BioShock - Une vie de souffrance

Chapitre 3 : Partie III

8164 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 25/10/2022 23:07

BioShock

Une vie de souffrance : Partie III

 

« Maintenant que c’est fait, je… eh bien, je me surprends moi-même, je suis fier de moi : Réfléchir à l’instinct. Survivre. Vous savez. Nous ne sommes rien de plus qu’un tas d’animaux malades de toute façon… Pourtant c’est le scoop de toute une vie, et je dois m’asseoir dessus. Je dois avouer que ça me tape un peu sur les nerfs. Mais bon. Ryan, il pourrait même voir ça comme un geste héroïque. Mais non, non, non. Personne ne doit savoir. » [1]

Stanley Poole, reporter au Rapture Tribune


****

« Bienvenue chez les Ferrailleurs Sinclair [2], qu’est-ce que je puis faire pour vous ? »

L’homme qui s’adressait à moi était répugnant, pas vraiment vendeur pour un sou. La crasse sur son visage, son gros ventre qui dépassait de son maillot blanc délavé taché d’huile, sa mâchoire inférieure trop large et son sourire édenté, tout chez lui donnait envie de vomir. Je ne savais même pas si c’était dû à l’ADAM, en fait, et je m’en fichais pas mal. J’avais vraiment besoin d’un renseignement et il semblait être le seul à en disposer dans ce quartier.

« Est-ce que par hasard vous auriez reçu une chambre de plongée récemment parmi vos déchets ? »

Il m’a lancé un regard noir, avant d’enfoncer un immense cigare dans sa bouche saliveuse et de l’allumer littéralement d’un claquement de doigt grâce au plasmide nommé Incinération. Puis, il s’est accoudé au bord de la console de commande de la grue et m’a dit :

« Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Ch’uis pas Sinclair ! C’est lui qu’encaisse les chèques, alors c’est lui qu’il doit savoir ce qu’il a parmi ses déchets. Si vous voulez un truc bin’ spécifique, alors faudra mouiller le maillot, mon bon m’sieur !

— Je vois », ai-je répondu, d’un ton péremptoire.

Hélas, il était temps de le prendre au mot et de salir mon nouveau costume. En quatrième vitesse, j’ai défait les boutons de ma veste, l’ai posée sur le sol parsemé de lichen et je suis descendu sur le quai inférieur pour atterrir sur les restes d’un toit. L’onde de choc s’est répandue, faisant trembler la tôle comme une corde de guitare.

« Eh ! m’a hélé le responsable de la casse. Faut payer pour accéder à la ferraille !

— Ne vous en faites pas ! Je vais rien prendre. C’est comme je vous l’ai dit, je viens juste vérifier quelque chose. »

Il a lâché un long soupir, a maugréé une ou deux insultes à mon encontre, avant de faire demi-tour d’un pas lourd et de rejoindre les échoppes des Pêcheries Fontaine situées dans les quais supérieurs. Cet imbécile en imposait, mais pas autant que moi, et il le savait, alors, autant me laisser seul avec les débris de sous-marins et d’avions échoués au fond de l’Atlantique sans faire d’histoire.

A présent que je me trouvais au cœur de l’action, j’ai compris que ma tâche s’apparenterait à chercher une aiguille dans une botte de foin. Il y avait sans doute là des dizaines de carcasses de véhicules entassées dans cette casse, allant du simple sous-marin personnel, parfois flanqué du sceau des entreprises de Wellsworth ou Fontaine, aux portes blindées arrachées sur des paquebots coulés en mer, en passant par un chalutier tout entier déjà délesté de quelques pans de coque. Ces rebuts étaient abrités dans une sorte d’entrepôt aux murs de tôle dont les vitres devant moi donnaient face à l’océan. Au milieu des coraux et des anémones reposait encore un vieux bateau à aubes rouillé, trop massif pour pouvoir entrer, et qui penchait dangereusement sur le bord du plateau aménagé à l’extérieur. Une large porte étanche, qui pouvait être actionnée par un système de poulie, permettait de faire pénétrer les déchets à l’intérieur afin de les désosser. Au-dessus d’elle, un électro-aimant à levage permettait de récupérer les bouts de ferraille ensevelis sous la bourbe qui recouvrait cet endroit.

Malgré le système de ventilation, l’odeur de rouille perceptible dans l’air se mélangeait à celles de l’essence et du poisson pour former un parfum à peine supportable qui, je le savais, ne faciliterait pas mes affaires. J’avais beau y être habitué, ces relents nauséabonds me filaient toujours un mal de crâne assommant et une nausée tenace.

Alors que je me rapprochais de la plus grosse pile de la casse pour l’escalader, une ombre a recouvert l’entrepôt lorsqu’une baleine est passée devant l’enseigne accrochée à la façade de la Forteresse Folâtre, loin à l’horizon, ce qui a bien failli me faire trébucher dans la vase. Arrivé en haut, j’ai contemplé ces déchets, les poings posés sur les hanches, en sifflant devant l’ampleur de la tâche. Finalement, après plusieurs secondes, je me suis remonté les manches, et j’ai commencé à chercher.

 

Quelques heures plus tard, c’est en soulevant le moteur d’un vieux hors-bord, à bout de bras, en y mettant toutes mes forces, que je l’ai trouvé. Immédiatement, j’ai lâché le moteur qui s’est mis à dévaler une pile de pièces dans un fracas monumental. Pendant quelques instants, j’ai posé mes yeux arrondis sur l’épave qui m’avait permis de trouver Rapture. La paroi était cabossée, la porte éventrée, les câbles grossièrement sectionnés. Mais elle était là, devant moi, bien réelle.

