Batman
La nuit était tombée sur Gotham City depuis plusieurs heures. Une pluie fine s’abattait sur les rues de la métropole, transformant les trottoirs en longues surfaces luisantes où se reflétaient les enseignes lumineuses des commerces. Les immenses gratte-ciels disparaissaient progressivement derrière un épais brouillard tandis que les sirènes des véhicules d’urgence résonnaient entre les bâtiments. Dans certains quartiers, les restaurants fermaient leurs portes et les derniers travailleurs rentraient chez eux. Dans d’autres, la journée ne faisait que commencer. Les trafiquants prenaient possession des ruelles. Les gangs se rassemblaient aux intersections. Les prostituées attendaient leurs clients sous les réverbères défectueux et les organisations criminelles poursuivaient leurs activités presque certaines de pouvoir de pouvoir agir en toute impunité. Cette nuit-là, James Gordon venait de terminer sa première journée au Gotham City Police Department. Il avait découvert une ville profondément corrompue, un département de police traversé par de nombreuses tensions et un coéquipier dont les méthodes brutales l’avaient particulièrement inquiété mais tandis que le lieutenant rentrait à son appartement, un autre homme se préparait à découvrir Gotham sous un angle bien différent.
Au manoir Wayne, Bruce se tenait devant le miroir de sa chambre. Il était vingt-deux quarante-sept. Sur son lit reposaient quelques vêtements sombres. Rien de particulièrement sophistiqué. Aucune armure, aucun équipement technologique et aucun masque élaboré. Une simple veste noire à capuche, un pantalon noir, une paire de gants de la même couleur et de lourdes bottes de travail munies d’embouts d’acier. À côté se trouvait un foulard noir. Bruce contempla l’ensemble pendant plusieurs secondes. Il avait consacré dix années de sa vie à se préparer pour cette nuit. Dix années à parcourir le monde, à apprendre différentes techniques de combat, à étudier la criminologie et à observer les méthodes utilisées par les organisations criminelles. Il avait affronté des adversaires redoutables, survécu à des situations qui auraient pu lui coûter la vie, développé une résistance physique et mentale que peu d’hommes possédaient mais jamais il n’avait véritablement mis ses compétences à l’épreuve dans les rues de Gotham. Jusqu’à maintenant.
Bruce retira sa chemise. Plusieurs cicatrices traversaient son torse, ses épaules et ses bras. Certaines étaient presque invisibles. D’autres rappelaient des blessures beaucoup plus sérieuses. Il enfila un chandail sombre puis sa veste. Le tissu était ordinaire. Il ne lui offrirait aucune protection particulière contre les armes blanches ou les projectiles. Bruce en était parfaitement conscient mais il ne disposait de rien d’autre. Il enfila son pantalon, ajusta ses bottes et passa les mains dans ses gants noirs. Enfin, il récupéra le foulard. Il l’enroula autour de son visage, dissimulant son nez, sa bouche et son menton avant de rabattre la capuche sur sa tête. Dans le miroir, Bruce Wayne avait disparu. À sa place se tenait une silhouette entièrement vêtue de noir dont seuls les yeux demeuraient visibles. Il contempla son reflet. L’apparence était rudimentaire, presque improvisé, mais suffisante pour le moment. Personne ne devait reconnaitre l’héritier milliardaire qui venait de faire la une des journaux de Gotham. Bruce tira légèrement sur le foulard pour s’assurer qu’il demeurerait en place pendant un affrontement. Il serra les poings. Son regard se durcit. Il était prêt. Du moins, il le croyait.
Le manoir était silencieux. Alfred avait regagné ses appartements depuis près d’une heure après s’être assuré que toutes les portes étaient verrouillées et que les systèmes de sécurité fonctionnaient correctement. Bruce descendit discrètement un escalier secondaire. Il connaissait chaque couloir de cette immense demeure. Chaque porte, chaque passage et chaque endroit où le plancher risquait de grincer. Il traversa une aile peu utilisée du rez-de-chaussée puis atteignit une petite sortie donnant sur les jardins. Il désactiva temporairement l’alarme de cette porte, l’ouvrit et se glissa à l’extérieur. L’air nocturne était froid. Bruce inspira profondément. Devant lui s’étendait le domaine familial, éclairé par quelques lampadaires installés le long des allées. Il s’éloigna rapidement du manoir avant de disparaitre entre les arbres. Quelques minutes plus tard, il avait franchi les limites de la propriété. Sa première nuit venait de commencer.
Gotham était méconnaissable après minuit. Les artères principales demeuraient animées mais les quartiers plus pauvres semblaient progressivement abandonnés à eux-mêmes. Bruce parcourait les rues à pied. Il évitait les endroits trop éclairés, empruntait les ruelles et observait les intersections avant de les traverser. Il n’avait pas de véhicule particulier, pas de matériel de surveillance et pas de moyen de communication avec les autorités. Seulement ses vêtements, ses connaissances et son corps.
Au cours de ses dix années d’absence, il avait appris qu’un homme pouvait découvrir énormément de choses simplement en prenant le temps d’observer. Les criminels possédaient leurs habitudes, leurs territoires, leurs horaires, leurs méthodes et lorsqu’ils se croyaient à l’abri des regards, ils devenaient souvent beaucoup moins prudents. Bruce passa une partie de la nuit à étudier plusieurs secteurs situés entre l’East End et les quartiers industriels. Il aperçut des transactions suspectes à proximité d’un stationnement abandonné. Deux hommes échangeaient de petites enveloppes contre des liasses de billets. Plus loin, une voiture s’arrêta près d’un immeuble délabré. Un individu en descendit, remit un sac à un autre homme et repartit immédiatement. Bruce mémorisa les lieux, les visages, les véhicules mais il n’intervint pas. Pas encore. Il voulait comprendre comment les activités criminelles s’organisaient pendant la nuit et surtout, il cherchait à identifier les endroits où sa présence pourrait réellement faire une différence. Vers une heure du matin, il atteignit Burnley.
Burnley était l’un de ces quartiers que les autorités municipales semblaient avoir progressivement abandonnés. Les rues étaient étroites et mal éclairées. De nombreuses immeubles présentaient des façades endommagées, leurs fenêtres couvertes de planches ou de grillages métalliques. Des commerces fermés occupaient les rez-de-chaussée tandis que des affiches défraichies annonçaient la vente de bâtiments dont personne ne semblait vouloir. Une ancienne usine de pièces automobiles dominait une partie du secteur. Ses gigantesques cheminées avaient cessé de fonctionner depuis longtemps. Désormais, l’endroit servait occasionnellement de refuge à des sans-abris et, selon les renseignements que Bruce avait recueillis pendant ses journées d’observation, à plusieurs trafiquants. Il ralentit près d’une intersection. De l’autre côté de la rue, trois hommes discutaient devant une porte métallique. L’un d’eux tenait un sac de sport. Un autre surveillait les environs. Le troisième recevait régulièrement la visite de jeunes individus qui repartaient après quelques secondes. Bruce reconnut immédiatement le fonctionnement d’un point de vente de stupéfiants. Il traversa discrètement la rue et rejoignit l’entrée d’un bâtiment abandonné. De là, il pouvait observer les trafiquants sans attirer leur attention. Pendant une vingtaine de minutes, il étudia leurs déplacements. Les clients arrivaient seuls ou par petits groupes. L’argent était remis à l’homme posté près de la porte. Celui-ci faisait ensuite signe à son compagnon qui disparaissait brièvement à l’intérieur du bâtiment avant de revenir avec la marchandise. Le troisième homme ne participait pas directement aux transactions. Il surveillait la rue. Bruce le remarqua particulièrement. Cet individu semblait expérimenté. Il inspectait régulièrement les deux extrémités de l’avenue et interrompait les échanges lorsqu’un véhicule inconnu approchait. Bruce nota mentalement les horaires, les habitudes et les accès du bâtiment. Il commençait à envisager la possibilité de suivre l’un des hommes lorsqu’un bruit attira son attention : Des cris. Ils provenaient d’une rue adjacente. Bruce tourna immédiatement la tête. Une voix masculine venait de hurler.
- JE VOUS AI DIT QUE JE N’AVAIS PAS L’ARGENT!
Un bruit de verre brisé résonna dans la nuit. Bruce abandonna son poste d’observation. Il se dirigea vers les cris.
À quelques dizaines de mètres de là, un petit commerce d’alimentation était encore ouvert. Une enseigne lumineuse annonçait : Burnley Market. La vitrine de l’établissement était partiellement brisée. Des éclats de verre recouvraient le trottoir. Devant l’entrée, plusieurs hommes entouraient un commerçant d’une cinquantaine d’années. Celui-ci portait un tablier bleu taché de sang. Son visage était tuméfié. Une coupure traversait son arcade sourcilière.
- ÉCOUTEZ-MOI! Supplia-t-il. J’ai déjà payé la semaine dernière!
Un homme corpulent, vêtu d’un blouson de cuir, éclata de rire.
- La semaine dernière, c’était la semaine dernière, vieux con.
- Mais vous m’aviez dit que…
Le criminel lui asséna une violente gifle. Le commerçant vacilla.
- On t’a dit que les tarifs avaient changé.
Un autre individu, grand et maigre, s’approcha avec une barre métallique.
- Tu veux continue à faire des affaires ici? Alors tu paies.
Le commerçant leva les mains.
- Je n’ai pas assez d’argent!
L’homme à la barre métallique frappa brutalement une caisse de légumes installée devant la porte. Le bois éclata. Des fruits roulèrent sur le trottoir.
- Alors tu vas devoir trouver une solution!
Le commerçant recula.
- S’il vous plait…
Le criminel corpulent l’attrapa par le tablier.
- Tu sais combien de commerçants aimeraient avoir ta place? Dit-il, le secouant violemment. Tu crois que ce quartier t’appartient?
- Non!
- Alors ferme ta gueule et écoute bien!
Il le projeta contre la vitrine endommagée. Le commerçant poussa un cri. À quelques mètres de là, un autre homme donna un violent coup de pied dans la porte du magasin.
- ON VA TOUT CASSER!
Des rires éclatèrent. Les criminels semblaient particulièrement satisfaits de la terreur qu’ils inspiraient. Ils étaient six. Du moins, c’était ce que Bruce pouvait voir depuis l’entrée de la ruelle où il venait de s’arrêter. Il les observa attentivement. Le premier était corpulent, probablement le chef du groupe. Le deuxième portait une barre métallique. Le troisième tenait une batte de baseball. Les trois autres semblaient désarmés mais leurs attitudes indiquaient clairement qu’ils participeraient à l’agression si nécessaire. Bruce évalua les distances, les obstacles et les angles d’approche. Il remarqua également que le commerçant se trouvait coincé contre la vitrine. Un nouvel homme s’approcha de lui.
- T’as une caisse enregistreuse, non?
Le commerçant secoua la tête.
- J’ai besoin de cet argent pour payer mes fournisseurs…
Le criminel lui donna un violent coup de poing au visage. Le pauvre homme s’effondra sur les genoux.
- ON S’EN FOUT!
Bruce sentit sa mâchoire se contracter. Il avait observé suffisamment de choses. Cette fois, il n’allait pas rester immobile. Il rabattit davantage sa capuche, ajusta son foulard et sortit de l’ombre.
- Hé.
Le mot résonna calmement dans la rue. Les six criminels tournèrent la tête. à quelques mètres d’eux se tenait un homme entièrement vêtu de noir. Sa capuche dissimulait la majeure partie de son visage. Un foulard couvrait son nez et sa bouche. Seuls ses yeux étaient visibles et ceux-ci les fixaient avec une intensité particulièrement désagréable. L’homme corpulent fronça les sourcils.
- Qu’est-ce que tu veux, toi?
Bruce ne répondit pas immédiatement. Son regard se posa sur le commerçant agenouillé et sur les hommes qui l’entouraient.
- Éloignez-vous de lui.
Pendant une seconde, les criminels demeurèrent silencieux avant que plusieurs éclatent de rire. L’homme à la batte secoua la tête.
- Vous entendez ça? Dit-il, désignant Bruce. Le clochard veut jouer au héros!
Le chef du groupe s’avança.
- Écoute-moi bien, connard. T’es dans le mauvais quartier.
Bruce demeura immobile.
- Laissez cet homme tranquille.
Le criminel eut un sourire mauvais.
- Sinon quoi?
Bruce le contempla.
- Sinon, vous allez le regretter.
Les rires redoublèrent. L’homme à la batte fit quelques pas vers lui.
- Putain, les gars! Dit-il, levant son arme. On est tombés sur un vrai malade! Tu veux jouer au dur?
Bruce ne répondit pas. Le criminel s’approcha davantage.
- Allez, montre-moi ce que t’as dans le ventre!
Il leva la batte au-dessus de son épaule et frappa. Bruce bougea beaucoup trop vite pour que son adversaire puisse réagir. Il pivota sur le côté, laissant la batte traverser l’espace où se trouvait sa tête une fraction de seconde auparavant. Sa main gauche saisit le poignet du criminel. La droite s’abattit brutalement contre son coude. Un craquement sec retentit.
- AAAAH! Hurla l’homme.
Bruce lui arracha la batte et lui asséna immédiatement un violent coup de genou dans l’estomac. Le criminel se plia en deux. Bruce le saisit par la nuque et lui écrasa le visage contre le capot d’une voiture stationnée. Le métal résonna. L’homme s’effondra sur le trottoir, inconscient. Le silence tomba brusquement. Les cinq autres criminels contemplèrent leur compagnon avec stupéfaction. Il avait fallu moins de cinq secondes. Bruce laissa tomber la batte et il releva lentement les yeux.
- Qui est le suivant?
Le premier à réagir fut l’homme à la barre métallique.
- ENFOIRÉ!
Il se précipita sur Bruce en hurlant. La barre fendit l’air. Bruce recula d’un pas. L’arme frappa violemment le mur derrière lui, projetant quelques éclats de brique. L’homme tenta immédiatement un second coup. Bruce esquiva et frappa. Son poing s’écrasa contre la mâchoire du criminel. La tête de celui-ci bascula sur le côté. Avant qu’il puisse retrouver son équilibre, Bruce lui asséna un deuxième coup, cette fois au plexus solaire. L’air quitta brutalement les poumons de l’homme. Il laissa tomber la barre. Bruce attrapa son blouson, pivota et le projeta de toutes ses forces contre la porte métallique d’un commerce fermé. Le choc produisit un bruit assourdissant. L’homme rebondit contre la surface avant de s’écrouler au sol. Bruce n’attendit pas. Un troisième criminel arrivait déjà sur sa droite. Celui-ci tenta de lui donner un coup de poing. Bruce bloqua son bras et lui asséna un coup de coude au visage. Le nez de l’homme éclata dans un craquement sinistre. Du sang jaillit sur sa chemise.
- PUTAIN!
Bruce le saisit par les cheveux et lui écrasa violemment le genou dans les côtes à deux reprises. L’homme poussa un cri étranglé. Bruce le repoussa. Le criminel trébucha en arrière, heurta une poubelle et s’effondra au milieu des ordures. Trois hommes neutralisés en quelques secondes. Les autres commencèrent à comprendre qu’ils n’avaient pas affaire à un simple passant.
- C’EST QUI CE MALADE? Hurla l’un d’eux.
Bruce se tourna vers lui. Il respirait calmement. Son regard ne trahissait aucune hésitation mais au fond de lui, quelque chose venait de se réveiller. Une colère immense. Une rage qu’il avait portée pendant vingt ans. Il revoyait le commerçant ensanglanté. Les hommes qui riaient. Leurs coups. Leur plaisir évident à faire souffrir quelqu’un qui ne pouvait pas se défendre et derrière ces images, un souvenir beaucoup plus ancien : Crime Alley, un revolver et deux détonations. Bruce serra les poings. Il n’avait aucune intention de leur accorder la moindre indulgence.
Le chef du groupe retrouva finalement ses esprits.
- TUEZ-MOI CE FILS DE PUTE!
Les trois criminels encore debout se précipitèrent simultanément sur Bruce. Le premier tenta de l’attraper par derrière. Bruce sentit ses bras se refermer autour de son torse. Il abaissa immédiatement son centre de gravité et projeta brutalement sa tête vers l’arrière. L’arrière de son crâne heurta le visage de l’agresseur. Un cri retentit. Bruce se dégagea, saisit le bras de l’homme et le fit basculer par-dessus son épaule. Le criminel s’écrasa violemment sur le trottoir. Avant même qu’il puisse reprendre son souffle, Bruce lui asséna un coup de botte dans l’abdomen. L’homme se recroquevilla. Un deuxième agresseur surgit sur sa gauche. Il réussit à toucher Bruce à la joue. Le coup n’était pas particulièrement puissant mais il suffit à faire légèrement tourner sa tête. Bruce se figea. Pendant une fraction de seconde, il contempla son adversaire et le frappa au ventre avec une violence terrifiante. L’homme se plia en deux. Bruce l’attrapa par le col et lui asséna un coup de genou au visage. Le criminel recula en titubant. Bruce le poursuivit, le ruant de coup de poing. L’homme tenta désespérément de protéger sa tête mais Bruce brisa sa garde d’un mouvement brutal et le projeta contre la vitrine déjà endommagée du magasin. Le verre éclata. Le criminel s’effondra au milieu des débris. Il ne bougea plus. Le chef du groupe avait assisté à toute la scène. Son expression avait changé. La colère avait laissé place à la peur. Une peur véritable. Il recula lentement. Bruce se tourna vers lui. Pendant quelques secondes, les deux hommes se contemplèrent.
- T’es… t’es complètement malade…
Bruce avança. L’homme recula.
- Écoute, mec…
Bruce continua d’approcher.
- On peut discuter.
Aucune réponse. Le criminel leva les mains!
- Hé! Je veux pas d’ennuis!
Bruce s’arrêta. Il contempla l’homme et désigna le commerçant, toujours agenouillé contre la devanture.
- Lui non plus.
Le criminel jeta un regard nerveux vers sa victime.
- Écoute, c’était juste une histoire d’argent…
Bruce fit un pas supplémentaire.
- Tu l’as frappé.
L’homme secoua la tête.
- J’ai pas…
Bruce l’attrapa brusquement par le col.
- TU L’AS FRAPPÉ!
Sa voix résonna avec une violence qui fit sursauter le commerçant. Le criminel tenta de se dégager. Bruce le projeta contre un mur de briques. Le choc lui arracha un cri.
