Là où s'éteignent les mondes

Chapitre 3 : Sans répit

4308 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 22/12/2025 07:58

Les lumières du Galactica semblaient plus dures que d’habitude. Plus blanches. Plus cruelles. Elles grésillaient par moments, oscillant comme si elles aussi étaient épuisées. Les ombres nettes qu’elles projetaient déformaient les silhouettes des Vipers et donnaient au hangar un air de cimetière mécanique. Mia Serak était affalée contre une caisse de ravitaillement, les genoux ramenés contre elle, une tasse de café froid serrée entre ses mains tremblantes. Le liquide brunâtre avait un goût métallique, mais elle ne le remarquait même plus. Cela faisait des heures, peut-être plus, qu’elle fixait son Viper sans vraiment voir quoi que ce soit. Elle n’avait plus d’idée précise. Plus de sensation de temps. Seulement la lourde fatigue qui s’accrochait à sa peau comme une seconde combinaison de vol. Des pas lourds traînèrent sur le sol métallique. Kara Thrace apparut, les épaules basses, les bottes raclant le sol, l’air d’avoir lutté contre une tempête ou contre elle-même.

« Tu dors ? » demanda-t-elle d’une voix pâteuse.

« Non. » murmura Mia sans bouger. « Je regarde dans le vide. C’est différent. »

Kara lâcha un petit rire creux, sans joie, et s’assit à côté d’elle. Ses cheveux blonds étaient en bataille, collés par endroits ; son uniforme froissé portait encore des traces de sueur et de poussière. Des marques rouges enserraient sa gorge, comme des griffures ou des morsures. Des signes familiers que Mia reconnut immédiatement sans faire de commentaire. Dans le chaos actuel, rien de ce que faisait Kara ne la surprenait vraiment.

« Cent trente heures, Bloodstar… » souffla Kara en laissant retomber sa tête contre la caisse. « Je crois qu’on bat des records. »

Mia émit un bruit indistinct, quelque part entre un soupir et un gémissement.

« Je ne sais même plus quel jour on est. »

Kara haussa vaguement les épaules.

« Le jour où on ne dort pas. Comme les cinq précédents. »

Une brève vibration parcourut le hangar, suivie d’un claquement sec dans les haut-parleurs. Puis la voix impersonnelle, implacable, retentit :

« Préparez-vous. Nouveau saut dans trente-trois minutes. »

La fatigue sembla se matérialiser entre elles, lourde comme du plomb. Kara leva lentement les yeux au plafond, comme si elle pouvait voir les dieux eux-mêmes en train de rire.

« Par les dieux… encore. »

Mia ferma les yeux, puis répondit simplement, dans un souffle résigné :

« Encore. »

Le mot resta suspendu dans l’air un moment, couvrant les bruits du hangar. Encore. Encore un saut. Encore une fuite. Encore une heure de survie arrachée au vide. Et aucune fin en vue.



Peu après, alors que Mia rejoignait les douches, encore lourde de fatigue et de café froid, Kara bifurqua vers les ateliers du hangar. Les néons y clignotaient légèrement, projetant une lumière dure sur les rangées d’outils et les moteurs partiellement démontés. Une odeur de métal brûlé, d’huile et d’ozone saturait l’air. Le Chef Tyrol était là. Penché sur un tableau de diagnostics ouvert, la lumière bleutée des écrans creusant les ombres sous ses yeux. Ses cernes étaient profonds, presque violacés. Ses cheveux noirs, habituellement disciplinés, formaient des mèches en bataille, plaquées par la sueur et les longues heures sans pause. Son uniforme de mécanicien portait des taches de graisse et de carburant, et ses mains, larges, solides, tremblaient légèrement à force de fatigue et d’effort. Kara s’approcha.

« Chef. » dit-elle d’une voix rauque, presque éteinte.

