Là où s'éteignent les mondes

Chapitre 5 : Les Ondes de Rupture

6243 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 01/04/2026 09:48

Boomer avançait dans les couloirs, trempée jusqu’aux os, ses bottes laissant des empreintes sombres sur le sol métallique. Chaque pas résonnait comme s’il appartenait à quelqu’un d’autre. Son souffle était court. Haché. Ses paupières papillotantes luttaient pour fixer la réalité qui ondulait devant elle. Elle ne savait pas où elle allait. Elle ne savait pas depuis combien de temps elle marchait. Elle ne savait surtout pas pourquoi ses mains tremblaient ainsi, comme si une force invisible agitait les fils de ses muscles. Une porte coulissa dans un chuintement hydraulique. Les réservoirs d’eau. Un vaste hall technique où le grondement des pompes ressemblait au battement sourd d’un cœur géant. Elle entra, comme tirée par un fil. La lumière froide se reflétait sur la flaque qui s’élargissait sous ses bottes. La salle résonnait d’un calme presque sacré, avant la tempête. Ses doigts glissèrent dans sa poche. Ils en sortirent des charges explosives. Elle ne se souvenait pas les avoir prises. Elle ne se souvenait pas être venue ici. Mais ses mains, elles, savaient exactement où les poser. Elle s’agenouilla. Un mouvement lent, mécanique. Elle plaça la première charge contre une jonction structurelle. Puis une deuxième. Puis une troisième. Le tic-tac silencieux du minuteur vibrait dans sa cage thoracique comme une douleur. Boomer se redressa, vacillante, la gorge serrée. Un bourdonnement se mit à emplir son crâne. Une voix intérieure, lointaine, impalpable.

Quelque chose qui guidait ses gestes, sans jamais prendre de forme.

« Non… non… » souffla-t-elle, mais ses lèvres semblaient ne plus lui appartenir.

Un flash rouge clignota. L’explosion fut sourde, mais brutale. Le sol vibra sous elle. La paroi céda avec un craquement monstrueux. Puis, en un rugissement, des tonnes d’eau jaillirent du réservoir éventré. Le torrent la frappa, glacé, violent, la projetant contre le sol. Boomer tomba à genoux, trempée, secouée par le choc. La bouche ouverte, elle haleta sans trouver d’air.

« Qu’est-ce que… j’ai fait ? »

La phrase s’échappa d’elle comme un sanglot étranglé. L’eau continuait de jaillir derrière elle, inondant le sol, avalant les lumières basses. Boomer se releva dans un réflexe paniqué, les mains sur le visage, les yeux écarquillés. Puis elle s’enfuit, presque en trébuchant, laissant une traînée de gouttes derrière elle. Une route liquide que le destin suivrait bientôt. Elle courait, mais aucune distance ne la séparait de son propre acte. Elle fuyait, mais rien ne fuyait vraiment.



Mia vérifiait un Viper, le torse presque plongé dans le flanc ouvert de l’appareil. L’odeur d’huile brûlée et de métal chaud emplissait l’air, les moteurs encore tièdes faisant vibrer la coque sous ses doigts. Puis l’alarme retentit. Un hurlement strident, brutal, déchirant le silence relatif du hangar.

« Brèche dans les réservoirs d’eau. Pont C. »

Les mots claquèrent dans les haut-parleurs comme une gifle. Autour d’elle, les mécaniciens levèrent la tête, figés une fraction de seconde avant de se disperser dans un chaos contrôlé. Mia se redressa d’un coup, essuyant instinctivement la graisse sur sa cuisse. Tyrol, penché sur une caisse d’outils, tourna vers elle un regard alarmé. Un mélange de fatigue, de tension et de cette intuition qui hurle que quelque chose vient de très mal tourner. Ils échangèrent un regard, court mais lourd. Ce n’était pas une panne. Ce n’était pas un accident.

« Je vais voir. » dit Mia, déjà en mouvement.

« Je te rejoins ! » lança Tyrol, sa voix brisée par l’inquiétude.

Mais Mia courait déjà. Elle franchit la rampe du hangar, ses bottes martelant le sol métallique. Le couloir vibrait au rythme de l’alarme : un grondement sourd, presque organique, qui semblait remonter le long de sa colonne vertébrale. Le souffle court, elle accéléra encore. L’air recyclé du Galactica lui fouettait le visage, et chaque pas résonnait comme une urgence. Quelque chose au fond d’elle savait que ce qu’elle allait trouver ne lui plairait pas. Pas du tout. Et pourtant, elle courait. Guidée par un instinct trop affûté pour se taire.



Mia arriva sur le pont C en déboulant dans un virage serré et s’arrêta net. L’eau recouvrait déjà le sol sur plusieurs centimètres, glacée, boueuse, reflétant les lumières rouges de l’alarme comme une mare sanglante. Les techniciens couraient en tous sens, les bottes éclaboussant le métal, leurs voix se mêlant en un brouhaha affolé :

« Fermez la vanne secondaire ! »

« Ça monte trop vite. Bougez ! »

« On perd la pression ! »

Le grondement profond du réservoir éventré résonnait comme un râle, vibrant dans les murs. Mia inspira lentement, son regard affûté balayant la scène. Les conduits arrachés. La vapeur qui s’élevait par volutes. L’odeur métallique de l’eau et du câblage brûlé. Puis elle la vit. Une trace. Une empreinte fine, légère, presque effacée par le ruissellement. Une marque de pas encore humide, distincte, glissant vers le couloir latéral. Mia se pencha légèrement, son cœur battant plus fort. Pas un mécano. Leurs bottes laissaient une empreinte plus large. Pas un officier non plus. Trop petite. Une femme. Qui venait de fuir la pièce. Juste après l’explosion. Elle redressa la tête, l’expression neutre, maîtrisée, tandis que les techniciens continuaient de courir autour d’elle sans la voir. Elle garda l’information pour elle. Pour l’instant. Ses yeux se fixèrent une dernière fois sur la trace, avant de s’effacer avec le flot d’eau.



Sur le CIC, l’atmosphère était étouffante. Les lumières basses projetaient des ombres dures sur les visages fatigués. Les écrans clignotaient d’alertes rouges, les consoles vibraient sous les ajustements d’urgence. Les voix des opérateurs se chevauchaient, rapides, nerveuses. Au centre, Adama se tenait droit, les épaules raides, les mâchoires contractées. Roslin se tenait juste derrière lui, un dossier serré contre sa poitrine, le regard grave, presque horrifié. Gaeta, les mains crispées sur sa console, déclara d’une voix blanche :

« Soixante pour cent de l’eau perdue, monsieur. Peut-être davantage si la fuite n’est pas isolée dans les dix prochaines minutes. »

Un silence lourd suivit. Puis Kara souffla bruyamment, exaspérée, les poings sur les hanches :

« Par les dieux… soixante pour cent. On ne tiendra pas deux jours comme ça. »

Mia, encore humide jusqu’aux chevilles, s’avança d’un pas. Son uniforme dégoulinait, mais son regard était clair, froid, précis.

« Quelqu’un était là. » dit-elle calmement. « Je suis sûre de moi. »

Lee se tourna vers elle, surpris. Non pas par le fait qu’elle parle, mais par la certitude dans sa voix.

« Une femme. » ajouta-t-elle. « De petites empreintes. Trempées. Qui partaient du réservoir. »

Kara ne la lâchait pas du regard. Elle acquiesça d’un signe de tête. Un signe sans équivoque. Elle faisait confiance à Mia. Sans discuter. Sans détour. Adama resta immobile une longue seconde, ses yeux gris passant de Mia à Kara, puis revenant sur la console de Gaeta. Le vieux guerrier analysait, calculait, comprenait. Roslin inspira lentement, le visage blanchissant d’inquiétude. Lee se redressa, sa voix plus ferme, plus dure :

« Alors on ouvre une enquête. Immédiatement. Sabotage ou erreur… on trouvera qui était là. »

Personne n’osa contredire. Le Galactica vibra doucement, comme s’il avait lui-même retenu son souffle. L’eau coulait. Le temps aussi.



Tyrol vérifiait un moteur secondaire, penché si profondément dans le panneau d’accès que seules ses bottes dépassaient. Ses mains tremblaient légèrement sous la lumière crue du hangar ; la fatigue, l’angoisse et la pression accumulée dévoraient la moindre once de calme. Le grésillement irrégulier de la machine, ajouté au vacarme incessant des techniciens, rendait l’air presque irrespirable. Quand il se redressa enfin, une goutte d’huile glissa de son poignet jusqu’au sol. C’est alors que Kara apparut derrière lui. Sans un mot, elle attrapa son bras et l’entraîna dans une petite alcôve entre deux colonnes de stockage. Un espace sombre, presque invisible aux yeux du hangar, où résonnait seulement le grondement sourd du battlestar. La porte coulissa à peine avant que Kara ne referme tout l’espace entre eux. Ses doigts se glissèrent dans la nuque de Tyrol, le tirant vers elle avec une urgence brute. Le baiser explosa. Intense. Nerveux. Pressé comme si le monde extérieur n’existait plus. Ils respiraient vite, trop vite, leurs fronts se cognant presque, leurs mains agrippant instinctivement les vêtements de l’autre. Le goût du métal, le parfum d’huile chaude, la sueur, tout ça se mêlait à leurs souffles affolés.

« Pas ici… » murmura Tyrol, la voix éraillée, son corps pourtant incapable de se détacher.

Kara colla son front au sien, haletante, ses doigts toujours ancrés dans la matière rêche de son uniforme.

« Juste un peu. » répondit-elle dans un souffle, comme une supplique, comme une nécessité pour tenir debout encore quelques minutes.

Leurs lèvres se retrouvèrent brièvement. Un contact court, désespéré, avant que des pas résonnent non loin dans le hangar. Kara fut la première à s’écarter, rejetant une mèche derrière son oreille, reprenant un masque neutre en un clin d’œil. Tyrol inspira profondément, ravalant le chaos brûlant qui lui montait à la gorge. Ils sortirent de l’alcôve chacun d’un côté, à quelques secondes d’intervalle, juste avant que deux mécaniciens ne passent devant eux… sans rien soupçonner. Mais la tension restait suspendue dans l’air, palpable, comme un fil prêt à rompre.



Gaeta retrouva Boomer dans un couloir latéral du pont E, là où la lumière vacillait légèrement à cause des variations de tension dans le réseau. Elle était adossée à un mur, le souffle court, les bras serrés contre elle comme pour empêcher son corps de trembler. Ses cheveux dégoulinaient encore, collés à sa nuque, et son uniforme laissait échapper des filets d’eau qui traçaient des lignes sombres jusqu’au sol. On aurait dit qu’elle sortait d’un cauchemar. Ou qu’elle y marchait encore.

Gaeta s’approcha, inquiet, ses semelles glissant légèrement sur les flaques.

« Sharon ? »

Sa voix trembla presque autant que ses mains.

« Qu’est-ce qui t’arrive ? »

Boomer leva les yeux vers lui. De grands yeux noirs, écarquillés, trop brillants sous la lumière blanche des néons. Une expression de terreur à peine masquée, qui disparaissait dès qu’elle essayait de respirer plus calmement. Elle avala sa salive, sa voix brisée s’échappant dans un souffle :

« J’ai glissé… je… je suis juste fatiguée. »

Un mensonge fragile, mal cousu, qui pendait entre eux comme un fil prêt à rompre. Gaeta regarda ses bottes trempées, ses mains glacées, son uniforme ruisselant. Tout pointait vers quelque chose de grave, de dangereux. Mais sa douceur naturelle prit le dessus sur le doute. Il inspira lentement, cherchant son calme. Et il la crut. Ou plutôt… il voulut la croire.

« D’accord. » dit-il doucement, posant une main réconfortante sur son bras. « Viens. On va te sécher, et… tu me diras si quelque chose ne va pas. D’accord ? »

Boomer hocha la tête, incapable de soutenir son regard plus longtemps. Elle le suivit, ses pas trempés laissant une trace invisible derrière elle. Le chemin d’une culpabilité qu’elle n’osait même pas regarder en face.



Le laboratoire de Baltar ressemblait à une tempête figée. Des câbles serpentaient sur le sol comme des racines électriques. Les écrans encombraient chaque mur, saturés de lignes de codes instables, de scans incomplets, de graphiques oscillant sans pause. Des dossiers ouverts étaient empilés en colonnes précaires, prêts à s’effondrer au moindre souffle. Une odeur de café froid et de composants surchauffés flottait dans l’air. Au centre de ce chaos organisé se trouvait Baltar lui-même, les épaules voûtées, les mains tremblantes autour d’un mug de café oublié depuis longtemps. Sa cravate était de travers, sa chemise froissée, et ses yeux cernés trahissaient un niveau de stress qui aurait rendu fou un homme ordinaire. Six, radieuse et invisible pour tous sauf lui, était assise sur son bureau comme si elle posait pour une sculpture divine. Ses jambes croisées, encadrées par une robe blanche immaculée, contrastaient violemment avec le désordre du laboratoire. Son sourire était lisse, troublant, presque carnivore.

« Tu te rends compte, Gaius ? » murmura-t-elle d’une voix douce, presque caressante. « Quelqu’un a saboté l’eau. »

Baltar avala difficilement sa salive, ses doigts crispés contre son mug.

« Oui, eh bien… cela arrive dans les… premières heures post-apocalyptiques, tu sais. Stress, négligence, erreurs humaines… absolument rien d’inquiétant. Rien du tout. »

Six se pencha vers lui, effleurant son oreille de ses lèvres invisibles pour le monde. Son parfum imaginaire envahit l’air, sucré, dangereux.

« Quelqu’un dans la flotte est un Cylon, Gaius. Tu le sais. »

Ses mots se déposèrent sur lui comme un venin. Les yeux de Baltar s’écarquillèrent, son souffle se bloqua.

« Non ! Enfin… pas nécessairement. Statistiquement parlant, la probabilité qu’un Cylon infiltré se trouve précisément... »

Six posa une main sur sa joue, doucement, et son geste interrompit la phrase comme un couperet silencieux.

