L'Oracle de Gotham - tome 2

Chapitre 10 : Le grand saut

6398 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 06/01/2026 10:15

Julia observait l’oiseau déployer ses ailes, lui donnant une envergure d’à peu près un mètre quatre-vingt, tandis que le hibou Grand-duc fondait sur une petite proie au sol qu’il suivait de ses yeux rouge orangé. Oswald Cobblepot incitait la jeune femme à admirer sa silhouette qu’il qualifiait d’« aristocratique », sa tête surmontée d’aigrettes d’environ huit centimètres qu’il dressait lorsqu’il était dérangé. Son plumage, mimétique aux branchages de son environnement, était brun roussâtre sur le dos, tandis que son ventre et l’intérieur de ses ailes, d’un brun plus clair, étaient rayés de noir… La jeune femme écoutait sans broncher les longues explications du gentleman qui paraissait tout connaître des volatiles qui le passionnaient, tout en les ponctuant d’un « ah » et d’un « oh ! » polis. Lorsque la sonnerie de son téléphone retentit, ce fut un soulagement immense que de pouvoir l’interrompre ne serait-ce qu’un instant. Elle s’excusa et s’éloigna dans l’allée bordée de grands arbres :

—    Bruce, enfin, dis-moi que tu arrives bientôt, murmura-t-elle avec empressement.

—    Où es-tu ? lui demanda-t-il sur un ton qu’elle trouva froid.

—    Dans la grande volière avec Oswald, il n’en finit pas avec ses explications sur les oiseaux, se lamenta-t-elle. Je vais lui dire que je rentre bientôt.

—    D’accord.

—    Je n’aurais pas dû m’éloigner avec lui, reprit-elle chagrinée. Mais tu avais l’air préoccupé par ce coup de fil, tout va bien ?

—    Non, non, ne t’en fais pas, répondit-il avec neutralité. Il y a un souci sur le chantier du manoir, je dois m’y rendre immédiatement.

—    Ah, d’accord, répondit Julia, un peu déçue.

—    J’en suis désolé, contacte Alfred pour qu’il vienne te chercher, lui indiqua-t-il en appuyant ses mots.

—    Si tu en as pour un moment, je pense que je vais aller directement au laboratoire.

—    Bien, à plus tard, dit-il avec une frustration qui la déstabilisa.

Il raccrocha. Un peu surprise, mais surtout déçue, elle retourna auprès d’Oswald qui l’avait observée tout le long de son entretien téléphonique.

—    Tout va bien, j’espère ? demanda-t-il avec intérêt.

—    Oui, répondit-elle brièvement. Bruce ne nous rejoindra pas. Il a eu un imprévu.

—    Oh, j’en suis navré, déclara-t-il tandis que ses yeux trahissaient une joie secrète. Cela nous laisse toutefois tout le loisir de discuter avec la certitude de ne pas être interrompus.

Julia se figea.

—    Veuillez m’excuser, mais je préférerais ne pas trop m’attarder, il se fait déjà tard, et j’ai du travail qui m’attend, répondit-elle avec précaution.

—    Je comprends, mais laissez-moi vous raccompagner, alors ! s’exclama Oswald avec un ton trop insistant pour être généreux.

—    Ça ira…

—    J’insiste ! l’interrompit-il. C’est malgré tout la deuxième fois que vous et monsieur Wayne écourtez le moment passé avec un gentleman. Et en ce qui vous concerne, c’est même la troisième…

Julia se mordit la lèvre inférieure.

—    …n’est-ce pas, madame, comment déjà ?... Della Valle.

Son cœur s’emballa. Elle avait la main plongée dans son sac, crispée sur son téléphone, mais lorsqu’elle voulut le sortir, plusieurs hommes apparurent sur les différents sentiers du dôme, les encerclant. Prise au piège, elle se devait de garder son calme. Elle prit une lente inspiration :

—    Donc c’est vous, « le Pingouin », lança-t-elle en lui faisant face.

—    Cela a l’air de vous étonner, répliqua-t-il dans un ricanement.

—    Pas vraiment, fit-elle avec défiance. J’avais des doutes dès notre première rencontre, à dire vrai.

—    Cela fait de vous une femme perspicace, j’apprécie.

Les hommes de main du Pingouin s’étaient rapprochés de la jeune femme, au point que deux d’entre eux la saisirent par les bras pour l’immobiliser et lui faire lâcher son téléphone qui glissa au fond de son sac.

