L' Âme Maudite
25 juin 1884
Jade contempla son reflet dans le grand miroir de la chambre.
Sa robe blanche tombait jusqu'au sol en lourds plis de satin. De fines broderies couvraient le corsage et le voile descendait dans son dos, presque jusqu'au tapis.
Elle leva légèrement les bras.
Elle avait du mal à reconnaître la jeune femme dans la glace.
Derrière elle, madame Peltie examinait la tenue avec son habituelle sévérité. Grande et maigre, les cheveux tirés dans un chignon impeccable, elle pinça une dernière fois le tissu à la taille de Jade avant de reculer.
— Parfaite. N'est-ce pas, mademoiselle Fawley ?
Jade sourit.
— Oui.
Quelques heures encore, et elle épouserait Geoffrey Blodweell.
Cette pensée aurait dû suffire à la rendre heureuse.
Trois coups retentirent à la porte.
— Entrez, lança madame Peltie.
Une servante passa timidement la tête dans l'ouverture.
— Madame, les premiers invités sont arrivés. Nous ne savons pas où les recevoir.
La bouche de madame Peltie se pinça.
— La grande salle n'est toujours pas prête ?
— Non, madame.
— Évidemment.
Elle poussa un soupir, puis se tourna vers Jade.
— Je reviens. Vous restez ici.
— Mais...
— Ici, répéta-t-elle.
Elle quitta la chambre sans attendre de réponse.
Jade patienta quelques secondes.
Puis elle souleva sa robe et sortit à son tour.
Madame Peltie aurait probablement vu dans cette désobéissance une nouvelle preuve que des années d'éducation n'avaient servi à rien.
Elle n'aurait pas eu entièrement tort.
Depuis qu'elle avait retrouvé Jade à l'orphelinat du baron Kelvin et l'avait ramenée auprès d'elle, sa tante s'était donné pour mission d'en faire une jeune femme respectable. Elle avait réglé ses journées, surveillé ses fréquentations et tenté de corriger tout ce que la vie dans les rues avait laissé, selon elle, de déplorable.
Jade avait résisté à presque tout.
Elle n'avait pourtant pas résisté lorsque madame Peltie lui avait présenté Geoffrey.
Il avait été différent des autres.
Patient. Attentionné. Jamais il ne s'était moqué de ses maladresses ni des histoires qui circulaient sur sa famille. Là où sa tante voyait de l'inconstance, Geoffrey riait de ses changements d'avis. Là où certains détournaient les yeux, il lui avait offert son bras.
Jade avait fini par tomber amoureuse de lui.
Depuis quelques semaines, pourtant, quelque chose avait changé.
Geoffrey se montrait plus distant. Il disparaissait pendant des heures, interrompait leurs conversations et répondait vaguement lorsqu'elle lui demandait ce qui le préoccupait. Il parlait des dépenses du mariage, des affaires de sa famille, de problèmes qu'il réglerait bientôt.
Jade avait essayé de le croire.
Ce matin-là, elle avait simplement besoin de le voir.
Le manoir était en pleine agitation. Des domestiques traversaient les couloirs chargés de fleurs, de vaisselle ou de bouteilles. On terminait de dresser les tables. Des voix s'appelaient d'un étage à l'autre.
Jade profita du désordre pour avancer sans être remarquée.
Elle venait presque de renoncer lorsqu'elle entendit la voix de Geoffrey derrière la porte d'un petit salon.
— Il est encore temps de tout arrêter.
Jade ralentit.
Dustin Hemptden eut un rire bref.
— Maintenant ?
— Je pourrais trouver une autre solution.
— Avec quel argent ?
Un silence suivit.
Jade s'approcha de la porte entrouverte.
Geoffrey se tenait près de la fenêtre, le dos tourné. Dustin, devant la cheminée, faisait lentement tourner un verre entre ses doigts.
— Votre domaine croule sous les dettes, reprit-il. Si vous commencez à vendre, le père d'Eleanor ne vous laissera plus l'approcher.
Jade fronça les sourcils.
Eleanor.
Elle connaissait ce prénom. Geoffrey l'avait prononcé une fois, longtemps auparavant, avant de changer aussitôt de sujet.
