Là où s'éteignent les mondes
Le mess était presque vide à cette heure-là, éclairé par les néons blafards qui donnaient aux tables métalliques une teinte froide, presque clinique. Le vaisseau vibrait doucement autour d’elle, un ronflement grave qui traversait les murs et les os. Mia était penchée sur son plateau, remuant distraitement une purée devenue tiède. Elle avait les yeux cernés, les épaules basses, encore alourdie par la mission, par Boomer, par Lee… par tout. Le genre de lassitude qui faisait paraître la nourriture fade et le monde un peu trop bruyant. C’est là que Kara débarqua, comme toujours, avec l’énergie d’une explosion. Elle glissa un carton doré devant elle, le laissant atterrir juste à côté de sa fourchette.
« On est invitées. »
Mia leva lentement les yeux, un sourcil arqué. Kara avait ce sourire de chat qui prépare une bêtise, un sourire trop large, trop fier pour annoncer une bonne nouvelle.
« À quoi ? » demanda Mia, la voix plate. « Une exécution publique ? »
Kara éclata d’un gloussement sonore, attirant deux regards dans la pièce.
« Colonial Day, Bloodstar. » annonça-t-elle avec la théâtralité d’une présentatrice de cirque.
Elle s’assit en face, renversant ses bouteilles d’eau vides pour se faire de la place. Ses yeux bleus pétillaient d’une sorte de malice dangereuse.
« Robes. Danse. Politique. » énuméra-t-elle en levant trois doigts.
Puis elle ajouta, avec un clin d’œil :
« Et des verres. Beaucoup de verres. »
Mia blêmit, comme si on venait de lui annoncer qu’elle devait atterrir un Viper sans cockpit.
« J’ai pas de robe. »
Kara sourit. Pas un sourire tendre. Un sourire carnassier. Le genre de sourire qui donnait l’impression qu’elle venait de repérer une proie.
« T’inquiète. Moi si. »
Elle tapota le carton doré du bout du doigt. Mia sentit une goutte de sueur froide glisser dans sa nuque. Elle avait l’impression que Kara Thrace venait de lui tendre un parachute… juste avant de la pousser d’un avion en marche.
Les quartiers de Kara… Comment dire. C’était le chaos matérialisé. Des robes pendouillaient de partout. Sur le dossier de la chaise, sur la lampe, sur le casier semi-ouvert dont débordaient des tissus aux couleurs improbables. Des chaussures gisaient comme des victimes éparpillées après un combat, certaines encore attachées entre elles par une boucle, d’autres carrément empilées sur un tas de magazines froissés. On aurait dit qu’une tempête avait soufflé uniquement sur le dressing. Mia, assise sur le lit de Kara, un lit froissé, jamais fait, parfumé d’un mélange de café froid et de shampoing mentholé, observait la scène avec l’expression d’une survivante choquée.
« Kara… » commença-t-elle, la voix épuisée. « Je peux pas porter ça. »
Elle désigna d’un geste vague une robe rouge qui ressemblait davantage à un piège mortel qu’à un vêtement.
« On dirait que je vais me faire arrêter par la fashion police. »
Kara, qui fouillait dans un tas de tissus comme un chien en quête de trésor, se retourna lentement, plissant les yeux d’un air dramatique.
« Serak. »
Elle désigna Mia avec un cintre comme s’il s’agissait d’une arme sacrée.
« Tu vas mettre une robe. Tu vas être canon. Et Lee va s’étouffer comme un gamin asthmatique. »
Mia devint rouge. Rouge. Jusqu’aux oreilles, jusqu’au cou, jusqu’aux souvenirs de toute sa vie antérieure.
« Kara… tu exagères. »
Kara posa les mains sur ses hanches, outrée.
« Je parie deux semaines de lessive qu’il te mange des yeux. »
Mia leva les yeux au ciel mais son ventre se tordait un peu trop. Elle soupira. Longuement. Le genre de soupir qui disait : Je regrette profondément d’être entrée dans cette chambre. Kara, ravie d’avoir gagné sans même se battre, retourna dans son tas de vêtements. Elle en sortit une robe noire. Simple. Sobre. Élégante. Une coupe fluide, un tissu doux et opaque, rien de trop moulant, rien de trop voyant. Une robe qui révélait juste assez sans rien imposer. Kara la tint devant Mia, triomphante.
« Tiens. » dit-elle.