- ARRÊTE!
Bruce lui asséna deux violents coups de poing de suite au visage. Le criminel leva les bras pour se protéger. Bruce frappa de nouveau. Sa colère prenait progressivement le dessus sur son jugement. Il ne voyait plus seulement un racketteur. Il voyait tous les hommes qui, depuis des décennies, terrorisaient les habitants de Gotham. Tous ceux qui exploitaient les faibles. Tous ceux qui frappaient des innocents parce qu’ils savaient que personne n’oserait intervenir. Il attrapa le criminel par le blouson, le souleva presque entièrement du sol et le projeta sur le capot d’une voiture. Le pare-brise se fissura sous l’impact. L’homme gémit. Bruce le saisit de nouveau. Le criminel leva une main tremblante.
- Pitié…
Bruce leva le poing et s’immobilisa. Pendant une seconde, il contempla le visage tuméfié de son adversaire. Le sang, la terreur et l’expression désespérée. Il aurait pu continuer. Il en avait envie. Cette constatation le frappa presque aussi violemment qu’un coup. Bruce inspira profondément et il relâcha son adversaire. L’homme s’effondra lourdement au sol. Il tenta de ramper. Bruce posa une botte contre son épaule et le maintint immobile.
- Écoute-moi bien, dit-il d’une voix basse mais n’ayant pas perdu de son intensité. Tu vas laisser cet homme tranquille.
Le criminel acquiesça frénétiquement.
- Oui! Oui, je te le jure!
- Et tu vas dire à ceux qui t’envoient ici que ce quartier n’est plus un endroit où ils peuvent faire ce qu’ils veulent.
- D’accord!
Bruce se pencha légèrement.
- Parce que si je te retrouve en train de faire ça…
Il laissa volontairement sa phrase inachevée. L’homme semblait au bord des larmes.
- Je recommencerai pas…
Bruce retira sa botte. Le criminel demeura au sol, incapable de se relever. Six hommes ou plutôt six criminels neutralisés. Bruce contempla brièvement les corps dispersés sur le trottoir. Certains gémissaient. D’autres étaient inconscients. Le commerçant l’observait avec des yeux écarquillés. Il semblait incapable de comprendre ce qu’il venait de voir. Bruce se tourna vers lui.
- Vous êtes blessé?
L’homme ouvrit la bouche mais aucun son n’en sortit. Bruce s’approcha.
- Monsieur?
Le commerçant recula instinctivement. Ce mouvement arrêta Bruce. Il comprit immédiatement. L’homme avait peur de lui, pas seulement de ses agresseurs mais de lui aussi. Bruce baissa légèrement les mains.
- Je ne vais pas vous faire de mal.
Le commerçant acquiesça faiblement.
- Qui… qui êtes-vous?
Bruce hésita. Il n’avait pas de réponse à cette question. Pas encore.
- Quelqu’un qui en a assez de voir des innocents se faire frapper.
Il allait ajouter quelque chose lorsqu’un bruit retentit derrière lui. Un grincement métallique, très léger. Bruce tourna la tête. Trop tard.
Un homme venait de surgir d’une petite ruelle située derrière les commerces. Il était plus mince que les autres, avec des cheveux courts et un visage anguleux. Il portait une veste de cuir noir et dans sa main droite brillait la lame d’un couteau. Bruce n’avait pas remarqué sa présence. Pendant l’affrontement, l’individu était demeuré à l’écart, dissimulé derrière les bâtiments. Il avait assisté à la défaite de ses compagnons et il avait attendu le moment où l’étranger lui tournerait le dos.
- CRÈVE, ENFOIRÉ!
L’homme se précipita. Bruce pivota immédiatement mais il avait perdu une fraction de seconde. La lame traversa le tissu de sa veste et entailla profondément son bras gauche. Une douleur fulgurante lui remonta jusqu’à l’épaule.
- AH!
Bruce recula brutalement. Le couteau se dégagea. Du sang commença immédiatement à imbiber sa manche. L’agresseur ne lui laissa aucun répit. Il attaqua de nouveau. Cette fois, Bruce parvint à esquiver. La lame passa à quelques centimètres de son abdomen. Il tenta de saisir le poignet de son adversaire mais la douleur dans son bras gauche ralentit son mouvement. L’homme se dégagea et frappa encore. Bruce recula. Le couteau effleura sa veste. L’agresseur attaquait avec une rapidité désordonnée, animé par la peur et l’adrénaline.
- JE VAIS TE TUER!
Bruce sentit son cœur accélérer. Il avait commis une erreur. Une erreur élémentaire. Il s’était concentré sur les six hommes qu’il avait devant lui. Il avait cessé de surveiller son environnement et maintenant, il en payait le prix. Du sang coulait le long de son avant-bras. Ses doigts commençaient à devenir glissants à l’intérieur de son gant. Il devait terminer cet affrontement rapidement. L’agresseur se précipita encore une fois. Bruce esquiva sur sa droite et frappa violemment le genou de l’homme avec sa botte à embout d’acier. Un craquement retentit. Le criminel hurla. Sa jambe se déroba mais il continus de tenir le couteau. Bruce saisit son poignet droit avec sa main valide. L’homme tenta de lui enfoncer la lame dans le ventre. Les deux adversaires luttèrent pendant plusieurs secondes. Leurs bras tremblaient sous l’effort. Bruce serra les dents. La douleur dans son bras gauche était insupportable mais il refusait de lâcher prise. Il pivota brusquement, coinça le bras armé contre son propre corps et frappa le visage du criminel avec son front d’un coup brutal. Le nez de l’homme se brisa. Il poussa un cri. Bruce lui donna immédiatement un deuxième coup de tête suivit d’un troisième. L’agresseur vacilla. Son emprise sur le couteau se relâcha. Bruce profita de l’ouverture. Il tordit violemment son poignet. Un craquement sec résonna. Le couteau tomba sur le trottoir. Bruce lui asséna un coup de poing à la mâchoire suivit d’un coup de coude. Le criminel s’effondra sur les genoux mais Bruce n’avait pas terminé. Il le saisit par le col, le releva brutalement et le projeta de toutes ses forces contre le mur de briques. L’homme heurta la surface avec un bruit sourd. Bruce le frappa au ventre suivit du visage. L’agresseur tenta de lever les mains mais ses gestes étaient devenus désordonnés. Bruce lui donna un dernier coup de genou dans l’estomac. L’homme s’effondra au sol, à moitié inconscient. Bruce le suivit. Il posa un genou près de son torse et attrapa son blouson.
