Là où s'éteignent les mondes
La salle d’entraînement était presque déserte, plongée dans une semi-pénombre où seules quelques lumières grésillantes diffusaient un halo blafard. Le sol en caoutchouc usé portait les traces des combats, et l’air sentait le cuir, la sueur et le métal. Au centre, deux silhouettes tournoyaient comme deux prédateurs en repérage. Kara et Mia. Gants relevés. Regards accrochés. Souffles courts. Kara fit un signe du menton.
« Plus haut, Serak. T’as le cou ouvert comme une recrue. »
Mia serra les dents, ramena ses poings en garde. Sa queue-de-cheval humide frappait légèrement ses omoplates à chacun de ses mouvements. Elle inspira, pivota sur ses appuis, puis lança un crochet vif. Kara le para du poignet avec une facilité agaçante.
« Je t’ai déjà dit que t’es une prof du tonnerre ? » grogna Mia en reculant d’un pas.
Kara afficha un sourire carnassier, celui qu’elle réservait aux combats qu’elle appréciait vraiment.
« Oui, et j’adore ça. »
Mia tenta un balayage rapide, ras du sol. Une attaque qu’elle maîtrisait bien. Kara l’esquiva d’un léger saut, pivotant sur le pied avant, puis fondit sur elle. Le mouvement fut si rapide que Mia n’eut pas le temps de réagir : en un geste fluide, Kara attrapa son bras, verrouilla son équilibre et la plaqua sur le tapis. Le choc résonna dans la salle vide. Mia éclata d’un rire essoufflé, allongée sur le dos, fixant le plafond tremblotant.
« Tu sais qu’un jour, je vais te mettre à terre ? »
Kara se pencha, tendit la main, un sourire presque tendre au coin des lèvres.
« Ce jour-là, je serai fière. »
Elle haussa un sourcil.
« Mais certainement pas aujourd’hui. »
Mia prit sa main. Kara la hissa d’un mouvement ferme, amical. Un silence complice s’étira entre elles. Un lien. Soudé par le feu, la peur, la survie. Deux guerrières, deux cœurs cabossés, mais invincibles ensemble. Puis la porte coulissa d’un bruit sec. Un souffle froid traversa la pièce. Adama entra. Droit. Imposant. L’ombre massive de son uniforme formait une silhouette austère contre la lumière du couloir. Ses yeux passèrent de Kara à Mia, l’éclat sévère d’un commandant qui avait vu trop de batailles… et qui en préparait une de plus. Les deux femmes se figèrent instantanément. Kara essuya la sueur sur son front avec l’avant-bras et se redressa.
« Commandant. »
Adama ne répondit pas tout de suite. Il les observa longuement, comme s’il pesait quelque chose d’invisible dans l’air, quelque chose de grave. Puis, d’une voix lourde, presque inquiétante :
« Kara. J’ai besoin de vous. Maintenant. »
Le silence retomba. Dense. Bien trop dense pour que ce soit une bonne nouvelle.
Le bureau présidentiel, habituellement baigné d’une lumière chaude et ordonnée, semblait ce soir-là plongé dans une pénombre vibrante. L’éclairage tamisé se reflétait sur les vitres du Colonial One et dessinait sur les murs des ombres mouvantes, presque vivantes. Roslin était seule. Assise à son bureau, les mains crispées sur un vieux livre aux pages jaunies : Les Écrits de Pythia. Le volume était ouvert, déployé comme un animal ancien, fragile, sacré. Les pages tremblaient légèrement. Non pas sous un courant d’air, mais entre ses doigts. Devant elle, des illustrations archaïques : des cercles interconnectés, des temples effacés, des silhouettes voilées… Et surtout, cette couleur verte omniprésente, presque fluorescente sous la lumière : les forêts de Kobol. La planète perdue. La maison originelle. Roslin passa lentement un doigt sur les symboles, son souffle fragile.
« Kobol… » murmura-t-elle.
Sa voix vibra dans l’air, comme si les murs eux-mêmes retenaient leur respiration.
« Les dieux… veulent qu’on y retourne. Pourquoi maintenant ? Pourquoi… elle ? »
Un frisson la parcourut, aussi imperceptible qu’un battement d’aile. Elle ne savait plus si c’était la maladie, la fatigue ou la certitude qui la hantait… mais elle savait que ce n’était pas un hasard. Un coup léger frappa la porte.
