L' Âme Maudite

Chapitre 26 : Noah's Ark Circus, première partie

2051 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 30/09/2026 22:11

18 mars 1889


— Mesdames et messieurs !


La voix de Joker traversa le chapiteau. Les conversations diminuèrent peu à peu.

Au centre de la piste, il écarta les bras dans une révérence exagérée. Ses longs cheveux orange, noués en fines tresses, balayèrent ses épaules dans le mouvement.


— Bienvenue au Noah's Ark Circus !


Les applaudissements éclatèrent. Joker se redressa avec un large sourire.


— Ce soir, oubliez donc un peu le monde qui vous attend dehors. Ici, vous verrez des choses que vos voisins refuseront de croire demain matin !


Quelques rires répondirent dans les gradins.


— Des acrobates qui n'ont jamais appris à tomber, des bêtes qui ont bien meilleur caractère que certains de nos spectateurs...


Une protestation amusée s'éleva quelque part au premier rang.

Joker porta une main à son cœur.


— Je n'ai nommé personne !


Les rires redoublèrent.

Il se retourna vers l'entrée des artistes.


— Et pour commencer en beauté...


Son regard parcourut machinalement les gradins.

Puis s'arrêta.


Le reste de sa phrase disparut.


Une femme était assise parmi les spectateurs.

Cheveux noirs. Visage pâle.

Yeux gris.


Joker ne bougea plus.

Pendant une seconde, le chapiteau entier sembla s'éloigner.


La musique.

Les applaudissements.

Les voix.

Tout.


Jade.


Non.


Il cligna des yeux.

La femme était toujours là.

Même visage.

Plus âgé, peut-être. Mais suffisamment semblable pour lui couper le souffle.


Une seconde de trop passa.

Dans les coulisses, quelqu'un bougea.


La piste revint brutalement autour de lui.

Il reprit son sourire.


— Pour commencer en beauté, donc...


Sa voix avait retrouvé son aisance. Presque.


— Notre Jumbo va mettre le feu à la scène.


Un rire parcourut les gradins. Joker fit un geste vers l'entrée de la piste.


— Faites-lui un peu de bruit !


Jumbo entra sous les applaudissements.

Joker disparut derrière le rideau. Son sourire s'effaça. Il resta immobile une seconde, puis passa une main sur son visage.


Quelle connerie.


Une ressemblance aperçue au milieu de centaines de visages, et voilà qu'il perdait le fil en pleine représentation. Il devait vraiment commencer à manquer de sommeil.


--


Le spectacle s'acheva un peu plus d'une heure plus tard.

Les derniers applaudissements s'éteignirent peu à peu tandis quele public quittait le chapiteau.


Dans les coulisses, les artistes rangeaient leur matériel et échangeaient encore quelques plaisanteries.


— Joker !


Il releva la tête.

Doll venait vers lui d'un pas rapide.


Elle avait déjà quitté son costume de scène. Sa perruque blanche avait disparu, laissant apparaître ses cheveux bruns en bataille. Dans son pantalon trop large et sa veste informe, elle ne ressemblait plus du tout à la gracieuse funambule qui avait traversé la piste quelques minutes auparavant.


— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Joker.


Doll ralentit devant lui. Son expression suffit à effacer le sourire qu'il avait retrouvé.


— Faut que tu viennes voir.


— Maintenant ?


— Ouais.


Elle jeta un regard derrière elle, puis repartit sans attendre.

Joker la suivit.


Quelques instants plus tard, ils s'arrêtèrent devant une tente. Des voix s'élevaient à l'intérieur.


— Mais pourquoi t'as rien dit ? braillait Dagger.


— Laisse-la respirer, intervint Beast.


— J'essaie juste de comprendre !


Joker ralentit.

Doll ouvrit la porte.


Les conversations s'interrompirent aussitôt.


Beast se tenait près d'une table, les yeux brillant d'émotion. Dagger était planté à côté d'elle. Jumbo occupait le fond de la pièce. Peter et Wendy étaient là eux aussi.


Un homme vêtu de noir se tenait légèrement à l'écart.

Joker le remarqua à peine.


Son regard venait de trouver la femme devant lui.


De près, la ressemblance n'en était plus une.


Elle avait changé. Son visage avait perdu quelque chose de l'adolescente qu'il avait connue, et la robe grise qu'elle portait sous une cape noire lui donnait une apparence plus austère.


Mais c'était son visage.


Joker s'arrêta sur le seuil.


Personne ne parla.


Héloïse soutint son regard.