Puis, avec un sourire de menace joyeuse :
« Et si tu dis non… je te l’enfile moi-même. »
Mia éclata de rire. Un vrai rire, sincère, lumineux. Elle rendit les armes.
« D’accord… d’accord. » murmura-t-elle.
Kara leva les bras au ciel comme si elle venait de gagner une bataille. Et dans le chaos de cette cabine minuscule, entre deux tas de chaussures et un rideau mal accroché… quelque chose ressemblait presque à de la normalité. Une bulle fragile. Un répit. Une amitié solide. Mais surtout… La robe noire attendait. Et Mia, pour la première fois depuis longtemps, avait envie d’être jolie.
Le Colonial One brillait comme un joyau poli, baigné d’une lumière chaude et dorée. Les couloirs d’habitude austères avaient été transformés en un décor presque irréel : tentures élégantes, fleurs artificielles, verreries étincelantes. Un quatuor à cordes jouait près de l’entrée, ses notes cristallines flottant dans l’air comme un parfum délicat. Les invités défilaient, parés de leurs plus beaux atours, drapés dans des tissus somptueux qui semblaient voler au-dessus du sol métallique. Lee arriva parmi eux, en uniforme impeccable. La coupe parfaite, les médailles brillantes, les épaules droites. Mais derrière sa posture militaire, son souffle trahissait quelque chose d’autre : une tension qui vibrait sous la peau. Il inspira. Expira. Se prépara mentalement à la soirée… jusqu’à ce qu’une silhouette surgisse dans son champ de vision. Kara. Elle descendait les marches du vestibule avec la nonchalance arrogante d’une reine pirate. Sa robe bordeaux, fendue jusqu’à mi-cuisse, épousait ses courbes musclées d’une manière dangereusement hypnotique. Une épaule nue captait la lumière, ses cheveux retombaient dans un désordre maîtrisé, et son regard avait cette lueur farouche qui appartenait à elle seule. Lee resta figé.
« Starbuck ? » souffla-t-il, incapable de masquer sa stupéfaction.
Kara arqua un sourcil, un coin de ses lèvres se soulevant dans un demi-sourire carnassier.
« Oublie pas de respirer, Capitaine. »
Elle n’avait pas fini de savourer sa victoire qu’une seconde silhouette apparut derrière elle. Plus douce. Plus discrète. Plus redoutable sans avoir besoin de l’être. Mia. Elle avançait lentement, avec cette grâce trop naturelle qu’elle semblait ignorer. Sa robe noire, minimaliste mais coupée à la perfection, révélait ses épaules nues et la ligne délicate de son cou. Ses cheveux, tirés en une coiffure sobre, dégageaient son visage lumineux. Une beauté simple. Pure. Presque fragile. Une beauté qui frappait précisément parce qu’elle ne cherchait pas à le faire. Et Lee… cessa littéralement de respirer. Ses lèvres s’entrouvrirent. Aucun son ne sortit. Kara se pencha légèrement vers Mia, amusée comme un démon satisfait.
« Je te l’avais dit. Il est en train de décéder. »
Mia rosit aussitôt, les mains nerveusement serrées l’une contre l’autre. Elle risqua un bref regard vers Lee… qui la dévorait des yeux sans même en avoir conscience. Il réussit enfin à articuler quelque chose.
« Mia… tu es… waouh. »
Une simple syllabe, mais chargée d’un souffle, d’un choc, d’une admiration sans défense. Mia baissa aussitôt les yeux, un sourire timide glissant sur ses lèvres.
« Merci… Lee. »
Leurs regards se croisèrent à nouveau. Et dans l’air parfumé du Colonial One, éclairé par les chandeliers et adouci par les violons… quelque chose bascula doucement entre eux. Un mouvement imperceptible. Une évidence en train de naître.
La salle de réception du Colonial One vibrait de conversations feutrées, de verres qui s’entrechoquaient, d’élégance et d’ambiances parfumées. Des lustres suspendus diffusaient une lumière chaude qui jouait sur les tenues des invités, transformant chaque mouvement en scintillement. C’est au milieu de cet éclat qu’Ellen Tigh fit son entrée. Elle avançait comme une reine trop ivre de son propre pouvoir, drapée dans une robe dorée qui captait chaque rayon de lumière pour le renvoyer dix fois plus fort. Sa démarche ondulait, volontairement provocante. Son sourire… un rictus carnassier, mélange de désir, de malice et de poison. Elle repéra immédiatement Lee et Mia. Ses yeux brillèrent de satisfaction.
