où il avait mentionné qu’ils se recontacteraient. Cela n’avait pas été le cas. Cela ne lui ressemblait définitivement pas. Quelque chose lui était arrivé.
— Je m’en charge, répondit-elle enfin au majordome. De votre côté, essayez de savoir s’il se trouve dans son repaire.
— Je m’y suis déjà rendu, aucune trace de lui, répondit-il navré.
— D’accord, soupira Julia.
Un court silence s’ensuivit pendant lequel la jeune femme tentait de réfléchir malgré son angoisse qui ressurgissait et qui se mêlait à la douleur diffuse de sa migraine.
— Et vous ? demanda soudainement Alfred.
— Je suis au laboratoire de la Wayne Enterprise, répondit-elle tout de suite, se rendant compte que l’Anglais s’inquiétait également pour elle. Je… je vais bien. Je vais essayer de le contacter de mon côté.
— Très bien, mademoiselle, dit-il. Tenez-moi au courant.
— Bien sûr, répondit-elle en raccrochant.
Sans attendre, elle sélectionna le numéro de Bruce mais un autre appel fit vibrer son téléphone dans sa main. Elle décrocha, c’était Maddie :
— Putain ! Enfin, tu décroches ! s’écria la jeune fille affolée.
— Doucement, qu’est-ce qui se passe ? l’interrogea Julia.
— Qu’est-ce qui se passe ? Tu le demandes vraiment ? lança Maddie, atterrée. Il se passe que ton mec fait la Une des journaux ! Et que toi aussi par la même occasion !
— Quoi ?
— Va sur les réseaux, c’est partout… répondit-elle d’un ton désolé cette fois-ci. Monsieur Wayne mouillerait dans le trafic d’armes, et ils sont tous à se demander ta part de responsabilité dans cette histoire…
Julia resta interdite. Bruce ? Dans le trafic d’armes ? Mais c’était elle qui avait tenté d’infiltrer… Elle raccrocha en murmurant un vague « A plus tard » et se rua sur les pages internet des principaux journaux de Gotham City qui titraient tous : « BRUCE WAYNE : UN TRAFIQUANT D’ARMES », ou bien « LES ARMES, LA VÉRITABLE SOURCE DE LA FORTUNE DE BRUCE WAYNE » ou encore « BRUCE WAYNE : MANIPULATEUR OU MANIPULÉ ? ». Ce n’était pas possible. C’était un véritable cauchemar qui défilait devant ses yeux. Tandis que ses questions se multipliaient dans son esprit, sa puce SMC téléchargea automatiquement un article qui se mit à défiler devant ses yeux. Les éléments qui l’intéressaient saillirent du texte puis deux photographies en couleur apparurent côte à côte. La première montrait une jeune femme en robe rouge et béret à voilette en dentelles qui masquait une bonne partie de son visage devant des tables qui débordaient d’armes illicites, face à ce que l’article désignait comme des « clients ». Julia se reconnut.
— Mais c’est faux… murmura-t-elle abasourdie.