« Madame la Présidente ? » fit Billy, la tête passant timidement par l’entrebâillement.
Roslin referma instinctivement le livre. Trop tard. Billy aperçut les inscriptions. Il fronça les sourcils : inquiet, perplexe.
« Vous êtes sûre de… de vouloir continuer avec tout ça ? » demanda-t-il, d’une voix basse, presque respectueuse, comme s’il craignait de troubler quelque chose de sacré.
Roslin leva enfin les yeux. Ses traits étaient tirés, mais illuminés d’une détermination étrange. Elle posa doucement une main sur le bras de Billy. Un geste tendre, rassurant, presque maternel.
« Billy… faites venir le Commandant Adama. »
Elle plaça ensuite le livre contre elle, comme si elle craignait qu’il s’échappe.
« Et… Mia Serak. Je veux lui parler. »
Billy cligna des yeux, surpris.
« Mia ? Pourquoi elle ? »
Il ne comprenait pas. Roslin observa un instant la couverture close de Pythia, puis un demi-sourire, doux, énigmatique, presque prophétique, étira ses lèvres.
« Parce qu’elle est… au centre. »
Elle inspira profondément, comme si elle percevait un écho que personne d’autre ne pouvait entendre.
« Elle ne le sait pas. Mais elle est au centre. »
Un silence pesant enveloppa le bureau. Kobol attendait. Et Mia Serak, sans le savoir, venait d’être placée au cœur de quelque chose qui dépassait la flotte entière.
Mia entra, encore essoufflée de l’entraînement. La sueur perlait à sa tempe, sa respiration courte témoignait de la séance intense avec Kara. En refermant la porte du bureau, elle sentit immédiatement le contraste : ici, l’air semblait plus froid, plus lourd… presque dense, saturé d’une énergie étrange qu’elle n’avait jamais ressentie auparavant. La pièce était silencieuse, éclairée d’une lumière dorée et vacillante qui glissait sur les murs comme un reflet liquide. Le livre de Pythia reposait ouvert sur le bureau, ses pages anciennes frémissant comme si quelqu’un ou quelque chose venait d’y souffler dessus. Roslin leva enfin les yeux vers elle. Un regard long. Lent. Insistant. Comme si elle lisait au travers d’elle, comme si elle cherchait quelque chose dans ses traits, dans ses gestes, dans l’ombre même qu’elle projetait. Mia sentit sa nuque se raidir. Elle inspira, se tenant droite, mais sa jambe tremblait encore. Le contre-coup de l’entraînement ou l’effet du regard de la Présidente, difficile à dire. Puis Roslin parla.
« Vous étiez à la bataille de la raffinerie. »
Sa voix n’était pas sévère, mais solennelle. Chargée.
« Vous étiez au Colonial Day. »
Ses doigts effleurèrent distraitement le bord d’une page, comme si chaque mot l’y ramenait.
« Et maintenant… vous serez sur Kobol. »
Mia cligna des yeux, des rides de confusion creusant son front.
« Madame… je ne comprends pas. » souffla-t-elle, sa voix faible, sincère.
Roslin baissa les yeux vers le livre. Son index glissa sur les symboles antiques, les tracés verts, les dessins de temples perdus. Une lueur presque mystique traversa son regard.
« Vous n’avez pas besoin de comprendre. » murmura-t-elle, avec une douceur étrange. « Seulement… d’être là. »
Le silence s’abattit dans le bureau comme un voile. Mia déglutit, mal à l’aise. Sa gorge était sèche. Elle avait l’impression que les murs se rapprochaient, que les pages du livre chuchotaient dans une langue qu’elle ne connaissait pas. Elle sentit ses doigts trembler légèrement contre sa cuisse. Roslin releva les yeux, un sourire fragile, presque maternel, mais chargé de quelque chose de plus sombre.
« Vous avez un rôle à jouer, Lieutenant. »
Elle marqua une pause. On aurait dit qu’elle hésitait à aller plus loin.
« Même si vous ignorez lequel. »
Mia ouvrit la bouche. Aucun son n’en sortit. L’air vibra légèrement autour d’elle, un courant invisible qui lui hérissa les poils des bras. Elle ne répondit pas. Parce qu’elle ne savait pas quoi dire. Parce qu’elle avait peur, un peu. Et parce qu’au fond… quelque chose lui disait que Roslin avait raison. Elle trembla. Juste une seconde. Une seconde de trop. Et Roslin vit tout.