« Apollo ! » lança-t-elle d’une voix mielleuse, en ouvrant grand les bras. « Tu es splendide. »
Lee ne répondit pas. Il resta raide comme un piquet, crispé. Ellen se tourna vers Mia avec une lenteur calculée, la scrutant de bas en haut comme une pièce de viande qu’elle s’apprêtait à juger.
« Et Mia… oh, ma chérie, tu es si jolie que j’ai presque envie d’être gentille. »
Le sourire que Mia essaya d’esquisser fut fragile, tremblant, presque invisible. Un réflexe de politesse qui ressemblait surtout à une tentative de survie. Son regard glissa vers Kara, en quête instinctive de soutien. Elle n’eut pas besoin d’appeler. Kara arriva comme une tempête. Elle se plaça entre Mia et Ellen d’un pas sec, les épaules droites, l’expression dure. Sa robe bordeaux semblait maintenant une armure.
« T’approche pas. » dit-elle, voix basse mais tranchante. « Pas ce soir. »
Ellen roula les yeux, théâtrale, feignant l’innocence.
« Oh, Starbuck… toujours aussi protectrice. »
Elle fit un petit geste de la main.
« Tu vas finir par croire que Mia est ta petite sœur. »
Kara inclina légèrement la tête, un sourire dangereux étirant ses lèvres.
« Et toi, tu vas finir par croire que je vais pas t’écraser la tête dans un punch. »
Quelques convives se retournèrent. Un murmure parcourut la salle. Ellen éclata d’un rire trop fort, trop aigu, une cascade d’alcool et d’arrogance.
« Vous êtes adorables ! Vraiment. »
Puis elle pivota sur ses talons dorés et s’éloigna, balayant la salle du regard jusqu’à ce que son sourire se fixe enfin sur une autre cible… le malheureux Baltar, seul près du buffet. Kara cligna des yeux, horrifiée.
« On est foutus. » grommela-t-elle. « Elle va encore lui sauter dessus. »
À côté d’elle, Mia étouffa un rire nerveux. Et Lee soupira déjà de fatigue, comme si la soirée ne faisait que commencer.
Tyrol arriva en retard, ce qui n’était absolument pas dans ses habitudes. Mais il avait une excuse : il avait dû se battre avec une cravate trop serrée, un col d’un autre âge et l’idée absurde d’avoir sorti un uniforme impeccable pour une soirée mondaine. Lorsqu’il entra dans la salle, la lumière chaude des lustres glissa sur son costume sombre, révélant un Chef presque méconnaissable, les cheveux soigneusement plaqués, le visage rasé de près. Il n’eut même pas le temps de repérer un serveur pour boire quelque chose : son regard accrocha Kara. Et il s’arrêta net. Kara Thrace, Starbuck, la terreur du hangar, l’enfant terrible du Galactica, se tenait là dans une robe bordeaux, fluide, fendue sur la cuisse, révélant sa jambe musclée. La lumière mordorée du Colonial One dessinait des reflets cuivrés dans ses cheveux lâchés. Ses yeux bleus, d’habitude brûlants, paraissaient étrangement plus doux. Elle s’en rendit compte immédiatement.
« Quoi ? » fit-elle en fronçant les sourcils, jetant un regard paniqué à sa tenue. « J’ai renversé un truc ? C’est ma robe ? Je suis ridicule ? »
Tyrol secoua la tête. Mais il ne trouvait pas ses mots. Une seconde. Deux. Il avala difficilement sa salive, puis murmura enfin, presque soufflé :
« Tu es magnifique. »
Le mot flotta entre eux comme un secret trop intime. Kara rougit. Elle. Rougit réellement. La rougeur grimpa à ses pommettes, contrastant presque comiquement avec son aura habituelle de soldate indestructible.
« Chef… » balbutia-t-elle, incapable de soutenir son regard.
Tyrol sourit, hésitant, vulnérable. Un sourire qu’il ne montrait jamais dans le hangar ou en pleine mission.
« Je vais regretter si je le dis pas ce soir… »
Il inspira.