L’autre photographie présentée en diptyque montrait Bruce vêtu de sa veste d’aviateur qu’il portait la veille, sortir des jardins botanique et zoologique avec à son bras la même jeune femme habillée en rouge, les cheveux blonds coiffés comme elle les avait coiffés, maquillée comme elle l’avait été. Automatiquement, ses capteurs effectuèrent une comparaison faciale, même si la réponse était une évidence pour elle : ce ne pouvait pas être la même personne, puisqu’elle n’avait pas quitté les jardins avec lui. La braqueuse…
Tout à coup, le plan du Pingouin apparut clairement à l’esprit de la jeune femme. Elle consulta les cotes boursières, et plus particulièrement les actions de la Wayne Enterprise : elles chutaient. C’était une dégringolade spéculative extraordinaire ; parce que la rumeur s’était répandue comme une traînée de poudre que le multimilliardaire fricotait avec la pègre et qu’il se serait lancé dans le trafic d’armes, l’ensemble des actions détenues par la minorité avait été vendue, faisant chuter le prix de celles-ci. Certainement qu’Oswald Cobblepot allait maintenant les racheter pour une bouchée de pain, et si Bruce était mis en accusation pour trafic d’armes, ses avoirs seraient suspendus, ainsi que la direction de son entreprise… laissant le champ libre à Cobblepot pour devenir l’un des principaux actionnaires et nouveau dirigeant de la Wayne Enterprise. Il faisait ainsi d’une pierre deux coups : il faisait porter le chapeau à Bruce pour son trafic, et récupérait l’ensemble de ses capitaux, redorait son nom et regonflait sa fortune, tout en écrasant son plus gros concurrent. Tout naturellement, la braqueuse, qui s’était alliée au Pingouin, lui avait donné la possibilité d’impliquer Bruce en prenant son apparence. C’était d’une simplicité extrême de se faire passer pour elle, puisqu’elle n’était autre que… Julia enfouit son visage entre ses mains. C’était un cauchemar, et elle s’en sentait entièrement responsable. Il fallait qu’elle agisse, et vite.
Julia prit son sac à la volée et quitta en trombe son laboratoire. Elle emprunta l’ascenseur et appuya sur le bouton du dernier étage, tout en composant le numéro de Bruce sur l’écran de son téléphone qu’elle gardait en main. La tonalité d’appel retentit un long moment, jusqu’à tomber sur la messagerie. Elle tenta une nouvelle fois de l’appeler, mais il ne répondait pas. Les portes de l’ascenseur s’ouvraient à peine qu’elle se faufila entre et vint tambouriner à la porte du bureau de Lucius, qui lui ouvrit avec rapidité.
— Julia, entrez, vite, fit-il, son visage marqué par une vive inquiétude.
— Lucius, c’est une catastrophe…
— Je le sais, l’interrompit-il en déposant une main bienveillante sur son épaule. Le commissaire Gordon est ici.
Julia tourna vivement la tête et aperçut son ami et ancien collègue qui regardait à travers la baie vitrée d’un air déçu et attristé avant de se retourner. Sa silhouette s’assombrit aussitôt dans le contre-jour.
— Julia, je vous avais dit de faire attention à vos fréquentations, s’exclama Jim en s’approchant de la jeune femme pour la prendre dans ses bras.
— Non, Jim ! s’écria Julia en reculant d’un pas, vous vous trompez…
Julia avait peine à se concentrer, sa vision augmentée lui donnait des informations sur les rythmes cardiaques, les mouvements oculaires ainsi que la pression artérielle, confirmant l’état d’anxiété de Lucius et une certaine colère contenue chez le commissaire. Son propre cœur tambourinait dans sa poitrine, la rendant fébrile.
— Expliquez-vous, lui répondit Jim d’une voix pressante malgré lui.
— On l’a piégé, expliqua-t-elle avec précaution. Il n’a jamais fait de trafic d’armes… avez-vous des exemplaires des journaux de ce matin, ici ?
Lucius lui désigna une pile de quatre journaux sur son bureau qu’il mit à disposition. Julia fouilla parmi les feuillets et retrouva les deux photographies visualisées plus tôt.
— Regardez, là, c’était moi qui tentais de remonter le réseau du trafic, avoua-t-elle au commissaire en qui elle avait une entière confiance. Je me suis fait passer pour une cliente étrangère.
— Mais ici, c’est vous aussi alors ? demanda Jim en désignant la deuxième photographie, il ne comprenait pas.
— Non, c’est la braqueuse de casino ! Elle travaille pour le chef des trafiquants d’armes. Elle s’est fait passer pour moi, déguisée… Argh, le but de tout cela était de piéger Bruce afin que sa réputation en pâtisse et qu’il perde ses actions ! Lucius ! Où en sont les actions de la Wayne Enterprise ?