—    Qu’allez-vous faire de moi ? l’interrogea-t-elle.

—    Rassurez-vous, vous m’avez déjà été très utile, répondit-il tout sourire.

Elle le regarda sans comprendre, l’inquiétude la gagnant tout à fait.   

—    Je vais vous raccompagner à l’adresse que vous m’indiquerez, poursuivit Oswald Cobblepot d’un air satisfait.

Il eut un sourire qui fendit sa face, tendit avec élégance son bras à la jeune femme qui, à contrecœur et sans autre choix, dut le saisir, relâchée par ses sbires, et tous deux marchèrent jusqu’à la sortie des jardins, escortés de près. Il continua de lui parler d’oiseaux, elle écoutait, silencieuse, enfermée dans ses pensées anxieuses.

Ce fut une limousine qui vint les chercher devant le jardin botanique. Une fois installée à l’intérieur, Julia évita le regard de son hôte qui n’avait de cesse de l’observer d’un œil rieur et satisfait. Elle ne savait pas pourquoi il la laissait s’en aller ainsi, et se doutait fort qu’il tienne parole.

—    J’aimerais que vous me déposiez devant la tour Wayne, indiqua-t-elle dans un murmure.

Cobblepot fit signe au chauffeur de se rendre à la tour de la Wayne Enterprise, à la plus grande surprise de la jeune femme. Son corps resta raide durant tout le trajet, fixant du regard celui qui se faisait nommer le Pingouin et qui était maître de tout le trafic d’armes de la ville, et qui avait par la même occasion soumis les chefs de la mafia. Elle se reprocha intérieurement de ne pas avoir approfondi ses recherches sur lui lorsqu’elle avait eu ses doutes à son encontre : son intuition s’était avérée plus exacte qu’elle ne l’aurait imaginé.

Ce fut avec soulagement que Julia descendit de la limousine une fois qu’elle se fut arrêtée à destination, après ce qui lui parut un très long trajet sous le regard scrutateur et triomphant d’Oswald Cobblepot.

—    J’aurais un très grand plaisir à vous revoir bientôt, la salua-t-il alors que le chauffeur refermait la portière.

Une fois dans l’avenue, elle courut presque pour rejoindre les grandes portes de la tour dans lesquelles elle s’engouffra. Elle prit une forte inspiration et expira avec lenteur, soulagée d’être en terrain connu. Julia se retourna discrètement et vit la limousine s’éloigner. Elle en fit de même et atteignit l’ascenseur qui lui donnait accès à ses quartiers en se frottant la tempe : un bourdonnement léger s’immisçait dans ses oreilles. Là, elle sortit son téléphone et envoya un message à Bruce : « Oswald est le Pingouin, il m’a reconnue. » Lorsque les portes s’ouvrirent, elle se dirigea directement vers son laboratoire personnel, le bourdonnement prenant de l’ampleur au creux de ses tympans. Elle ne cessait de ressasser son entrevue avec le Pingouin et les raisons qui avaient pu le pousser à la laisser filer sans contrepartie, mais elle ne comprenait pas, quelque chose clochait. Son attitude semblait n’avoir aucun sens au regard de la situation, ce qui signifiait qu’elle ne possédait pas toutes les données en main.

Elle sursauta lorsque l’alerte d’une notification retentit : « Je t’avais prévenue. Reste où tu es. Je te recontacte. » Julia fronça les sourcils ; cette réponse lui procurait deux sentiments contradictoires. D’un côté, Bruce était tout à fait capable, sans forcément s’en rendre compte, de cette condescendance, d'autant plus qu'il pouvait encore lui en vouloir d’avoir fait cavalier seul dans l’infiltration du trafic d’armes. D’un autre, elle s’attendait à ce qu’il veuille la voir afin d’organiser une contre-attaque ou au moins échafauder un plan afin de mettre le Pingouin hors d’état de nuire au plus vite. Son intuition lui dictait d’agir rapidement, que quelque chose dont elle n’avait pas conscience se tramait. Elle pénétra l’enceinte de son laboratoire et un sentiment de sécurité l’envahit enfin : elle en avait bien besoin. Maintenant qu’elle était au calme, elle retourna sur le message envoyé par Bruce et appuya sur la touche d’appel : cette réponse, qui ne lui correspondait pas, l’inquiétait.