- TU CROYAIS QUOI?
Sa voix était déformée par la colère. Le criminel gémit.
- Arrête…
Bruce le secoua violemment.
- TU CROYAIS QUE TU POUVAIS ME PLANTER DANS LE DOS ET T’EN TIRER?
L’homme tenta de se protéger le visage. Bruce leva son poing droit. Il était prêt à frapper de nouveau. Plus fort, beaucoup plus fort même mais il s’immobilisa. Le criminel ne résistait presque plus. Son nez saignait abondamment. Son bras droit reposait dans une position anormale. Son regard était perdu. Bruce le contempla. Son poing demeura levé pendant plusieurs secondes. Il entendait sa propre respiration. Rapide et irrégulière. Il ressentait toujours cette rage. Cette envie de frappe et de faire payer mais il savait également que l’homme ne représentait plus une menace immédiate. Il ferma les yeux une fraction de seconde et relâcha brutalement le blouson. Le criminel retomba sur le trottoir. Bruce se releva. Il recula de quelques pas. Son bras gauche lui faisait atrocement mal. Le sang avait traversé sa manche et coulait maintenant jusqu’à son gant. Il contempla ses mains ainsi que les sept hommes dispersés autour de lui. La scène ressemblait à un véritable champ de bataille. Des débris de verre jonchaient le trottoir. Une voiture avait le pare-brise fissuré. Plusieurs criminels gémissaient. D’autres ne bougeait plus. Bruce avait gagné mais à quel prix? Une grimace traversa son visage. Son corps avait été entrainé à supporter la douleur mais cela ne signifiait pas qu’il était invulnérable. Loin de là.
- MON DIEU…
Bruce releva la tête. Le commerçant était toujours près de la vitrine. Il contemplait les hommes étendus devant son établissement avec une expression mêlant terreur et incrédulité.
- Vous… vous les avez tous…
Il ne termina pas sa phrase. Bruce s’approcha de quelques pas. L’homme recula immédiatement. Le jeune justicier s’immobilisa.
- Écoutez-moi, commença tandis que le commerçant le regardait. Vous devez appeler la police.
L’homme ouvrit de grands yeux.
- La police?
- Oui, répondit Bruce, désignant les criminels. Dites-leur ce qui s’est passé. Ils doivent envoyer des ambulances.
Le commerçant baissa les yeux vers les hommes blessés.
- Mais… ils…
- Je sais, coupa Bruce, pressant davantage sa blessure. Appelez quand même.
L’homme acquiesça. Son regard se posa sur l manche ensanglantée du justicier.
- Vous êtes blessé!
Bruce baissa brièvement les yeux.
- Ça ira.
- Mais vous perdez beaucoup de sang!
- Je vais m’en occuper.
Le commerçant s’approcha légèrement.
- Attendez! Je peux vous donner quelque chose pour…
Bruce leva une main.
- Non.
Pendant quelques secondes, il se contemplèrent.
- Pourquoi vous avez fait ça? Murmura finalement le commerçant.
Bruce fronça légèrement les sourcils.
- Quoi?
- Pourquoi vous m’avez aidé? Demanda le commerçant, désignant les criminels et surprenant Bruce par la même occasion. Vous ne me connaissez pas. Vous auriez pu continuer votre chemin. Tout le monde fait ça ici.
Bruce demeura silencieux. L’homme baissa les yeux.
- Tout le monde détourne le regard, souffla-t-il.
Ces mots frappèrent Bruce. Il pensa aux trois journées qu’il avait passés à observer Gotham sans intervenir. Aux commerçants rackettés. Aux dockers intimidés. Aux policiers corrompus. À tous ceux qui souffraient pendant que les puissants détournaient les yeux. Bruce regarda le commerçant.
- Plus maintenant.
L’homme releva lentement la tête.
- Comment ça?
Bruce ne répondit pas. Au loin, une sirène venait de retentir. Il tourna immédiatement les yeux vers l’intersection. Des lumières rouges et bleues commencèrent à se refléter sur les façades des immeubles. Quelqu’un avait déjà alerté les autorités. Bruce savait qu’il devait partir. Il ne pouvait pas se permettre d’être arrêté ou identifié dès sa première nuit. Il recula. Le commerçant s’approcha.
- Attendez!
Bruce tourna brièvement la tête.
- Quoi?
- Je… hésita l’homme. Je ne sais même pas comment vous remercier.
Bruce le contempla pendant une seconde.
- Restez en vie, répondit-il simplement.
Il se retourna et disparut dans la ruelle.
Quelques instants plus tard, deux voitures du GCPD arrivèrent devant le Burnley Market. Les gyrophares illuminèrent la rue. Quatre policiers en descendirent. Le premier s’immobilisa en découvrant la scène.
- Putain de merde…
Sept hommes étaient étendus à différents endroits du trottoir. Certains tentaient péniblement de se relever. D’autres demeuraient inconscients. Le second policier récupéra immédiatement sa radio.
- Central, ici unité vingt-sept. On a plusieurs individus blessés devant le Burnley Market. Demande de renforts et d’ambulances supplémentaires, dit-il, parcourant les lieux du regard. Au moins sept victimes.
Un collègue s’accroupit près de l’homme qui avait attaqué Bruce avec le couteau.
- Celui-là a probablement le poignet cassé.
Un autre observa le premier criminel, toujours inconscient près d’une voiture.
- Et lui, il a une sale blessure au visage.
Le premier policier se tourna vers le commerçant.
- Monsieur! Qu’est-ce qui s’est passé ici?
L’homme semblait encore sous le choc.
- Ils… Ils sont venus me demander de l’argent…
- Qui ça?
Le commerçant désigna les hommes étendus au sol.
- Eux.
Le policier fronça les sourcils.
- Et qui leur a fait ça?
Un long silence s’installa. Le commerçant regarda les corps puis la ruelle dans laquelle Bruce avait disparu.