— Ne prononce pas son nom ici.
— Votre future épouse pourrait nous entendre ?
Geoffrey se retourna sèchement.
— Eleanor ne sait rien de tout cela.
— Et elle ne saura rien.
Geoffrey passa une main sur son visage.
— Je voulais seulement pouvoir l'épouser.
— Et vous le pourrez. Mais aujourd'hui, vous épousez mademoiselle Fawley. Sa fortune réglera vos dettes.
— Je connais le plan.
— Alors qu'est-ce qui vous retient ?
Geoffrey baissa les yeux.
— Elle me fait confiance.
Dustin l'observa.
— Vous vous attachez à elle ?
— Non.
La réponse vint trop vite.
Quelque chose se serra dans la poitrine de Jade.
— Mais Jade est... gentille, reprit Geoffrey. Plus que je ne l'imaginais. Elle ne mérite pas ça.
— Non.
Dustin porta son verre à ses lèvres.
— Mais cela ne change rien.
Un silence.
Puis Geoffrey murmura :
— Il faudra que cela ressemble à un accident. Et qu'elle ne souffre pas.
Dustin eut un sourire froid.
— Vous me demandez beaucoup de délicatesse pour un assassinat.
Geoffrey se raidit.
— Baisse la voix.
Jade porta une main à sa bouche.
Assassinat.
Le mot effaça d'un coup les dernières explications auxquelles elle essayait encore de s'accrocher.
— Combien de temps faudra-t-il attendre ? demanda Geoffrey.
— Avant sa mort ?
— Avant de pouvoir épouser Eleanor.
Dustin eut un petit rire.
— Quelques mois de deuil, au moins. Vous serez le malheureux veuf d'une jeune femme morte dans un tragique accident.
Il reposa son verre.
— Les rumeurs sur les Fawley nous aideront. Une famille maudite, des morts étranges... personne ne trouvera son décès très surprenant.
Jade sentit le sang quitter son visage.
— Eleanor ne devra jamais savoir, murmura Geoffrey.
— Elle ne saura rien.
Jade recula.
La dentelle de sa manche accrocha le bois de la porte. Elle la libéra avec des doigts tremblants, puis s'éloigna.
Elle ne courut pas.
Pas encore.
Dans sa tête, une seule phrase revenait.
Elle ne mérite pas ça.
Geoffrey l'avait dit.
Comme si le fait de le savoir changeait quoi que ce soit.
Eleanor.
La fortune.
L'accident.
Chaque mot semblait appartenir à une conversation qu'elle n'aurait jamais dû entendre.
Pourtant, une partie d'elle cherchait déjà une faille.
Geoffrey avait voulu tout arrêter.
Il avait dit qu'elle ne méritait pas ça. Qu'il ne voulait pas qu'elle souffre.
Peut-être Dustin le poussait-il depuis le début.
Peut-être qu'en lui parlant seule à seul...
— Mademoiselle Fawley.
Jade s'arrêta net.
Madame Peltie se tenait quelques mètres devant elle.
Son regard descendit lentement vers la robe blanche.
— Puis-je savoir ce que vous faites ici ?
Jade ouvrit la bouche.
Rien ne vint.
— Je vous avais demandé de rester dans votre chambre.
Sa tante s'approcha et lui prit le bras.
— Venez. Avant que quelqu'un ne vous voie.
Jade se laissa ramener sans protester.
Une fois dans la chambre, elle voulut s'asseoir sur le bord du lit.
— Non !
Jade sursauta.
— Vous allez froisser votre robe. Restez debout.
Madame Peltie remit une mèche de ses cheveux en place.
— Je vais chercher une servante pour terminer votre coiffure. Et cette fois, ne quittez pas cette pièce.
La porte se referma.
Jade resta seule.
Elle s'approcha lentement du miroir.
Deux traces sombres descendaient sous ses yeux.
Elle pleurait.
Elle passa rapidement la main sur ses joues et ne réussit qu'à étaler davantage le maquillage.
Les rumeurs sur les Fawley nous seront même utiles.
Elle connaissait ces histoires.