« Je tiens à toi, Kara. Beaucoup plus que je devrais. »
Elle respira plus vite, un battement de cœur trop fort résonnant jusque dans ses doigts. Entre eux, la musique adoucissait les bords du monde : violons, murmures, verres tintant au loin. Elle hésita une fraction de seconde. Puis elle tendit la main, prudemment, comme si ce geste pouvait tout briser. Tyrol la regarda, surpris, et plaça doucement sa main dans la sienne. Kara serra ses doigts, lentement, avec une tendresse qu’elle réservait à très peu de gens.
« Reste avec moi, ce soir. »
Il resserra leur étreinte, une chaleur immense montant dans sa poitrine.
« Toujours. »
Et pour la première fois depuis longtemps… Kara Thrace ne chercha pas à s’enfuir. Elle sourit. Un vrai sourire.
Sur la piste de danse, les lumières tamisées se reflétaient en halos doux sur les verres, les uniformes et les robes sombres. Les notes d’un morceau lent flottaient dans l’air, comme un souffle suspendu qui invitait à oublier la guerre, les explosions, les cauchemars du vide. Au milieu des silhouettes tournoyantes, Gaeta et Boomer étaient déjà enlacés, naturellement, comme si leurs corps trouvaient l’autre sans réfléchir. Gaeta, tiré à quatre épingles, avait cette expression concentrée et amusée qu’il arborait toujours quand il voulait bien faire. Surtout avec elle. Boomer paraissait lumineuse ce soir-là. Son sourire était doux, léger, presque apaisé, bien loin des tensions qui la secouaient ces derniers jours. Ses mains glissaient avec une tendresse familière autour de la nuque de Gaeta, tandis qu’il la guidait dans des pas simples mais harmonieux. Ils se mouvaient comme un couple habitué à chercher la lumière ensemble, même dans les couloirs les plus sombres. À la lisière de la piste, Mia les observait, un verre d’eau entre les doigts. Le tintement lointain des coupes, le bruit discret du tissu contre le sol, la chaleur humaine qui emplissait l’atmosphère… tout semblait étrangement irréel après le chaos spatial qu’ils venaient de traverser. Quand elle posa les yeux sur les deux amoureux, une sensation douce se forma dans sa poitrine. Gaeta avait les joues légèrement rosies par la danse et par Sharon. Boomer, elle, semblait respirer enfin. Son regard n’était plus perdu, ni trouble, ni fracturé. Pendant cette danse, elle était juste Sharon. Juste elle. Un instant, Boomer releva les yeux vers Mia. Un regard tendre, sincère. Un petit geste muet, comme pour lui dire : viens, tout va bien… pour ce soir, au moins. Mia répondit d’un sourire minuscule, fragile mais vrai. La musique continua de tourner autour d’eux, enveloppante, lumineuse. Et lorsque Gaeta fit tourner Sharon sur elle-même, la faisant rire doucement, Mia sentit quelque chose se détendre en elle. Un morceau de paix. Rare. Précieux. Une respiration qui n’existait que dans un instant suspendu. Celui d’une danse, au milieu d’une guerre.
La musique résonnait à travers le Colonial One, un mélange de violons et de basses discrètes qui vibrait contre les parois métalliques du plancher. Les lumières chaudes projetaient des reflets dorés sur les verres, les uniformes impeccables et les robes élégantes. L’air sentait le champagne, le parfum des invités… et un semblant de paix trop fragile pour être honnête. Kara traversa la foule avec l’assurance d’une chasseuse en mission, son verre à la main, sa robe bordeaux ondulant autour de ses jambes. Elle repéra Lee accoudé près d’une rambarde, l’air faussement détendu. Mais ses yeux, eux, trahissaient tout. Ils étaient braqués sur Mia. Plus loin, elle discutait avec Billy, un sourire poli sur les lèvres, ses doigts effleurant distraitement la tige de son verre. Billy parlait beaucoup. Mia écoutait. Et Lee… se consumait. Kara arriva à sa hauteur, un sourire carnassier aux lèvres.
« Alors, Capitaine… pourquoi tu regardes Mia discuter avec Billy comme si tu voulais l’assommer avec un extincteur ? »
Lee s’étouffa presque avec sa propre salive.
« Je… quoi ? Je… Non ! Absolument pas ! »
Kara prit une gorgée de son verre, savourant son embarras. La lumière chaude accentuait le rose de ses joues et le pli contrarié de sa bouche.
« Mmh, bien sûr. »
Elle leva un sourcil.
« Je te connais, Lee. Tu regardes chaque mec qui lui parle comme s’il était un Raider armé. »
Lee détourna immédiatement le regard, la mâchoire serrée. Il ne trouvait rien à répondre. Ou refusait de le faire. Le brouhaha de conversations semblait s’estomper entre eux. Kara posa alors son verre, sa voix glissant doucement vers quelque chose de plus sérieux, presque tendre.
« Dis-le-lui, idiot. »
Lee releva les yeux, surpris par le manque de sarcasme. Kara, elle, ne plaisantait plus. Son regard se posa une seconde sur Mia, rayonnante sous les lumières dorées, puis revint sur Lee.
« Elle t’attend. » dit-elle doucement. « Ça se voit d’ici jusqu’à Caprica. »
Lee resta immobile, comme frappé par une vérité trop évidente. Dans ses yeux, quelque chose bougea. Une tempête silencieuse, faite de peur, d’envie, de désir et de doutes entremêlés. Il ne répondit pas. Pas encore. Mais Kara, elle, avait déjà vu la décision qui germait en lui. Et pour la première fois de la soirée, elle sourit sans moquerie.
Le hall de réception flamboyait d’éclats dorés et de flashs de caméras. Baltar, visiblement dans son élément malgré les gouttes de sueur à sa tempe, répondait aux journalistes avec son habituel mélange de prétention brillante et de panique mal dissimulée.
« Oui, eh bien, mes recherches ont permis de confirmer la sécurité de la flotte, et je... »
Une main se referma soudain sur son bras.
« Gaius… »
Sa voix était mielleuse, dégoulinante de malice. Ellen Tigh. Elle avançait comme une panthère en robe dorée, le tissu scintillant sous les projecteurs, son sourire carnivore prêt à dévorer quelqu’un et malheureusement, ce quelqu’un était lui. Baltar devint blanc comme un drap.
« Madame Tigh… je… vous êtes splendide ce soir, vraiment splendide, mais je... je suis très occupé, je suis en pleine interview, et je... vraiment, vraiment, vraiment... »
« Tais-toi. »
Elle l’attrapa par le col et l’embrassa. Pas un petit baiser. Un baiser fougueux. Long. Bruyant. Humide. Dévastateur. Les journalistes se ruèrent comme des vautours, caméras levant leurs becs métalliques pour capter chaque angle de l’apocalypse. Baltar tenta d’écarquiller les yeux, de s’écarter. Impossible. Ellen avait des griffes de fer. Puis elle arriva. Six, derrière lui. Immaculée. Glaciale. Sourire meurtrier peint sur ses lèvres rouges. Elle se pencha à son oreille. Ou plutôt, dans son esprit avec une douceur terrifiante.
« Tu vas mourir, Gaius… » souffla-t-elle. « …tu vas mourir ce soir. »
Un frisson d’horreur lui traversa l’échine. Ses jambes faiblirent. Son souffle se coupa. Mais Ellen l’embrassait toujours. Et Baltar… ne savait pas comment arrêter ce qui se passait. Ses mains flottaient dans le vide, comme si son âme essayait de s’échapper de son propre corps. Les journalistes applaudirent. Prenant des photos. Riant. L’un d’eux cria même :
« Docteur Baltar, un commentaire sur cette relation passionnée ? »
Baltar émit un bruit étranglé. Quelque part entre un gémissement et un appel au secours. Catastrophe. Totale. Absolue.
La musique avait ralenti, se transformant en un murmure doux, presque liquide, qui enveloppait la salle comme une brume chaleureuse. Les lumières tamisées dessinaient des halos dorés autour des danseurs. Chaque mouvement semblait flotter dans l’air. Lee traversa la foule d’un pas hésitant, presque fébrile. Son cœur battait trop vite, trop fort, contre sa poitrine, contre sa gorge, contre tout ce qu’il essayait de garder maîtrisé. Lorsqu’il atteignit Mia, elle se tenait près de la rambarde, légèrement en retrait, la lumière projetant une lueur douce sur sa robe noire. Ses épaules nues captaient la brillance de la piste comme si elles avaient été sculptées pour ce moment précis.