- Un homme.
Les policiers échangèrent un regard.
- Un homme?
Le commerçant acquiesça.
- Oui.
- Vous voulez dire qu’un seul individu a fait ça?
L’homme hocha la tête. Le policier contempla de nouveau la scène.
- Vous êtes sérieux?
- Je vous le jure.
- Vous pouvez me le décrire?
Le commerçant hésita.
- Il était habillé tout en noir, répondit-il, finalement.
- Noir comment?
- Une veste à capuche. Un foulard sur le visage.
Le policier sortit son carnet.
- Vous avez vu son visage?
- Non.
- Alors comment était-il?
Le commerçant réfléchit. Il se souvenait surtout des yeux de l’inconnu. De son regard terrifiant. De la violence avec laquelle il avait frappé ses agresseurs mais également de cette étrange façon qu’il avait eue de lui parler après le combat.
- Grand, répondit-il finalement. Très grand. Et fort.
Le policier leva les yeux.
- C’est tout?
L’homme acquiesça.
- Je n’ai vu que ses yeux.
Un des agents s’approcha.
- Et qu’est-ce qu’il voulait?
Le commerçant observa longuement les policiers.
- Il voulait qu’ils arrêtent de me frapper, murmura-t-il.
Pendant ce temps, Bruce traversait les rues de Burnley. La douleur dans son bras devenait de plus en plus difficile à ignorer. Il avait retiré son gant gauche et tentait de maintenir une pression constante sur la blessure à travers le tissu de sa manche. Son sang avait imbibé une grande partie de son avant-bras. Il savait qu’il devait rentrer rapidement. Il avait commis une erreur grave. Il avait sous-estimé son environnement. Il avait supposé que les six criminels qu’il pouvait voir représentaient l’ensemble des menaces et il avait laissé sa colère prendre le dessus sur sa vigilance. Bruce s’arrêta derrière un bâtiment abandonné. Il s’appuya contre le mur. Sa respiration était lourde. Il retira prudemment sa veste. La manche gauche était déchirée sur plusieurs centimètres. En dessous, une longue entaille traversait la partie externe de son bras. La blessure était profonde. Pas suffisamment, semblait-il, pour avoir sectionné une artère importante mais assez pour nécessiter des soins sérieux. Bruce serra les dents.
- Merde…
Il retira son foulard puis, à l’aide de sa mère valide et de ses dents, il le noua fermement autour de la blessure pour exercer une pression. La douleur lui arracha un grognement. Il demeura immobile pendant quelques instants. Il releva la tête. Au loin, les sirènes continuaient de résonner. Bruce observa les rues obscures. Il avait imaginé cette première nuit des centaines de fois. Il s’était préparé physiquement, mentalement et techniquement. Il avait appris à combattre plusieurs adversaires, à reconnaitre les armes, à anticiper les mouvements et à maitriser des hommes plus grands et plus forts que lui mais il avait oublié une vérité fondamentale. Dans les rues, personne ne respectait les règles d’un entrainement. Les criminels ne l’attendraient pas. Ils n’attaqueraient pas nécessairement de face. Ils utiliseraient des couteaux, des armes à feu, des embuscades et ils n’hésiteraient pas à exploiter la moindre ouverture. Bruce contempla son bras blessé. Il venait de remporter son premier véritable affrontement dans les rues de Gotham et il avait failli en mourir. Cette pensée l’irrita profondément. Pas parce qu’il avait eu peur mais parce qu’il savait qu’une erreur semblable pourrait lui coûter la vie avant même qu’il ait véritablement commencé sa mission. Il se redressa et remit sa veste. Il avait suffisamment vu Gotham pour cette nuit. Il était temps de rentrer.
Le trajet jusqu’au manoir Wayne fut long. Beaucoup trop long. Bruce évita les grandes avenues, empruntant les rues secondaires et les passages les moins fréquentés. À plusieurs reprises, il dut s’arrêter pour reprendre son souffle. La douleur dans son bras augmentait chaque fois qu’il bougeait l’épaule. Son foulard était désormais largement imbibé de sang. Il commençait également à ressentir une fatigue inhabituelle. L’adrénaline de l’affrontement s’était dissipée et son corps lui rappelait brutalement qu’il venait de subir une blessure sérieuse après un combat extrêmement violent mais Bruce refusait de ralentir davantage. Il ne voulait pas être aperçu. Encore moins finir dans un hôpital où sa véritable identité pourrait être découverte. Lorsqu’il atteignit finalement les environs du domaine Wayne, le ciel commençait à s’éclaircir très légèrement. Il était près de quatre heures du matin. Bruce franchit les limites de la propriété, traversa les jardins et rejoignit la petite porte secondaire par laquelle il était sorti. Il entra discrètement, désactiva temporairement l’alarme et referma derrière lui. Le manoir était silencieux. Il pensa brièvement qu’Alfred devait dormir. Avec un peu de chance, il pourrait rejoindre sa chambre, nettoyer sa blessure et faire disparaitre ses vêtements ensanglantés avant le réveil du majordome. Il traversa un premier couloir puis un second mais lorsqu’il arriva dans le grand hall, une voix retentit derrière lui.
- Maitre Bruce?
Il s’immobilisa. Lentement, il tourna la tête. Alfred Pennyworth se tenait au pied du grand escalier. Il portait une robe de chambre sombre par-dessus son pyjama. Ses cheveux blancs étaient légèrement ébouriffés. Dans sa main droite, il tenait une petite lampe. Il avait manifestement été réveillé par un bruit. Pendant une seconde, il contempla l’étrange silhouette qui venait d’apparaitre dans le hall. Un homme entièrement vêtu de noir. Une capuche rabattue sur la tête. Le visage partiellement dissimulé. Son regard descendit vers le bras gauche de Bruce, vers la manche déchirée et vers le sang. La lampe trembla légèrement dans sa main.
- Mon Dieu…
Bruce ferma les yeux.
- Alfred…
Le majordome descendit précipitamment les dernières marches.
- Maitre Bruce! S’exclama-t-il, s’approchant. Qu’est-ce qui vous est arrivé?
Bruce baissa les yeux vers sa blessure.
- Ce n’est rien.
Alfred s’immobilisa brusquement.
- Rien?
