Shinigamis et Shinas, la nouvelle histoire
Chapitre 27 : En direction de la Soul Society
9359 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 25/08/2026 14:21
De l’autre côté du cortège, Ichigo et Taro étaient eux aussi plongés dans une conversation visiblement très prenante. Sans vraiment se disputer, ils parlaient fort et l’on devinait qu’ils essayaient mutuellement de se convaincre de quelque chose. Nul n’osait aller les déranger et, de toute façon, chacun avait suffisamment à faire avec le froid et l’angoisse pou ne pas s’occuper des affaires des autres...
-Le prince Roka aura bientôt, plus que jamais, besoin des jeunes Shinas !
-Et alors ? Ils lui sont déjà acquis. Ils l’ont suffisamment prouvé, non ?
-Oui, je ne dis pas le contraire. Bien sûr. Toutefois, ce ne sera pas forcément toujours comme ça. Il y aura sûrement des désaccord. Alors, si tu fais cette formation, ta parole comptera plus...
-Ecoute, Ichigo, je ne suis pas pressé de devenir maître, et je suis beaucoup plus utile ici !
-Non. Non. Ça, je ne le crois pas.
Les mains d’Ichigo, emmitouflées dans de gros gants de laine, étaient crispées.
-Selon la carte, nous arriverons ce soir à l’intersection qui mène vers Orkney. C’est une ville de jeunes Shinas pour ce que disent les autres et...
-Non ! coupa l’labinos en s’arrêtant de marcher. Je n’ai pas envie ! mais, dis-moi, c’est Roka qui t’a demandé de me dire tout ça ?
Le Shinigami suppléant, qui lui ne s’était pas arrêté, poussa un rire cynique et forcé.
-Non ! Ca, non, Taro. Pas Roka. Non. Roka ne sait pas encore vraiment ce qui nous attend. Il ne sait pas, non que nous auront tant besoin des jeunes Shinas...
Taro se remit en route et rattrapa sans peine son ami.
-Mais toi, dit-il d’un ton ironique, toi, Ichigo, tu le sais, bien sûr ?
-Hmmm, je peux le deviner mieux que lui, oui. Je sais une chose qu’il ne sait pas grâce à Urahara..
Taro fronça les sourcils et jeta un coup d’oeil surpris au Shinigami.
-Ah oui, vraiment ? Et quoi ?
Le rouquin haussa les épaules.
-Fais-moi confiance, Taro.
-Vous nous cachez quelque chose, monsieur Kurosaki ? lança le Shinas en feignant d’être choqué.
Un sourire malicieux se dessina sur le visage du Shinigami suppléant.
-Disons qu’il y a des choses que Roka devra découvrir tout seul. Mais tu peux me faire confiance, tu peux me croire, oui, les Shinigamis exilés ne suffiront pas. Nous avons besoin des jeunes Shinas.
-Si nous avons besoin d’eux, ils nous aideront.
-Non. Leur simple soutien ne suffira pas. Ils nous ont déjà aidés, plusieurs fois. Mais à présent, ils vont devoir participer, tu comprends ? S’engager, réellement. Et pour cela, tu dois, toi, les convaincre. Car Roka ne le fera jamais. Il ne sait pas faire ça.
Taro fi une grimace contrariée.
-Eh bien, oui, le moment venu, je saurai les convaincre de s’engager à nos côtés, si c’es ce que tu veux. Mais je n’ai pas besoin pour cela d’aller dès maintenant à Orkney. Je préfère aller chercher Rukia...
-Non. Tu dois devenir maître. C’est le meilleur moyen d’aller chercher, dans cette ville de jeunes Shinas, le soutien dont nous allons avoir besoin. Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour Roka.
-Je n’ai pas besoin de passer Maître pour trouver du soutien à Roka ! répliqua Taro d’un ton de plus en plus agacé. Tout cela n’a rien à voir ! Tu confonds mon apprentissage et mon devoir d’aider Roka...
-Non. Non, je ne les confonds pas, Taro. Ces deux éléments ne font qu’un, n’est-ce pas ? Allons, tu le sais. Roka a besoin d’un maître à ses côtés. A toi de le devenir.
Ils arrivèrent un peu avant le soir devant une grande intersection. La route, qui s’était élargie, se séparait ici en deux bras perpendiculaires. D’un côté, elle s’engouffrait dans la plaine enneigée de l’ouest, vers la mer, et de l’autre, elle descendait vers les landes et la ville où ils voulaient se rendre.
Roka proposa que l’on installe le campement en retrait de la route, et tout le monde s’y attela aussitôt avec soulagement, tant ils étaient fatigués.
Ils étaient près de deux cents, à présent, dont la moitié des Shinigamis exilés. Il fallait trouver chaque soir un espace assez grand et adapté pour que tout le monde ait de la place, mais une fois l’endroit choisi, cela allait assez vite car chacun savait ce qu’il avait à faire. On dégageait le terrain, on essayait de trouver du bois aussi sec que possible pour qu’il ne fume pas trop, on préparait un grand feu et on construisait quelques abris. Parfois, les jeunes Shinas partaient chasser, et l’on se débrouillait ainsi pour nourrir tous les membres de cette assemblée grandissante. Cela faisait beaucoup de bruit dans le soir étouffé de l’hiver, et de la lumière, des couleurs. L’air s’emplissait rapidement des odeurs de bois brûlé et de viande grillée. On entendait par moments le rire des quelques enfants qui avaient suivi leurs parents dans cette expédition bariolée.
C’était souvent dans ces moments de repos que de nouveaux arrivants se joignaient à la troupe. Ils approchaient, humblement, venus des villages voisins, attirés par la rumeur, guidés par les flammes au loin. Ils se présentaient, seuls ou en groupe, n’osaient pas toujours demander leur admission dans cette étrange compagnie, mais on les accueillait avec hcaleur, et rapidement ils s’intégraient. Roka, gêné, essayait toutefois de sourire à tous ceux qui venaient et qui lui lançaient des regards emplis d’admiration et de crainte mélangées. Mais il ne leur parlait pas. Il restait quelque temps avec Mado, Taro ou Ichigo, puis comme chaque soir il disparaissait pour aller méditer en paix. Mais pas ce soir-là.
Car ce soir-là, si Roka se retira à l’écart de la foule, ce fut pour une autre raison.
La nuit était tombée depuis longtemps quand tout le monde s’installa enfin autour du feu pour manger. Roka, assis près de Taro, posa un regard circulaire sur l’assemblée. Il se rendit compte qu’il y avait de plus en plus de visages qui lui étaient inconnus, et il se demanda même combien de ces personnes il aurait pu appeler par leur nom. Cela le mettait de plus en plus mal à l’aise, mais paradoxalement, cela le rassurait en même temps. Il pouvait sentir le soutien, la fraternité de tous ces compagnons de route qui ne posaient pas de questions, qui se joignaient à lui, confiants, dans un élan étrange et émouvant. Et qui partageaient avec lui la peur tout autant que l’espoir.
Il ne parvint pas à voir Mado et Ichigo. Ils devaient être dissimulés dans un groupe, de l’autre côté du grand feu. Souvent, le soir, la jeune fille et le rouquin mangeaient de leur côté. Ils avaient l’air de s’entendre à merveille, et cela emplissait Roka de joie. Ichigo avait un jour confié à Roka que la jeune fille lui rappelait ses sœurs, et qu’il aimait parler avec elle. Et leur façon de se retrouver ainsi à l’écart pendant le dîner était peut-être en sus un moyen de narguer amicalement Roka, lui qui continuait de s’éclipser discrètement chaque soir...
Soudain, alors que le repas venait à peine de commencer, un cri strident s’éleva au milieu d’un groupe de convives. Roka serra les dents. Il savait pertinemment ce qui venait de se passer. Quelqu’un était mort. Encore.
Mais qui ?
Comme la plupart des gens autour de lui, il se leva brusquement pour voir qui avait été emporté cette fois. Son cœur battait à tout rompre. Mado ? Ichigo ? Il ne les voyait pas. Non.
Il lâcha le bout de viande qu’il tenait dans sa main droite et se précipita de l’autre côté du feu, où un attroupement se formait déjà. Il eut l’impression que le temps s’était arrêté. Des sons étouffés, confus, lui parvenaient et sa vue se troublait sur les côtés, comme si elle ne pouvait se focaliser que sur un seul point, celui du drame. Ses pieds lui semblaient lourds, empêtrés dans la neige, comme dans un mauvais rêve. Ses jambes tremblaient. Il imagina le pire. Mado.
Il arriva en courant au milieu de la foule, et il aperçut Ichigo en face de lui, le regard horrifié. À ses pieds était étendu le corps menu d’une jeune personne. Roka sentit soudain s’arrêter les battements de son cœur. Il fit un pas de plus. Et il vit son visage.
C’était celui d’un jeune garçon, de treize ou quatorze ans à peine. Sa mère, comme glacée par l’hiver, se tenait à genoux à côté d’Ichigo, tétanisée, incrédule.
Roka, reprenant lentement ses esprits, s’avança et posa une main sur les épaules de cette femme qu’il ne connaissait même pas. Il la serra contre lui, ferma les yeux et sentit aussitôt les larmes couler sous ses paupières.
-Je... Je suis désolé, balbutia-t-il en serrant plus fort encore la jeune mère contre lui.
Quelques Shinigamis s’accroupirent à leur tour auprès d’elle pour la soutenir, et Roka se releva lentement. Il fit signe à deux hommes d’emporter sous un abri le corps sans vie du jeune garçon, puis il s’écarta, à reculons, les yeux écarquillés, mouillés de larmes.
A ce instant, il vit Mado, qui était juste à côté d’Ichigo. Debout, vivante. Elle aussi pleurait. Aussitôt, il fit volte-face et s’éloigna du cercle qui s’était rassemblé. Sans se retourner il sortit du campement, accélérant le pas au fur et à mesure que les larmes inondaient son visage. Il courut, maladroitement, trébucha plusieurs fois, puis, quand il fut certain d’être hors de vue du campement, il s’assit sur un vieux tronc d’arbre mort, prit sa tête dans ses mains et pleura sans retenue.
Il ne savait plus que penser. En voyant Mado, il avait éprouvé un grand soulagement, mais ce soulagement lui faisait honte, à présent, car il ne pouvait s’empêcher de penser à cette pauvre mère, à ce qu’elle devait ressentir en cet instant précis, elle qui n’avait pas été épargnée par le hasard. Il se sentait écrasé par l’impuissance, l’injustice, la douleur. Si seulement il avait pu ramener cet enfant à la vie ! