L' Âme Maudite

Chapitre 2 : Une Enfance Tourmentée

1284 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 17/08/2026 01:59

1er mai 1881


Le miaulement d'un chat.

Le froid du marbre sous ses mains.

Deux corps allongés dans une mare de sang.

Des plumes blanches qui tournaient lentement dans l'air.

Puis le corbeau. Noir. Perché sur une branche tordue.


Jade n'ouvrit pas les yeux.


Autour d'elle, des enfants riaient, criaient et se disputaient dans le jardin. Quelqu'un pleurait plus loin. Une balle roula dans l'herbe avant d'être récupérée par un garçon.


Jade inspira profondément.


Elle était sous le grand chêne de l'orphelinat, un livre encore serré contre elle.


Pas dans cette maison.

Pas devant les corps de ses parents.


Elle venait encore de faire le même rêve.


Depuis des années, les images revenaient presque toujours dans le même ordre. Ses parents morts. Les plumes. Puis cette créature qui lui avait proposé quelque chose qu'elle n'avait pas compris.


Et sa réponse.

Non.


Parfois, Jade se disait que tout cela venait simplement du choc. Elle n'avait que huit ans lorsqu'elle avait découvert ses parents morts. Peut-être que son esprit d'enfant avait inventé le reste.


D'autres fois, elle se demandait si le démon existait vraiment.


Peut-être se cachait-il encore parmi les oiseaux du parc.

Peut-être attendait-il seulement que le non de ses cauchemars devienne un oui.


Jade ouvrit enfin les yeux.


Au-dessus d'elle, les feuilles du chêne bougeaient doucement dans le vent. Elle se retourna sur le côté et observa les autres enfants.


Deux garçons se poursuivaient autour d'un banc. Une petite fille essayait de tresser des fleurs. Plus loin, Joey lançait une balle à avec sa seule main valide.


Jade sourit.


Pour la première fois de sa vie, elle se sentait bien quelque part.


Elle avait grandi dans un couvent réservé aux jeunes filles de bonne famille. On lui avait appris à parler doucement, à se tenir droite et surtout à obéir.

Jade avait toujours été très mauvaise dans ce domaine.

Elle courait dans les couloirs, posait trop de questions et refusait de rester tranquille. Les religieuses la punissaient souvent : récitations interminables, repas supprimés, coups sur les mains.


Sa tante, madame Peltie, venait parfois lui rendre visite. Elle était presque aussi sévère que les religieuses.


Jade n'avait jamais connu ses parents.


Puis un jour, après avoir été enfermée dans une petite pièce sombre pour une nouvelle punition, elle s'était retrouvée dehors.

Elle n'avait jamais compris comment.

Elle avait profité de l'occasion pour s'enfuir.


Après plusieurs jours d'errance, elle avait fini par retrouver la maison de ses parents, mais leur mort avait suivi de près leur rencontre, cette fois encore sans qu'elle puisse comprendre ce qui s'était passé.


Après cela, elle avait vécu dans la rue pendant quelque temps. Elle avait appris à voler de la nourriture, à dormir dans les ruelles et à se méfier des adultes.


Puis le baron Kelvin l'avait recueillie.

Comme tant d'autres enfants ici.


Un sanglot la tira soudain de ses pensées.

Jade se redressa.


Le bruit venait du bureau du baron.

Elle abandonna son livre sous l'arbre, retira rapidement quelques brindilles de ses cheveux et traversa le jardin.

La fenêtre du bureau était ouverte.


Jade posa un pied sur le rebord et se glissa à l'intérieur.


— Père ?


Le baron Kelvin était agenouillé derrière son bureau, le visage caché dans ses bras.

Jade s'approcha aussitôt.


— Père, qu'est-ce qui ne va pas ?


Kelvin releva la tête.

Ses lunettes étaient couvertes de buée. Les larmes coulaient jusque dans sa moustache.


— Ils m'ont rejeté !


— Qui ?


— Eux !


Il frappa du poing contre le bureau.


— Je ne suis pas assez bien pour eux. Ils me l'ont fait comprendre. Je ne leur ressemble pas.


Jade posa une main sur son épaule.


— Alors oubliez-les.


Kelvin leva les yeux vers elle.