Tyrol se retourna lentement. Son regard la traversa d’abord. Pas d’agacement, pas de surprise. Juste cette reconnaissance instinctive, brute, entre deux personnes qui partageaient depuis longtemps plus que des conversations légères. Un silence lourd tomba entre eux, chargé d’histoire, de tension, de manque. Puis Tyrol lâcha le diagnostic, fit un pas, et attrapa son bras avec une urgence contenue. Il l’entraîna derrière une cloison métallique, dans l’un de ces recoins étroits où la lumière ne passait jamais complètement et où les bruits du hangar se transformaient en bourdonnements lointains. Là, hors de vue, ils s’embrassèrent avec une brutalité féroce. Pas de douceur. Pas de lenteur. Pas d’explication. Juste la collision de deux corps épuisés, tenus debout par rien d’autre que ce besoin animal, viscéral, qui les avait déjà unis sur Caprica. Et qui revenait maintenant plus fort, plus urgent, plus désespéré, comme si quelqu’un avait rouvert une blessure encore brûlante. Le souffle court, Kara agrippa la nuque de Tyrol. Ses doigts tremblaient. Pas de peur, mais de manque. Tyrol la plaqua contre la paroi froide, ses mains serrant son uniforme, cherchant du contact, du réel, quelque chose qui prouve qu’ils n’étaient pas encore entièrement engloutis par le vide. Kara murmura contre sa bouche, haletante :

« Juste… cinq minutes. »

Sa voix était un souffle brisé.

« Cinq minutes. » répondit Tyrol, déjà perdu en elle.

Ils n’avaient ni le temps ni l’espace d’être tendres. Seulement vivants. Seulement brûlants. Seulement là, contre cette tôle glacée, à se rappeler qu’ils avaient encore un corps, encore du sang, encore quelque chose à sentir. Puis l’alarme résonna à nouveau, déchirant l’instant. Aigre, implacable, rappelant que le monde autour d’eux s’effondrait encore. Ils se figèrent. Respirations saccadées. Visages à quelques centimètres l’un de l’autre. Pas de mots après. Pas de caresses. Juste un regard. Un accord silencieux : On recommencera. Ils se détachèrent avant que quelqu’un n’arrive, retrouvant chacun un masque différent. Kara celui de la pilote insolente ; Tyrol celui du mécanicien solide. Mais leurs mains tremblaient encore.



La passerelle du Galactica baignait dans une lumière blafarde, presque clinique. Les écrans projetaient des nuances de bleu et de vert sur les visages épuisés, dessinant des cernes plus profonds encore, creusant les traits jusqu’à donner à chacun un air fantomatique. Adama se tenait au centre, la main serrée autour d’une rambarde métallique. Son uniforme sombre froissé par les heures sans sommeil, sa barbe grisonnante hérissée, ses yeux fixés sur l’horloge comme si celle-ci détenait la clé de leur survie. Il ne bougeait pas. Il attendait. Il comptait les secondes comme un soldat guette une explosion. À sa droite, Felix Gaeta, pâle comme un linge, le regard injecté de sang. Ses doigts couraient néanmoins sur les consoles avec une précision presque surhumaine. Chaque pression de touche semblait lui coûter un peu plus d’énergie, mais il tenait bon, rivé à son poste.

« Toujours trente-trois minutes, monsieur. » dit-il d’une voix enrouée. « Pile. »

Laura Roslin se trouvait près de la station tactique. Elle ne portait plus le tailleur impeccable des cérémonies : juste une veste simple, une chemise froissée, les cheveux tirés en arrière à la hâte. Ses doigts crispés serraient un dossier contre elle comme s’il était un bouclier fragile. Sous ses yeux se lisait la terreur retenue d’une civile propulsée dans la fin du monde. Lee Adama se tenait droit malgré la fatigue, les bras croisés derrière son dos. Son uniforme portait encore les traces du vol précédent. Sa mâchoire contractée, ses yeux cernés mais alertes, donnaient l’impression qu’il luttait contre le sommeil par pure force de volonté.

« Ils nous suivent. » dit-il d’une voix calme mais rigide. « Chaque saut. Quoi qu’on fasse. »

À quelques pas, dans l’ombre du poste radio, Mia Serak était en poste, affectée provisoirement au pont pour relayer les transmissions pilotes. Sa tenue de pilote encore ouverte au niveau du cou, son casque accroché à la ceinture, les cheveux humides de sueur malgré la fraîcheur de la passerelle. Elle gardait les bras serrés autour d’un transmetteur, attentive, silencieuse, une tension glaciale dans les épaules. Elle ne dit rien. Elle écoutait. Elle comprenait. Roslin s’avança, la voix tremblante mais maîtrisée :

« Pourquoi trente-trois minutes ? »

Gaeta secoua faiblement la tête, les mains toujours en mouvement :

« Aucune idée. Peut-être le temps de recharge FTL. Peut-être un schéma mathématique… une signature. Je… je ne sais pas. »