Il fit un pas. Puis s'arrêta de nouveau.


Dagger réagit aussitôt.


— Mais regarde-la !


Joker ne détourna pas les yeux.


— C'est pas possible.


Sa voix n'avait plus rien de celle du maître de cérémonie.

Sebastian tourna légèrement les yeux vers Héloïse.

Elle comprit.


— Tu m'as manqué, Joey.


Joker se figea.

Dagger se tourna vers lui avec un air triomphant.


Pendant plusieurs secondes, Joker regarda Héloïse comme s'il cherchait encore le détail qui lui permettrait de rejeter ce qu'il avait devant lui.

Puis son expression céda.


— Bon sang...


Il franchit les quelques pas qui les séparaient et la prit dans ses bras.

Le geste fut si brusque qu'Héloïse n'eut pas le temps de l'anticiper.


Son corps se raidit aussitôt.

Joker la serra contre lui.


Une de ses longues tresses rousses glissa contre l'épaule d'Héloïse, et ses petites boucles d'oreille argentées effleurèrent sa joue.


— T'es vraiment là...


Héloïse resta immobile.


Jade aurait refermé les bras autour de lui sans hésiter.


Après une seconde, Héloïse leva donc ses mains et les posa dans son dos, sur sa cape violette.


— Oui.


Une infime satisfaction passa dans le regard de Sebastian.

Joker la relâcha enfin.


— Rarity...


Dagger, qui avait manifestement attendu aussi longtemps qu'il en était capable, s'avança.


— Bon, maintenant que monsieur a fini de monopoliser la revenante...


Héloïse eut à peine le temps de tourner la tête qu'il l'enlaçait déjà.


— T'es vivante !


— Dagger, tu vas l'étouffer, lança Doll.


— Ça fait presque quatre ans !


Doll s'avança à son tour.


— On nous a dit que t'étais morte.


Jumbo s'était rapproché à son tour.


— On a reçu l'avis de décès.


— Le manoir a brûlé, ajouta Dagger. Comment t'as fait ?


Beast, restée un peu en retrait, finit par s'approcher. Elle regarda Héloïse longtemps avant de souffler :


— T'es vraiment une idiote.


Sa voix s'était légèrement cassée sur les derniers mots.

Héloïse la regarda. Beast détourna les yeux.


— Nous laisser croire ça pendant tout ce temps...


Joker n'avait toujours presque rien dit.


— Où t'étais, Jade ?


Cette fois, les autres se turent.

Héloïse ouvrit la bouche.

Sebastian intervint avant elle.


— Il était nécessaire que tout le monde continue à la croire morte.


Les regards convergèrent aussitôt vers lui.

Dagger fronça les sourcils.


— Et vous êtes qui, au juste ?


Sebastian s'inclina.


— Sebastian Michaelis. J'étais autrefois au service de madame Blodweell.


Il se redressa.


— Nous avions découvert que monsieur Blodweell projetait de tuer son épouse pour s'emparer de sa fortune. Son départ pour rejoindre l'armée nous a donné l'occasion d'agir avant son retour.


Dagger cessa aussitôt de sourire.


— Geoffrey voulait la tuer ?


— Oui.


Joker regarda Héloïse. Son expression s'était fermée.


— Et l'incendie ? demanda Beast.


— Il nous a permis de faire croire à sa mort.


Dagger ouvrit de grands yeux.


— Attends. Jade, c'est toi qui as foutu le feu au manoir ?


Héloïse jeta un bref regard vers Sebastian.


— Oui.


Dagger eut un rire incrédule.


— Ça, c'est la Rarity que je connais !


Même Doll sourit.

Joker, lui, ne riait pas.


— Et après ?


Sebastian poursuivit avec la même tranquillité :


— Elle a quitté le domaine avec moi et un jeune domestique.


— Pourquoi tu nous as rien dit, Jade ? demanda Beast.


— Parce que moins de personnes connaissaient la vérité, moins monsieur Blodweell risquait de découvrir qu'elle vivait encore.


Beast croisa les bras.


— Même nous, on pouvait rien savoir ?


Sebastian ne répondit pas.

Cette fois, ce fut Héloïse qui baissa légèrement les yeux.


— Je suis désolée.


Un petit silence suivit.

Dagger souffla par le nez.


— Franchement, c'était une idée de merde.


— Dagger, murmura Doll.


— Quoi ? On t'a pleurée pendant des années !


— Il a raison, dit Beast.


Héloïse releva les yeux vers elle.


Beast avait les bras croisés, mais son expression n'avait plus rien de dur.