« Tu sais très bien que nous sommes ici. Parmi eux. Peut-être même… tout près. »

Sa voix vibrait d’un plaisir cruel. Baltar recula si brusquement qu’il renversa son café, les gouttes noires éclaboussant ses dossiers et le sol.

« Je… non… écoute, le Président n’a rien demandé, je ne suis pas responsable du sabotage, je ne peux pas être suspect… n’est-ce pas ? Je ne peux pas… »

Six sourit, amusée, presque tendre dans sa cruauté.

« Tu as l’air coupable à chaque respiration, Gaius. Et c’est ce que j’aime chez toi. »

À ce moment précis, la porte du laboratoire s’ouvrit sans frapper. Gaeta entra, les sourcils froncés, un datapad à la main.

« Docteur Baltar ? »

Baltar sursauta si fort qu’il manqua de trébucher sur un câble. Il se rattrapa au bureau avec un bruit de métal.

« AH ! Oui… oui, Felix, entrez, bien sûr, je… je réfléchissais simplement à… à des choses extrêmement complexes ! Très complexes ! »

Gaeta jeta un regard autour de lui : la tasse renversée, le désordre nerveux, l’air agité du scientifique.

« Le commandant Adama aimerait savoir si vous pouvez créer un test fiable pour identifier un éventuel… sabotage interne. »

Baltar se figea. Son teint devint aussi pâle que les néons du plafond.

« Sabotage interne ? Moi ? NON ! »

Un silence. Puis une toux. Puis une tentative de dignité.

« Enfin… je veux dire : oui, oui, bien sûr… naturellement, je peux… contribuer… scientifiquement… à des choses… des tests… des procédures… ce genre de... »

Six ria derrière lui, un rire silencieux, délicieux, qui lui donna la chair de poule. Gaeta pinça les lèvres.

« Docteur… est-ce que tout va bien ? Vous avez l’air… nerveux. »

« PARFAITEMENT. » répondit Baltar un peu trop fort. « Je développerai un protocole. Un… protocole expérimental. Pour… l’eau. Oui. L’eau. Très scientifique. Très… hydrique. »

Gaeta hocha la tête, perplexe.

« Je reviendrai dans une heure pour le rapport. »

Il sortit. La porte se referma. Le silence tomba. Six se redressa sur le bureau, rayonnante, ses yeux brillants d’un éclat presque euphorique.

« Tu vois, Gaius ? Il suffit d’un faux pas… et ils te trouveront. »

Baltar se laissa tomber sur sa chaise, la tête entre les mains, respirant comme s’il manquait d’air.

« Par les dieux… je suis dans la merde. »

Six sourit, sa voix mielleuse s’infiltrant dans son esprit :

« Pas dans la merde, Gaius. Dans la survie. Et c’est tellement plus… excitant. »

Elle passa un doigt imaginaire sur sa lèvre. Il frémit. Le chaos extérieur n’était rien comparé à celui qui grondait dans ses veines.



La salle technique où ils s’étaient réunis vibrait encore des secousses provoquées par l’explosion. Des câbles pendants, des panneaux ouverts, des flaques d’eau stagnantes sur le sol métallique. Tout laissait une impression de chaos maîtrisé, une cicatrice fraîche sur le flanc du Galactica. Lee, Kara, Mia et Tyrol se tenaient autour d’une console portable où les relevés des capteurs défilaient en lignes vertes tremblotantes. La lumière bleue projetait des ombres dures sur leurs visages fatigués. Mia prit la parole en première. Calmement. Sans trembler. Comme si l’adrénaline la maintenait droite malgré la fatigue.

« La trace de pas venait d’ici. » dit-elle en montrant une empreinte presque effacée dans l’humidité séchante du sol. « Petite. Légère. Une femme. Elle est sortie juste après l’explosion. Elle était trempée. J’en suis certaine. »

Sa voix était posée, précise, presque chirurgicale. Lee l’observait attentivement, impressionné par son sang-froid autant que par son sens du détail. Tyrol, à côté d’eux, était beaucoup moins stable. Ses mains se crispaient contre la console. Son regard dérivait sans cesse vers les conduits éventrés, comme s’il espérait y trouver une explication mécanique, une excuse, une échappatoire.

« Peut-être que quelqu’un… »

Il s’interrompit, avalant sa salive.

« …quelqu’un est passé là par hasard ? Un technicien ? Une fuite secondaire ? »

Sa voix se brisa à la fin de sa phrase. Kara ne répondit pas tout de suite. Elle observait.