Les souvenirs des évènements qui avaient eu lieu ce jour-là se nimbaient encore dans un brouillard épais, comme si mon cerveau cherchait à faire table-rase du passé de la même manière qu’il agissait pour me faire oublier tout ce qui m’était arrivé pendant la guerre. Néanmoins, je savais que Rapture était plongée jusqu’au cou dans l’accident qui m’avait amené ici, dans la mesure où les torpilles ne venaient pas d’un autre navire, mais bien de la ville elle-même. Cependant, personne ne semblait encore avoir fait le lien entre l’USS Jani et moi – ou bien personne ne me l’avait dit. Mais il suffisait de retrouver l’épave du navire de guerre pour comprendre que l’on m’avait aidé dans ma quête. En mettant tous les éléments bout à bout, et après avoir appris le dégoût des officiels pour la contrebande et l’espionnage au détour d’une conversation que j’avais eu avec Emily lorsque je me trouvais encore alité au Pavillon médical, j’ai saisi tout à coup qu’il n’aurait pas fallu longtemps pour qu’on m’enferme à double-tour pour avoir trahi cette ville. Si j’avais en effet entrepris ce voyage au fond des mers, c’était pour découvrir qui avait torpillé l’USS Huntley. En trouvant Rapture, j’avais accompli ma part de la mission. Dès lors, vouloir partir d’ici serait revenu à signer mon arrêt de mort. Après tout, si je me fiais aux messages de propagande qui faisaient trembler les haut-parleurs de Rapture plusieurs fois par jour, j’étais déjà un ennemi de cette ville sans le savoir. « Qu’arriverait-il si les Russes ou le gouvernement américain découvrait l’existence de notre paradis ? disait Jim, le personnage créé par l’équipe marketing de Ryan pour répandre ses idées par la propagande. Notre secret est notre seule protection ».

Soudain, c’est mon instinct qui a pris le dessus. Après avoir observé avec horreur les restes de mon vaisseau pendant une bonne minute, j’ai pris une décision. Je ne pouvais décemment pas faire disparaître la cloche tout entière mais je pouvais faire en sorte de retarder ceux qui tenteraient de retrouver les traces de mon passé. J’ai jeté un regard autour de moi dans un geste frénétique, avant d’attraper l’extrémité du câble qui me servait de cordon ombilical. D’un coup sec, je l’ai sectionné avec un bout de verre qui traînait par là et l’ai envoyé valser à l’autre bout de la décharge sans ménagement. J’ai stoppé mon bras en l’air, à l’affût de la moindre remarque du responsable ou de quelqu’un d’autre, mais il n’y avait pas un chat qui trainait dans le coin. Lentement, j’ai laissé mon bras se reposer, heureux de sentir un poids en moins dans l’estomac. Sans le câble qui s’imbriquait parfaitement au système d’oxygène de l’USS Jani, plus rien ne semblait pouvoir relier la chambre de plongée à l’épave du destroyer désormais. La cloche de plongée n’était plus qu’un déchet parmi tant d’autres, qui resterait là à pourrir pendant des années sans que personne n’y prête la moindre attention.

Ou du moins, c’est ce que je pensais.

 

J’avais pris la direction de la décharge l’estomac noué et les pensées embrouillées, et voilà que je rentrais l’esprit léger et le ventre vide. Je mourrais de faim. Sans que je sache pourquoi, cette escapade nocturne m’avait ouvert l’appétit. Sitôt ma boîte de plat chinois commandée à l’échoppe de la Nouille Joyeuse [3], je me suis dépêché d’acheter le dernier billet de métro pour les Suites Mercure avant de sauter dans la bathysphère qui reliait le Trésor de Neptune, le quartier des pêcheurs d’où je venais, et la Place Apollon, le grand hub central situé près des Hauteurs d’Olympie. Heureusement qu’Emily m’avait prêté un peu d’argent et avait accepté de payer les premiers mois de loyer pour mon logement. Bien-sûr, elle n’avait garanti cet accord qu’à condition que je trouve un moyen de la dédommager. En effet, à Rapture, rien n’est jamais gratuit et l’altruisme est vu d’un très mauvais œil ; et Emily, comme tous les autres, ne pouvait que se plier à ses us et coutumes. 

Durant tout le trajet du retour, j’ai pris soin de dissimuler mon identité en recouvrant mon corps et mon visage avec ma veste après m’être allongé sur deux des sièges de la bathysphère, la boîte en carton calée entre mes jambes. Néanmoins, cela n’a pas empêché les deux personnes présentes avec moi dans la boule de métal de me dévisager ; pas à cause de ma célébrité, mais à cause de mon apparence négligée. Du coin de l’œil, par-dessus les plis de mon veston, je pouvais entrapercevoir les regards de travers. Qu’importe ! Même si je ressemblais à un sans-abri qui roupillait dans les transports avec une chemise barbouillée de rouille puant le gazole et la vase, je me savais à l’abri des questions indiscrètes, tant que je cachais mon identité. En y repensant, j’avais même eu de la chance que ce ferrailleur ne m’ait pas reconnu.