— Tu aurais pu trouver un moyen.


Joker resta silencieux encore quelques secondes.

Il regardait toujours Héloïse.

Puis il passa une main derrière sa nuque. Un sourire fatigué reparut sur son visage.


— On va pas passer la soirée à lui faire un interrogatoire. On a quelque chose à fêter !

 

---


Le bruit de la porte se refermant derrière lui coupa enfin les protestations de Soma dans le couloir.

Ciel traversa sa chambre sans ralentir.


— Je n'ai pas traversé Londres pour passer ma soirée à jouer aux échecs avec lui.


Sebastian entra à sa suite.


— Son Altesse semblait pourtant considérer cette partie comme une affaire de la plus haute importance.


Ciel lui lança un regard irrité.


Il avait autorisé Soma et Agni à occuper sa résidence londonienne en son absence. Il regrettait parfois cette décision.


Sebastian posa soigneusement sa veste sur le dossier d'une chaise devant le bureau, puis déposa son haut-de-forme sur la commode.


Ciel s'assit sur le lit.


— Alors ?


— Le plan a fonctionné. Mademoiselle Wayte a été reconnue par les membres du Noah's Ark Circus.


— Ils l'ont prise pour Jade.


— Oui.


Une satisfaction discrète passa sur le visage du démon.


— Elle dispose désormais d'un accès direct au premier cercle de la troupe. Joker nous a même proposé de nous intégrer parmi les artistes sans passer les épreuves d'admission. Une occasion exceptionnellement commode. Nous pourrons commencer l'infiltration dès demain.


Ciel releva les yeux.


— « Nous » ?


Sebastian s'approcha et posa un genou à terre devant lui.


— Héloïse et moi-même.


Il entreprit de défaire les lacets de la botte droite du jeune comte. Celui-ci le regarda faire, l'air sévère.

Depuis l'arrivée d'Héloïse, Sebastian avait pris une fâcheuse habitude : celle de prendre des initiatives.


La garder au manoir. La surveiller. L'emmener avec eux sur une enquête.


Toujours pour d'excellentes raisons. Toujours avant que Ciel puisse décider lui-même si elles étaient suffisantes.


Ciel leva l'autre pied et posa délibérément sa semelle sur sa cuisse.


Une trace de terre humide marqua aussitôt le pantalon noir du majordome.

Les doigts de Sebastian s'arrêtèrent.

Son regard descendit vers la tache.

Puis remonta vers Ciel.


— Quelque chose vous contrarie, Monsieur ?


— Tu lui fais confiance à ce point ?


Sebastian retira la première botte.

Ciel ne retira pas son pied gauche.


— Je ne parlerais pas de confiance. Elle compte sur mon aide pour la protéger des Faucheurs. Elle a donc tout intérêt à se montrer convaincante.


— Et tu comptes vivre au cirque avec elle.


— Oui.


Ciel appuya légèrement davantage sa botte contre sa cuisse.


— Je viens avec vous.


Cette fois, les mains du démon s'immobilisèrent réellement quelques secondes.

Il releva les yeux.


— Monsieur ?


— Ne prends pas cet air. Tu as très bien entendu.


Un sourire presque imperceptible apparut sur les lèvres du démon.


— Pardonnez-moi. J'essayais simplement de me représenter le comte Phantomhive sous un plaid rêche, dans une tente humide.


— Je ne suis pas si fragile.


Sebastian reprit tranquillement les lacets.


— Il vous faudra renoncer à votre chambre, à votre bain quotidien et aux repas préparés selon vos préférences. Sans oublier que vous devrez participer aux corvées communes.


Ciel plissa les yeux.

Le sourire de Sebastian s'accentua.


— Oh, et il faudra sûrement convaincre Joker que vous possédez un talent susceptible d'amuser son public. Je suis moi-même assez curieux de découvrir lequel.


— Tu prends beaucoup trop de plaisir à cette conversation.


— Je préfère que vous soyez bien informé de ce que votre décision implique.


Un sourire discret échappa au majordome.


— Je serais simplement navré de découvrir, une fois sur place, que votre détermination ne survit ni à une nuit sous la tente ni à quelques travaux manuels.


— Ma détermination survivra très bien.


— Me voilà rassuré.


Sebastian releva les yeux vers lui.


— Après tout, l'alternative serait de demeurer confortablement ici pendant que mademoiselle Wayte et moi poursuivons seuls l'enquête.


Ciel retira brusquement son pied de sa cuisse.


— Ma décision est prise.


Sebastian ôta la botte.


— Très bien, my lord.

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