Malheureusement, elle tomba directement sur la messagerie, comme si l’appareil avait été éteint ou s’il n’avait plus de réseau. Julia réessaya plusieurs fois, en vain. Ce n’était pas normal, elle le savait, et d’un autre côté, si Bruce était bien au manoir, dans les fondations ou les caves, il était plus que vraisemblable qu’il ne capte pas très bien ou n’ait pas de réseau stable. Dans tous les cas, elle ne pouvait qu’attendre qu’il la recontacte, comme dit dans son dernier message. Le bourdonnement dans ses oreilles n’avait cessé de croître depuis son arrivée et son anxiété ne la lâchait plus.

La jeune femme se dirigea vers son bureau et y retrouva le rat sur lequel elle avait testé sa nanotechnologie : il était toujours vivant et ses signes vitaux étaient stables, quoiqu’il parût faire un peu d’hypertension lui aussi. Elle sortit ses écrans de veille, parcourut rapidement les données enregistrées pendant son absence, puis s’élança sur son réseau afin de croiser les dernières informations acquises sur le Pingouin avec fébrilité, sans savoir exactement par où commencer ; le sentiment d’être démunie face à la situation l’exécra au plus haut point. Elle se forçait à rester calme, mais elle avait la sensation de hurler intérieurement. Tout lui disait que Bruce était en danger, et elle aussi par la même occasion.

Julia démarra plusieurs recherches et allait retracer les moindres faits et gestes d’Oswald Cobblepot quand tout à coup elle s’arrêta brusquement tandis que le bourdonnement la submergeait tout à fait.

—    Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que tu fais ! s’écria-t-elle en plaquant ses paumes contre ses tempes.

—    Tu sais pertinemment que tu es dans la merde, répondit sa propre voix. Il faut reprendre les choses en main, et tout de suite.

—    Je ne vois pas comment ! s’exclama-t-elle, désemparée.

Tout à coup, elle se dirigea vers les cuves qui contenaient les dernières puces liquides améliorées. Elle hésitait, ne savait pas quoi faire ; son esprit était encombré de sentiments qui la submergeaient. Elle avait peur pour elle, mais surtout pour Bruce. S’il devait lui arriver quoi que ce soit, elle s’en voudrait au point de ne jamais pouvoir se le pardonner, elle tenait beaucoup trop à lui.

—    Et que comptes-tu faire ? l’interrogea Julia dans un vent de panique.

—    Tu le sais aussi bien que moi, se répondit-elle, son regard rivé sur les puces qui nageaient dans la solution conductrice.

—    Non ! J’ai fait une promesse, se défendit-elle en reculant d’un pas.

Elle sentit son corps se figer, contrainte sous deux pressions différentes. Elle tentait par tous les moyens d’empêcher « Oracle » de la contrôler, et d’un autre, tout la poussait à vouloir lui céder la place.

—    Arrête ! Il n’est pas encore au point ! s’exclama-t-elle en désespoir de cause.

Tout à coup, la pression se relâcha, Julia reprit le contrôle de son corps. Oracle le savait aussi bien qu’elle.

—    Alors, fais en sorte qu’il le soit, répondit cette dernière d’un ton autoritaire.

—    À condition que tu ne me laisses pas sur le banc de touche, lança Julia du tac au tac.

Le silence tomba dans le laboratoire. Elle savait qu’elle ne pourrait pas lutter longtemps contre son double, elle devait donc négocier sa participation, seul moyen d’avoir une quelconque prise sur les prochains événements.

—    Nous voulons la même chose, non ? reprit-elle avec assurance. Et si nous combinions nos forces ?

—    Nous ne voulons pas la même chose, rétorqua Oracle avec véhémence.

—    Que veux-tu alors ?

—    Sauver notre peau ! On se casse d’ici au plus vite avec ça, répliqua-t-elle en désignant les puces, et on quitte cette putain de ville !

—    Je refuse de te laisser faire ! s’emporta Julia.

Elle avait crié ces mots avec une telle force que le rat se mit à couiner de peur dans sa cage.

—    Je refuse d’abandonner Bruce, tu m’entends ! reprit-elle avec rage. Il…

—    Il t’abandonnera à la première occasion ! comme tous ceux en qui on a pu avoir confiance, comme tous ceux qu’on a pu rencontrer, comme maman, comme Adeline… tous ! gronda Oracle avec amertume et rancœur.

