Shinigamis et Shinas, la nouvelle histoire

Chapitre 4 : Les prémices d’un complot

1578 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 21/03/2026 14:08

Arata Bando avait parcouru les montagnes enneigées et se plongeait dans la forêt profonde, suivit par ces compagnons à cheval. Comme la forêt était devenue trop dense, ils avaient continué à pied jusqu’ici, à travers une végétation de plus en plus touffue. Des Yôkai de niveau supérieur avaient ouvert la marche, taillant à travers les arbres à coups de sabres, écartant les lianes et les plantes qui leur barraient la route. Passant près des arbres immenses aux racines écartées, entre lesquelles, selon les mythes, on pouvait guérir un enfant de sa maladie en le laissant toute la nuit…

Enfin, ils étaient arrivés au terme de leur voyage. Le visage enfoui sous leurs hautes capuches blanches, les six Shinas se tenaient debout au milieu de la forêt. Devant eux se dressait un if immense, symbole d’immortalité et de renaissance.

C’était le plus grand arbre qu’ils eussent jamais vu. Le tronc était aussi large qu’une maison, et une ouverture en son milieu laissait voir un escalier en colimaçon qui montait à l’intérieur. Ses branches s’enfonçaient et se croisaient dans les hauteurs invisibles de la forêt.

Il n’y avait plus de bruit, si profond dans le cœur de la forêt, en ce lieu secret, oublié des hommes et du temps. La forêt ne figurait sur aucune carte. Et son nom, même, n’avait plus été prononcé depuis des centaines d’années. Le chant des oiseaux s’était éteint depuis longtemps. Et le soleil, lui, n’avait jamais ici le droit de briller. La terre était noire et humide. Une odeur faisandée emplissait l’air.

Le plus vieux des six Shinas, Arata Bando, s’avança et fit demi-tour pour faire face à ses compagnons et aux démons.

-Nous y sommes.

Les Shinas acquiescèrent. L’un après l’autre, ils baissèrent leur capuche blanche et échangèrent des regards soucieux.

-Mes frères, reprit Arata en plantant sa canne devant lui. Je vais devoir monter seul. Et vous, vous devez rester ici. Comme vous le savez, vous n’avez pas le droit de me suivre. Mais quand le jour se lèvera, si je ne suis pas revenu, venez me chercher.

Il reprit sa canne et se tourna vers l’arbre.

Derrière lui, les démons se dispersèrent pour installer un campement. La nuit allait être longue.

Arata, le visage grave, se dirigea lentement vers l’arbre. Malgré l’obscurité menaçante et l’atmosphère pesante qui régnait aux alentours, il était pressé d’accomplir ce qu’ils étaient venus faire.

Il s’avança vers l’ouverture au pied du gigantesque tronc, fit une pause devant la première marche, puis se décida à monter. Il pouvait sentir les regards anxieux de ses frères, posés sur sa nuque.

Il s’engagea enfin dans l’escalier, plaçant prudemment ses pieds sur les marches inégales qui s’élevaient à l’intérieur de l’if géant. Une à une. Lentement. Après quelques pas, il entra dans une obscurité complète. Plus aucun rayon de lumière ne pouvait pénétrer jusque-là. Mais il continua. Les poings serrés, les muscles tendus, il monta doucement vers le cœur de l’arbre.

Bientôt il perdit le sens de l’orientation. A force de tourner, il ne parvenait plus à se repérer. Puis il perdit le sens du temps. Il lui semblait qu’il montait depuis des jours. Que cela ne finirait jamais. L’arbre jouait avec ses sens. Trompait sa raison. Mais il fallait résister et continuer d’avancer. Progresser dans l’opacité écrasante.

Enfin, il arriva sur la dernière marche et vit à nouveau quelque rais de lumière. Il secoua la tête et se ressaisit. Là ! Un filet de lueur à ses pieds. Le bas d’une porte. Il tendit la main devant lui. Une poignée. Il appuya doucement dessus. La porte s’ouvrit sur une grande pièce où brillaient d’étranges lumières, petites boules fragiles qui flottaient dans l’air comme une nuée de lucioles.

C’était une salle haute et ronde, sculptée dans le ventre de l’if. Des runes et des fresques étaient gravées à même les parois.

Assis au milieu de ce mausolée de bois, un homme l’attendait, vêtu de peaux de bêtes. L’homme qu’il était venu voir. Lui.

-Bonjour, Shinas, prononça l’homme d’une voix caverneuse. Asseyez-vous devant moi, que je puisse voir votre visage.

Arata frissonna. Mais il ne devait pas faiblir. Cet homme était son dernier espoir. Le vieux Shinas fit quelques pas et s’assit en face de celui que l’on nommait Mizuchi. Il essaya de le regarder droit dans les yeux.

