L' Âme Maudite
Chapitre 14 : Son Lord, inquiet, première partie
650 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 02/09/2026 23:28
7 février 1889
Ciel termina sa tasse d'Assam au caramel et la reposa sur sa soucoupe.
Le mélange était correct. Plus doux que ce que Sebastian lui servait habituellement, probablement une suggestion d'Agni, mais Ciel n'avait pas suffisamment de temps à perdre pour s'y attarder.
Assis en face de lui, Lau semblait nettement plus disposé à profiter de son thé.
Comme souvent, le marchand s'était présenté au manoir sans raison suffisamment claire pour justifier sa présence et s'était installé comme s'il y avait été invité.
— J'ai croisé votre nouvelle femme de chambre en arrivant.
Ciel leva à peine les yeux des papiers posés devant lui.
— Héloïse. Sebastian l'a engagée ce matin.
Lau porta sa tasse à ses lèvres.
— Elle est plutôt jolie.
— J'espère surtout qu'elle sait bien travailler.
La porte du bureau s'ouvrit.
Tanaka entra, un registre entre les mains.
Dans sa tenue noire impeccable, le vieil intendant avançait avec cette dignité tranquille qui contrastait singulièrement avec les trois autres domestiques du manoir.
Il posa le volume devant Ciel.
— Voici les comptes que vous avez demandés, jeune maître.
— Merci, Tanaka.
Ciel ouvrit le registre.
L'écriture régulière de Sebastian occupait la majorité des pages. Recettes, dépenses courantes, salaires, approvisionnement : tout était classé avec la précision habituelle.
Ciel descendit jusqu'aux dépenses annexes.
Son regard s'arrêta.
28 janvier 1889 : commande d'un service de porcelaine, achat d'une nouvelle cuisinière à gaz.
Ciel fronça les sourcils.
1er février 1889 : achat d'une nouvelle cuisinière à gaz.
Puis :
4 février 1889 : achat de huit kilos de parpaings, de deux sacs d'enduit et d'une nouvelle cuisinière à gaz.
Un silence.
Ciel relut la ligne.
Puis la précédente.
— Trois.
Lau le regarda du coin de l'œil.
— Trois quoi ?
— Trois cuisinières.
Tanaka conserva une expression parfaitement sereine.
Ciel tourna encore quelques pages, comme s'il espérait découvrir une erreur.
Il n'y en avait pas.
— En une semaine.
— Votre cuisine semble avoir une vie mouvementée.
Bardroy.
Ciel referma le registre un peu plus sèchement que nécessaire.
Sebastian n'avait peut-être pas tort sur un point : une domestique supplémentaire ne ferait aucun mal au manoir.
À condition qu'Héloïse se révèle plus compétente que les précédents.
Lau regarda autour de lui.
— Votre majordome vous abandonne aujourd'hui ?
— Il est en bas.
— Voilà qui est inhabituel.
Ciel posa une main sur le registre.
— Je voulais vérifier certaines choses moi-même.
Il resta silencieux un instant, puis ajouta, davantage pour lui-même :
— Je le trouve étrange aujourd'hui...
Lau sourit.
— Finalement, votre majordome n'est peut-être pas si différent de vous et moi.
Ciel releva les yeux.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— C'est pourtant évident.
Lau avait parfois cette manière de dissimuler une observation sérieuse derrière son éternel air désinvolte. Son ton, soudain plus posé, donna à Ciel l'impression qu'il avait remarqué quelque chose qui lui avait échappé.
— Il a succombé aux charmes de votre nouvelle domestique.
Ciel resta une seconde interdit.
L'idée ne lui avait même pas traversé l'esprit.
— Impossible. Sebastian n'est pas comme ça.
Lau tourna les yeux vers Tanaka.
Le vieil intendant lui rendit un sourire discret.
Ciel les regarda tour à tour.
Ils étaient sérieux.
— Ce genre de choses est sans doute difficile à comprendre à votre âge, poursuivit Lau avec un calme parfaitement insupportable.
Ciel lui lança un regard glacial.
— Je ne suis pas un gamin.
— Ce n'est pas ce que j'ai dit.
Son sourire disait précisément le contraire.
Ciel détourna les yeux.
L'hypothèse était ridicule. Sebastian n'était pas un homme ordinaire, et Ciel le savait mieux que personne.
Son regard retomba sur le registre.
En revanche, depuis l'arrivée d'Héloïse, Sebastian ne se comportait plus tout à fait comme d'habitude.
Et Ciel comptait bien savoir pourquoi.