L' Âme Maudite

Chapitre 13 : L'arrivée de la Tutrice, deuxième partie

2125 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 01/09/2026 22:40

1er novembre 1884


Caym étala une dernière couche de sirop au kirsch sur la génoise, puis recula d'un pas pour juger son travail.


Les couches étaient régulières. La crème, suffisamment ferme. Les fraises, disposées avec une précision qui n'aurait souffert aucune remarque, même de la part d'un pâtissier français.


Il en avait réservé davantage à la part de Jade.


Une habitude qu'elle n'avait jamais remarquée.


Une seconde portion attendait sur le côté, pour Jodie, une bizarrerie que Caym avait renoncé à corriger depuis plusieurs mois. Une comtesse ne devrait pas partager ses desserts avec ses domestiques.


Jade le faisait tout de même.


Il ouvrit un placard à la recherche de la vanille.


Un peu moins de huit mois.


Voilà ce qu'il restait avant l'échéance de leur contrat.


Une année entière de protection contre une âme. Lorsqu'elle avait fixé cette durée, il s'était attendu à ce qu'elle formule au moins une ambition à la mesure d'un tel sacrifice. Une vengeance. Une fortune à acquérir. La mort d'un ennemi précis.


Jade Blodweell avait surtout exigé qu'il entretienne sa maison, gère ses comptes, et veille à ce que ses domestiques aient leur part de gâteau.


Les humains avaient parfois une conception déconcertante de la valeur de leur âme.


La sienne, en tout cas, ne cessait de le surprendre.


Il versa quelques gouttes de vanille dans la crème et l'incorpora d'un geste lent.


La nuit qu'ils avaient passée ensemble lui revint, brièvement.


La chaleur de sa peau. Ses doigts dans ses cheveux. Cette façon qu'elle avait eue de le regarder avant de l'embrasser, comme si elle avait momentanément oublié qu'elle partageait son lit avec un démon. Les pupilles de Caym se rétrécirent légèrement. Il reprit la bouteille de vanille.


Il ne s'attarda pas davantage sur le souvenir.


Non par pudeur, un démon n'en avait aucune, mais parce que ce moment n'était, à ses yeux, qu'un délice périphérique.


Cela avait été agréable. Cela ne changeait rien à l'essentiel.


L'âme demeurait le plat principal.


Et celle-ci promettait d'être exceptionnelle.


Depuis leur toute première rencontre, il y avait perçu une saveur d'une complexité rare chez une âme humaine.


Caym referma le pot de vanille avec une satisfaction presque tranquille.


"Je crois que vous avez eu les yeux plus gros que le ventre."


Son geste se figea une seconde au-dessus du gâteau.


William T. Spears.


L'agacement revint, intact.


Le Faucheur avait parlé comme s'il détenait une information qui lui échappait, à lui.


Ridicule.


Il ne se trompait jamais sur ce genre de choses.


Il avait reconnu cette saveur près de dix ans plus tôt, alors que Jade n'était encore qu'une fillette de onze ans, assez insensée pour ordonner à un démon qui venait de lui apparaître :


Partez et ne revenez jamais.


Caym eut un sourire léger.


Il était revenu.


Naturellement.


Un ordre aussi catégorique n'avait jamais eu, chez lui, l'effet recherché.


Il souleva le plateau et quitta la cuisine.


Il montait à peine les premières marches lorsque Jade dévala l'escalier en sens inverse et manqua de le percuter de plein fouet. Il se déporta juste assez pour l'éviter, sans qu'une seule fraise ne bouge sur le gâteau.


— Caym !


— My lady.


Son regard tomba aussitôt sur le plateau.


— Tu as gardé une part pour Jodie ?


— Oui.


Elle parut satisfaite. Il poursuivit.


— Bien que je soupçonne madame Beeton d'attacher davantage d'importance au versement de son salaire qu'à sa consommation de pâtisseries.


Le sourire de Jade se décomposa légèrement.


— Je sais.


— Voilà qui est rassurant.


— J'ai eu quelques dépenses ce mois-ci.


— Pour l'orphelinat.


Ce n'était pas une question.


Jade détourna brièvement les yeux.


— Ils avaient besoin de plusieurs choses.


— Ils ont toujours besoin de plusieurs choses.


— Caym.


— Je ne formule aucune critique, my lady.


Jade pinça brièvement les lèvres, puis sembla se rappeler la raison pour laquelle elle avait dévalé l'escalier.


— Je cherche Gary. La pochette que monsieur Asger m'a donnée à la réception, il l'a rangée quelque part et je ne sais plus où.


— Probablement dans votre bureau.