— Elles n’ont jamais été aussi basses, lui confirma-t-il. Et quelqu’un est en train de les racheter à toute vitesse.
— Laissez-moi deviner : ce quelqu’un, c’est Oswald Cobblepot.
— Comment vous savez…
— Parce que c’est lui, le véritable trafiquant ! s’écria Julia. Il a fait en sorte de faire porter le chapeau à Bruce pour ensuite racheter ses actions et la prochaine étape sera de prendre la direction de l’entreprise !
Elle s’approcha de Lucius, mue par l’énergie du désespoir :
— Lucius, vous êtes le dernier rempart contre Cobblepot. S’il vous est possible de racheter un maximum d’actions par vos moyens, faites-le.
— Je vais enrôler Alfred dans la manœuvre, suggéra Lucius, dont l’Anglais était un ami de longue date.
Julia acquiesça. Elle savait que Lucius ferait tout pour protéger l’entreprise de Bruce, ainsi qu’Alfred Pennyworth. À eux deux, ils avaient une chance de ralentir l’OPA qui avait lieu.
— Malheureusement, nous n’avons pour l’instant aucune preuve pour disculper monsieur Wayne, un mandat d’arrêt a été signé par le procureur à son encontre, l’informa Jim d’un air navré cette fois-ci. Et je voudrais comprendre comment cela se fait que vous vous ressembliez autant toutes les deux : un déguisement, je veux bien, mais vos visages sont si ressemblants…
Julia poussa un profond soupir, elle avait redouté cette question.
— C’est parce que la braqueuse, c’est la vandale, celle qui veut « jouer avec moi »… Celle qui a passé du temps avec le Joker dans l’asile d’Arkham, et qui a changé en ce qu’elle est devenue maintenant : nous nous ressemblons parce que c’est ma sœur.
Un silence de plomb s’abattit dans le bureau du directeur général.
— Votre sœur ? l’interrogea Jim sans comprendre.
Julia hocha de la tête, anéantie :
— Elle se fait maintenant appeler Harley Quinn.
De l’avoir verbalisé avait tout à coup matérialisé ce qu’elle avait redouté jusqu’à maintenant : sa sœur était devenue une folle et une criminelle. Comment avait-elle pu laisser faire cela ? La culpabilité gonfla d’autant plus dans sa poitrine. Voilà qu’elle était responsable de la perte de son entreprise à Bruce, et elle n’avait rien fait face à la descente aux Enfers de sa sœur. Sa migraine reprit de plus belle.
— Bon, tout ceci ne change rien à la situation concernant monsieur Wayne, soupira Gordon. Nous n’avons aucune preuve tangible de tout ce que vous avez dit, et le fait qu’il soit introuvable depuis ce matin pointe davantage sa culpabilité dans cette affaire.
— Vous ne le trouverez pas, murmura Julia qui se frottait douloureusement la tempe. Laissez-moi le trouver, et vous apporter les preuves de son innocence.
— Julia, tout ceci m’a l’air vraiment dangereux, la contra Jim. Et je ne peux pas aller à l’encontre d’une décision du procureur général. Si je le trouve avant vous, je serai obligé de l’arrêter.
— D’accord, répondit Julia. Laissez-moi simplement un peu d’avance.
Jim Gordon soupira à nouveau, avant d’acquiescer à contrecœur. Il était venu perquisitionner le bureau de Bruce, il laissa la jeune femme y entrer avant lui.
La première chose qu’elle fit fut de vérifier qu’aucun document ni fichier qui aurait pu compromettre son identité secrète ne se trouvait à portée. Heureusement, Bruce était méticuleux : il n’y avait aucune trace de ses activités nocturnes ni d’éléments qui auraient pu le relier au Batman.
La jeune femme s’affala dans le fauteuil. La migraine ne disparaissait pas et il faudrait plus de temps que prévu pour s’habituer à la vision augmentée, c’était une gymnastique cérébrale qui lui demandait un effort constant. De plus, chacune de ses idées produisait une recherche automatique sur le réseau et lui proposait un résultat, des comparaisons, des images, des articles, des vidéos surveillance, et tout s’entremêlait à la vitesse de la pensée. Il lui fallait trier les informations, ralentir le rythme qui, pourtant, créait l’équivalent d’un shot d’adrénaline qui la grisait. Elle inspira profondément, puis prit une à une les pensées qui avaient produit un résultat.
Elle pensa d’abord tenter de localiser le lieu où Harley pouvait retenir Bruce. Elle utilisa le numéro de son portable pour le tracer, mais il semblait que ce dernier avait été éteint. Sa seconde idée fut de retracer le parcours d’Harley Quinn depuis les jardins. Elle se redressa, s’accouda au large bureau de Bruce et débuta le visionnage des vidéos surveillance, laissant faire sa puce au travers du réseau afin de pister sa sœur dans la ville, jusqu’à perdre sa trace dans l’est du Midtown. Même si elle n’avait pas d’adresse ou de localisation précise, elle avait au moins pu réduire la zone de recherche. Julia chercha ensuite un moyen de prouver l’innocence de Bruce à Gordon. Toutefois, donner la preuve que la femme du jardin n’était pas la même que celle de la vidéo du trafic, et que cette dernière avait été mal interprétée signifiait qu’elle devrait révéler sa tentative d’infiltration sans relever de la police, sans mandat, sans ordre explicite ou implicite d’une quelconque autorité : ce n’était pas certain qu’on prenne son témoignage au sérieux.
Julia enfouit son visage entre ses mains, elle se maudissait d’avoir mené cette investigation : c’était parce qu’elle avait fait cavalier seul que Bruce se retrouvait dorénavant dans une situation critique, perdant tout ce que ses parents avaient construit pour lui. Tout comme elle avait échoué à protéger sa petite sœur du monde extérieur, bafouant la promesse qu’elle avait faite à sa mère dont elle chérissait le souvenir à chaque instant.
— Arrête de te morfondre, dit Oracle d’un ton sec.
— Oh toi ! s’énerva Julia. Tu ne m’apportes que des ennuis aussi ! Ce sont tes intuitions, ton entêtement et ta méfiance envers tout et tout le monde qui nous ont mené là !
— Sans moi tu ne serais plus là ! s’emporta Oracle.
Julia s’était levée d’un coup, ses mains plaquées contre le bureau.
— D’ailleurs, parlons-en ! s’écria Julia avec colère. C’était quoi, tout ce que j’ai vu l’autre nuit ? Qu’est-ce qui s’est passé cette nuit-là ? Qu’as-tu fait ?
— Tu n’as pas à t’en souvenir, répondit Oracle avec autorité.
— C’est moi ! c’est mon corps ! tu n’as pas à décider ! s’emporta Julia en frappant ses poings contre la surface lisse du bureau.
— C’était nécessaire, gronda Oracle. Et tu n’aurais jamais tenu le choc.
— Et si tu te trompais ? continua de plus belle Julia. Raconte-moi ce qui s’est passé !
— Je te connais trop bien, rétorqua son double avec cynisme. Sois contente que j’existe, c’est tout.
Du revers de la main, Julia balaya une pile de documents ainsi que le pot à stylos qui se trouvait sur le bureau. Des larmes se mirent à couler le long de ses joues, de colère, de tristesse ou d’incompréhension, elle n’aurait pu le dire ; c’était certainement un mélange de tout cela. Elle s’en voulait tellement que toutes ses émotions se mêlaient les unes aux autres.
— Nous allons avoir besoin de la combinaison, reprit Oracle d’une voix ferme.
— Elle n’est pas terminée, rétorqua Julia.
On toqua soudain à la porte ; Lucius passa la tête dans l’entrebâillement, il avait été alerté par le fracas du pot contre le sol.
— Julia, tout va bien ? Avec qui parliez-vous ? demanda-t-il, anxieux.
