L' Âme Maudite

Chapitre 25 : Sous surveillance, deuxième partie

2062 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 28/09/2026 18:46

8 février 1889


De part et d'autre d'une longue allée centrale, des dizaines de Faucheurs travaillaient sous la lumière blanche des lampes. Tous portaient des lunettes.

Les machines à écrire claquaient à intervalles réguliers et, quelque part, un tampon s'abattait avec une obstination presque mécanique.

William s'arrêta au milieu de l'allée, Grell à ses côtés.


Il déplia le document qu'elle lui avait remis quelques minutes auparavant.


— Numéro d'impression 26 584 842, tamponné le 7 février à 19 h 20. Qui est le responsable ?


Plusieurs employés relevèrent la tête.


Une main se leva à quelques bureaux de là.

William s'en approcha.


Le responsable était un jeune Faucheur blond aux lunettes rondes.

William lui présenta le document.


— C'est vous qui avez confié à Sutcliff la charge de faucher le corps de Jade Blodweell ?


— Oui, c'est bien moi. Sutcliff a un très bon niveau en pratique.


Un sourire satisfait éclaira aussitôt le visage de Grell.


— Enfin quelqu'un, dans cet endroit, qui sait reconnaître une femme de talent.


William ne lui accorda pas un regard.


— Mme Blodweell est un cas spécial. Cette tâche aurait dû me revenir.


Le jeune homme fronça les sourcils et consulta rapidement les documents posés devant lui.


— Je ne sais pas. Ce n'était pas précisé dans la Death List que j'ai reçue. Voyez ça avec l'Administration générale.


William resta silencieux quelques secondes.


— Très bien.


Il se détourna.

Grell adressa au jeune employé un petit signe de la main avant de rejoindre William.


— Quel dommage. J'aurais volontiers prolongé cette conversation. Elle avait commencé de façon si flatteuse.


— Sutcliff.


— Je viens, Will.


Ils quittèrent le service du Personnel et traversèrent plusieurs couloirs avant d'atteindre l'étage réservé à l'Administration générale.

Une secrétaire aux cheveux châtains était debout devant la porte du directeur. D'épaisses lunettes aux verres fumés lui cachaient presque entièrement les yeux.

William s'arrêta devant elle.


— Je souhaite voir le directeur.


— Il est occupé.


— William T. Spears, division de Gestion. Il s'agit d'une affaire urgente.


La secrétaire releva la tête.

Avant qu'elle puisse répondre, la porte derrière elle s'ouvrit.


Un homme en blouse blanche, aux cheveux noirs en bataille, en sortit avec plusieurs dossiers coincés sous un bras.

Il passa devant eux sans ralentir.


Grell se retourna pour le suivre du regard.


— Celui-là devrait apprendre à se servir d'un peigne.


William ne répondit pas.

La secrétaire jeta un coup d'œil à l'intérieur du bureau.


— Vous pouvez entrer.


William poussa la porte.

Le directeur était encore assis derrière son bureau. Plusieurs dossiers ouverts couvraient la surface devant lui.

Il se leva précipitamment en apercevant Grell.


— Sutcliff ! Dites-moi que vous n'avez pas détruit le corps de Jade !


Il contourna le bureau et posa ses deux mains sur les épaules de Grell.

Elle baissa les yeux vers elles, puis releva lentement le regard vers lui.


— Non. Je n'en ai malheureusement pas eu le plaisir. Will est arrivé juste à temps pour interrompre la représentation.


Le directeur la lâcha et expira bruyamment.


— Dieu soit loué. Il ne faut surtout pas faire ça !


Grell arqua un sourcil.

William sortit le document détrempé et le déplia devant son supérieur.


— Pourquoi lui a-t-on envoyé un avis spécial pour l'éliminer dans ce cas ?


Le directeur regarda la feuille.


— C'est bien moi qui ai envoyé cet avis. Je voulais en finir avec cette affaire le plus vite et le plus discrètement possible. Mais il me manquait une information capitale, un membre du département médico-légal vient de me la transmettre. Nous allions commettre une erreur désastreuse !


— Nous ?


Grell porta une main contre sa poitrine avec une indignation toute théâtrale.


— Oh non, mon cher, ne m'associez pas à vos problèmes. Moi, je me contentais d'exécuter avec grâce l'ordre que vous m'aviez donné. VOUS étiez sur le point de commettre une erreur désastreuse.