— Elle n'y est pas.


— Je vais lui demander immédiatement.


Trois coups retentirent à la porte d'entrée.


Jade tourna aussitôt la tête.


Avant que Caym ait pu faire un geste, elle avait déjà traversé le vestibule.


— My lady—


Depuis l'escalier, Caym la regarda ouvrir la porte avec l'enthousiasme visible de quelqu'un qui espérait une distraction inattendue.


Le visage de Jade s'illumina.


Puis son sourire se figea.


La couleur sembla quitter ses joues et, l'espace d'une seconde, une véritable expression d'horreur traversa ses traits.


Elle referma brusquement la porte.


Caym haussa légèrement un sourcil.


Jade resta immobile face au battant. Une seconde. Deux. Puis elle ferma les yeux et inspira profondément, comme avant un exercice pénible.


Ses épaules se redressèrent. Elle lissa sa robe, remit une mèche en place et composa un sourire.


Un sourire entièrement construit, que Caym reconnut immédiatement pour ce qu'il était. Il en fut presque impressionné.


Elle rouvrit la porte.


— Madame Peltie. Quelle... agréable surprise.


Sur le seuil se tenait une femme âgée au maintien irréprochable. Son chignon gris n'avait pas dévié d'un millimètre et ses lunettes reposaient sur son nez.


— On ne claque généralement pas la porte au nez de ses invités, madame Blodweell.


— Elle m'a échappé.


Caym baissa les yeux vers le gâteau pour dissimuler l'infime mouvement de sa bouche.


— J'ai appris avant-hier le départ de votre mari pour l'armée, poursuivit madame Peltie. Je m'étonne de ne pas avoir été conviée à la réception organisée en son honneur.


— Geoffrey a dû oublier de vous envoyer une invitation.


Le regard de la vieille femme dépassa enfin sa nièce, et s'arrêta sur Caym.


Ses sourcils se froncèrent davantage.


— Qui est cet homme ?


— Mon nouveau majordome.


Caym descendit les dernières marches et s'inclina avec une élégance calculée.


— Caym Naberus Crow. C'est un plaisir, madame.


Madame Peltie ne lui rendit pas son salut. Son regard passa de lui à Jade, s'attarda un peu trop longtemps, puis revint.


— Vous vivez seule avec cet homme ?


— Il y a aussi Jodie. Et Gary.


— Ce n'était pas ma question.


Jade ne répondit rien.


Madame Peltie franchit le seuil sans y avoir été invitée.


— Je ne peux décemment pas laisser une jeune femme mariée sans surveillance convenable pendant l'absence de son époux. Je vais reprendre temporairement mes fonctions auprès de vous.


— Ce n'est vraiment pas nécessaire.


— Je ne demandais pas votre avis.


Le regard de Jade chercha celui de Caym, une fraction de seconde, presque malgré elle.


Il lui adressa son expression la plus irréprochable de majordome, celle qui ne promettait rien, mais suggérait que la situation, quelle qu'elle fût, ne resterait pas ingérable très longtemps.


Jade ferma brièvement les yeux.


— Bien sûr, madame Peltie.


Son sourire revint. Plus douloureux encore que le premier.


— Entrez.




4 novembre 1884


— MONSIEUR CROW !


La voix traversa le manoir tout entier.


Dans le couloir, Jodie sursauta assez fort pour heurter une étagère avec son plumeau.


Au salon, Caym interrompit le geste par lequel il ajustait une rose dans un vase.


Il resta ainsi une seconde, la fleur entre deux doigts.


Puis leva les yeux vers le plafond.


Trois jours.


Madame Peltie n'était installée dans cette maison que depuis trois jours.


Caym avait affronté des exorcistes, supporté des Faucheurs et traité avec quantité d'humains assez présomptueux pour croire qu'ils pouvaient marchander avec un démon. Aucun n'avait mis sa patience à si rude épreuve avec une telle constance.


Il replaça la rose, corrigea son inclinaison, et monta.


Lorsqu'il atteignit la porte de sa chambre, elle s'ouvrit avant même qu'il ait touché la poignée.


Madame Peltie se tenait devant lui, le visage rouge, le chignon légèrement défait.


— Qu'est-ce que c'est que tout ça ?


Caym regarda derrière elle.


Un chat gris dormait sur son oreiller. Un tigré s'était roulé en boule au pied du lit. Deux chatons occupaient le fauteuil. Une petite chatte blanche observait la scène depuis le rebord de la fenêtre. Quelque chose remuait sous la couverture.


Caym reporta tranquillement son attention sur madame Peltie.