—    C’est faux ! la contredit Julia. Il ne m’a jamais abandonné ! C’est le premier à avoir été là quand j’en ai eu besoin, à être resté ! Je lui fais confiance…

—    Tu ne devrais pas, l’interrompit-elle.

Des larmes se mirent à couler de ses yeux. Des larmes de colère, mais aussi de désespoir et d’amour. Elle se refusait à l’abandonner parce qu’elle l’aimait, et Oracle refusait catégoriquement de le reconnaître. Celle-ci prit une profonde inspiration pour retrouver un semblant de calme, elle qui n’était faite que de colère et de rage contenue.

—    Tu me laisses agir quand cela sera nécessaire, répliqua enfin Oracle après un temps de réflexion. Peu importe ce qu’il se produit. La peur ne me paralyse pas.

—    D’accord, conclut Julia.

Il fallait bien faire des compromis. Dorénavant, elles allaient cohabiter dans son corps et agir de concert. La jeune femme n’avait aucune idée si elle réussirait à tenir cet engagement, mais c’était mieux que rien. Elle allait pouvoir voir et comprendre ce qu’il se passait quand tout auparavant devenait noir.

Julia se mit au travail. Elle commença par ajuster certains composants, rectifia encore une fois la solution conductrice dans laquelle baignaient les puces et les nanocapteurs, puis se pencha sur sa combinaison. Il fallait la connecter à la puce SMC, et elle voulait également faire en sorte de pouvoir accéder au réseau directement grâce à la puce. Il fallait pour cela ajouter des embranchements, cela allait prendre du temps, beaucoup de temps, et ce sans savoir si cela allait réellement fonctionner. Pire que cela, la crainte que son projet n’échoue augmenta la pression qu’elle s’était déjà mise sur les épaules. Elle ne pouvait pas tolérer un échec, pas alors qu’elle était allée aussi loin.

Julia ferma les yeux un instant, s’affalant dans son fauteuil à roulettes, ses yeux rougis par la lumière de ses écrans qu’elle fixait depuis de nombreuses heures.

—    Pourquoi est-ce que je ne me souviens de rien lorsque tu interviens ? demanda soudainement Julia.

—    C’est pour toi que je le fais, répondit Oracle avec réserve.

—    Pourquoi ? insista Julia.

—    Tu ne t’en remettrais pas, rétorqua l’autre d’une voix sombre.

Elle se referma tout à coup, son visage à la fois assombri. Julia continua de travailler en silence, frustrée.

Il devait être près de trois heures du matin lorsqu’elle termina les derniers réglages de la programmation de la puce et des nanocapteurs. La combinaison restait cependant inachevée, il lui manquait trop d’éléments et de temps pour la rendre viable dans l’immédiat. La jeune femme s’enfonça dans le fauteuil, épuisée mais satisfaite malgré tout.

—    Voilà, se dit-elle à voix haute. Je n’ai plus qu’à préparer la puce et les nanocapteurs pour l’implantation.

—    Vas-y, je m’en chargerai, répondit Oracle avec fermeté.

Une vague d’appréhension la gagna alors. Entre la théorie et la pratique, il y avait tout un monde, même si l’expérience sur le dernier rat portait à croire que sa technologie était aboutie. Malgré cela, elle transféra la puce dans une fiole avec sa solution conductrice, fit le vide d’air et l’inséra dans un pistolet injecteur. Elle fit de même pour les nanocapteurs qu’elle inséra dans deux seringues.

—    Dans un premier temps, il faut injecter les nanocapteurs dans mes rétines, dit-elle lentement, l’angoisse lui montant à la gorge. Ensuite seulement il faudra implanter la puce contre la dernière cervicale, juste à l’arrière du crâne. Ainsi, les filaments de la puce pourront se frayer un chemin jusqu’aux zones du cerveau ciblées.

—    Compris, répondit Oracle imperturbable. Laisse-moi faire.

—    C’est douloureux, sans anesthésie…

—    Je sais. Laisse-moi faire, répéta-t-elle.

Pour la première fois, son ton était rassurant. Si cette part d’elle-même jugeait nécessaire et insistait autant pour tester sa technologie, c’est qu’elle devait être au point. Tout du moins, c’était ce qu’elle voulait croire. Julia décida alors de lui faire confiance et lâcha prise : elle sentit son corps se mouvoir sans qu’elle n’en ait donné l’impulsion, ses mains saisissant les seringues ; le phénomène la décontenança.