Le CIC vibrait d’un bourdonnement électrique constant : les écrans scintillaient, les officiers couraient d’un poste à l’autre, les communications s’entrechoquaient dans un chaos organisé. Au centre de cette tempête contrôlée, Adama se tenait droit, immobile, comme un pilier de métal au milieu des machines. Il fit signe à Kara d’avancer. Elle approcha, encore légèrement rougie de l’entraînement, le souffle un peu court, la mâchoire contractée. Mia se tenait derrière elle, discrète, mais attentive à chaque micro-expression de son mentor. Adama prit une inspiration lente. Sa voix fendit l’air.
« Vous allez voler un Raider Cylon. »
Le silence qui suivit fut violent. Il tomba sur le CIC comme une chape de plomb. Les bips des consoles semblèrent s’éteindre, les conversations mourir dans les gorges. Kara cligna des yeux, la bouche entrouverte.
« Pardon ?! »
Adama ne broncha pas. Ses épaules étaient droites, son masque impassible, mais son regard était grave… trop grave.
« Roslin veut que vous retourniez sur Caprica. »
Il marqua une pause, pesant chaque mot.
« C’est le seul appareil capable de faire un saut aussi loin. Et vous êtes la seule capable de le piloter. »
La phrase tomba comme une sentence. Kara sentit l’air quitter ses poumons. Une tension violente cingla son corps. Elle serra les dents, son visage se durcissant.
« Envoyez n’importe qui d’autre. »
Elle disait ça, mais ses yeux trahissaient déjà la panique. Cette panique qu’elle cachait toujours sous l’arrogance, sous les plaisanteries, sous la rage.
« Moi, je ne... »
Adama l’interrompit. Sa voix devint acier pur.
« C’est un ordre, Lieutenant. »
Mia, juste derrière, sentit son cœur se tordre. Elle inspira trop vite. Le monde semblait basculer autour d’elle. Elle voyait la tension vibrer dans les épaules de Kara, remarquait le tremblement minuscule au coin de sa main. Kara recula d’un pas. Comme si le sol venait de se fissurer sous ses pieds. La lumière des écrans bleutés dessinait des ombres longues sur son visage. Elle n’était plus Starbuck, l’indestructible. Elle était une femme au bord du gouffre. Sa poitrine se souleva, trop vite. Ses yeux brillèrent, une seconde. Juste une. D’une voix étranglée, elle murmura :
« Pourquoi moi ? Pourquoi… toujours moi ? »
La question résonna dans le CIC tout entier. Elle contenait toutes ses blessures, ses pertes, ses cicatrices, ses fantômes. Adama la fixa. Pas comme un commandant. Comme un père.
« Parce qu’elle vous fais confiance et que je vous fais confiance également. »
Kara détourna la tête. Comme si les mots avaient été un coup. Un coup direct, net, dans un endroit déjà fracturé. Elle resta immobile. Le regard perdu. La gorge trop serrée pour répondre. Et Mia sentit, pour la première fois, que même les héros pouvaient se briser.
La coursive était presque vide, éclairée par les néons blafards qui bourdonnaient au-dessus des panneaux métalliques. Boomer avançait d’un pas hésitant, son souffle irrégulier, ses doigts crispés autour d’une tablette qu’elle n’arrivait même plus à lire. Elle fit un pas de plus et le monde se déchira. Le métal se liquéfia sous ses pieds. La lumière froide se dissipa. Une odeur de terre humide envahit ses narines. Le sol devint de l’herbe. Étrangement verte. Trop verte. Comme dans un rêve. L’air devint lourd, saturé d’humidité et de chants anciens qu’elle n’avait pourtant jamais entendus. Des chuchotements. Des voix sans visage. Devant elle… un ciel émeraude, vibrant. Des ruines cyclopéennes se dressaient comme les os d’un monde mort. Des silhouette. Des ombres mouvantes, dansant entre les colonnes brisées. Elle tomba à genoux. Ses mains plongèrent dans l’herbe. Herbe qui n’existait pas. Herbe qui n’aurait jamais dû exister ici. Un souffle s’échappa de ses lèvres, à peine audible :
« …Kobol… »
Ses pupilles se dilataient, tremblantes, perdues.