La passerelle vibrait sous les moteurs en préchauffe. Un ronflement sourd emplissait l’air, rythmant leur fatigue collective. Mia murmura sans s’en rendre compte, la voix presque absorbée par le bruit des machines :

« Ou ils suivent quelqu’un. »

Un lourd silence tomba immédiatement. Tous les regards se tournèrent vers elle : Adama, fixant Mia comme si elle venait d’énoncer la pensée la plus dangereuse de la pièce. Lee, le souffle retenu. Gaeta, immobile pour la première fois depuis des heures. Roslin, les lèvres entrouvertes, comme si elle venait de sentir le sol se dérober sous elle. Mia se raidit d’un coup, réalisant trop tard qu’elle avait parlé à voix haute. La tension aurait pu exploser. Mais Kara Thrace entra à cet instant précis, comme un coup de vent. Elle porta son énergie fatiguée mais brute sur la passerelle, essuyant du revers de la main une trace d’huile sur son cou.

« Ouais, ou quelqu’un les suit, eux. » lança-t-elle, cassant net la spirale de panique. « Le résultat est le même : on saute. Encore. Et encore. »

Sa voix râpeuse, sa démarche assurée, son humour noir ineffaçable… tout cela fit retomber l’attention. Un peu. Adama hocha lentement la tête, de profondes rides se creusant sur son front.

« Exact. » déclara-t-il. « Tenez vos positions. Préparez-vous pour un nouveau saut. »

Personne ne répondit, mais chacun se redressa, avala sa fatigue, ravala sa peur. Encore trente-trois minutes. Encore un saut. Encore une chance de survivre.



Mia vérifia son Viper pour la centième fois depuis hier. Peut-être la millième. Le hangar vibrait sous les ronflements des réacteurs chauffés à blanc, et les néons vacillants jetaient des lueurs blanchâtres sur la coque griffée de l’appareil. L’odeur de carburant, de métal chaud et de sueur saturait l’air lourd.

Ses doigts tremblaient légèrement lorsqu’elle passa une main sur la verrière, comme si le simple contact du métal pouvait la maintenir debout. Les cernes violacés sous ses yeux contrastaient avec le bleu vif de son regard. Elle ne dormait plus vraiment. Elle se contentait de rester consciente. Des pas approchèrent derrière elle. Lee Adama arriva, casque sous le bras, l’uniforme encore froissé de la dernière alerte. Ses cheveux sombres étaient plaqués par la fatigue, et malgré son maintien impeccable, ses yeux trahissaient des heures, des jours sans sommeil.

« Lieutenant Serak. » dit-il. « Vous tenez debout ? »

Sa voix était professionnelle, mais moins froide qu’à l’habitude.

« Oui, Capitaine. » répondit Mia, les lèvres serrées. « On va dire oui. »

Il étudia son visage un instant, presque trop longtemps. Ses yeux glissèrent des mèches collées par la sueur aux mains crispées sur le bord du cockpit. Il y lut exactement ce qu’il craignait y trouver.

« Vous n’êtes pas obligée d’être héroïque. » dit-il doucement. « La fatigue tue aussi sûrement que les Cylons. »

Mia redressa légèrement le menton, un éclat de fierté, ou d’instinct de survie, animant ses traits.

« Je ne tomberai pas avant mon Viper, Capitaine. »

Un très léger tressaillement traversa le regard de Lee : un mélange de respect, d’inquiétude, et peut-être… d’autre chose qu’il ne s’avouait pas. Ses doigts se crispèrent une seconde sur son casque avant qu’il ne reprenne son maintien d’officier.

« Très bien. » dit-il. « Restez dans ma formation. Et… tenez-vous proche. La fatigue vous ralentit, même si vous refusez de l’admettre. »

La tension subtile entre eux fut brutalement brisée par une voix trop familière. Kara passa à cet instant précis, mâchant quelque chose qui ressemblait à un biscuit sec, l’air faussement innocent malgré son uniforme froissé et ses yeux cernés.

« Ils flirtent ou ils parlent tactique ? » lança-t-elle. « J’arrive plus à faire la différence. »

« Kara, tais-toi. » soupira Mia, en levant les yeux au ciel.

« Je dis juste ce que je vois. » répondit Starbuck, un sourire en coin, l’air parfaitement satisfaite de semer la pagaille.

Lee leva aussitôt les yeux au ciel, visiblement habitué à ce genre d’interruptions depuis… toujours.