— Ça va…
La jeune femme se mit à genoux pour ramasser les stylos qui jonchaient le sol ainsi que le pot que le choc avait fêlé. Lucius la rejoignit, l’aidant à ramasser les documents qu’il déposa sur le bureau. Mais lorsqu’il vit les larmes qui avaient coulé le long de ses joues, il eut un geste qui surprit Julia autant qu’il la réconforta : il la saisit contre lui, ramenant sa tête contre son cœur, ses mains chaudes et bienveillantes enserrant ses épaules et sa tête, comme un père l’aurait fait pour son consoler son enfant. Elle ne put réprimer un sanglot, s’abandonnant tout entière à cette étreinte chaleureuse.
— Vous verrez, nous réussirons à nous sortir de ce mauvais pas, la rassura Lucius de sa voix paisible. Alfred et moi-même avons commencé à contrer l’OPA de monsieur Cobblepot. Et une fois monsieur Wayne innocenté…
— C’est ma faute, sanglota Julia contre son épaule.
— On pense toujours cela… commença-t-il à la raisonner.
— Je leur ai donné les armes pour nous combattre, l’interrompit-elle. Et… Oh, Lucius, pardonnez-moi…
Le cinquantenaire lui jeta un regard interrogateur, puis comprit. Il poussa un profond soupir dans lequel Julia ne put qu’entendre une résonnante déception.
— Vous n’en connaissez pas les conséquences à moyen ni à long termes, fit-il remarquer avec tristesse. Ni ce qu’il peut se passer si la puce rencontrait un dysfonctionnement…
Julia resta muette, figée contre la poitrine de Lucius, son cœur tranquille battant contre sa tempe douloureuse. Elle ne méritait pas sa bienveillance ni sa protection, elle qui avait si facilement trahi sa confiance.
— Je vous le dis afin que vous soyez en mesure de m’arrêter si je devais aller trop loin, murmura-t-elle alors d’une voix rauque.
— Ne me demandez pas cela…
— Je le dois.
La voix de la jeune femme s’était faite soudainement calme, d’une lucidité froide qui l’inquiéta d’autant plus. Lucius finit par acquiescer silencieusement, à contrecœur.
— Puisque c’est chose faite, laissez-moi vous examiner, proposa-t-il, brisant le silence qui les avait unis.
Julia accepta. Ils quittèrent ensemble le vaste bureau vide de Bruce, le laissant à la perquisition de la G.C.P.D. menée par le commissaire, et se rendirent dans l’espace de travail privé du directeur général. Celui-ci se trouvait non loin des quartiers accordés à la jeune femme, c’était là qu’il développait ses principaux projets et où il possédait nombre de ses prototypes et machines avec lesquelles il aimait s’amuser. Il installa Julia dans un fauteuil d’examen qu’il avait agrémenté de coussins et couverture pour ses siestes journalières lorsqu’il travaillait là, puis commença son examen par l’observation de ses yeux ; il revêtit un bandeau frontal surmonté d’une lampe et d’une loupe numérique qu’il ajusta devant son œil droit.
— Je dirais que vous avez eu de la chance, parce que tenter une telle opération seule comporte de nombreux risques, commenta-t-il en éteignant sa lampe.
Julia se garda bien de dire qu’elle n’avait finalement pas été si seule que cela, puisque son double avait pris les choses en main pour ce qui était de l’aspect pratique. Lucius passa ensuite sa main sur la nuque de la jeune femme et repéra immédiatement la zone implantée. Elle se redressa, souleva sa chevelure et abaissa la tête afin qu’il puisse l’observer à loisir.
— On voit le point d’impact, mais on ne ressent strictement rien au toucher… c’est impressionnant, murmura-t-il en réajustant ses lunettes. Vertiges ? Nausées ?
— Migraines surtout, répondit-elle.
— Ce doit être dû à l’échange d’informations entre votre puce et le réseau, réfléchit Lucius.