« Sharon ? Sharon ! »
Des pas précipités résonnèrent dans la coursive réelle. Mia arriva au tournant, haletante, et s’arrêta net en la voyant agenouillée au milieu du sol métallique, les doigts crispés sur… rien. Ses yeux étaient écarquillés, comme si elle regardait un autre monde. Mia s’agenouilla immédiatement face à elle.
« Sharon, regarde-moi ! »
Sa voix tremblait mais restait ferme. Elle posa ses mains autour du visage de Boomer.
« Respire. Respire avec moi. »
Boomer inspira un coup sec. Ses mains jaillirent pour agripper l’avant-bras de Mia avec une force presque désespérée.
« C’est réel… Mia… » haleta-t-elle. « Kobol est réel… je l’ai vu… je… il m’appelle… »
Ses doigts se crispèrent davantage, comme si elle craignait d’être aspirée ailleurs, à nouveau. Les larmes perlaient sur ses joues sans qu’elle s’en rende compte.
« Je ne veux pas y aller… » sanglota-t-elle. « Ne me laisse pas y aller… s’il te plaît… ne me laisse pas… »
Le cœur de Mia se serra douloureusement. Elle la prit contre elle, l’entourant de ses bras, la ramenant au présent, à la réalité, au métal froid du Galactica.
« Hé… Sharon… » murmura-t-elle contre son front. « Regarde-moi. Je suis là. Je suis avec toi. Tu m’entends ? »
Sa voix se fit plus douce, plus sûre :
« Tu n’es pas seule. Je te promets : je suis là. »
Boomer enfouit son visage dans son épaule, tremblante, respirant par saccades au début… puis lentement. De plus en plus lentement. Son souffle s’accorda au sien, et le monde distordu s’effaça. Le vert disparut. Les ruines aussi. Ne restait que la lumière froide de la coursive, les parois métalliques et la présence solide, ferme, indéfectible de Mia. Sharon finit par lever les yeux vers elle, les siens larges, encore mouillés, encore perdus… mais reconnectés. Comme si Mia était un phare dans la tempête. Son ancre. Son point fixe dans un monde qui se fissurait de toutes parts.
Le hangar résonnait d’un vrombissement sourd, saturé d’odeurs de carburant, de métal chauffé et de sueur. Les néons blafards dessinaient sur le sol des lignes longues et froides, comme des cicatrices. Les mécanos travaillaient en silence forcé, le bruit des outils étouffé par une tension presque palpable. Tous, sans exception, jetaient des coups d’œil nerveux vers l’objet posé au centre de la baie. Une masse d’acier sombre qui semblait avaler la lumière autour d’elle. Le Raider Cylon. Il avait été ramené quelques heures plus tôt par une équipe de Raptor, récupéré sur une météorite dérivante. Posé là comme un animal endormi. Sans énergie. Sans pilote. Sans… vie. Mais personne n’était dupe. Un Raider Cylon n’était jamais vraiment « mort ». Sa carlingue lisse semblait respirer encore par endroits, ses plaques métalliques frémissant sous les néons comme si une pulsation interne tentait de reprendre. Sa silhouette incurvée rappelait la forme d’un rapace en plein vol. Sauf qu’ici, cloué au sol, il ressemblait à un prédateur décapité… ou pire, à un prédateur qui attend le bon moment pour se réveiller. Son cockpit opaque, organique, luisait d’un reflet rougeâtre par instants, comme un œil fermé qui rêve. Les mécanos donnaient l’impression de travailler autour d’un cadavre… mais chacun sentait, dans le fond de ses entrailles, qu’il s’agissait d’un cadavre qui pouvait se lever d’un moment à l’autre. Et c’était vers ce monstre silencieux que Kara Thrace marchait, le pas dur, les épaules tendues, comme si elle se dirigeait vers un destin qui n’appartenait qu’à elle. Sa mâchoire était serrée, ses épaules droites, mais quelque chose en elle vibrait. Un mélange de peur, de rage et de résignation qu’elle refusait d’avouer. Alors une main agrippa son bras. Tyrol.
« Kara… attends. »
Elle s’immobilisa. Il n’avait jamais eu une voix pareille : basse, brisée, tremblante. Comme si ses mots risquaient d’exploser s’il les gardait en lui. Kara se tourna vers lui. Les lumières du hangar glissaient sur son visage tendu, sa peau marquée de fatigue. Ses yeux cherchaient les siens, désespérément.