Chaque tic. Chaque souffle. Chaque micro-réaction. Ses yeux passaient de Mia à Tyrol, puis revenaient à l’empreinte au sol, puis à Tyrol encore. Elle savait. Ou elle commençait à savoir. Mia, derrière elle, sentait la tension grimper comme une température interdite. Lee brisa enfin le silence, d’une voix ferme mais maîtrisée :

« On interrogera tout le monde. Techniciens légers, pilotes, personnel de passage. »

Il verrouilla un regard clair sur Tyrol, juste une fraction de seconde. Pas une accusation. Un avertissement. Un rappel : tout le monde. Puis il ajouta, plus posé, presque prudent :

« Mais pas de conclusions hâtives. On ne part sur aucune hypothèse avant d’avoir des faits. »

Kara souffla lentement, les yeux toujours rivés sur la trace de pas qui s’évaporait peu à peu sous leurs yeux. Comme une preuve que le vaisseau essayait déjà d’effacer. Mia acquiesça, le visage fermé. Elle ne dirait pas plus que ce qu’elle avait vu. Mais elle savait que la vérité rôdait déjà dans les couloirs. Tyrol, lui, détourna le regard, la gorge serrée. Le Galactica semblait retenir son souffle. Comme s’il savait que cette enquête allait tout changer.



La salle d’essai était silencieuse, presque irréelle. Un néon clignotait par intermittence au-dessus de leurs têtes, projetant des ombres nerveuses sur les visages fatigués. Au centre, sur une table métallique, reposait une cartouche d’explosif neutralisée. Inerte. Sans danger. Simplement un objet… en apparence. Boomer se tenait devant la table, les bras serrés contre elle, les lèvres pâles. Son uniforme était sec désormais, mais son regard, lui, était encore noyé dans une panique silencieuse. Lee, les bras croisés, observa la scène d’un air grave. Kara se tenait légèrement en retrait, les yeux mi-clos, attentive à chaque respiration. Tyrol, lui, semblait lutter contre son propre souffle. Mia restait droite, mains derrière le dos, son visage contrôlé, mais son instinct en alerte maximale.

« Sharon, » dit calmement Lee, « il s’agit juste d’une procédure. Vous allez manipuler cette cartouche. C’est un modèle neutre. Totalement sécurisé. »

Boomer cligna des yeux, comme si elle venait de revenir d’un rêve. Elle fit un pas en avant. Puis un autre. Ses doigts tremblaient. Mais avant même qu’elle ne touche l’explosif… Avant même que ses mains ne frôlent le métal… Elle eut un sursaut. Un recul involontaire. Son expression se déforma. Un mélange d’effroi instinctif et de reconnaissance profonde. Comme si quelque chose dans son corps avait obéi avant son esprit. Mia sentit un froid violent lui traverser la nuque. Kara plissa les yeux, un frisson de compréhension, ou plutôt d’intuition, glissant le long de sa colonne vertébrale. Lee resta figé. Tyrol pâlit brutalement. Gaeta, lui, fit un pas vers Sharon, inquiet. Boomer ne toucha pas la cartouche. Elle n’en eut pas besoin. Son visage se fendit d’un craquement silencieux, et soudain les larmes jaillirent, chaudes, incontrôlables.

« Je n’ai rien fait ! » sanglota-t-elle, les mains plaquées contre ses tempes. « Je ne comprends pas ! Je ne comprends pas ce qui se passe ! »

Sa voix se brisait en éclats. Gaeta voulut la prendre dans ses bras. Réflexe tendre, loyal, aveugle. Il eut même un mouvement du bras avant de se retenir, ses yeux brillants d’une compassion douloureuse. Tyrol, lui, détourna brutalement le regard. La mâchoire serrée. Les yeux rouges. Comme si regarder Sharon une seconde de plus allait l’achever. Kara observa la scène, immobile, le souffle court. Mia, à ses côtés, partageait la même certitude naissante. Ou du moins, la même sensation insupportable : Quelque chose clochait. Vraiment. Quelque chose de profond. De viscéral. Quelque chose qui dépassait les sabotages, les erreurs humaines, les crises de nerfs. Mais personne ne parla. Ni de sabotage. Ni d’ennemi infiltré. Ni de Cylons. Le silence tomba sur eux comme un couvercle. Et dans ce silence, chacun d’eux comprit, à sa manière, que rien, plus rien, n’allait être simple désormais.



À quelques mètres de la scène, là où les voix brisées de Boomer ne parvenaient plus qu’en échos étouffés, Mia s’était légèrement éloignée. Elle s’appuya contre une cloison froide, respirant un peu trop vite, les lumières blafardes du pont glissant sur son uniforme encore humide par endroits. Elle observa Boomer qui tremblait, entourée de Gaeta et sous les regards lourds de Lee et Tyrol. Quelque chose, dans l’air chargé d’électricité statique du Galactica, semblait sur le point de se rompre. Mia pencha la tête, les yeux fixés sur la silhouette effondrée de la pilote, et murmura presque pour elle-même :

« Elle est passée par là. J’en suis sûre. »

Sa voix était basse, précise, une certitude calme mais glacée. Kara, qui s’était rapprochée sans bruit, tendit l’oreille. La lumière se refléta un instant sur ses yeux clairs. Deux lames d’acier aiguisées par l’instinct. Elle serra la mâchoire, un muscle saillant sous sa peau tendue.