Ce fut un soulagement pour la jeune femme de voir qu’une autre personne qu’elle-même pouvait maîtriser ce qu’elle avait inventé. Cela signifiait qu’il serait en capacité de l’aider au besoin si cela devait mal tourner.
— Et votre vision, comment cela se passe ? demanda Lucius avec intérêt tout en sortant un bandeau qu’il attacha au bras de la jeune femme et qu’il gonfla à l’aide d’une petite pompe.
— C’est encore déroutant, mais j’ai l’impression d’aller beaucoup plus vite, de percevoir ce que je ne percevais pas avant, ou trop tard, et j’ai une somme d’informations qui me permet d’analyser précisément chaque situation. C’est…
— Faisiez-vous déjà un peu d’hypertension, auparavant ? lui demanda soudainement Lucius en relâchant la pression du bandeau.
Mais Julia ne l’écoutait plus. Elle n’avait pas les mots pour décrire ce qu’elle ressentait face à l’augmentation de ses capacités. Puis elle testa l’une des nombreuses fonctionnalités du SMC, à savoir revisionner un souvenir qu’elle avait depuis qu’elle possédait la puce. Elle n’eut qu’à penser au moment qu’elle souhaitait revoir, et l’enregistrement défila devant ses yeux : elle se revit dans son laboratoire lorsque son téléphone s’affolait de notifications. Elle put revoir chaque message, faire des arrêts sur image, tout comme avec une vidéo surveillance. La jeune femme eut un sourire émerveillé, puis, afin de faire comprendre le phénomène à Lucius, téléchargea la vidéo sur le réseau qu’elle partagea ensuite par le biais de son téléphone. Lucius put alors observer le souvenir de Julia tel qu’elle l’avait vu.
— Quand je retrouverai Bruce, si j’arrive à faire dire à Harley et Cobblepot que c’était un coup monté, nous pourrons le disculper, preuve à l’appui, dit-elle le regard brillant.
— Julia, faisiez-vous de l’hypertension ? répéta Lucius avec inquiétude.
Julia secoua la tête à la négative. Lucius prit note des données récoltées, ainsi que des chiffres mesurés pour sa tension. Il lui faudrait la surveiller de près. C’était une technologie incroyablement avancée à laquelle il n’aurait jamais pu prétendre, et qui faisait également peur lorsqu’on pensait à la portée qu’elle pouvait avoir, où selon les mains dans lesquelles elle tomberait, sans compter les risques sur la santé de son porteur. Il fallait être prudent sur tous les plans.
Mais l’esprit de la jeune femme s’emballait, elle ne pouvait pas rester inactive plus longtemps, il fallait qu’elle fasse quelque chose, n’importe quoi, pour sortir Bruce de ce mauvais pas même si elle avait espoir qu’il ait pu s’en sortir de lui-même : il était fort. Elle se leva d’un bond, reprit son sac et son manteau :
— Où allez-vous ? lui demanda Lucius, inquiet.
— Concentrez-vous sur l’OPA, dit-elle avec fougue. Je me charge de ma sœur, et de retrouver Bruce.
— Mais comment allez-vous faire ? insista-t-il.
— Je vais rendre une petite visite à un soi-disant gentleman.
— Ne faites rien que vous ne pourriez regretter ensuite, la prévint Lucius d’autant plus inquiet.
— Au point où j’en suis, marmonna-t-elle en refermant la porte avec un petit claquement sec.