Alors que j’observais les enseignes au néon de la ville défiler derrière la vitre du métro et former comme des traits lumineux sous l’effet de la vitesse et de ma léthargie, je me suis lentement assoupi. Lorsque la bathysphère a enfin atteint sa destination, la porte s’est ouverte et le courant d’air qui s’est engouffré dans le submersible m’a réveillé en sursaut. Je me suis frotté les yeux et ai essuyé le filet de bave qui avait entamé sa descente le long de la commissure de mes lèvres. J’ai ensuite attendu que tout le monde ait quitté le véhicule pour partir à mon tour. Le pas lourd, je me suis mis à marcher en direction du complexe résidentiel, la boîte de nouilles encore chaudes que je comptais bien déguster dans mon appartement dans une main, et ma veste tenue du bout de l’index par l’autre main sur mon épaule droite.

Arrivé devant le Foyer Fontaine pour les pauvres, le dernier tramway de la soirée m’attendait. En quelques minutes, il avait rejoint les Appartements Mercure. En longeant le quai, j’ai adressé un signe de tête au vieil homme qui tenait le kiosque à journaux. La fumée de sa cigarette, ajoutée à l’atmosphère déjà moite de cette soirée d’hiver au fond des mers, a achevé de me sortir de ma torpeur.

Après être passé sous l’écriteau marqué “Bienvenue aux Appartements Mercure”, je n’avais que quelques mètres à faire pour rejoindre le Hall Mercure, dominé en son centre par un grand ascenseur qui conférait un accès exclusif à l’unique penthouse du complexe. Et alors que je me dirigeais bien innocemment vers la rampe qui s’articulait autour de lui et qui menait aux étages supérieurs, l’homme qui en était le propriétaire m’a interpellé. Cette voix… cet accent… je les connaissais bien ; cela remontait à loin, très loin, et cela n’augurait rien de bon pour moi. Comme parcouru par un arc électrique, je me suis retourné fissa.

« Johnny ! m’a-t-il hélé de sa voix grave et charismatique, avec malgré tout un brin d’hésitation dans la voix. Johnny, c’est toi ? »

Il s’est avancé vers moi et a écarquillé les yeux, comme s’il avait vu un revenant. J’ai froncé les sourcils et serré les dents.  

« Bah merde, c’est bien toi ! a-t-il braillé, juste avant de croiser les bras. Ça faisait un bail, mon salaud !

— Salut, Frank, ai-je réussi à articuler, entre deux respirations saccadées.

— C’est pas croyable, ça ! Je suis parti me cacher au fond des mers et t’as réussi à me retrouver », m’a-t-il lancé sur le ton de la plaisanterie.

Pour ma part, je ne parvenais pas à lâcher un seul rire face à son ironie pinçante, bien trop sonné pour ajouter quoique ce soit.

En entendant sa voix dans ses annonces publiques et ses publicités pour vanter ses fortifiants et ses plasmides, et en lisant le nom de Frank Fontaine dans les journaux, j’avais eu un doute sur celui qui se dissimulait derrière ce blaze à peine discret.

Mais maintenant que je le voyais, devant moi, en chair et en os, le doute n’était plus permis. Je le connaissais sous un autre nom, à l’époque où je participais à des combats clandestins dans la Grande Pomme : au sein du business de paris illégaux qu’il gérait sous le couvert d’une vieille épicerie, tout le monde l’appelait Frank Gorland. Et on peut dire qu’il avait pas mal changé, depuis ce temps-là.

Le crâne impeccablement rasé, une moustache en trait de crayon à la Errol Flynn qui saillait au-dessus de sa bouche affinée, un corps plutôt svelte et un costume trois pièces trop petit qui mettait en exergue sa musculature, il ressemblait tout à coup à un véritable homme d’affaires. Une panoplie évidemment complétée par un peu de compagnie.

A son bras gauche, il y avait une femme aux cheveux bruns que l’on eût dit apprêtée pour une occasion exceptionnelle. Vêtue d’une robe rouge étincelante, elle semblait avoir un peu forcé sur le maquillage, certainement pour contenter le satyre qui l’escortait. Elle n’était pas particulièrement jolie, mais tous ses artifices accentuaient ses traits au point de les rendre hors-normes, presque surnaturels ; son nez pointu et ses yeux verts en faisaient ainsi particulièrement les frais.

Un peu plus loin, un colosse se tenait dans l’ombre de l’ancien bookmaker reconverti en chef d’entreprise, le visage fermé et les mains jointes derrière le dos. En dépit de la semi-pénombre dans lequel était plongé le Hall Mercure, il ne m’a pas fallu longtemps pour le reconnaître, grâce à ses cheveux bruns gominés et plaqués en arrière, ses larges épaules, la fossette à son menton et la cicatrice sur son front. Reggie était le bras droit de Fontaine, son garde-du-corps. D’après les brèves de comptoir, qui circulaient à l’époque où Frank s’appelait encore Gorland, ces deux-là se connaissaient depuis l’orphelinat. Si Fontaine était un type dangereux, je ne voulais certainement pas avoir faire à son gorille non plus.

Frank m’a dépecé du regard, les bras toujours croisés.     

« Alors, c’est de toi que tout le monde parle, en ce moment ? m’a-t-il fait remarquer.

— Moi aussi, j’ai beaucoup entendu parler de toi.

— C’est marrant ça, j’aurais jamais cru te retrouver ici, champion. Le destin fait bien les choses, parfois. (Il a froncé ses sourcils broussailleux) D’ailleurs, qu’est-ce que tu fous dans cette putain de ville ? »

A la vitesse de l’éclair, il a rentré un code sur le clavier placé juste à côté des portes de l’ascenseur. Le bruit du moteur a commencé à résonner entre les murs.

« Eh bien comme tu peux le voir, je suis là pour la bouffe.

— Toi alors ! T’es toujours aussi drôle qu’un clown sorti de prison, on dirait, s’est-il esclaffé d’un rire gras, en assénant un coup de coude dans les côtés de la femme qui lui tenait compagnie.