« On décolle dans dix minutes. » dit-il simplement, retrouvant son calme militaire.

Puis il s’éloigna, laissant derrière lui une vague de tension, de fatigue et un bref regard que Mia sentit encore longtemps après qu’il eut disparu dans le bruit du hangar.



« Tube de lancement prêt. »

La voix résonna dans le casque de Mia, métallique, légèrement saturée. Le hangar vibrait tout autour d’elle : grondement des moteurs, claquement des fixations hydrauliques, souffle régulier des systèmes d’oxygène. Elle inspira profondément. Un souffle long, douloureux, qui lui brûla la gorge déjà sèche. Ses doigts crispés sur les commandes tremblaient à peine. Un mélange de peur, d’épuisement et d’adrénaline.

« Trois… deux… un… Go. »

Le Viper fut arraché du tube comme une balle tirée d’un canon. La pression écrasa Mia contre son siège, lui coupant le souffle. Son cœur sembla rebondir contre sa cage thoracique. La verrière vibra. Un flash de lumière. Puis… Silence. Le vide. La respiration artificielle dans son casque, régulière, presque trop calme par rapport à son propre rythme cardiaque. Elle déboucha dans l’étendue noire comme si elle venait de traverser un mur invisible : devant elle, le battlestar disparaissait déjà, remplacé par la mer infinie de l’espace. Les étoiles semblaient trembler légèrement. Ou peut-être était-ce juste ses yeux fatigués. La voix de Lee brisa le calme irréel :

« Formation serrée. »

Son ton était ferme, presque autoritaire, mais on y devinait l’épuisement contenu.

« On garde les yeux ouverts. Même si ça pique. »

Mia esquissa un sourire invisible derrière son masque.

« Reçu. »

Elle ajusta sa position, plaçant son Viper à la droite d’Apollo, la trajectoire stable malgré la lourdeur de ses paupières. Le HUD bleu pâle affichait des données qui dansaient presque, comme si la fatigue contaminait même les instruments. Des ombres apparurent soudain sur le radar. Fugaces. Fines. Froides. Des signatures faibles. Trop faibles pour être autre chose qu’un éclaireur. Kara grogna sur la fréquence, d’une voix rauque, malsaine de lassitude :

« Encore cette saleté… »

Mia sentit son ventre se nouer. Non pas de peur, mais de lassitude pure. Elle ne savait même plus depuis combien de sauts ils tentaient d’échapper à cette même signature.

« Pas d’engagement. » dit Lee immédiatement. « On rentre. »

Il n’y avait plus la moindre hésitation dans sa voix. La reconnaissance était devenue un marathon de survie. Pas un combat. Pas une mission glorieuse. Juste tenir encore.

Encore trente-trois minutes. Mia sentit la pression revenir dans son ventre, un poids lourd, presque suffocant. Elle était tellement fatiguée qu’elle en avait presque envie de pleurer. Ses yeux brûlaient. Son souffle se brisait légèrement à chaque inspiration. Mais elle resta concentrée. Parce qu’elle n’avait pas le choix. Parce qu’à cet instant précis, entre la sonde cylon et la Flotte civile… Elle était tout ce qui se tenait entre la vie et le vide.



De retour au Galactica, les deux femmes marchèrent à peine jusqu’au mess. Ou plutôt, elles se laissèrent porter par l’inertie de leurs corps à bout de force. La pièce était éclairée par une lumière pâle et tremblotante, les murs résonnant d’un brouhaha lassé : des voix basses, des couverts qui raclaient sans enthousiasme contre des plateaux, des respirations lourdes. Les visages étaient gris, tirés, ravagés par l’épuisement et le manque de sommeil. Mia et Kara s’effondrèrent sur des chaises métalliques, les corps voûtés comme si quelqu’un avait soudainement coupé tous leurs systèmes internes. Le mess bourdonnait faiblement autour d’elles : couverts qui raclaient, murmures épuisés, soupirs longs comme des funérailles. La lumière blafarde donnait aux visages l’air de masques tirés par la fatigue. Kara posa sa tête directement sur la table froide, sa joue écrasée contre le métal.