Après la mort de ses parents, un vieux palefrenier avait affirmé avoir assisté au meurtre par une fenêtre.
Il jurait avoir vu Jade près des corps.
Elle avait huit ans.
Selon lui, l'enfant avait tué ses propres parents. Il avait même parlé d'un monstre, d'une créature qui aurait pris possession d'elle.
Personne ne l'avait cru.
L'homme avait fini par être accusé du double meurtre et exécuté.
Mais son histoire, elle, avait survécu.
Dans certains salons, on murmurait encore que les Fawley étaient maudits. On racontait d'autres morts étranges dans la famille, d'autres histoires de créatures et de démons.
Geoffrey connaissait ces rumeurs.
Il avait été l'un des premiers à lui dire qu'elles étaient absurdes.
Jade posa les mains sur la coiffeuse.
Elle revit son sourire. Les promenades. Les lettres. La manière dont il lui tendait le bras lorsque les autres la regardaient trop longtemps.
Puis Eleanor.
Je voulais seulement pouvoir l'épouser.
Une nouvelle larme roula sur sa joue.
Jade ferma les yeux.
Il devait y avoir quelque chose qu'elle n'avait pas compris.
Elle parlerait à Geoffrey.
Elle lui demanderait la vérité.
Et s'il lui disait lui-même qu'il voulait sa mort...
Jade rouvrit les yeux.
Elle ne savait pas encore ce qu'elle ferait.
Un courant d'air froid traversa soudain la chambre.
Les flammes des bougies vacillèrent.
Jade fronça les sourcils.
Les rideaux se gonflaient devant la fenêtre ouverte.
Elle était certaine qu'elle était fermée quelques secondes plus tôt.
Puis elle aperçut quelqu'un dans le miroir.
Un homme se tenait derrière elle.
Jade se retourna brusquement.
Il portait un costume noir.
Une veste parfaitement ajustée suivait sa haute silhouette. Des gants blancs couvraient ses mains. Pas une mèche de ses cheveux sombres ne semblait avoir été dérangée par le vent qui s'engouffrait pourtant dans la chambre.
Mais ce fut son visage qui retint Jade.
Elle n'avait jamais vu un homme aussi beau.
Ses traits semblaient dessinés avec trop de précision. Une peau pâle, des cheveux noirs encadrant un visage fin, une bouche légèrement relevée par un sourire impossible à interpréter.
Et ses yeux.
Rouges.
Jade resta immobile.
Quelque chose dans ce visage attirait le regard alors même que son instinct lui soufflait de reculer.
Comme la couleur brillante d'un animal venimeux.
L'homme inclina la tête.
— Bonjour, lady Fawley.
Sa voix était douce.
Jade fit un pas en arrière et heurta le bord de la coiffeuse.
— Qui êtes-vous ?
Le sourire de l'inconnu s'accentua légèrement.
— Voilà qui est vexant. Nous nous sommes déjà rencontrés.
Jade fixa ses yeux.
Puis lui revinrent les plumes noires.
Le marbre froid.
Et cette présence perchée au-dessus des corps de ses parents.
— Le corbeau...
Cette fois, il parut sincèrement amusé.
— Une description assez peu flatteuse.
— Vous.
Les doigts de Jade se crispèrent contre le meuble.
— Je vous avais dit de ne plus revenir.
— C'est vrai.
Il marqua une pause.
Son regard descendit lentement sur elle.
La robe blanche. Ses mains agrippées au bord de la coiffeuse. Les traces noires laissées par les larmes sur ses joues.
Jade résista à l'envie de les essuyer.
Il la regardait d'une manière étrange.
Pas comme Geoffrey.
Pas comme les hommes qu'elle croisait dans les réceptions.
Son attention semblait plus profonde, presque... gourmande.
— Je suis navré d'interrompre ainsi vos préparatifs de mariage.
Son ton ne laissait deviner aucun regret.
— Que voulez-vous ?
— Vous prévenir.
Jade fronça les sourcils.
L'amusement avait disparu de son visage.
— Votre futur époux souhaite votre mort.
Le ventre de Jade se noua.
Elle détourna les yeux.
— Je le sais.
Un silence suivit.