Oracle emporta les injecteurs et les déposa sur une tablette en inox qui jouxtait un siège inclinable. Elle installa les deux seringues sur un bras articulé qu’elle pourrait manipuler, ajusta l’espacement à celui de ses yeux, puis ouvrit un flacon de liquide dilatateur afin d’élargir ses pupilles au maximum. Elle s’allongea dans le fauteuil inclinable de cuir blanc et attendit quelques minutes que le produit fasse effet. Une fois prête, elle alluma une caméra d’observation et son écran de retour afin de s’en servir de miroir malgré sa vue trouble. Focalisée sur ses yeux, elle put vérifier une dernière fois l’espacement des deux seringues. La jeune femme se cala dans le siège, saisit le bras articulé d’une main tandis que l’autre se cramponnait à l’accoudoir. Elle inspira profondément, des gouttes de sueur perlaient sur son front et ses tempes, puis un tremblement la parcourut.

—  Lâche prise, murmura Oracle. Tout ira bien.

Julia expira lentement, et abandonna ses dernières défenses. Son visage se détendit, la souplesse revint dans ses membres. Elle agrippa fermement le bras articulé et l’avança avec lenteur et précision, jusqu’à ce qu’elle ne distingue plus que les deux extrémités des seringues qui allaient s’enfoncer dans ses orbites. D’une très légère pression, les aiguilles, aussi fines qu’un cheveu, transpercèrent la cornée, passèrent au travers de la pupille, puis traversèrent le cristallin pour atteindre le corps vitré, et enfin la rétine. D’une simple pression du doigt, elle activa les deux seringues qui vidèrent leur contenu infime dans ses yeux, avant de retirer lentement les aiguilles.

Elle n’avait pas respiré de tout le processus. Une fois les aiguilles loin de son visage, Julia prit une bouffée d’air qui lui donna le vertige.

—    Est-ce normal qu’il ne se passe rien ? demanda Oracle.

—    Oui, les nanocapteurs s’activeront une fois la puce implantée et active, répondit Julia haletante.

Oracle saisit alors le pistolet injecteur. À cause du produit pour dilater les pupilles, tout lui revenait flou, cependant pour cette étape elle n’avait pas besoin de voir, mais seulement de sentir. Elle arma l’engin afin qu’il soit prêt à l’implantation, puis de son autre main elle écarta ses cheveux et tâta ses cervicales à la base de son crâne. D’une légère pression des doigts, elle cherchait l’emplacement exact où elle devrait déposer le bout du canon d’injection.

—    Là, dit soudain Julia tandis qu’elle s’immobilisait sur une partie molle juste au-dessous de l’os du crâne.

—    D’accord.

Oracle y plaça le canon du pistolet injecteur.

—    C’est la partie la plus douloureuse, indiqua Julia.

Son double ne répondit pas. Elle savait ce qu’elle avait à faire, et comment le faire : vite, et bien. Elle prit une grande inspiration, et sur l’expiration, appuya sur la gâchette. Une douleur incommensurable irradia l’ensemble de sa colonne vertébrale ainsi que sa tête, de la nuque à la racine de ses cheveux en passant par ses yeux, sa bouche, sa langue. Elle avait l’impression qu’un courant électrique de forte intensité lui avait traversé le cerveau et les nerfs de sa colonne. Aucun son ne sortit de sa bouche, alors qu’une envie de hurler la pressait comme jamais. Elle s’effondra au sol, prise de convulsions.

Des flashs la submergèrent. Des visions du présent et du passé se mêlaient devant ses yeux clos, accompagnées de sensations confuses. Soudain, le visage de sa propre mère se distingua des autres visions, mais un visage creusé par la fatigue, la drogue et la misère. Elle reconnut sa lente agonie. Julia était à son chevet, sa mère venait de prendre une dose de cocaïne que son compagnon lui donnait, mais qui était coupée avec des substances si nocives et addictives, qu’elles lui furent fatales cette fois-là. Julia était en larmes, tenant la main de sa mère serrée contre sa poitrine.

—    Maman, ne pars pas, je t’en supplie, sanglotait-elle tandis qu’elle avait à peine seize ans.

—    Ma chérie, ma douce et belle Julia, balbutia sa mère d’une voix éthérée. Retrouve-le, et tu seras en sécurité…

—    Qui, maman ? Qui dois-je retrouver ? murmura-t-elle, éperdue.