« Si quelqu’un me parle encore de trente-trois minutes… » grogna-t-elle. « …je l’étrangle. »

Sa voix était râpeuse, pâteuse, comme si elle parlait à travers du sable. Elle n’avait même plus la force d’être vraiment agressive. Mia tenta de boire son café. La tasse trembla dans ses mains. Elle réussit à la porter à ses lèvres… mais le liquide tiède et amer se répandit à moitié contre sa bouche. Échec. Elle reposa la tasse dans un geste las, presque comique de désespoir. Quelques secondes plus tard, des pas lourds approchèrent. Lee Adama entra dans le mess, un dossier sous le bras. Il semblait tenir debout uniquement par discipline : son uniforme était froissé, son col à moitié défait, et ses yeux rougis par des cernes profondes témoignaient de jours entiers sans sommeil. Son visage était fermé, tendu, mais son maintien restait impeccable par pure volonté. Il s’arrêta à leur table.

« Nouveau briefing dans vingt minutes. » dit-il simplement.

Kara releva la tête, lentement, comme un zombie sortant d’un coma. Elle cligna des yeux, exaspérée, presque suppliant.

« Lee, sérieusement… est-ce qu’on pourrait pas dormir trois heures ? »

Elle leva un doigt.

« Deux ? »

Puis un autre.

« Une ? »

Un silence. Une pause lourde. Lee ne répondit pas tout de suite. Il fixa un point invisible devant lui, les traits serrés par la fatigue. Lorsqu’il parla enfin, sa voix était calme… et terriblement lucide.

« Je suis aussi épuisé que vous. Je fais juste ce que je dois faire. »

Puis il repartit, sa silhouette s’éloignant dans le couloir dans un mélange de détermination et de fragilité qui fendait presque le cœur. À peine hors de portée, Kara se tourna vers Mia avec un sourire mauvais qui aurait réveillé un mort.

« Tu lui plais. Je le sens. Et crois-moi, j’ai eu beaucoup de pratique pour reconnaître ce genre de trucs. »

« Kara. »

Mia posa une main sur son visage, glissa ses doigts jusqu’à ses yeux comme si elle pouvait chasser la conversation d’un geste.

« S’il te plaît. »

« Non. » répondit Kara, imperturbable, un sourire en coin.

Elle s’affaissa un peu plus sur sa chaise, passa une main dans ses cheveux en bataille et ajouta :

« Je vais faire ce que je fais de mieux : te pousser là où tu refuses d’aller. »

Mia soupira profondément. Un soupir long, fatigué, presque théâtral.

« Tu es épuisante. »

Kara esquissa un sourire malicieux, encore à moitié affalée sur la table.

« Oui. »

Elle leva deux doigts en signe victorieux.

« Et tu m’adores. »

Et malgré elle, malgré l’épuisement, malgré la douleur dans ses nerfs… Mia ne put s’empêcher de laisser échapper un léger rictus.



« Olympic Carrier disparu. » annonça Gaeta d’une voix cassée.

La phrase vibra dans les haut-parleurs du pont comme une sentence. Sur la passerelle, les écrans clignotaient de rouge et de bleu, des ombres de données défilant à une vitesse fébrile. L’air avait cette odeur métallique, sèche, caractéristique des longues heures de stress accumulé. Quelques minutes plus tard, Mia et Kara furent envoyées en reconnaissance, aux côtés de Lee. Le retour dans l’espace noir se fit dans un silence presque religieux. Pas un mot entre eux. Juste le ronflement grave des réacteurs, et les battements accélérés qui martelaient dans leurs casques. Lorsque le Olympic Carrier réapparut, ils le virent avant même que les scanners ne confirment sa présence. Un gigantesque transport blanc et bleu, flottant parfaitement droit dans le vide. Pas une éraflure. Pas une trace de fuite. Pas de signaux de détresse. Comme s’il sortait directement d’un tunnel lumineux. Dans son cockpit, Mia sentit une angoisse sourde remonter dans sa poitrine, froide comme un bloc de métal. Le vaisseau était intact. Trop intact.

« Capitaine… » souffla-t-elle. « Il y avait plus de 1300 personnes à bord. On… »

Sa voix se brisa légèrement.

« On ne sait rien pour l’instant. » répondit Lee, mais son ton manquait de conviction.

Il fixait le transport, le regard tendu, un muscle battant dans sa mâchoire. Kara, elle, observa le vaisseau un long moment, les doigts crispés sur les commandes. Sa voix devint un chuchotement rauque :

« Ils les ont pris. Ou pire. »

Une vague glacée traversa la colonne vertébrale de Mia. Elle aurait préféré que Kara ait tort. Mais dans cet univers, l’espoir n’avait plus beaucoup sa place. Un silence lourd tomba sur la formation. Puis la voix d’Adama jaillit dans leurs écouteurs. Implacable. Froide. Tranchante comme une lame.