Lorsqu'elle releva la tête, quelque chose avait changé dans le regard rouge du démon. Une curiosité nouvelle, très légère.
— Vraiment ?
Jade serra les mâchoires.
— Si c'est tout, vous pouvez partir.
— Pas tout à fait.
Il fit un pas vers elle.
Puis un autre.
Il ne souriait plus.
Plus il approchait, plus Jade prenait conscience de la beauté étrange de son visage. Ses traits étaient trop fins, sa peau trop pâle, ses yeux trop rouges. Rien chez lui ne paraissait tout à fait humain et pourtant son regard attirait le sien avec une facilité presque humiliante.
Elle détourna les yeux.
Il s'arrêta devant elle.
Assez près pour qu'elle doive relever légèrement le menton.
— Je pourrais vous protéger.
Jade regarda de nouveau son visage.
— Je n'ai pas besoin de votre protection.
— Vous refusez ma proposition ?
— Oui.
Il l'observa quelques secondes.
Pas de déception. Pas même de contrariété.
Seulement cette attention insupportable.
— Que comptez-vous faire de votre futur époux ?
— Je lui parlerai.
— Avant la cérémonie ?
Jade hésita.
— Après.
Cette fois, un sourire très léger revint sur les lèvres du démon.
— Après.
Elle croisa les bras.
— Oui.
Il inclina légèrement la tête.
— Les humains m'étonneront toujours. Vous vous apprêtez à épouser un homme qui projette votre mort, et votre plan consiste à... lui en parler ?
Jade soutint son regard.
— Oui.
Le sourire du démon s'accentua à peine.
Il ne se moquait pas ouvertement d'elle. C'était presque pire.
— Geoffrey a peut-être une explication.
— Une explication au fait qu'il prévoit votre mort ?
— Il a dit qu'il voulait tout arrêter.
— Et pourtant vous êtes toujours censée mourir.
Jade ne trouva rien à répondre.
Le démon la contempla encore quelques instants.
Puis, comme si la conversation avait cessé de présenter un intérêt immédiat, il recula.
— Fort bien. Sachez que ma proposition demeure ouverte si vous veniez à changer d'avis.
Il se dirigea vers la fenêtre.
Jade fronça les sourcils.
— Je ne changerai pas d'avis.
Il se retourna une dernière fois.
Son regard parcourut la robe blanche avant de revenir jusqu'à son visage.
— Au revoir, lady Fawley.
Une courte pause.
— Ou devrais-je dire... lady Blodweell.
La poignée de la porte s'abaissa.
Jade se retourna.
Lorsqu'elle regarda de nouveau vers la fenêtre, le démon avait disparu.
Seuls les rideaux continuaient de bouger.
Madame Peltie entra avec une servante.
— Jade ?
La jeune femme resta tournée vers la fenêtre.
— Vous pleurez ?
Le ton de sa tante était inhabituellement doux.
Jade toucha sa joue.
Ses doigts ressortirent tachés de noir.
Pendant quelques secondes, elle envisagea de tout raconter.
Geoffrey.
Dustin.
Le projet.
Le démon.
Puis elle imagina le regard de madame Peltie lorsqu'elle prononcerait ce dernier mot.
*Un démon est entré par ma fenêtre.*
Avec les histoires qui couraient déjà sur sa famille, ce serait une excellente manière de convaincre tout le monde qu'elle avait perdu l'esprit.
Jade força un sourire.
— Ce n'est rien.
Madame Peltie fronça les sourcils.
— Alors pourquoi pleurez-vous ?
Jade regarda son reflet.
La robe blanche.
Le voile.
Les traces noires sous ses yeux.
— Je suis seulement nerveuse.
Sa tante la considéra encore un instant.
Puis son regard tomba sur son maquillage.
— Regardez ce que vous avez fait !
La douceur avait disparu.
Jade aurait presque pu en rire.
— Asseyez-vous devant la coiffeuse. Il faut tout recommencer.
Madame Peltie alla fermer la fenêtre pendant que la servante sortait ses épingles et ses flacons.
Jade resta face au miroir.
Son reflet retrouva peu à peu le visage parfait que l'on attendait d'une mariée.