— J’déconne pas, la bouffe, c’est capital. D’ailleurs, je dois y aller, si je ne veux que mes nouilles refroidissent.

— Oh là ! pas si vite, mon gars ! Ça fait tellement longtemps qu’on s’est pas vu, toi et moi. Tu dois avoir plein de choses à me raconter, non ? Tu sais, comme au bon vieux temps.

— J’appellerais pas ça le bon vieux temps », lui ai-je répondu sèchement.

Il a marqué un lourd silence. Quand il a commencé à se tortiller sur place avec les poings posés sur ses hanches tout en hochant la tête, j’ai su que j’avais touché un point sensible, mais j’étais prêt à encaisser le choc. Il a pris une longue inspiration, et m’a répondu :

« Tu sais quoi ? Je crois que t’as raison, champion. Quand ton meilleur boxeur refuse de se coucher contre un petit extra, on peut dire que ça facilite pas les affaires.

— Les temps étaient durs, Frank. Mais je ne regrette pas ce que j’ai fait.

— Tant mieux pour toi, mon petit Johnny… tant mieux pour toi… Sinon, tant que tu es là, tu vas bien venir prendre un verre chez moi, non ? J’ai justement… quelques affaires dont j’aimerais te parler et qui vont t’intéresser.

— Non, Frank, je t’arrête tout de suite : tout ça, c’est de l’histoire ancienne. Je trempe plus dans ce genre de trucs.

— Hé hé hé, qui t’a parlé de tremper dans quoi que ce soit ? Tu sais, je t’en veux pas pour ce qui s’est passé à Chinatown. Et puis, tout est possible, ici ! Le vieux Ryan s’en est assuré, crois-moi.

— J’ai un loyer à payer, et c’est pas en faisant ce pour quoi on me payait il y a des années que je vais y arriver.

— A qui tu le dois, ce loyer ? Andrew Ryan ? Cette crapule d’Augustus Sinclair ? Dans tous les cas, je t’offre le double… (il a continué à parler plus bas) si tu es prêt à remonter sur le ring, au Fighting McDonagh. Avec toi, les paris vont grimper en flèche !

— Désolé, Frank, mais j’ai un vrai boulot maintenant, ai-je menti. Et je parie que tu en entendras bientôt parler.

— Ah ouais ? a-t-il grogné. Et c’est quel genre de boulot, exactement ? »

La dame à côté de lui s’est alors interposée dans la conversation.

« Frank, nous devrions y aller, il est tard. »

Son accent allemand fort affirmé rendait chaque mot qu’elle prononçait aussi tranchant qu’une lame de scie. Mais Fontaine semblait s’y être habitué. Il a renâclé, avant d’acquiescer.

« Très bien, mademoiselle Tenenbaum. Je vais laisser à ce bon vieux Johnny le luxe de la réflexion. (Il m’a pointé du doigt) Mais sache que ce luxe a un prix, mon cher. Tôt ou tard, tu devras prendre une décision. Dans tous les cas, tu sauras où me trouver. Tu sais bien que je dis jamais non à un verre avec un ancien camarade. »

Je n’ai pas pu m’empêcher de renifler bruyamment en entendant ça. Lui, un camarade ? A l’époque, déjà, il n’était rien de plus qu’un escroc – certes talentueux – avec une fâcheuse tendance à arnaquer n’importe quel gros poisson qui avait le malheur de tomber entre ses griffes. Si j’avais accepté de me battre, ce n’était pas pour ses beaux yeux. J’avais besoin de me battre. Bien-sûr, j’avais aussi cruellement besoin d’argent autrefois – comme tout le monde après la Grande Dépression –, mais les gars comme moi ont un certain honneur à conserver.  

J’ai cligné des yeux, en hochant la tête, comme pour lui signifier que je comprenais. En réalité, dans ma tête, c’était plutôt : « Compte pas trop là-dessus ».

L’ascenseur, qui est arrivé juste à cet instant, est venu sonner la fin de cette horrible entrevue. Frank m’a gratifié d’un rictus glaçant avant de pénétrer dans la cage. En quatrième vitesse, j’ai gravi la rampe et je suis rentré dans mon appartement. Je me suis posé dans mon canapé sans même me déchausser, un verre de vin Worley à la main, en essayant d’oublier tant bien que mal les évènements de ce soir-là.                         

 

Comme me l’avait si gentiment demandé Ava Tate, je suis revenu aux Studios du Chant des Sirènes le lendemain, et à la première heure cette fois-ci. J’avais déjà bien assez cogité la veille dans mon lit avant de m’endormir pour ne pas vouloir répéter le processus au lever du jour. Une partie de moi se sentait soulagée, mais une autre partie savait que ce n’était qu’une question de temps avant que quelqu’un ne découvre la vérité sur mes origines.

De ce fait, j’avais passé un pacte avec moi-même : plus aucune mention du navire, à quiconque. Secrètement, pourtant, je nourrissais le désir de revoir la lumière du soleil un jour et désirais sincèrement apprendre ce qui était advenu de mes compagnons, et savoir si mon ex-femme pensait à moi. Les scénarios se bousculaient dans ma tête comme des bulles de bande-dessinée : essayaient-ils seulement de me retrouver ? ou me croyaient-ils morts ? Si tel était le cas, je pouvais vraisemblablement dire adieu à mes rêves d’évasion. Parce qu’une fois tombé dans Rapture, plus personne ne revoyait les rayons de l’astre du jour, à moins, sans doute, de recevoir un peu d’aide. Pour couronner le tout, un fantôme avait décidé de ressurgir d’outre-tombe pour me hanter, en la personne de Frank Fontaine.