Toutefois, sa mère ferma les yeux sans répondre. Julia s’était effondrée, anéantie. Puis la vision s’évanouit, une vague d’angoisse la submergeait soudainement quand un nouveau flash la propulsa dans une pièce sombre où un froid glacial la figea sur place. Elle crut d’abord retrouver l’endroit où elle avait été séquestrée par le Joker, mais son intuition lui signifia que c’était encore autre chose. Elle ne distinguait rien dans la pénombre, ses membres étaient entravés dans son dos tandis qu’elle gisait sur le sol froid et dur, en pierre ou en béton. En tournant la tête, elle aperçut une autre silhouette d’une jeune fille d’à peine une dizaine d’années, allongée et ligotée elle aussi, qui l’observait avec de grands yeux verts apeurés.

—  Adeline ! voulut-elle crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche.

Un autre flash la transporta à un autre moment, toujours dans cette pièce sombre et froide, mais cette fois-ci il y avait une autre présence qui avait fait irruption brutalement par une lourde porte. Elle se sentit saisie par un bras, relevée, puis poussée contre le lit en fer surmonté d’un maigre matelas taché d’humidité, ces mêmes éléments qui étaient revenus dans ses cauchemars depuis plusieurs mois. Sa respiration était rapide, haletante, son cœur cognait dans sa poitrine. Elle entendait la jeune fille crier dans un coin de la pièce, mais ne distinguait pas les mots qu’elle prononçait.

—    Ta gueule ! Ce sera ton tour après, entendit-elle rugir distinctement tout près de son oreille.

Un troisième flash l’emmena dans un long couloir faiblement éclairé par des néons qui clignotaient d’une lumière blafarde, le bleu sale des murs assombrissant sa vision. Elle courait en tirant derrière elle sa sœur que ses jambes ne portaient presque plus. Ses propres mains étaient ensanglantées, elle sentait la moiteur de ses vêtements tachés de rouge qui collaient à sa peau, visqueux, gluants. Tout son corps la faisait souffrir. Elle voulait crier, hurler, pleurer, mais aucun son ne sortait de ses lèvres closes, pincées. Elle continuait de courir en portant à moitié sa sœur qui s’effondrait.

******

C’était une petite pièce sans fenêtres d’à peu près une vingtaine de mètres carrés, vide mis à part une table et une chaise en acier. La porte possédait un verrou magnétique, et une caméra était fixée dans le coin supérieur gauche qui le fixait, un voyant rouge allumé. Bruce fit quelques pas lents dans la pièce, les mains dans les poches de son pantalon. On lui avait pris sa veste ainsi que son portefeuille et ses clefs de voiture. Les hommes de main de celle qui se faisait appeler Harley Quinn étaient nombreux, il n’avait pas pris le risque de dévoiler son identité secrète en les neutralisant pour s’enfuir. Il voulait attendre encore un peu et analyser la situation avant de faire quoi que ce soit. Certes il fallait agir, mais pas inconsidérément. Il ne sut pas combien de temps on le laissa seul dans cette pièce. Peut-être une demi-heure, une heure tout au plus.

Tout à coup, la porte se déverrouilla et s’ouvrit, laissant entrer la jeune femme toujours vêtue des habits de Julia lorsqu’elle avait tenté de s’infiltrer dans le trafic d’armes. Leur ressemblance était alors troublante, il comprit mieux comment il avait pu confondre Julia avec cette femme cette nuit-là.

—    Alors, c’est quoi, votre plan ? lança-t-il avec désinvolture, jouant son rôle de milliardaire superficiel. Une rançon ? un échange ?

—    Vous m’avez déjà été utile, lui répondit-elle avec un sourire énigmatique.

Il haussa un sourcil interrogateur, mais elle n’ajouta rien d’autre. Elle lui tourna autour, l’examinant avec curiosité avant de lui faire face. Elle caressa le col de sa chemise, puis le nœud de sa cravate, et enfin le pan de celle-ci. Elle voulut l’attraper afin de tirer d’un coup sec dessus, mais le trentenaire fut plus rapide : il la saisit par le poignet et lui plia le bras, l’obligeant à se détourner de lui, puis il lui enserra le cou de son autre bras avec fermeté. Harley fut d’abord surprise, puis éclata de rire, ce qui décontenança le milliardaire. D’un geste souple et sûr, elle le fit se pencher en avant tout en lui envoyant un violent coup de coude dans le ventre. Il encaissa le coup, mais fut à son tour pris par surprise : elle lui mordit le bras jusqu’au sang. Il poussa un grognement rauque et lâcha sa prise. Lorsque Harley eut repris l’ascendant, elle se mit à le rouer de coups. Il se défendit malgré la douleur à son bras, lui asséna plusieurs coups de poing bien placés, mais la jeune femme s’avérait étonnamment résistante et surtout, cela avait l’air de beaucoup l’amuser.