Sa voix monta d’un ton.
- VOUS APPELEZ ÇA RIEN?
Il attrapa prudemment le bras de Bruce. Le jeune homme grimaça. Alfred remarqua immédiatement sa réaction.
- Bon sang…
Il contempla le foulard ensanglanté, la veste déchirée, les gants noirs, les bottes, la capuche et, enfin, les yeux de Bruce. Son expression changea progressivement. La surprise fit place à l’inquiétude suivit d’une compréhension terrible.
- Où étiez-vous?
Bruce ne répondit pas immédiatement. Alfred le fixa.
- Maitre Bruce, je vous ai posé une question.
Le jeune homme soupira.
- À Burnley.
- À Burnley?
Alfred ouvrit de grands yeux.
- Au beau milieu de la nuit?
Bruce acquiesça.
- Oui.
Le majordome contempla de nouveau ses vêtements.
- Et pourquoi diable étiez-vous habillé de cette façon?
Silence. Bruce détourna les yeux.
- Je voulais passer inaperçu.
Alfred sembla perdre momentanément l’usage de la parole. Il recula d’un pas.
- Oh, non…
Bruce releva la tête.
- Alfred…
- Non.
Le vieil homme secoua lentement la tête.
- Non, non, non…
Il porta une main à son front.
- Je commence à comprendre.
Bruce demeura silencieux. Alfred le contempla avec une expression bouleversée.
- Vous ne vous êtes pas simplement promené dans les rues, n’est-ce pas?
Le jeune homme ne répondit pas. Le silence suffit. Alfred baissa les yeux vers son bras.
- Vous vous êtes battu.
Bruce finit par acquiescer.
- Oui.
- Contre qui?
- Des criminels.
Le majordome ferma brièvement les yeux.
- Combien?
- Sept.
Alfred rouvrit immédiatement les yeux.
- SEPT? Hurla-t-il, sa voix résonnant dans l’immense hall. Sept hommes?
- Oui.
- Tout seul?
Bruce acquiesça. Alfred le contempla comme s’il venait d’entendre la chose la plus absurde de son existence.
- Mais vous avez complètement perdu la raison!
- Alfred…
- NON, MAITRE BRUCE!
Le vieil homme désigna son bras.
- Regardez-vous.
Il fit quelques pas nerveux.
- Vous êtes rentré depuis quelques jours à peine! Quelques jours!
Il se retourna.
- Et vous partez déjà vous faire poignarder dans les rues de Gotham au beau milieu de la nuit!
Bruce tenta de répondre.
- Je n’avais pas prévu…
- ÉVIDEMMENT QUE VOUS N’AVIEZ PAS PRÉVU!
Alfred s’interrompit. Il inspira profondément. Il s’approcha de Bruce. Cette fois, sa voix était beaucoup plus basse.
- Vous auriez pu mourir.
Le jeune homme ne répondit pas. Alfred contempla son visage.
- Vous auriez pu mourir, Bruce.
L’utilisation de son prénom surprit le jeune homme. Le majordome l’employait rarement lorsqu’il était bouleversé.
- Je sais, répondit-il doucement.
Alfred secoua la tête.
- Non, souffla-t-il, d’une voix tremblante, posant délicatement une main sur l’épaule de Bruce. Je ne crois pas que vous le sachiez. Vous m’avez promis de revenir vivant.
Bruce acquiesça.
- Et je suis revenu.
Le vieil homme le regarda avec tristesse.
- Pour combien de temps?
Il silence pesant s’installa. Bruce détourna les yeux. Alfred comprit immédiatement que cette question n’avait pas de réponse rassurante. Il observa une nouvelle fois les vêtements noirs. La capuche, les bottes renforcées et le sang. Il leva lentement les yeux vers le visage de Bruce.
- C’est pour ça, n’est-ce pas?
Le jeune homme fronça légèrement les sourcils.
- Quoi?
Alfred inspira profondément.
- Ces dix années, dit-il, reculant légèrement. Tous ces voyages. Tous ces entrainements. Toutes ces blessures dont vous refusez de me parler.
Bruce demeura immobile.
- Vous ne cherchiez pas simplement à comprendre le monde, poursuivit le majordome, ses yeux commençant à s’humidifier. Vous vous prépariez.
Bruce baissa légèrement la tête.
- Oui.
Alfred eut l’impression de recevoir un coup en pleine poitrine. Il contempla longuement le jeune homme qu’il avait élevé. Il revoyait le petit garçon de huit ans, couvert du sang de ses parents dans Crime Alley. L’adolescent solitaire qui passait des nuits entières à étudier les dossiers criminels de Gotham. Le jeune homme de dix-huit ans qui avait quitté le manoir avec la promesse de consacrer sa vie à combattre le crime et maintenant, dix années plus tard, cet enfant était devenu un homme puissant, marqué par les cicatrices, qui revenait au milieu de la nuit avec une profonde blessure au bras. Alfred comprit enfin. La promesse faite devant les tombes de Thomas et Martha n’avait jamais été abandonnée. Elle avait grandi avec Bruce. Elle avait guidé chacune de ses décisions et désormais, elle était sur le point de consumer son existence entière.
- Vous êtes revenu pour les combattre, murmura Alfred.
Bruce releva lentement les yeux.
- Oui.
- Les criminels de Gotham?
- Oui.
Alfred secoua la tête.
Tous?
Bruce demeura silencieux quelques secondes.
- Tous ceux qui s’en prennent aux innocents, répondit-il.
Le majordome ferma les yeux. Il aurait voulu lui dire d’abandonner. Lui rappeler qu’il possédait une fortune immense, une entreprise florissante et toute une vie devant lui. Il aurait voulu lui expliquer que Gotham ne pouvait être sauvée par un seul homme. Qu’il existait des policiers, des tribunaux et des institutions chargés de faire respecter la loi mais il connaissait Bruce et il avait lui-même vu ce que ces institutions étaient devenues. Il savait également que son protégé n’avait pas consacré dix années de sa vie à cette préparation pour abandonner après une seule nuit. Alfred contempla le sang qui continuait de tacher sa manche.
- Je supposer que vous n’avez aucune intention d’arrêter.
Bruce soutint son regard.
- Non.