Néanmoins, une fois dans les studios, j’ai décidé de laisser de côté mon submersible, ainsi que la proposition de Fontaine. Je devais me concentrer sur l’instant présent, et enfin aller à la rencontre de l’équipe de tournage qui m’entourerait au cours des mois qui allaient suivre. Fort heureusement, ils n’étaient pas tous aussi hauts perchés qu’Ava elle-même. Seule Blanche de Glace, une comédienne française à la renommée internationale, parée d’une expression de dégoût permanente et d’un air altier sur le visage, semblait plus cinglée que les autres. Et l’ADAM qu’elle s’injectait dans les veines entre les prises n'était sûrement pas étranger à son comportement plus que déplacé. En règle générale, donc, le courant est finalement plutôt bien passé entre moi et les techniciens.

Et c’est ainsi que durant trois longues semaines, dans une routine presque amusante, j’ai enchaîné les journées éreintantes sous les lumières étouffantes des projecteurs ; des journées entières à ployer sous le poids des armures et des costumes en tous genres, tandis que je m’efforçais paradoxalement de demeurer aussi inaperçu que possible, pour ne pas attirer l’attention sur la manière dont j’étais arrivé ici.

Les soirées d’avant-première se sont enchaînées à un rythme effréné. A l’instar de ce qu’Ava avait prévu, la mention de mon nom sur les affiches, même en tout petit, suffisait à attirer de plus en plus de monde dans les salles obscures. La plupart de mes rôles se résumaient à des personnages masqués, chapeautés ou déguisés, sans peur et sans reproche : des chevaliers, des cow-boys ou des spationautes, rien n’était trop grand pour le public, qui voyaient dans ces films la grandeur de Rapture. Les fans des trois longs-métrages dans lesquels j’avais joué – et ils semblaient nombreux – avaient beau me poser des questions, je ne faiblissais pas, convaincu que je réussirais à ne pas trop en révéler sur moi.

Mais ma notoriété a fini par me rattraper lorsque Stanley Poole est arrivé dans ma vie. Avec lui, j’ai vite compris que tous mes efforts pourraient voler en éclats.

 

*

*    *

 

« Etes-vous en train d’insinuer que Stanley serait le traître que nous recherchions ? »

Comme prévu, la réaction de Lamb s’est révélée inestimable et le sourire gravé sur mon visage n’est pas près de s’effacer. Bien que sa voix demeure aussi sirupeuse qu’à son habitude, ses grands yeux écarquillés me fixent encore comme des billes perdues dans le néant, et je ne peux m’empêcher de laisser parler le hâbleur qui est en moi.

« Croyez-le ou non, ça m’est égal. De toute évidence, nous emporterons tous les deux ce secret dans nos tombes, pas vrai Doc ? »

Derrière ses lunettes affreuses, ses yeux retrouvent l’éclat qu’ils semblaient avoir perdu. Son assurance relève soudainement ses épaules.

« Qu’est-ce qui vous fait dire ça, John ?

— Eh bien, peut-être le fait que nous soyons dans une prison dont personne n’a jamais réussi à s’échapper.

— Vous avez raison sur ce point, a-t-elle opiné, sur un ton froid et insipide. Il serait en effet bien laborieux de fuir cet endroit par la force brute que vous adorez. Mais notre Famille n’a que faire des frontières physiques imposées par les lois, car notre union n’a rien de physique, elle est comme le papillon qui vole de fleur en fleur. Notre courant de pensée se répand de jour en jour au sein de la ville chérie d’Andrew Ryan, sans même qu’il ne s’en aperçoive. Et bientôt, très bientôt, nos geôliers eux-mêmes sauront marcher sur ce chemin, à nos côtés. »

Je préférerais la laisser palabrer des heures durant plutôt que de devoir évoquer avec elle sa philosophie atroce. Tout ce qui m’importe, c’est qu’elle est maintenant au courant de ce que Stanley et Ava nous ont fait. Mais alors que je m’apprête à fermer les yeux pour éviter son regard d’une placidité agaçante, un gardien se met à frapper à la porte à grands coups de poings. Seulement, il n’est pas ici pour me sauver de ce calvaire, mais bien pour m’enfoncer encore un peu plus dans mon cauchemar.

« Delta ! On t’attend au poste de sécurité pour ta dernière inspection. Tu pars pour Fontaine Futuristics dans une heure. »

A la seconde où il prononce mon nom de code pour la première fois et ma destination finale, tout devient clair dans mon esprit. En vérité, dès que cette porte de bureau rouillée jusqu’à l’os se referme devant mon visage sidéré, je sais ce qu’il adviendra de moi. Et Lamb le sait aussi, elle qui a déjà envoyé trois détenus comme moi au casse-pipe pour s’assurer de répandre son idéologie en créant des martyrs à la chaîne. En dépit de son flegme anglais habituel, je peux presque apercevoir le sourire qu’elle retient derrière ses lèvres.

 

Le Sujet Alpha est mort il y a deux ans maintenant, victime de l’abus d’ADAM. Le Sujet Bêta a péri il y a seulement quelques mois, retrouvé mort au large des champs d’algues brunes à l’ouest de Rapture. Et voilà que le Sujet Gamma vient de rendre l’âme à son tour, dans des circonstances encore mystérieuses.

 

Longue vie au Sujet Delta.