« Mia… » souffla-t-il, la voix rauque. « Tu veux danser avec moi ? »
Elle releva les yeux. Son cœur manqua un battement. Puis elle hocha la tête. Un geste petit, fragile, presque secret. Lorsque Lee prit sa main, ses doigts tremblaient légèrement. Chaleur contre chaleur. Un contact simple… mais dévastant. Ils s’avancèrent sur la piste. Le monde disparut autour d’eux. Un pas. Un souffle. Un regard. Leurs corps glissaient lentement, comme s’ils avaient dansé ensemble toute leur vie sans le savoir. Lee se pencha, si près que ses lèvres frôlèrent presque son oreille.
« Tu es magnifique… » murmura-t-il. « Je n’arrive pas à… penser correctement quand tu es là. »
Mia frissonna, un vertige doux au creux du ventre.
« Lee… si tu continues de parler comme ça… je vais m’écrouler. »
Il rit en silence, nerveux, heureux, terrifié.
« Alors laisse-moi te tenir. »
Elle inspira. Puis elle glissa contre lui. Lentement. Naturellement. Comme si son corps trouvait sa place sans réfléchir. Leurs fronts se touchèrent. Un geste simple. Mais chargé d’une intensité presque insoutenable. Ils restèrent ainsi, suspendus dans ce petit espace de lumière et de chaleur. Mia ferma les yeux. Sentit sa respiration contre la sienne, douce et irrégulière. Lee soupira, presque brisé par ce qu’il ressentait.
« Je n’ai jamais ressenti ça pour quelqu’un… »
Elle rouvrit les yeux, doucement, surprise, bouleversée.
« Lee… »
Ils se rapprochèrent encore, à un souffle d’un premier baiser. timide, fragile, inévitable. Quand un hurlement fendit la salle. Un cri aigu. Déchirant. Perçant la musique comme un couperet. La piste de danse s’arrêta net. Et, d’un même mouvement, Lee et Mia se retournèrent, le cœur frappé d’un nouveau feu.
Un hurlement fendit la musique. Un premier homme se leva brusquement, renversant sa chaise dans un grondement métallique. Les conversations se figèrent autour de lui puis un autre le poussa violemment, une table glissa sur le sol et se renversa, faisant voler des verres en éclats. Un troisième surgit du chaos, le visage rouge de rage, et sortit un couteau brillant sous les lumières dorées du bal. La panique éclata comme un barrage qui cède. Roslin hurla, sa voix claquant à travers la salle :
« Sécurité !! »
Les invités se dispersèrent en une vague affolée. Chaises renversées, robes froissées, officiers bousculés. Le Colonial One devint une marée de chaos où chacun poussait l’autre pour fuir. Mia fut prise dans la cohue. Une épaule la heurta, puis un coude, puis un corps paniqué la projeta au sol. Son dos frappa le parquet ciré.
« Mia ! »
La voix de Lee perça le vacarme. Elle tenta de se relever, mais l’homme armé, celui au couteau, pivota vers elle. Son regard fou la cloua au sol. Un souffle d’horreur lui traversa la poitrine. Elle roula sur le côté, par instinct pur, mais son talon se brisa net contre une chaise renversée. Elle glissa, sa cheville manquant de céder. Le sol brillait autour d’elle, recouvert de verre et de reflets froids. L’homme leva le couteau. Avant qu’il ne fasse un pas, une silhouette fonça dans sa trajectoire. Lee. Il renversa deux hommes paniqués sur son passage, bouscula une table entière et se jeta littéralement entre Mia et l’agresseur, les yeux brûlant d’une rage blanche.
« Touche-la et je te tue ! »
Ce n’était pas un cri. C’était une promesse. Le Marine le plus proche surgit, genou au sol, et plaqua l’assaillant d’un geste sec. Le couteau glissa sur le sol dans un grincement strident. Kara apparut à son tour, robe bordeaux envolée autour d’elle comme une cape de guerre. Tyrol était juste derrière elle, les poings serrés, le visage contracté d’inquiétude.
« Évacuez les civils ! Maintenant ! »
Sa voix fendit le chaos comme un fouet. Tyrol couvrait ses arrières avec la vigilance d’un soldat en plein combat. Son regard balaya la salle, cherchant la moindre menace. Mia, encore tremblante, réussit à se relever, une main sur le parquet pour retrouver son équilibre. Sa respiration était irrégulière, ses doigts glacés. Son cœur battait si fort qu’elle ne savait plus si elle respirait encore. En une seconde, Lee fut sur elle. Il la saisit. Pas doucement mais avec une urgence brute, presque sauvage, comme s’il craignait qu’elle disparaisse de nouveau sous ses yeux. Il l’enlaça contre lui, son bras verrouillé dans son dos, son autre main sur sa nuque.