Plusieurs hommes finirent par entrer dans la pièce pour neutraliser le trentenaire : il ne fallut pas moins de quatre d’entre eux pour l’immobiliser. Il se retrouvait avec une arcade sourcilière ouverte, le sang coulait le long de son œil gauche et de sa joue, ainsi que la lèvre inférieure tuméfiée, sans compter la morsure à son bras qui avait rougi la manche de sa chemise. Bruce fut solidement attaché à la chaise de métal. Son adversaire s’avérait plus coriace qu’il ne s’y était attendu.

—    Tu te défends bien pour un milliardaire excentrique, s’exclama Harley en riant. T’as de la chance que je n’avais pas ma batte avec moi… je me serais fait un réel plaisir de t’éclater chacune de tes côtes !

Elle émit un long rire sonore, puis s’assit sur le rebord de la table. Soudain, l’alerte d’une notification résonna dans la pièce ; Bruce reconnut la sonnerie de son téléphone portable. Harley le sortit du sac qu’elle avait déposé à ses côtés et lut le message reçu à voix haute :

—    « Oswald est le Pingouin, il m’a reconnue. » Tiens, vous aviez décidé d’enquêter tous les deux sur nous ?

Harley Quinn se remit à rire à gorge déployée. Elle sauta de la table et se rapprocha du milliardaire immobilisé.

—    Attends, attends, reprit-elle en essayant de se calmer. Tu crois vraiment que, parce que t’es plein aux as, tu peux te substituer à la police ? Ah ! Elle est plutôt bonne, celle-là !

Elle s’éloigna à nouveau, faisant quelques pas dans la pièce. Ses hanches roulaient exagérément, elle se savait sexy.

—    En même temps, ça ressemble bien à ma sœur aussi, réfléchit-elle tout haut. C’est même peut-être elle qui t’a embrigadé dans ce merdier ! Tu dois lui en vouloir, en ce moment…

Elle eut une moue trop compatissante pour être honnête.

—    Par contre, il va falloir que tu répondes, mon chou, reprit-elle avec sérieux. Alors… comment répondrait un milliardaire amoureux transi à sa copine beaucoup trop sérieuse ?

Elle s’approcha à nouveau de Bruce et se retrouva en face de lui. Elle se pencha tant que son visage se retrouva à quelques centimètres à peine du sien, les sourcils froncés, comme dans une intense réflexion.

—    Toi aussi t’as l’air bien trop sérieux, lança-t-elle avec une moue boudeuse. Je suis sûre que tu serais condescendant, même avec elle. Bon, il faut aussi que ta réponse la contente suffisamment pour qu’elle ne fouine pas tout de suite. Voyons…

Elle se mit à rédiger le message, tapant rapidement de ses pouces sur le clavier tactile, tout en marmonnant les mots qu’elle inscrivait : « Je… t’avais… prévenue… Reste… où… tu es… Je te… recontacte. »

—    Voilà, envoyé ! s’exclama-t-elle la mine réjouie tout en éteignant le téléphone portable. Nous allons pouvoir être tranquilles pendant un moment. Et même toute la nuit, j’espère…

Bruce la fixait avec un regard noir, se demandant ce qu’elle et le Pingouin avaient pu préparer comme plan tordu. La nouvelle était tombée comme une pierre : si Oswald était le Pingouin, cela voulait dire que Julia était seule, prise au piège avec le chef du trafic d’armes, mais également de l’ensemble de la pègre à ce qu’il avait découvert récemment, et que ce dernier savait qu’elle avait tenté de l’espionner pour l’identifier. La situation était plus que critique, et il était là, immobilisé, incapable de la sortir de ce très mauvais pas, puisque lui-même avait été pris dans leur toile.

—    Alors, dis-moi, qu’est-ce qui t’attire chez ma sœur ? demanda Harley sur le ton de la conversation.

—    Je pourrais te retourner la question en ce qui concerne le Joker, grogna Bruce.