On parvenait difficilement à discerner les traits de cet homme. Il portait sur la tête un crâne de loup dont la mâchoire plongeait son front dans l’ombre. Sa peau était si brune qu’on peinait à distinguer sa figure, et il portait une barbe qui cachait son menton et son cou. On ne voyait que ses yeux. Des yeux d’aigle, perçants, profonds.

-Vous êtes Arata Bando, n’est-ce pas ?

Le Shinas acquiesça. Il n’osait pas encore parler.

-Et vous êtes venu ici parce que le pouvoir de votre futur grand prêtre prend de l’importance et vous ne voulez pas rester derrière, je le vois.

-En effet, confessa le Shinas.

-Je sais ce que vous ressentez, Shinas.

Le Shinas hocha la tête. 

-On raconte qu’il reste encore un espoir... Que vous...

-Que je quoi ? reprit Mizuchi en penchant la tête.

Arata hésita. Il ne voulait rien dire qui puisse gâcher ses chances.

-Nous sommes venus vous faire serment d’allégeance, Mizuchi.

-Vraiment ? s’exclama l’homme en souriant. Qu’espérez-vous de moi ?

-On raconte...

-On raconte beaucoup de bêtises, Arata. Un vieux Shinas ne peut se fier à toutes les rumeurs qu’il entend.

Arata soupira. Il savait que cet homme se jouait de lui. Qu’il le sondait, peut-être. Il n’avait pas l’habitude qu’on lui parle ainsi. Mais il ne devait pas s’emporter. Il avait pleinement conscience du rapport de force qui se jouait ici. Ses chances de l’emporter étaient faibles. Il devait impressionner ce démon sans le faire reculer. Tout au moins l’intéresser. Une entreprise difficile.

-Cessons de jouer, Mizuchi. Mes compagnons et moi n’avons pas subi toutes ses épreuves en nous fiant seulement à quelques rumeurs. Nous savons ce que vous voulez faire.

-Je suis heureux de l’apprendre, railla Mizuchi.

-Nous voulons vous proposer un pacte.

Arata plissa les yeux comme pour mieux voir dans la pénombre. Il voulait lire dans le regard du démon.

-Et en quoi consisterait votre fameux pacte.

-Nous nous soumettons à vous, Mizuchi, nous vous aidons dans votre quête, et en échange nous demandons à pouvoir partager ce que vous en tirerez...

-Et en quoi pourriez-vous m’être utiles ?

-Nous connaissons ce que vous cherchez, et mes démons sont les plus redoutables que vous pouvez recruter.

-Qui vous dit que j’ai besoin de guerriers ? demanda Mizuchi, narquois.

-Avez-vous mis les mains sur le prince d’Erèbe ? répliqua Arata sans hésiter.

-Je crois que vous êtes bien renseignés.

-Oui. Cela devrait vous convaincre que nous pourrions vous êtes utiles, Mizuchi.

Arata savait qu’il venait de marquer un point. C’était sa seule ouverture. Sa seule chance de convaincre le démon.

-Mes démons sont des démons extraordinaires. Ils ne perdent jamais une proie.

-J’ai entendu dire cela, en effet.

-Notre aide vous serait précieuse, ajouta le Shinas qui sentait qu’il pouvait le convaincre.

-Peut-être.

-Unissons nos forces. Nous recherchons la même chose.

Le démon eut un geste de recul et haussa les sourcils.

-Je croyais que vous vouliez me faire serment d’allégeance, et à présent vous parlez simplement d’unir nos forces...

-Non. Pas simplement. Comme je vous l’ai dit, nous sommes prêts à nous mettre à votre service, Mizuchi.

Le démon hocha lentement la tête. Arata crut deviner un sourire aux coins de ses lèvres.

-Mmmmh. Des Shinas à mon service... Vous qui n’avez jamais été au service de personne. Comme le monde a changé !

-Inutile d’insister, Mizuchi. Je sais ce que nous avons perdu, et nous ne serions pas ici aujourd’hui si nous n’avions pas besoin de vous... Mais je crois que vous aussi avez besoin de notre aide. Allons, je vous le demande pour la dernière fois. Acceptez notre pacte.

Le démon soupira et passa plusieurs fois la main dans sa barbe. Il dévisagea longuement le Shinas, fit quelques grimaces avant de hocher la tête.

-Entendu, Arata. Vous pouvez aller dire à vos compagnons que j’accepte le marché.

-Vous ne le regretterez pas, Mizuchi.

-Nous verrons cela très vite.

-Nous sommes à votre service, répliqua Arata.

-Alors ne perdez pas de temps. Ramenez-moi votre prince vivant !

Arata se leva, souriant. Il salua le démon et dit :

-Nous vous le ramènerons, Mizuchi.

-Vivant, répliqua le démon. Il me le faut vivant !

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