« Tu vas bien ? » demanda-t-il, la voix brisée, étouffée dans ses cheveux.
Elle inspira par saccades.
« Oui… » murmura-t-elle, sa voix tremblant comme une corde trop tendue. « Je crois… »
Sa tête retomba contre son torse. Elle sentit son cœur contre sa joue. Rapide, furieux, vivant. Lee la serra plus fort. Comme s’il ne comptait plus jamais la lâcher.
Les couloirs du Colonial One semblaient figés dans un calme presque irréel après la tempête. Les murmures étouffés, les échos lointains de la sécurité, les pas pressés des Marines… tout s’était peu à peu dissipé, ne laissant derrière que le bruissement sourd des ventilations et la vibration légère du vaisseau sous leurs pieds. Mia avançait lentement, comme si chaque pas menaçait de la renvoyer dans le tumulte de la fête brisée. Une traînée de verre et de tissus déchirés jonchait encore certaines zones du sol. Son souffle était court. Ses mains tremblaient. Elle avait perdu son talon, l’unique restant claquant faiblement à chaque pas. Lee marchait à ses côtés. Tout près. Trop près pour que ce soit accidentel. Ses épaules étaient encore tendues, ses yeux encore chargés d’une colère qu’il n’avait pas entièrement évacuée.
« Mia… » dit-il, d’une voix basse. « Regarde-moi. »
Elle s’arrêta. Lentement, elle leva les yeux vers lui. Ses pupilles tremblaient encore de tout ce qu’elle avait vu. De tout ce qu’elle avait cru vivre. Lee approcha ses mains, hésita un dixième de seconde, puis encadra son visage. Avec une douceur qui contrastait violemment avec la brutalité de ce qui venait de se passer. Ses pouces frôlèrent ses tempes, ses paumes épousèrent ses joues froides. Sa voix n’était plus un murmure. C’était une fissure. Une confession nue.
« Quand je t’ai vue tomber… j’ai cru que j’allais devenir fou. »
Mia se figea.
« J’ai eu peur, Mia. »
Il déglutit.
« Comme jamais. De toute ma vie. »
Elle inspira, tremblante. Ses lèvres s’entrouvrirent, les mots s’accrochant difficilement à sa gorge serrée.
« Moi aussi… » souffla-t-elle. « Lee… j’ai vraiment cru… que j’allais mourir. »
Il ne réfléchit plus. Il l’attira contre lui d’un geste franc, presque désespéré. Son front se posa dans le creux de son cou, juste sous son oreille, là où sa peau était encore chaude et oscillante. Elle sentit son souffle, brûlant, heurté. Ses bras l’enveloppèrent, solides, protecteurs. Elle ferma les yeux. Le monde se dissout. Plus de cris, plus de musique, plus de lumière dorée fracassée. Juste la chaleur de ses mains dans son dos, le rythme saccadé de son cœur contre sa poitrine. Il murmura, à peine audible :
« Je veux pas te perdre. Je veux pas. Jamais. »
Elle leva légèrement le menton. Son souffle effleura les lèvres de Lee. Son nez glissa contre le sien. Ils étaient trop proches. Trop réels. Trop brûlants. Ses mains se serrèrent dans la chemise impeccable de son uniforme. Leurs lèvres n’étaient plus qu’à quelques millimètres. Une seconde. Il ne manquait qu’une seconde.
« Vous êtes vivants ?! Je... »
Kara déboula au bout du couloir, cheveux décoiffés, un verre renversé sur sa robe bordeaux. Elle s’interrompit net en les voyant. Les regards. La posture. La distance inexistante. Elle comprit. Instantanément. Et son sourire s’étira, large, victorieux.
« Ah. Je vois que j’arrive encore trop tôt. »
Lee et Mia reculèrent d’un pas… puis d’un autre. Rouges. Essoufflés. Les mains encore tremblantes, leurs respirations mal synchronisées. Kara éclata de rire, un rire franc, presque chaud malgré la situation. Elle les attrapa tous les deux par les épaules, les rapprochant comme deux enfants en retard à l’école.
« Allez, venez. » dit-elle en secouant la tête. « On rentre à la maison. »
Et dans ce couloir trop lumineux, entre peur et soulagement… ils suivirent Kara. Ensemble.