— Felis silvestris catus. Un petit mammifère carnivore d'une remarquable élégance, doté d'une souplesse exceptionnelle et de coussinets particulièrement admirables.


— Je sais parfaitement ce qu'est un chat ! Je vous demande ce que font ces bestioles ici !


Le regard de Caym se refroidit légèrement.


— « Bestioles » me paraît être un terme regrettablement péjoratif.


Un tigré vint se frotter contre sa cheville. Toute trace d'agacement disparut aussitôt de son visage. Caym se baissa et passa deux doigts sous le menton de l'animal, qui se mit immédiatement à ronronner.


Madame Peltie le regarda faire, incrédule.


— Combien y en a-t-il ?


Caym réfléchit un instant.


— Sept.


Un miaulement étouffé s'éleva de l'armoire.


— Huit.


— Ce sont des bêtes errantes.


— Encore un choix de vocabulaire regrettable.


— Sortez-les de cette maison.


— Lady Blodweell m'a autorisé à les garder.


— Évidemment. Cette enfant vous laisserait probablement installer une ménagerie entière si vous le lui demandiez.


Elle traversa la pièce et saisit la petite chatte blanche avant que Caym n'ait pu intervenir.


Elle ouvrit la fenêtre.


— Madame—


Trop tard.


L'animal disparut par l'ouverture.


Pendant une seconde, le visage de Caym demeura parfaitement vide.


Puis l'ombre derrière lui se déforma.


Elle grimpa le long du mur, trop noire pour appartenir à la lumière de la pièce. Le rouge envahit ses yeux.


Madame Peltie, déjà tournée vers le fauteuil, ne vit rien.


Cela ne dura qu'un instant.


Il se pencha à la fenêtre. En contrebas, la chatte se redressait déjà, visiblement indignée mais indemne, avant de s'éloigner sous un buisson.


Caym referma la fenêtre.


L'ombre, derrière lui, s'était déjà résorbée.


Peltie s'était retournée vers le fauteuil.


— Et celui-ci—


— Non.


Elle se figea.


Caym se tenait déjà devant elle. Elle ne l'avait pas vu se déplacer.


Sans quitter madame Peltie des yeux, il récupéra le chat qu'elle tenait maintenant dans ses bras et le ramena contre lui.


— Sortez, je vous prie.


Madame Peltie le dévisagea.


— Pardon ?


— Vous n'avez rien à faire dans les quartiers du personnel.


— Je suis la tutrice de lady Blodweell.


— Vous étiez sa tutrice.


La correction tomba avec une douceur presque insultante.


— Lady Blodweell est aujourd'hui une femme mariée et majeure. Vous êtes désormais son invitée. Et à ce titre, les chambres du personnel ne vous sont pas ouvertes.


Madame Peltie rougit davantage.


— Vous osez me parler ainsi ?


— Je vous informe simplement, madame, du fonctionnement de cette maison.


Il consulta l'horloge.


— Dix-sept heures approchent. Je me ferai un plaisir de vous préparer une tasse de thé. Madame Blodweell m'a fait part de votre préférence pour le fameux Earl Grey aromatisé à la bergamote.


— Je n'ai aucune envie de thé !


Madame Peltie le fixa avec une hostilité intacte.


— Je désapprouve vos manières, monsieur Crow. Je désapprouve les domestiques trop jeunes et trop sûrs d'eux.


Il attendit.


— Je désapprouve l'intimité déplacée entre une femme mariée et un homme employé à son service, surtout lorsque cet homme possède une apparence susceptible d'encourager certaines imprudences.


Caym regarda madame Peltie, puis le chat dans ses bras.


Il semblait presque amusé.


— Je vois.


— Et j'ai horreur des chats.


Son pouce s'arrêta une fraction de seconde.


— J'avais cru le comprendre.


— Mais ce que je supporte le moins reste votre insolence.


Un sourire, très fin, apparut sur ses lèvres.


— Je vous prie alors d'excuser mes nombreuses imperfections, madame Peltie. Après tout, je ne suis qu'un diable de majordome.


Elle le fixa encore une seconde.


Puis tourna les talons et quitta la pièce, refermant la porte avec une force inutile.


Le silence revint.


Caym resta immobile.


Le chat ronronnait toujours contre lui.


— Quelle femme épouvantable.


L'animal cligna lentement des yeux.


— Je suis heureux que nous soyons d'accord.


Caym souleva délicatement l'une de ses pattes et l'examina avec un sérieux tout à fait disproportionné.


— Vos coussinets sont adorables.


Un miaulement s'éleva de l'armoire.


— Oui, vous aussi.


Un second lui répondit depuis le lit.


Puis un troisième.

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