La jeune femme marchait à vive allure dans les couloirs. Elle sentait sur elle les regards intrigués, méfiants, voire haineux de certains employés, qu’elle ignora tout bonnement. Elle prit l’ascenseur jusqu’au rez-de-chaussée et traversa le hall principal, ses talons claquant sur le sol de marbre de la tour Wayne, cette même tour qu’elle avait condamnée, mise en pâture au Pingouin sans le savoir. Julia resserra les pans de son manteau autour de sa taille et franchit les hautes portes vitrées pour se retrouver dans la rue où quelques flocons avaient commencé à tomber. Un vent glacial lui claqua les joues, portant avec lui le son des cloches de la tour de l’horloge qui retentissaient : elles sonnaient treize heures, déjà. Elle décida de se rendre au penthouse où elle pourrait reprendre la voiture que Bruce lui avait gracieusement offerte. Sans même réfléchir, l’itinéraire jusqu’à la dernière position publique d’Oswald Cobblepot s’afficha devant ses yeux. Il s’était rendu dans un restaurant du Downtown où il avait dû déjeuner ; peut-être qu’il y serait encore. Il fallait qu’elle tente le coup, même si elle ne savait pas ce qu’elle pourrait dire ou faire une fois face au Pingouin.
Arrivée dans le parking privé souterrain, elle sortit sa clef de voiture, déverrouilla les portières et s’installa au volant. Elle n’avait plus le temps de la réflexion, elle devait agir. Elle démarra, sortit en trombe du garage et parcourut l’île du Downtown jusqu’à arriver dans le quartier de Chinatown, au pied du Vincefinkel Bridge. Elle se gara dans la rue, devant le restaurant où elle espérait trouver le Pingouin. Lorsqu’elle entra dans le hall, un serveur se précipita sur elle afin de la placer. Elle demanda après monsieur Cobblepot, il la conduisit alors jusqu’à sa table : il prenait encore le café.
Oswald était attablé, sa serviette encore glissée dans le col de sa chemise, tachée de sauce ; il arborait une mine réjouie, sa main entourant une tasse à café à moitié bue. Son monocle reluisait sous les lumières, rapetissant un peu plus ses yeux dans leurs orbites. Il était en compagnie de trois autres hommes habillés de costumes deux-pièces noirs sobres. Intuitivement, elle les identifia grâce à une reconnaissance faciale et une recherche rapide au travers de son réseau : elle ne put en être que dégoûtée. Deux d’entre eux étaient analystes financiers à la Wayne Enterprise, tandis que le troisième était un agent de maintenance des serveurs qui relayaient les opérations boursières. Ils s’esclaffaient, on entendait leurs rires à travers toute la salle. Lorsque le Pingouin aperçut la jeune femme, son sourire s’agrandit encore.
— Mais regardez qui voilà, lança-t-il en désignant Julia d’un geste théâtral. Mademoiselle Thorne ! Celle qui m’a tant facilité les choses. Je vous dois des remerciements…
— Vous osez vous pavaner… commença Julia en grinçant des dents, mais elle s’interrompit.
Ils se trouvaient dans un lieu public et pour l’instant, elle n’avait rien pour faire pression sur le malfrat. Elle débarquait à l’improviste dans ce restaurant, les joues rouges de froid et de colère qui lui procuraient d’ailleurs une désagréable sensation de picotement, ses cheveux en bataille à cause du vent. Elle replaça nerveusement une mèche folle qui n’avait de cesse de retomber devant ses yeux : elle ne savait quoi dire. Oswald se mit à rire à gorge déployée.
— Tout le monde sait que la Fortune est capricieuse et qu’elle tourne facilement, lui rappela-t-il alors avec délectation.
— Où est-il ? articula-t-elle avec difficulté tant ses mâchoires s’étaient resserrées.
— De qui voulez-vous parler, mademoiselle ? demanda ingénument le Pingouin en s’accoudant à la table.
— Vous savez parfaitement de qui je parle, répliqua Julia, tremblante de colère.
— On dirait que vous m’accusez d’un crime que je n’ai pas commis, répondit-il en ricanant.
Les hommes qui l’accompagnaient rirent également tandis qu’ils s’amusaient de la scène.
— Je n’opère qu’une OPA hostile envers un concurrent, tout ce qu’il y a de plus légal, reprit monsieur Cobblepot. Et cette histoire de trafic d’armes… On ne pouvait que se douter que Bruce Wayne tirait profit d’un tel marché. En même temps, c’est monnaie courante ici, à Gotham.