« Tu n’es pas obligée de faire ça. » dit-il, presque en chuchotant.
Elle secoua la tête, un rictus amer au coin des lèvres.
« C’est un ordre, Chef. »
Il fit un pas. Puis un autre. Jusqu’à être si près qu’elle sentit son souffle trembler. Ses mains montèrent, hésitantes, puis se posèrent de chaque côté de son visage. Un geste si intime qu’il fit cesser toutes les conversations autour d’eux. Même le Raider semblait retenir son souffle.
« Je tiens à toi, Kara. »
Sa voix se brisa. Un fil. Un aveu arraché de force.
« Je tiens à toi comme un fou. Et je ne veux pas te perdre. »
Les traits de Kara se crispèrent. Une fissure. Un effondrement silencieux. Elle ferma les yeux. Une seconde. Deux. Puis elle se jeta contre lui. Le baiser fut brutal. Brûlant. Instinctif. Un choc, un cri, un besoin primal de s’accrocher à quelque chose, à quelqu’un, avant de s’élancer vers la mort. Le hangar entier se figea. Les mécanos détournèrent les yeux. Les moteurs s’éteignirent dans un murmure étouffé. Même l’air sembla vibrer, suspendu. Ses mains glissèrent dans sa nuque. Les siennes serrèrent sa taille. Ils s’embrassèrent comme s’ils se noyaient. Quand elle se détacha enfin, le souffle court, les lèvres encore tremblantes contre les siennes, elle murmura :
« Reviens-moi. »
Une prière. Un ordre. Un aveu qu’elle ne prononcerait jamais autrement. Tyrol appuya son front contre le sien. Sa voix n’était qu’un souffle rauque :
« Toujours. »
Et quand elle recula, se dirigeant vers le Raider qui semblait hurler silencieusement son nom, il resta là, immobile, le cœur en lambeaux, les poings serrés. À la regarder partir. À espérer qu’elle ne soit pas une fois de plus la seule à revenir vivante des ténèbres.
La salle d’observation était plongée dans une pénombre bleutée, seulement éclairée par les hublots qui donnaient sur l’espace. Les étoiles formaient une mer noire et silencieuse, et le ronronnement lointain des machines du Galactica vibrait comme un cœur mécanique au ralenti. Mia et Lee étaient seuls. Vraiment seuls. Le silence entre eux pesait presque autant que la gravité artificielle. Lee, les coudes appuyés sur la rambarde, fixait le vide comme si celui-ci pouvait lui répondre. Sa mâchoire crispée trahissait une colère sourde… ou une peur qu’il refusait d’avouer.
« Kara… » murmura-t-il sans détourner les yeux. « Elle va risquer sa vie là-bas. Et je… je peux rien faire. »
Sa voix se brisa légèrement, presque imperceptiblement. Mia inspira doucement et fit un pas vers lui. Un pas trop proche. Un pas trop facile.
« Elle sait se battre, Lee. » dit-elle, sa voix douce mais ferme. « Elle reviendra. »
Il secoua lentement la tête, enfin tourné vers elle. Ses yeux bleus brillaient sous les faibles lumières.
« Mia… j’ai peur. »
Ses mots tombèrent comme une confession arrachée.
« Pas juste pour elle. »
Il déglutit.
« Pour toi aussi. »
Mia se figea. Son cœur loupa un battement. Ou deux.
« Lee… »
Il s’approcha, les épaules tendues, comme s’il marchait vers le bord d’une falaise.
« Depuis ce soir-là, au Colonial Day… quand j’ai cru te perdre… j’arrête pas d’y penser. À toi. À ce que ça m’a fait. »
La salle semblait soudain trop petite. L’air trop chaud. Mia sentit son ventre se nouer. Elle souffla, honnête, vulnérable :
« Je pense à toi plus que je ne le devrais. Moi aussi. »
Leurs mains se trouvèrent sans qu’ils s’en rendent compte. Paumes hésitantes. Doigts tremblants. Chaleur brûlante. Le contact fut un choc électrique, une vérité qui se glissa sous la peau. Ils se rapprochèrent. Lentement. Trop lentement. Leurs visages presque collés, respirations mêlées, bouches séparées par un souffle. Deux millimètres. Un seul mot de plus, et ils basculaient. La voix de Kara fendit le couloir comme une décharge électrique.