 

*

*    *

 

Planté seul face au miroir de ma loge, je contemplais les énormes poches noires qui avaient commencé à apparaître sous mes yeux dès le deuxième jour de tournage et n’avaient fait que doubler de taille ces dernières semaines, comme des champignons en plein milieu d’une forêt humide. Je ne voyais pas vraiment le cinéma comme un travail mais plutôt comme un passe-temps qui occupait mes longues journées au milieu des poissons. Et pourtant, je m’y consacrais jusqu’au bout, sans vraiment comprendre ce qui me poussait à continuer dans cette voie. Peut-être qu’au fond je m’accrochais à l’espoir fou de continuer à vivre pour l’éternité dans la mémoire de ces gens qui me regardaient à travers un écran sans véritablement me connaître. Mais la célébrité dans Rapture avait en effet cet avantage qu’elle pouvait aveugler n’importe qui ; même ceux qui, comme moi, se voilaient déjà la face.

Tout bien réfléchi, cette notoriété avait du bon puisqu’elle me donnait même l’occasion de revoir Emily Chavez lors des fêtes de gala qui se succédaient à la sortie de chacun de mes films. Trop prise par son boulot auprès du docteur Steinman, elle ne m’accordait plus que ces quelques heures nocturnes pour nos entrevues. Son sourire pétillant et ses yeux verts dans lesquels je plongeais à chaque fois avec la même intensité me permettaient d’oublier, durant quelques instants, la surface qui remuait tant de souvenirs contradictoires en moi. J’ignorais si c’était cette vertu qu’elle suscitait chez moi qui me poussait à la revoir à ces soirées de gala, ou si quelque chose de plus fort nous liait, mais ici-bas, avec elle, j’avais comme l’impression d’habiter dans un microcosme parfait, une bulle métallique qui nous maintenait en symbiose. Si tout semblait aller pour le mieux, une partie de moi déplorait pourtant ce que j’étais devenu, un simple pantin au service de la propagande, qui faisait le beau pour obtenir un peu d’attention. J’aspirais à retrouver une vie plus simple, redevenir un anonyme parmi la foule, et pourquoi pas voyager au milieu de ces grandes étendues devant lesquelles je rêvassais lorsqu’il m’arrivait de jeter un œil de l’autre côté des vitres de Rapture.

Et peu importe les circonstances dans lesquelles j’aurais pu me retrouver, je ne comptais pas accepter la proposition de Frank. La vie qu’il me proposait, la vie que je menais avant la guerre, cette vie de débauche et de souffrance, ce n’était pas celle que je recherchais désormais. De toute évidence, il l’avait compris, puisqu’il n’était pas revenu me voir depuis que nous nous étions croisés devant cet ascenseur. Etais-je trop naïf de croire que Frank n’avait aucune idée derrière la tête ? Je me le demande…   

Toujours est-il qu’alors que mon esprit vagabondait au gré de la réverbération du miroir de la loge, quelque chose a attiré mon attention et détourné mon regard de mon reflet. Quelqu’un se tenait dans le cadre de la porte juste derrière moi. La lumière que projetait les grosses ampoules qui encerclaient le miroir ne laissaient aucun doute sur son apparence misérable. Une chemise hawaïenne froissée, un pantalon trop large, le nez et les joues rougis par l’alcool et la drogue, et une odeur de transpiration que peinait à masquer une eau de Cologne premier prix, voilà que je me mettais à dresser de lui un portrait bien peu flatteur. Pourtant, quelque chose chez lui me disait que ses choix vestimentaires et ses épaules recourbées n’étaient rien de plus qu’un déguisement qu’il se plaisait à enfiler chaque matin.

« Vous m’avez fichu une de ces frousses ! lui ai-je dit en le fixant dans le miroir, arborant le sourire factice que j’avais appris à dégainer à tout bout de champ au cours de ces dernières semaines.

— Désolé ! a-t-il répondu, d’un air faussement gêné. Je ne voulais pas déranger la légende locale dans son introspection. Pierrot l’Enclume en personne !»

Je n’ai fait qu’opiner, en me mordant la lèvre inférieure aussi fort que possible. J’en avais assez de ces remarques mielleuses, qui me faisaient passer pour un messie tombé du ciel. Tout ce qui m’avait amené ici, c’était la chance et un peu de courage, rien de plus. Pour ajouter à mon courroux, il a cru bon d’utiliser le surnom qu’Ava Tate m’avait arbitrairement assigné lorsque je lui avais fièrement annoncé que mon deuxième prénom était Peter. Un surnom que j’avais bien plus en horreur que celui qu’avait déniché les habitants de Rapture pour parler de moi. [4]

« Au fait, a-t-il continué en s’avançant dans la loge avec un large sourire et en tendant vers moi la carte de presse calée entre ses doigts frêles et disgracieux, je ne me suis même pas présenté : Stanley Poole, du Rapture Tribune. Ava m’a dit que je vous trouverai là.

— Vous êtes proches ? ai-je demandé en jetant un œil à cette carte.

— On peut dire qu’elle et moi, on a un lourd passif.

— Rien de grave, j’espère ?

— Non ! Quelques querelles de temps à autre, mais pas de quoi nous entretuer jusqu’à maintenant. Ce n’est quand même pas de ma faute si elle n’apprécie pas mes critiques, après tout. »

Son rire tonitruant a empli la pièce tel un gaz nauséabond. J’ai tenté de sourire en retour, mais les muscles de mon visage n’arrivaient pas à réagir de façon adéquate, d’autant plus qu’une petite voix dans mon cerveau continuait de me hurler que quelque chose sonnait faux chez lui.