Le Pingouin fixa du regard la jeune femme avec intensité. Il avait le dessus, il le savait, et s’en délectait. Julia en était dorénavant certaine : elle ne tirerait rien de lui, pas même des aveux accidentels. Elle avait peine à contenir sa rage, elle sentait Oracle qui n’attendait qu’une faiblesse de sa part pour prendre le contrôle et tous les lacérer là, sur-le-champ, avec le simple couteau à beurre qui se trouvait sur la table à sa droite. Cette pensée la pétrifia. Elle recula de quelques pas, puis fit volte-face pour s’éloigner le plus possible de ce monstre. Elle ressortit du restaurant, la respiration haletante, et s’engouffra dans l’habitacle de sa voiture. Seule, elle poussa un grognement de rage ; elle se sentait pieds et poings liés, à la merci du Pingouin et de sa sœur. Tout lui échappait, et ce sentiment d’impuissance lui était insupportable.
Après une inspiration plus lente, la jeune femme eut la présence d’esprit d’envoyer à Lucius par le biais de son réseau l’enregistrement de son entrevue avec le Pingouin afin qu’il puisse neutraliser au plus vite les deux employés identifiés et qui avaient dû faciliter les transactions boursières. Sa migraine reprenait, plus intense, mais cela restait encore supportable.
Tout à coup, elle fit un bond sur son siège tandis que la poche de son manteau vibrait avec force en émettant un son strident accentué par sa migraine. Son téléphone sonnait. Elle le saisit vivement, l’écran affichait le nom de Bruce. Julia engagea la procédure de traçage directement sur son téléphone avant de décrocher :
— Allô, Bruce ?
— Bonjour, grande sœur.
Julia se figea à nouveau.
— Alors, pas contente de m’entendre ? reprit la voix à l’autre bout du fil.
La sensation était étrange. Cela faisait plus de deux ans qu’elle la recherchait, qu’elle attendait cet instant où elle la retrouverait, qu’elle entendrait à nouveau sa voix, mais ce moment ne lui procurait aucune joie, aucun soulagement, aucun réconfort. Au contraire, elle avait parfaitement reconnu ce timbre, même si ses intonations n’étaient plus les mêmes. Ce n’était plus vraiment sa sœur, même si un espoir qu’Adeline soit encore là, quelque part, subsistait.
— Adeline ? demanda Julia avec hésitation.
— Dorénavant, il va falloir m’appeler Harley, rétorqua-t-elle avec véhémence. Alors, toujours pas envie de jouer avec moi ?
Julia resta bouche-bée, elle ne savait plus quoi répondre, prise de panique. Elle pria alors intérieurement son double de l’aider. Tout comme dans le laboratoire la nuit précédente, elle céda volontairement la maîtrise de son corps à Oracle, tout en restant consciente de ce qui l’entourait. Sa main cessa de trembler, les traits de son visage se durcirent, son regard s’assombrit.
— Et si on se voyait, toutes les deux ? dit Oracle d’une voix ferme et assurée.
Un éclat de rire retentit au bout du fil.
— Une réunion de famille ? Mais quelle bonne idée ! répondit Harley d’une voix où perçait la folie. Chez toi ou chez moi ? Une petite soirée entre filles ? Ou alors, si nous disions dans une boîte de nuit ?
— Tout de suite, rétorqua Oracle.
— Non, ce soir, répliqua sa sœur avec une autorité qu’elle ne lui connaissait pas.
— Où ?
— À l’Iceberg Lounge, il vient d’ouvrir, imposa Harley. Vingt-deux heures.
— Bien.
— A ce soir, grande sœur !
— A ce soir, Harley.
Julia raccrocha. L’appel avait été trop court pour localiser l’appareil, mais elle s’en fichait. Elle n’avait plus qu’une idée en tête : sortir Bruce du pétrin dans lequel elle l’avait mis.