« Mia ! »
Lee et Mia sursautèrent violemment. Ils reculèrent l’un de l’autre comme deux recrues prises en faute, encore haletants, les joues brûlantes, les mains qui venaient à peine de se séparer. Kara arriva en trombe, bottes martelant le sol métallique, légèrement essoufflée, les cheveux encore humides de sueur et de stress. Elle s’arrêta net en apercevant leurs visages rouges, leurs respirations mêlées, la tension épaisse qui saturait l’air entre eux. Elle cligna des yeux. Une fois. Deux fois. Puis un sourire carnassier fleurit sur son visage.
« Oh. Je vois que je tombe encore pile au bon moment. »
Lee et Mia fixèrent immédiatement le sol, mal à l’aise, crispés, incapables de trouver un souffle stable. Kara croisa les bras, savourant l’instant comme une victoire personnelle.
« Détendez-vous, les tourtereaux. » fit-elle en roulant des yeux. « Je viens pas vous bouffer. On décolle dans vingt minutes. »
Elle regarda Mia, plus longtemps qu’elle ne l’aurait admis. Dans ses yeux, il y avait de la tendresse. De la peur. Et quelque chose de très rare chez Kara Thrace : un adieu qu’elle détestait devoir prononcer. Elle avança, posa les mains sur les épaules de Mia.
« Hé. » murmura-t-elle. « Je viens dire au revoir. »
Mia sentit son cœur se serrer brutalement. Elle s’approcha d’un pas… puis d’un autre… et finit par la serrer dans ses bras. Vraiment. Fort. Comme si elle voulait empêcher Kara de partir. Kara resta figée un instant. Puis elle rendit l’étreinte, plus serrée encore. Son menton trembla légèrement contre l’épaule de Mia, qui murmura d’une voix cassée :
« Reviens. Je t’en prie, Kara… reviens. »
Kara inspira, longue, profonde, presque douloureuse, avant de la relâcher.
« Je reviens toujours. » répondit-elle, avec un sourire qui sonnait presque vrai.
Mia hocha la tête, mais ses yeux restèrent brillants. Elle recula lentement… puis tourna les talons pour s’éloigner vers le hangar, laissant Lee et Kara seuls dans le couloir. Le silence s’épaissit. Kara pivota vers Lee, le fixa un moment… puis lui envoya un coup de poing maîtrisé dans l’épaule.
« Aïe ! Kara ! »
Elle le pointa du doigt comme une mère énervée.
« Quoiqu’il arrive, prends soin d’elle. »
Il acquiesça, encore froissé, mais sincère. Kara fit deux pas… puis se retourna, un sourire malicieux aux lèvres.
« Et embrasse-la, bon sang. »
Lee ouvrit la bouche pour protester, en vain. Elle leva la main, déjà triomphante.
« Pas la peine de nier. Je suis pas aveugle. »
Elle commença à s’éloigner, sa silhouette avalée par les lumières clignotantes du couloir. Lee resta planté là, partagé entre le rire et le désespoir.
« J’aimerais bien, Kara… » murmura-t-il pour lui-même. « …mais il y a toujours quelqu’un qui arrive au mauvais moment. »
Au loin, Kara leva la main sans se retourner.
« Alors choisis un meilleur moment, Capitaine ! »
Puis elle disparut dans les profondeurs du Galactica, en direction du hangar et du Raider. Et Lee resta seul, le cœur battant trop vite, la gorge serrée, les mots de Kara résonnant encore comme une vérité impossible à ignorer.
Baltar avançait à grandes enjambées dans la coursive déserte. Ses chaussures claquaient contre le métal comme une succession de coups de marteau, trahissant plus sa panique que sa hâte. Les lumières clignotaient légèrement au-dessus de lui, projetant des ombres longues et instables qui semblaient le poursuivre dans ce couloir sans fin. Il tira nerveusement sur sa chemise, respirant à peine.
« Six ? Six ?! » souffla-t-il d’une voix tremblante, presque aiguë. « J’ai besoin d’aide, les humains deviennent fous, Roslin délire, Adama crie, Kara va mourir… »
Il s’arrêta net. Six apparut devant lui. Pas dans un flash, pas dans un bruit : juste là, soudain, comme si elle avait toujours occupé l’espace. Éthérée. Rayonnante. Dans cette lumière blafarde, elle paraissait presque irréelle. Une silhouette blanche et rouge au milieu d’un monde gris. Elle inclina la tête, un sourire doux sur les lèvres.
« Kobol est un tournant. » dit-elle simplement. « Pour toi. Pour eux. Pour Mia et Lee. »
Baltar blêmit, un frisson glacé traversant sa colonne. Il pivota vers elle, les yeux écarquillés, fou de terreur, de jalousie, d’incompréhension.
« Pourquoi eux ?! » balbutia-t-il. « Pourquoi toujours eux ?! »
Six s’approcha, lente, presque flottante. Ses talons ne produisaient aucun son. Ses yeux étaient d’un calme qui le terrifiait.
« Parce qu’ils portent quelque chose que même toi ne peux pas comprendre. »
Elle leva la main, effleurant sa joue du bout des doigts.
« Pas encore. »
Le contact fit tressaillir Baltar, comme si on avait posé une braise sur sa peau. Il ravala sa salive, la gorge serrée. Le silence se fit. Les murs semblaient respirer autour d’eux.
« Les dieux nous abandonnent… n’est-ce pas ? » murmura-t-il, si bas qu’on aurait dit une prière brisée.
Six sourit, un sourire lent, magnifique, et terrifiant. Elle posa un doigt sur ses lèvres.
« Oh non, Gaius. »
Ses yeux brillèrent d’une lueur qui ne ressemblait à rien d’humain.
« Ils observent. »
Un frisson parcourut Baltar. Le couloir sembla se resserrer autour de lui. Et Six disparut. Comme si elle n’avait jamais été là.
Le Raider rugissait. Pas un simple vrombissement mécanique. Un hurlement. Un appel guttural, presque organique, qui résonnait dans les structures du hangar comme la respiration d’un monstre réveillé trop tôt. La coque sombre frémissait. Les lumières rouges s’allumaient dans ses entrailles, battant comme un cœur étranger. Dans le cockpit, Kara fermait les yeux. Une seconde. Une seule. Juste assez pour retrouver son souffle au milieu de ce chaos. Elle pensait à Tyrol, à son front contre le sien, à ses mains qui tremblaient, à sa peur. Elle pensait à Mia, sa meilleure amie cabossée comme elle et qu’elle voulait protéger du monde entier. Elle pensait à Lee, son frère de guerre, sa boussole, son ancrage. Elle inspira profondément. Et ouvrit les yeux. Le Raider rugissait de nouveau. Cette fois, le son déchirait littéralement l’air du hangar. Kara tira les manettes. Le métal grogna, les lumières oscillèrent, les mécanos reculèrent par instinct. L’appareil se souleva, lourd, instable, vivant sous elle. Le hangar tremblait. Les plaques du sol vibraient. Les chaînes suspendues tressautaient. Les Vipers voisins grinçaient sur leurs supports. Lee serrait les dents. Mia retenait sa respiration. Adama ne clignait même pas. Le Galactica rugissait en réponse. Comme un vieux lion qui protégeait encore son dernier pilote fou. Un tremblement sec, une poussée violentissime. Et le Raider s’arracha au sol. Il traversa le hangar en un éclair noir. L’air se déchira derrière lui, soulevant paquets de documents, couvertures isolantes, câbles, poussière. À l’entrée de la baie, les portes s’ouvrirent sur l’espace. Large. Silencieux. Terrible. Kara disparut. Avalée par le vide. Mia resta figée. Son cœur cognait. Ses doigts se crispaient sur la rambarde jusqu’à blanchir. Elle ne voyait plus qu’un point noir lointain, minuscule, perdu dans l’infini. Lee, à côté d’elle, fixait d’abord le vide. Puis il se tourna. Vers elle. Juste elle. Dans ses yeux, quelque chose se brisait. Ou se réparait. Ou se révélait enfin. Un avant et un après. Mia, sans même le voir, sans savoir qu’elle était observée, murmura :
« Reviens, Kara… reviens… »
Sa voix tremblait. Ses épaules aussi. Lee l’entendit. Et dans ce murmure-là, dans cette détresse nue, il comprit. Tout changeait. Pas le Galactica. Pas la guerre. Pas Kobol. Eux. Eux deux.