« Apollo. Engagez. »

Mia ferma les yeux une fraction de seconde. Un simple battement de cils. Mais c’était tout ce qu’elle pouvait s’accorder avant de redevenir pilote. Lee hésita une demi-respiration. Puis il tira. Le tir frappa la coque du Olympic Carrier. Un flash. Une explosion blanche, immense, aveuglante. Les fragments du transport se dispersèrent dans l’espace en milliers d’éclats incandescents. Kara serra les dents, les yeux fixés droit devant elle, comme si détourner le regard serait une trahison. Mia resta silencieuse, les doigts crispés sur son manche, son souffle piégé quelque part entre douleur et vertige. Il n’y avait plus rien à dire. Aucun mot n’aurait été juste. Aucun ne serait jamais suffisant. Seulement le vide. Et les débris d’un vaisseau où vivaient 1300 vies quelques minutes plus tôt.



De retour au hangar, Mia descendit de son Viper en tremblant. Ses bottes touchèrent le sol métallique avec un bruit sourd, trop lourd pour son propre poids. L’air était saturé d’odeurs d’huile chaude, de carburant, de métal brûlé et sous cette senteur familière se cachait quelque chose de plus amer : la trace invisible de ce qu’ils venaient de faire. Elle s’appuya une seconde contre le fuselage de son appareil, le souffle court. Ses mains tremblaient encore, impossible de leur ordonner d’arrêter. Kara surgit derrière elle, essoufflée elle aussi, mais debout par pur entêtement. Elle posa immédiatement une main ferme sur l’épaule de Mia.

« Hé. » dit-elle d’une voix étonnamment douce. « Tu restes avec moi ce soir, ok ? Pas question que tu t’écroules seule quelque part. »

Ses yeux, d’habitude pleins de défi ou d’ironie, brûlaient de fatigue mais aussi d’une loyauté indestructible. Mia acquiesça sans un mot. Elle n’avait plus assez de force pour parler. À quelques mètres, des mécaniciens débranchèrent câbles et conduites, leurs gestes rapides et nerveux, les visages gris de tension. L’ambiance du hangar était lourde, presque poisseuse, comme si même l’air retenait son souffle. Lee arriva peu après, son casque sous le bras. La lumière blafarde du plafond accentuait les traits tirés de son visage, ses yeux cernés par des jours de cauchemar éveillé. Pourtant, il se tenait droit. Toujours droit.

« Vous avez très bien volé. Toutes les deux. » dit-il, la voix grave mais sincère.

Kara fit un signe vague de la main, fatigué mais bravache.

« On fait ce qu’on peut pour sauver l’espèce humaine. »

Puis, pointant grossièrement Mia du pouce :

« Et pour garder Bloodstar vivante. Ce qui est clairement mon job maintenant. »

Mia lança un regard exaspéré à Kara. Un regard suspendu entre un « arrête » et un « merci ». Lee sourit. Très brièvement. Un sourire fragile, presque involontaire, qui tranchait avec la dureté de ses traits.

« Reposez-vous. » dit-il. « Le prochain saut pourrait être dans trente-trois minutes. Ou pas. »

Il les fixa une dernière seconde, surtout Mia, puis s’éloigna, sa silhouette se fondant dans le va-et-vient incessant des équipes techniques. Kara se rapprocha aussitôt, un sourire de malice étirant ses lèvres malgré l’épuisement.

« Il te regarde comme s’il voulait te décortiquer. » murmura-t-elle. « Et crois-moi… c’est un compliment, venant de Lee. »

Mia ferma les yeux une seconde.

« Kara. Arrête. Je t’en supplie. »

« Jamais. » répondit Kara, presque joyeuse dans sa provocation.

Elle donna un coup d’épaule léger mais affectueux à Mia.

« Arrête de jouer les aveugles : tu l’aimes bien, c’est clair comme de l’eau de roche. »

Mia soupira. Un long, long soupir. Là, dans le vacarme du hangar, ce souffle semblait presque un aveu. Au-dessus d’elles, quelque part sur la passerelle, un chronomètre continua sa course implacable. Trente-trois minutes. Encore. Toujours. Elles n’étaient pas prêtes. Personne ne l’était. Mais elles étaient vivantes. Et parfois, c’était tout ce qui comptait.


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