« J’imagine que vous êtes là pour que je vous accorde une interview concernant la sortie du film…

— Pas exactement. En toute franchise, c’est plutôt votre histoire personnelle qui m’intéresse. Votre… comment dire ? … votre passé, avant tout ça. »

J’ai essayé de déglutir, mais ma bouche pâteuse rendait ma gorge aussi rêche que du papier de verre.

« Vous voulez dire avant ma renommée au cinéma ?

— Non, non, non… (Il s’est humecté les lèvres.) Bien avant le succès que vous connaissez aujourd’hui, vous avez vécu à la surface, je me trompe ?

— Comme nous tous, ai-je affirmé en souriant de toutes mes dents.

— Bien-sûr ! Alors, parlez-moi un peu de cette période de votre vie. »

Lorsqu’il s’est assis dans la chaise en fer juste à côté de la mienne, un bloc-notes et un stylo dans les mains, j’ai compris que cet homme était un véritable chewing-gum ambulant. J’ai laissé échapper un long soupir avant d’entamer l’histoire que j’avais habilement concoctée au fil des soirées mondaines que je fréquentais alors. C’est là qu’il a commencé à griffonner.

« Eh bien, j’étais comme qui dirait perdu. Après la guerre, j’ai erré pendant des années, sans but précis, avant de mettre à profit mes compétences. C’est là que j’ai commencé à explorer les fonds marins, comme mon père le faisait, à la recherche d’épaves en tous genres. Parfois, j’arrivais même à revendre la ferraille, quand on me l’autorisait, bien-sûr. C’est comme ça que je suis arrivé ici. C’est dans ces moments-là que je me dis que le hasard fait bien les choses, vous voyez.

— Mmh mmh… Elle est bien jolie votre petite histoire, là. Malheureusement, je ne crois pas que vous me disiez toute la vérité, mon cher Johnny. C’est à se demander comment les pécores du coin sont prêts à payer aussi cher pour vous voir jouer aussi mal.

— Pardon ?

— Vous voyez, il s’avère que j’ai quelques accointances avec certains hommes de Ryan. C’est pas des lumières, on est d’accord, mais ils savent garder les secrets de cette vieille chouette pour leur oncle Stan. L’un d’entre eux m’a assuré qu’un bateau de la Navy avait été retrouvé à quelques encablures des limites de la ville, un navire qui aurait été abattu par les systèmes de défense de Rapture le jour-même de votre arrivée. En voilà une sacrée coïncidence !

— Une coïncidence, en effet. »

Evidemment, il a fallu qu’un fouille-merde comme Stanley Poole aille fourrer son nez dans des affaires qu’il ne le regardait pas. Il avait dû me devancer chez les Ferrailleurs Sinclair et trouver les preuves qu’il cherchait à propos de moi avant que je ne tente de brouiller les pistes.

Sans dévier son regard, il a croisé ses jambes, a installé son coude sur sa cuisse et s’est penché vers moi, le menton posé sur sa main.

« Alors, voici ce que je crois, moi. Je crois que ce navire vous a aidé à trouver Rapture et je crois que vous n’êtes pas tombé dessus par hasard mais que quelqu’un vous a bel et bien envoyé ici pour espionner les secrets de ce cloaque en décrépitude qui nous sert de ville.

— Et moi je crois que vous faites fausse route, M. Poole, ai-je rétorqué, en m’efforçant de garder un visage absolument impassible malgré la peur qui me rongeait. Vous devriez arrêter de prendre en considération toutes les rumeurs qui circulent.

— Les on-dit, c’est mon gagne-pain, mon fonds de commerce.

— Alors, il serait peut-être temps de vérifier vos sources, ai-je renchéri, d’un ton ferme.

— Croyez-moi, mon gars, je vérifie toujours mes sources. Pour votre gouverne, les recherches sur votre arrivée ont déjà bien porté leurs fruits. J’ai vu de mes propres yeux les clichés du destroyer qui vous a conduit ici, photographié par les gorilles de Ryan, tout comme j’ai pu constater que la cloche de plongée que vous avez laissé pourrir parmi la ferraille de Sinclair était rattachée à un navire de la surface par… une sorte de cordon. Je ne suis pas un expert, vous savez, mais toutes les pistes que j’ai suivies jusqu’à présent mènent directement à vous. Sur ce coup, je vous avoue que je me sens plutôt sûr de moi en affirmant que vous étiez à bord de cet appareil et que le joujou de la Navy à plusieurs milliers de dollars qui vous accompagnait vous alimentait en oxygène au cours de votre expédition pour trouver cette ville afin de vous y introduire contre la volonté de Ryan. J’ai pas raison ? »

J’aurais voulu sauvegarder les apparences, mais mon silence trahissait le mensonge que je retenais entre mes dents, et ma moue renfrognée n’a fait qu’aggraver mon cas. Tout ce que j’avais entrepris pour cacher les prétendues preuves de mon espionnage n’avait servi à rien et les indices disséminés sur mon chemin me faisaient passer pour quelqu’un que je n’étais pas, un barbouze américain en mission à Rapture. Et le pire dans cette histoire, c’est que je ne trouvais rien à redire à ses affirmations. J’aurais pu argumenter, mais cette tête-de-mule n’aurait rien voulu entendre.