William tourna légèrement les yeux vers elle.


— Sutcliff.


— Quoi ? Pour une fois que je respecte une procédure, j'aimerais que cela figure au procès-verbal.


Le directeur retourna derrière son bureau. Il se laissa retomber sur sa chaise et passa une main sur son visage.


— Cette affaire me dépasse. Je ne sais jamais ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas faire. S'occuper des problèmes des anges ne devrait pas faire partie du travail d'un Faucheur.


William acquiesça d'un mouvement de tête.


— Je suis parfaitement d'accord sur ce point.


Le directeur reprit son mouchoir et essuya son front.


— William, je vais vous obtenir un rendez-vous avec un membre du département médico-légal assigné à cette affaire. Pour faire court, le fait est qu'on n'est plus en capacité de placer l'âme d'Héloïse dans un corps humain.


L'expression de William se ferma.


— Pourquoi ?


— Othello vous expliquera plus en détail la situation.


William jeta un bref regard vers la porte par laquelle l'homme en blouse blanche venait de disparaître.

Le directeur se tourna ensuite vers Grell.


— Sutcliff, ne parlez de rien de ce que vous avez entendu ici à l'extérieur. Ce dossier est strictement confidentiel. Vous faites maintenant partie du secret. Accepteriez-vous de devenir l'assistante de William ?


Grell cessa de sourire pendant une seconde entière.

Puis ses yeux glissèrent lentement vers William.


---


À peine la porte du directeur refermée derrière eux, Grell laissa éclater la joie qu'elle avait contenue jusque-là.

Elle fit quelques pas dans le couloir avant de pivoter sur elle-même, les pans de son manteau rouge décrivant un cercle autour de ses jambes.


— Quelle merveilleuse promotion !


William poursuivit sa route.


— Il ne s’agit pas d’une promotion.


— Plus de permanences aux archives, et à la place je vais pouvoir garder un œil sur mon adorable Sebas-chan.


— Votre mission consiste à surveiller Héloïse Wayte.


— Qui se trouve précisément sous le même toit que lui. Quelle heureuse coïncidence.


William ajusta ses lunettes.


— Si votre comportement compromet cette enquête, je demanderai votre retrait du dossier.


Grell fit la moue.


— Et moi qui me réjouissais déjà que nous travaillions de nouveau ensemble.


William ne répondit pas.

Ils poursuivirent leur route dans le couloir.

Grell marcha quelques instants à ses côtés avant de relever les yeux vers lui.


— Où allons-nous ?


— Dans mon bureau.


Elle s'arrêta net.

William fit encore deux pas avant de constater qu'elle ne le suivait plus.

Lorsqu'il se retourna, Grell avait porté une main contre sa poitrine.


— Will... Tu m’invites dans ton bureau ?


— Pour travailler.


— Bien sûr.


William la contempla une seconde.


— Sutcliff.


— J’arrive !


Ils atteignirent bientôt la petite pièce réservée à William.

Grell passa la tête par-dessus son épaule lorsqu'il ouvrit la porte.


Le bureau était à l'image de son occupant.


Pas une feuille ne dépassait des piles soigneusement classées et même la lampe semblait avoir été placée après une mesure consciencieuse de la distance qui la séparait des autres objets.

Grell entra.


— Quelle austérité... Tu devrais vraiment me laisser apporter une petite touche personnelle à cet endroit.


— Non.


— Je n'ai encore rien proposé.


— Je préfère prévenir.


William referma la porte.

Puis il se dirigea vers une armoire.

Grell l'observa avec intérêt.


— Alors, Will, qu'allons-nous faire tous les deux dans ce petit bureau fermé à clé ?


William ouvrit un battant.


— Étudier.


Le sourire de Grell vacilla.

Il sortit une première liasse de documents. Puis une deuxième.

Grell suivit leur progression du regard.

Une troisième vint rejoindre les précédentes.


— Will...


William posa l'ensemble dans ses bras. Le poids la força à reculer d'un pas.


— Voici les cours de HEV. Leur maîtrise est indispensable pour cette affaire. Vous devez rattraper votre retard.


Grell baissa lentement les yeux vers la pile qui lui montait presque jusqu'au menton.


— Je dois tout lire ?


— Tout.


— Ne pourrais-je pas simplement apprendre sur le terrain ? Je suis une femme d'action.


— Non.


Grell releva la tête, offensée.

William avait déjà contourné son bureau.