—    Si tu savais ce qu’il a du charme ! s’exclama-t-elle les yeux brillants soudainement. Mais sais-tu d’où lui vient ce magnétisme ?

Harley revint auprès du milliardaire et s’assit sur ses genoux, l’enlaçant de ses bras autour de son cou.

—    C’est cette pulsion de mort, et sa capacité à la donner de sang-froid, presque avec compassion, reprit-elle sur le ton de la confidence. Tout comme Julia…

—    Comment ça ?

—    Elle ne t’a jamais raconté ? s’esclaffa-t-elle hilare. Elle tue de sang-froid, sans que cela n’affecte son visage… Seuls ses yeux sont noirs dans ces instants. Depuis cette première fois où elle a tué, j’ai été fascinée par la mort.

Elle avait murmuré ces dernières paroles, comme exaltée par des souvenirs vécus il y avait longtemps de cela.

Cette fois-ci, ce fut la sonnerie du portable de Harley qui retentit : elle sauta de ses genoux et décrocha tout en quittant la pièce non sans faire un petit signe de main et un clin d’œil au trentenaire, lui signifiant qu’elle reviendrait vite. Une fois seul, il testa la solidité des menottes qui reliaient ses poignets derrière le dossier de la chaise : il retint un léger sourire. C’était presque trop facile. Il se pencha alors en avant, simulant un malaise. Très vite, un homme ouvrit la porte, suivi d’un autre. Ils s’approchèrent en maugréant du milliardaire prostré sur sa chaise.

—  Eh merde, la folle dingue a dit qu’il devait rester en vie…

—  S’coue-le un peu, pour voir.

Le premier homme s’approcha de Bruce et lui saisit l’épaule pour le secouer. À ce moment, le milliardaire rompit la chaîne de ses menottes, releva la tête, le sourire aux lèvres, et asséna un violent coup de poing dans la tempe du sbire d’Harley. Il vacilla et tomba comme une masse, assommé. Le deuxième homme se précipita sur lui, mais Bruce esquiva ses coups et le neutralisa tout aussi vite que le premier. La porte était restée entr’ouverte. Il s’engouffra dans un couloir sans fenêtres éclairé de néons blancs. Tout à coup, il entendit derrière lui trois hommes qui déboulèrent dans le couloir, courant à sa poursuite. Ne sachant pas à combien d’autres hommes de main il aurait à faire, il décida de les mettre hors jeu tout de suite. Il lui fallut un peu plus de temps que les deux premiers, mais il avait l’avantage lorsque Harley Quinn arriva par l’autre bout du couloir, accompagnée de deux autres hommes.

—    Bah alors, les gars ! s’exclama-t-elle avec gaieté. Vous n’êtes pas capables de garder un petit fils-à-papa tranquille dans sa chambre ?

Bruce ne se laissa pas déstabiliser : il tenait enserré contre sa poitrine le cou de l’un de ses hommes qui se débattait, manquant d’air, jusqu’à ce qu’il perde connaissance. Le trentenaire le lâcha d’un coup pour bloquer le poing d’un autre homme, ripostant avec force. Ses agresseurs avaient le visage en sang, pliés sur eux-mêmes par la violence de ses coups. Les deux hommes qui accompagnaient Harley se précipitèrent en renfort, lui assénant de violents coups qu’il encaissait toujours, même si la douleur à son avant-bras, due à la morsure, le lançait jusque dans le coude.

Voyant que son otage abattait ses hommes à main nue, Harley dut se résoudre à intervenir de manière radicale. Elle savait que le milliardaire ne devait pas lui échapper si elle voulait que son plan commun avec le Pingouin fonctionnât. Elle sortit d’un harnais de cuisse dissimulé sous sa robe un lourd revolver à barillet qu’elle pointa sur le fatras d’hommes qui se battait dans l’étroit couloir. Elle l’arma, visa, et appuya sur la gâchette. Le coup partit. Tous s’arrêtèrent. La chemise du milliardaire se mit à rougir sur son flanc gauche : la balle avait pénétré sa chair et s’était logée dans son côté. Les hommes d’Harley Quinn en profitèrent pour le saisir et le neutraliser. Bruce put donner encore plusieurs coups à ses agresseurs, mais la douleur et le sang qu’il perdait l’affaiblirent inexorablement. Il fut ramené dans sa cellule, mal en point, laissant derrière lui une fine traînée de son sang.

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