« Alors on reste sur elle. » dit-elle d’un ton bas, presque un souffle. « Ensemble. Et on évite un drame. »

Son regard se fixa dans celui de Mia. Un pacte tacite, brut, immédiat. Pas de protocole. Pas d’ordres officiels. Juste deux pilotes que la fatigue, le danger et la loyauté liaient plus fort qu’un rapport technique. Mia hocha la tête, un mouvement lent mais déterminé.

« Ensemble. »

Le Galactica vibra légèrement sous leurs pieds. Quelque chose approchait. Pas un danger identifié, juste la certitude que les prochains pas allaient tout changer. Et elles seraient prêtes. À deux.



Lee rattrapa Mia en quelques longues enjambées dans le couloir étroit. Les lumières au-dessus d’eux clignotaient légèrement, projetant des ombres nerveuses contre les parois métalliques. La fatigue du vaisseau entier semblait vibrer dans l’air.

« Lieutenant Serak. »

Sa voix était basse, contrôlée, mais pas froide. Mia s’arrêta. Elle se retourna lentement, encore trempée jusqu’aux ourlets de son uniforme, les mèches de ses cheveux collées à sa nuque. Lee s’approcha d’un pas, juste assez pour qu’elle sente l’odeur mécanique familière. Huile, métal chaud, sueur de pilote. Ses yeux sombres se posèrent sur elle, cherchant quelque chose.

« Vous avez vu quelque chose. » dit-il, sans accusation. « Mais vous attendez d’être sûre. »

Mia resta immobile. Son cœur battait plus fort qu’elle ne le voulait. Elle soutint son regard. Un regard franc, direct, presque tranchant malgré la fatigue.

« Kara m’a demandé d’être prudente. » répondit-elle.

Sa voix était calme, posée, contrôlée.

« Et je le suis. »

Un souffle. Puis Lee acquiesça lentement, les traits tirés, l’expression sérieuse mais… confiante.

« Quand vous saurez… » dit-il doucement, « Venez me voir. »

Pas un ordre. Une demande. Presque une confiance offerte. Mia inspira à peine, un mouvement infime.

« Je viendrai. »

Un silence s’installa. Pas vide, pas hostile. Un silence lourd, chargé de tension, de fatigue, d’un début de quelque chose qu’aucun des deux n’avait la force de nommer. La lumière au-dessus d’eux grésilla. Un pas se fit entendre au loin. Le Galactica respirait autour d’eux. Lee détourna le regard le premier. Mais seulement après une seconde de trop. Mia resta plantée là un instant, le souffle plus court qu’avant. Puis elle repartit, consciente que Lee la suivait du regard jusqu’au prochain virage.



L’alarme éclata dans tout le couloir, stridente, aiguë, faisant vibrer les parois métalliques.

« Activation non autorisée du système d’approvisionnement. Pont C. »

Mia se raidit instantanément. Cette alarme-là n’était jamais un hasard. Kara pivota vers elle, les yeux déjà affûtés par l’instinct.

« Ce n’est pas Boomer. » dit-elle d’une voix basse, ferme. « Elle est encore au mess. On vient de la quitter. »

Mia hocha la tête, un frisson courant entre ses omoplates.

« Alors quelqu’un d’autre est descendu là-bas. »

Kara plissa les yeux, passant mentalement en revue tout ce qu’elles savaient. Pas de conclusion facile. Pas maintenant.

« Une technicienne ? Une civile avec accès ? Quelqu’un qui connaît les conduits… »

Mia inspira profondément.

« Quelqu’un qui veut quelque chose. Ou qui panique. »

Le bruit de pas précipités résonna. Lee arriva, souffle court, le regard coupant.

« Qu’est-ce qu’on a ? »

Kara répondit immédiatement, sans détour :

« Sabotage potentiel. Et on sait juste une chose : ce n’est pas Boomer. »

Lee serra les mâchoires.

« Alors qui ? »

Mia secoua la tête.

« Je ne sais pas. Pas encore. Mais la personne est forcément encore dans le secteur. »

Un silence tendu suivit. Un silence chargé, dangereux. Kara finit par dire :

« On ne peut pas attendre. Si quelqu’un manipule les conduits… »

Mia ajouta :

« …on peut perdre le reste de l’eau. »

Lee expira lentement, comme pour contenir une vague de peur et de colère. Puis :

« On y va. Tous les trois. Tout de suite. »

Ils partirent à grandes enjambées dans la coursive. Les lumières d’urgence clignotaient par intermittence, projetant leurs ombres déformées sur les murs tremblants. Leur respiration se mêlait au bourdonnement grondant du Galactica en tension. Kara ouvrait la voie, rapide, incisive. Mia suivait, muscles tendus, l’esprit en alerte absolue. Lee fermait la marche, déjà en train de penser comme un stratège : points d’accès, chemins possibles, suspects potentiels. Ils ne savaient pas encore qui les attendait au pont C. Mais une chose était sûre. Quelqu’un, quelque part dans ces couloirs, jouait avec la survie de toute la Flotte.