« Je suppose que nous en avons terminé, a-t-il conclu d’un ton enjoué, avant de tapoter mon épaule de sa main squelettique. Je pense que les lecteurs apprécieront ma version de votre histoire. »

De façon incontrôlable, mon abattement s’est mué en une rage intérieure folle, qui brûlait de s’échapper. En le voyant partir un rictus greffé au visage, mon cœur a fait un bond dans ma poitrine, réveillant mes vieux instincts de combattant désespéré, enivré par les vapeurs d’alcool, qui pariait jadis sa vie sur les rings des bars de la côte est. Mes organes se sont liquéfiés, faisant dès cet instant monter en moi l’adrénaline que je muselais depuis trop longtemps. Ce clampin méritait une bonne leçon. Alors qu’il s’apprêtait à ouvrir la porte de ma loge, je me suis rué sur lui en laissant échapper un cri de rage qui m’a effrayé tout autant que lui. Il a jeté un œil vers moi, conscient d’être pris au piège, complètement tétanisé par la peur.

De toutes mes forces, je l’ai poussé contre la porte. La partie droite de son visage s’est enfoncée contre le bois d’ébène. Puis je l’ai attrapé par le col de sa chemise et l’est retourné face à moi, avant de maintenir l’arrière de son crâne contre le mur, en appuyant la paume de ma main droite contre son menton. Un filet de sang coulait maintenant le long de son arcade sourcilière. Sa respiration saccadée, qui ressemblait à s’y méprendre à celle d’un animal blessé et ses yeux exorbités m’ont redonné le sourire. Il a commencé à se débattre comme une anguille, mais j’avais trop de prise sur lui pour qu’il puisse faire un seul geste. Il m’aurait suffi de pousser un peu plus pour lui briser la nuque.

« Vous n’allez rien dire. Pas vrai, Stan ? Vous allez gentiment rédiger votre torchon, en omettant tout ce que vous croyez savoir de moi. La vérité, c’est que je ne suis pas un espion, je ne l’ai jamais été, et je ne le serai jamais. Alors tout ce que je veux, c’est que vous écriviez ma putain de version de l’histoire. C’est compris ? »

Stanley Poole a acquiescé bien malhabilement avant de tâtonner pour trouver la poignée. Lentement, j’ai relâché mon emprise sur lui. Il m’a regardé un instant, l’air hébété. Puis il a ouvert la porte de ma loge en haletant et l’a refermée derrière lui, envoyant vers moi le dernier effluve de son horrible parfum. L’écho de ses pas a résonné dans les coulisses avant de s’éteindre parmi les cris de l’équipe de tournage et les grincements des roues des projecteurs.

J’ai fixé la porte du regard et une intense torpeur s’est emparée de moi, comme si cet accès de rage avait achevé ce que ces journées de tournage n’avaient pas réussi à faire. Puis c’est une sensation familière qui m’a envahi : le soulagement. Tout mon corps s’est soudainement ramolli lorsque mon cerveau a réalisé que je venais peut-être de résoudre tous mes problèmes en fichant la frousse à ce gratte-papier de malheur. Un rire nerveux m’a échappé en repensant à son expression de terreur : si je n’avais pas réussi à le faire changer d’avis – ce dont je doutais fort –, j’aurais au moins réussi à gagner son respect. Hélas, j’ai découvert bien plus tard qu’une petite frayeur comme celle-ci ne suffisait pas à rabattre le caquet d’une raclure telle que lui.  

Je me suis dirigé vers le siège de ma loge pour me rasseoir devant le miroir. Mais lorsque le téléphone s’est mis à sonner, produisant un véritable tremblement de terre parmi les flacons de maquillage et de crème éparpillés sur la commode située à côté de ma coiffeuse, je me suis arrêté net. Malgré le mauvais pressentiment qui m’étreignait, j’ai décroché : c’était Emily, à l’autre bout du fil. La panique qui transparaissait dans sa voix à travers le combiné m’a instantanément remis sur le pied de guerre.

« Johnny ? Oh ! Dieu merci, tu es là ! Il faut que tu passes chez moi ! Je t’en prie, dépêche-toi !

— Pourquoi ? Que se passe-t-il, enfin ?

— Je… Je… Oh ! je ne sais pas… Il faut que…

— Attends, attends… Calme-toi et explique-moi. »

Je savais qu’Emily était sous pression, mais cette fois, c’était différent : si elle se mettait dans des états pareils, c’est qu’elle avait de bonnes raisons. Entre deux sanglots, elle a repris son souffle et ravalé sa salive, avant de m’exposer sa situation sans détour.

« Johnny, je… je suis en danger. Je… je crois qu’il va me tuer.

— Qui pourrait s’en prendre à toi ?

— C’est… Steinman. »

 

A suivre…

 


[1] Cette citation est la transcription d’un journal audio écrit pour le personnage de Stanley Poole mais coupé lors du développement qu’il m’a donc fallu traduire par mes propres moyens.

[2] Sinclair Metals en version originale. La zone est présente dans le mode multijoueur de BioShock 2, au cœur de la carte du Trésor de Neptune.

[3] Dans le jeu, la Nouille joyeuse est un restaurant cité au travers de différentes publicités affichées dans la zone de la Forteresse Folâtre, sans que l’on puisse le trouver nulle part. Avec cette échoppe, j’ai imaginé que les propriétaires du restaurant aient pu avoir l’envie d’étendre leur clientèle à d’autres quartiers de la ville.

[4] Dans la version originale, le Sujet Delta se fait surnommer Johnny Topside par la population. Dans la version française, l’adaptateur a préféré le pseudonyme de Pierrot l’Enclume. Il s’agit donc là d’une petite référence à cette deuxième version, sachant que j’ai tout de même pris la décision de conserver le nom attribué en VO tout au long de cette fanfiction.

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