— Vous êtes quelqu'un de formidable, continua-t-elle. Regardez tout ce que vous avez fait pour nous.


Elle montra le jardin par la fenêtre.


— Sans vous, beaucoup d'entre nous seraient encore dans la rue.


Kelvin observa les enfants au-dehors.


— Vos sourires sont charmants, c'est vrai.


Puis il se tourna vers Jade.

Son regard descendit sur sa robe froissée, ses genoux sales et ses cheveux pleins de brindilles.

Il en retira une.


— Mais regarde-toi.


Jade baissa les yeux.


— Et regarde les autres.


Il désigna le jardin.


— Vous êtes maigres. Malades. Certains sont handicapés. La plupart ne savent même pas se tenir correctement.


Jade retira doucement sa main de son épaule.


— Vous n'avez rien d'extraordinaire.


Kelvin eut un petit rire triste.


— Vous êtes comme moi.


Son regard glissa soudain vers une poupée de clown posée sur le bureau.

Il la prit entre ses mains.


La poupée portait un costume coloré. Ses bras et ses jambes étaient faits de porcelaine.

Kelvin la contempla longuement.


Puis son expression changea.


— Je sais.


Jade fronça les sourcils.


— Quoi ?


— Je sais ce qu'il faut faire.


Il se releva brusquement.


— Je vais accepter les affaires qu'on me propose. Même celles de ces marchands que je déteste. Nous allons avoir besoin d'argent.


Il commença à marcher dans la pièce.


— Je vais agrandir la bibliothèque. Vous aurez de vrais professeurs. Des médecins. Des entraînements tous les jours.


Son sourire grandissait à mesure qu'il parlait.


— Mary n'aura plus besoin de ses béquilles.


Il se tourna vers Jade.


— Je trouverai quelqu'un capable de lui fabriquer les meilleures prothèses possibles. Je ne veux pas seulement qu'elle marche. Je veux la voir courir !


Jade sourit malgré elle.


— Ce serait bien.


— Et Joey !


Kelvin éclata de rire.


— Imagine-le avec deux mains ! Il pourrait jongler avec dix balles à la fois.


Il leva la poupée devant son visage.


— Vous serez magnifiques.


Jade ne répondit pas.


— Je vous achèterai de beaux vêtements. Des rubans. Des bijoux. On vous apprendra à parler correctement, à marcher correctement, à vous tenir comme des gens importants.


Il caressa du pouce la joue lisse de la poupée.


— Plus personne ne pourra vous regarder avec mépris.


Son sourire s'élargit encore.


— Je vais faire de vous des êtres extraordinaires.


Jade sentit quelque chose se nouer dans son ventre.

Kelvin continua :


— Je transformerai toutes ces petites carcasses ramassées dans les rues en magnifiques poupées de porcelaine.


Le mot resta quelques secondes dans la pièce.


Carcasses.


Jade regarda son père adoptif.

Il ne semblait pas avoir remarqué son silence.


— Et quand ils verront ce que j'ai accompli, ils ne pourront plus me rejeter.


Il ouvrit les bras.


— Viens là !


Avant qu'elle puisse répondre, il la serra contre lui.

Jade resta immobile pendant quelques secondes, puis passa timidement ses bras autour de lui.


— Tout ira mieux maintenant, répétait Kelvin. Tout ira beaucoup mieux.


Puis il la relâcha et quitta le bureau à grands pas, parlant déjà de médecins, de travaux et de nouvelles dépenses.


Jade resta seule.


La poupée de clown était tombée sur le tapis.

Elle se pencha pour la ramasser.


Dehors, les enfants continuaient de jouer.

Joey riait.

Mary avançait lentement avec ses béquilles.


Jade repensa aux paroles de Kelvin.


Carcasses.

Poupées de porcelaine.


Elle n'aimait pas la manière dont il avait dit cela.


Mais il voulait aider Mary à marcher.

Il voulait offrir une seconde main à Joey.

Il voulait leur donner des livres, des médecins et de beaux vêtements.


Cela ne pouvait pas être mauvais.


Kelvin était étrange, parfois.

Mais il les avait sauvés.


Jade remit la poupée sur le bureau.

Puis elle retourna dans le jardin en essayant de ne plus penser au reste.

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