Il prit place et ouvrit le dossier d'Héloïse.

Grell resta debout au milieu de la pièce, les bras chargés de documents.


— Page une, Sutcliff.


Son visage se décomposa.

William, lui, s'était déjà replongé dans la lanterne cinématique.

 

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17 mars 1889


Héloïse posa la caisse sur le sol. Le bois heurta le parquet dans un bruit sourd.

Elle se redressa et expira lentement.


Des copeaux s'étaient accrochés au bas de son tablier. Elle les chassa d'une main avant de regarder ses doigts. Ses bras tremblaient légèrement sous l'effort.

Voilà plus d'un mois qu'elle travaillait au manoir Phantomhive.


Un mois à porter des plateaux, gravir des escaliers, déplacer des meubles, frotter de l'argenterie et découvrir quotidiennement de nouvelles limites à ce corps qu'elle pouvait enfin diriger elle-même.


La fatigue restait une sensation étrange.

Elle ne l'aimait pas exactement.

Mais elle aimait ce qu'elle signifiait.

Ses bras lui faisaient mal parce qu'elle s'en était servie. C'était encore assez nouveau pour qu'elle puisse s'en réjouir.


Héloïse souleva la trappe donnant accès à la cave, puis reprit la caisse.


— Je vous le déconseille. Le contenu de cette caisse vaut plusieurs années de votre salaire.


Elle tourna la tête.


Sebastian se tenait derrière elle.

Son regard passa de la caisse à l’escalier étroit qui disparaissait dans l’obscurité.


— Je peux la porter.


— Je ne mets pas votre force en doute. Votre équilibre, en revanche...


Héloïse souffla, puis s’engagea néanmoins dans l’escalier.

Sebastian la suivit.


Les premières marches ne lui posèrent aucune difficulté. À mesure qu'elle descendait, cependant, le poids de la caisse tira davantage sur ses bras. Elle ralentit et chercha du pied la marche suivante.


Puis elle aperçut quelque chose au bas de l'escalier.

Une jambe.


Héloïse fronça les sourcils.


Son regard remonta jusqu'à un homme étendu sur le sol de la cave. Il portait encore son béret. Une large tache sombre avait imprégné sa veste.

Un peu plus loin reposait un second corps.

Puis un troisième.

La pénombre en dissimulait d'autres entre les tonneaux.


— Sebastian...


Son pied manqua la dernière marche.

La caisse bascula.


Un bras se referma aussitôt autour de sa taille et la ramena sèchement en arrière.


Le dos d'Héloïse rencontre le torse de Sebastian.


Les bouteilles s'entrechoquèrent dans le bois.


Elle resta une seconde contre lui, le souffle coupé, tandis que son pied cherchait de nouveau un appui sur la marche.


Sebastian ne relâcha sa taille qu'une fois son équilibre retrouvé.

Puis il lui retira tranquillement la caisse des bras.


— Je vous avais prévenue.


Héloïse ne répondit pas.

Elle regardait toujours les cadavres.


Sebastian descendit la dernière marche et traversa la cave avec la caisse comme si elle ne pesait rien.

Un corps occupait l'espace prévu contre le mur.


Il le considéra une seconde. Puis, du bout de sa chaussure, le repoussa suffisamment pour dégager la place.

Il posa la caisse.


Héloïse le fixa.


— Il y a des morts dans votre cave.


Sebastian vérifia l'une des bouteilles.


— Oui. Le jeune maître a reçu des visiteurs cet après-midi. Ils se sont montrés particulièrement discourtois.


Elle contempla le cadavre à ses pieds. Sebastian suivit son regard.


— Il faut que je m'occupe du nettoyage.


Il paraissait parfaitement sérieux.

Héloïse regarda une dernière fois les corps.


— Effectivement.


Ils remontèrent l'escalier.

Une fois dans le couloir, Sebastian referma la trappe et remit soigneusement le tapis en place.

Il se redressa.


— Une dernière chose, mademoiselle Wayte.


Il sortit un billet de la poche intérieure de sa veste et le lui tendit.


— Le jeune maître a accepté que vous nous accompagniez à Londres pour notre prochaine enquête.


Héloïse prit le billet.


"NOAH'S ARK CIRCUS"


Son regard s'immobilisa sur le nom.

Un léger sourire apparut sur les lèvres de Sebastian.


— Nous partirons demain matin. Préparez vos affaires.

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