Le vieil homme baissa lentement la tête. Pendant plusieurs secondes, aucun des deux ne parla. Alfred se redressa.
- Très bien.
Bruce fronça les sourcils.
- Très bien?
- Pour commencer, vous allez vous asseoir, dit Alfred, désignant le salon. Immédiatement.
Bruce ouvrit la bouche.
- Alfred…
- Je ne négocie pas, monsieur, coupa Alfred, dont le ton avait retrouvé une partie de son autorité habituelle. Vous avez une blessure importante au bras, vous avez perdu du sang et vous semblez avoir été piétiné par une troupe de chevaux.
Bruce esquissa un faible sourire.
- Ce n’est pas si grave.
Alfred lui lança un regard assassin.
- Un mot de plus et je vous assomme moi-même.
Malgré la douleur, Bruce laissa échapper un léger rire. Le majordome ne sourit pas. Il l’accompagna jusqu’au salon et l’aida à s’asseoir dans un large fauteuil et alluma plusieurs lampes. Sous la lumière, la blessure paraissait encore plus préoccupante. Alfred observa la manche déchirée.
- Retirez cette veste.
Bruce obéit lentement. La douleur lui arracha une grimace. Le vieil homme récupéra une trousse de premiers soins rangée dans une armoire voisine. Il revint et commença à retirer avec précaution le foulard ensanglanté. Lorsqu’il découvrit l’entaille, son visage pâlit.
- Bon sang…
La plaie était longue et profonde. Les bords de la coupure s’écartaient légèrement. Alfred l’examina sans la manipuler davantage.
- Il vous faut un médecin.
Bruce secoua immédiatement la tête.
- Non.
- Maitre Bruce…
- Je ne peux pas me présenter dans un hôpital avec cette blessure.
Alfred releva les yeux.
- Et pourquoi pas?
- On me poserait des questions.
Le majordome le contempla avec incrédulité.
- Des questions?
Il secoua la tête.
- Vous avez reçu un coup de couteau et votre principale inquiétude concerne les questions qu’on pourrait vous poser?
Bruce ne répondit pas. Alfred inspira profondément.
- Je peux faire venir un médecin à domicile. Quelqu’un de discret. Mais cette blessure doit être examinée correctement.
Le jeune homme regarda son bras et acquiesça finalement.
- D’accord.
Alfred sembla légèrement soulagé. Il entreprit de protéger provisoirement la plaie avec une compresse propre, sans chercher à la refermer lui-même. Pendant plusieurs minutes, le silence régna dans le salon. Bruce observait les gestes de son vieux compagnon. Alfred travaillait avec une précision presque mécanique mais ses mains tremblaient légèrement.
- Je suis désolé, finit par murmurer le jeune homme.
Alfred ne leva pas les yeux.
- De quoi, monsieur?
- De t’avoir fait peur.
Le majordome s’immobilisa. Il contempla Bruce.
- Vous m’avez fait peur le jour où vous avez quitté cette maison à dix-huit ans, dit-il d’une voix douce. Vous m’avez fait peur chaque fois que plusieurs mois passaient sans que je reçoive de vos nouvelles.
Il baissa les yeux vers la blessure.
- Et je crains que vous ne soyez désormais déterminé à me faire peur pour le restant de mes jours,
Bruce ne trouva rien à répondre. Alfred termina le pansement provisoire et il s’assit lentement sur le fauteuil opposé. Pendant quelques secondes, il contempla le jeune homme.
- Dites0moi une chose, maitre Bruce.
- Je t’écoute.
- Ces sept hommes…
Bruce releva les yeux.
- Oui?
Alfred hésita.
- Sont-ils morts?
La question sembla surprendre Bruce. Il demeura silencieux un instant.
- Non, répondit-il, fermement.
Alfred poussa un léger soupir.
- Dieu merci.
Bruce contempla ses mains.
- Ils ont été blessés. Certains sérieusement. Mais ils étaient vivants quand je suis parti.
Le majordome acquiesça. Il observa longuement son protégé.
- Et vous?
Bruce fronça les sourcils.
- Quoi, moi?
- Jusqu’où êtes-vous prêt à aller?
Le jeune homme demeura immobile.
- Vous avez combattu sept hommes, maitre Bruce, poursuivit Alfred. Vous êtes revenu avec un bras ouvert par un couteau. Et pourtant, je vois parfaitement à votre expression que vous considérez déjà cette nuit comme une simple étape.
Bruce ne répondit pas.
- Vous comptez recommencer.
Ce n’était pas une question.
- Oui, admit-il finalement.
Alfred détourna les yeux. Son regard se psoa sur le portrait de Thomas Wayne accroché au-dessus de la cheminée puis sur celui de Martha. Pendant de longues secondes, il contempla les deux visages. I lavait promis de protéger leur fils, de l’élever, de veiller sur lui, de lui offrir, malgré la tragédie, la possibilité de construire une existence heureuse et voilà qu’il découvrait que Bruce avait consacré sa jeunesse entière à préparer une guerre contre les criminels de Gotham. Une guerre qu’aucune fortune ne pourrait simplement acheter. Qu’aucun entrainement ne pourrait rendre sans danger et dont personne ne pouvait garantir qu’il sortirait vivant. Alfred ferma lentement les yeux. Lorsqu’il les rouvrit, Bruce le regardait toujours. Le jeune homme semblait fatigué. Il était blessé. Son visage portait les traces d’un affrontement violent mais ses yeux brûlaient d’une détermination que le majordome n’avait jamais vue avec une telle intensité. Alfred comprit alors que le véritable retour de Bruce Wayne n’avait pas eu lieu quelques jours auparavant, lorsqu’il avait sonné à la porte du manoir. Il avait eu lieu cette nuit, dans les rues de Burnley. Lorsque, pour la première fois, Bruce avait cessé d’observer la criminalité pour l’affronter. Le vieil homme baissa lentement la tête. Il avait attendu dix ans que Bruce revienne chez lui mais il découvrait maintenant que celui-ci n’était pas rentré pour retrouver la vie qu’i lavait laissée derrière lui. Bruce Wayne était revenu à Gotham pour mener une guerre et Alfred Pennyworth venait de comprendre, avec une terreur qu’il ne pouvait dissimuler, que cette guerre ne faisait que commencer.