Le pont C était plongé dans une semi-obscurité rouge, baigné par les alarmes d’urgence. Au sol, l’eau formait déjà une couche brillante de plusieurs centimètres, poussée par les ventilateurs du conduit brisé. L’air sentait le métal humide, la vapeur, et l’angoisse d’un système vital en train de céder. Mia, Kara et Lee déboulèrent dans la coursive, les bottes éclaboussant l’eau froide à chaque pas. Kara s’arrêta nette :

« Là. »

Une silhouette était agenouillée devant un panneau technique ouvert. Une femme mince, nerveuse, les cheveux châtains attachés à la va-vite, combinaison de mécanicienne légère. Mia reconnut son visage sans l’avoir jamais vraiment remarqué : Lira Kemm, technicienne de quart de nuit. Toujours effacée. Trop effacée. Mais là… Ses mains enfouies dans les câbles. Ses yeux brûlant d’une détermination glacée. Elle armait un by-pass explosif avec une précision qui n’avait rien d’improvisé. Lee murmura, incrédule :

« Par les dieux… quelqu’un est en train de saboter le système. »

Kara n’attendit pas la fin de la phrase.

« HEY ! »

Lira sursauta. Juste assez pour laisser Mia voir la lueur métallique dans son regard. Pas de panique. Pas de surprise. Une froide résolution. La rebelle claqua un connecteur, enclenchant le dernier verrouillage du détonateur auxiliaire.

« Elle va faire sauter la ligne ! » cria Mia.

Mia fonça. Kara aussi. Lee verrouilla les accès pour empêcher la déflagration de se propager.

« STOP ! » hurla Kara en se jetant sur Lira.

La technicienne tenta de fuir parallèlement au mur, glissant sur l’eau. Elle passa sous le bras de Kara, repoussa Mia d’un coup d’épaule précis. Trop précis comme quelqu’un entraîné. Mia vacilla, se rattrapa au panneau, et vit avec horreur que les voyants viraient au rouge.

« Détonation secondaire en cours ! »

Elle plongea les deux mains dans les câbles, l’eau glacée lui mordant la peau jusqu’aux poignets. Ses doigts trouvèrent le by-pass, l’isolant, coupant la liaison manuellement. Une étincelle jaillit. Puis une seconde. L’explosion avortée fit vibrer tout le pont. Silence. Mia haletait, les mains tremblantes, mais elle l’avait stoppée. Kara avait intercepté Lira dans l’angle de la pièce, la plaquant violemment contre le mur. Lee arriva juste derrière, revolver pointé.

« Ne bougez plus. » gronda-t-il.

Lira sourit. Un sourire sec. Gelé. Sans remords.

« Le gouvernement colonial est mort. Vous êtes trop aveugles pour l’accepter. »

Kara raffermit sa prise, le visage dur.

« T’as failli tuer toute la flotte. »

« Elle mérite de mourir. » répondit Lira, un calme terrifiant dans la voix. « Nous sommes faits pour repartir de zéro. Sans dirigeants. Sans militaires. »

Lee resserra son doigt sur la détente, furieux.

« On t’embarque. Maintenant. »

Lira ne lutta pas. Elle se laissa saisir par deux membres d’équipage arrivés en renfort… mais son regard resta posé sur Mia qui se redressait encore, trempée jusqu’aux genoux, le souffle court. Un regard froid. Évaluateur.

« Toi… tu n’aurais pas dû couper le circuit. Tu viens de condamner tout le monde à continuer une fuite sans fin. »

Mia sentit un frisson dans sa colonne vertébrale. Kara la rejoignit immédiatement, posant une main ferme sur son épaule.

« Ignore-la. C’est une fanatique. »

Lee ajouta, la voix plus basse :

« Vous nous avez sauvés. Tous. »

Leurs regards se croisèrent, courts mais intenses, dans l’air humide du pont C encore tremblant. La saboteuse fut finalement traînée hors de la salle, toujours étrangement calme, presque satisfaite. Mia inspira profondément. Un goût d’eau, de métal… et de danger qui ne venait plus des Cylons, mais de l’intérieur même de la Flotte.



Le hangar était plongé dans une semi-obscurité inhabituelle. Les néons grésillaient par intermittence, couvrant à peine le ronronnement des Vipers encore chauds. L’air sentait l’huile brûlée, le métal humide… et la fatigue. Tyrol se tenait seul, appuyé contre une caisse de pièces détachées. Ses épaules tremblaient. A peine, mais assez pour trahir tout ce qu’il essayait de retenir. Ses doigts, couverts de graisse noire, serraient si fort le rebord qu’ils blanchissaient. Il avait tenu toute la journée. Toute la nuit. Tout le chaos. Mais la ligne venait de céder. Kara le vit avant qu’il ne l’entende arriver. Elle ralentit. S’approcha à pas mesurés. Puis plus doucement encore :

« Chef… »

Tyrol ne releva même pas la tête. Un souffle rauque s’échappa de sa gorge. Un son qui n’avait rien du mécanicien solide qu’il montrait à tout le monde.

« Kara… je… j’arrive plus. »

Ses paroles se brisèrent. Et lui aussi. Il porta une main à son visage, mais ses épaules s’effondrèrent avant qu’il ne parvienne à masquer quoi que ce soit. La culpabilité, la peur, l’épuisement. Tout explosa d’un coup. Kara franchit d’un geste la distance entre eux et le prit immédiatement dans ses bras. Pas un geste délicat. Un geste ferme. Une ancre. Elle plaqua sa main contre sa nuque et l’attira contre elle, comme on rattrape quelqu’un qui tombe.

« Hey… ça va. Ça va. »

Pas besoin d’un discours. Pas besoin de comprendre chaque détail. Elle sentait juste qu’il était au bord du gouffre. Tyrol enfouit son visage contre son épaule, incapable de retenir un sanglot étouffé. Ses doigts s’agrippèrent à sa veste. Kara ferma les yeux. Elle resta immobile, solide, réelle. Après un long moment, elle murmura :

« On va protéger Boomer. Tous les deux. »

Il hocha la tête contre elle, le souffle instable. Elle posa alors son front contre le sien. Un contact intime. Sans échappatoire. Sans masque. Ses yeux cherchaient les siens dans cette distance d’un souffle. Pas de sourire. Pas de mots qu’elle ne pensait pas. Juste :

« Je suis là, Chef. Je bouge pas. »

Là, dans ce hangar froid où résonnaient encore les échos du sabotage, Kara Thrace ne jouait pas la dure. Elle ne plaisantait pas. Elle restait. Et Tyrol, pour la première fois depuis des heures, respirait de nouveau.



Mia traversait le hangar d’un pas lent, presque flottant. Les néons projetaient des reflets bleutés sur les coques des Vipers, encore ruisselantes de condensation. Des mécaniciens s’affairaient autour des appareils, leurs silhouettes étirées par les ombres ; les marteaux, les cliquetis d’outils et les éclats de voix formaient un rugissement constant. Mais pour Mia… tout semblait assourdi. Comme si son corps avançait encore, mais que sa tête était restée là-bas, sur le pont C, les mains engourdies d’avoir empêché l’explosion. Elle passa près d’un Viper quand une main se posa doucement sur son bras. Elle se raidit. Lee. Il se tenait devant elle, le visage fermé mais les yeux étrangement doux. Ses cheveux étaient encore humides de sueur, son uniforme froissé comme s’il n’avait pas eu le temps de respirer depuis des heures.

« Vous avez sauvé plus que de l’eau aujourd’hui. »

Sa voix était basse. Grave. Sincère. Mia inspira, mais l’air brûla dans ses poumons. Elle détourna brièvement les yeux, cherchant un appui quelconque dans la lumière métallique du hangar.

« On verra demain si ça suffit. »

Un sourire effleura à peine ses lèvres, fragile, presque tenace malgré la fatigue. Lee l’observa un instant. Longuement. Comme s’il découvrait quelque chose chez elle qu’il n’avait pas voulu voir avant. Ou qu’il ne s’autorisait pas à voir. Puis il dit, sans détour, presque trop vite, comme s’il craignait de perdre le courage :

« On a besoin de vous, Mia. »

Mia se figea. Son prénom. Pas « Lieutenant », ni « Serak », ni « Bloodstar ». Mia. Cela la transperça plus sûrement qu’une balle. Une chaleur imperceptible monta dans sa poitrine, mêlée de trouble et d’un vertige soudain. Elle releva les yeux vers lui. Pendant une fraction de seconde, ils restèrent ainsi : elle, épuisée, vulnérable ; lui, tendu, sincère, presque trop proche. Elle déglutit. L’absence de mot valait réponse. Elle finit par reculer d’un pas. Pas brusquement.

Juste assez pour briser le fil tendu entre eux.

« Bonne nuit, Capitaine. »

Et elle s’éloigna, sans se retourner, les bottes résonnant sur le sol du hangar. Lee resta immobile, la suivant du regard dans la lumière des Vipers, la mâchoire serrée. Comme s’il venait de franchir une ligne qu’il ne pourrait plus effacer.


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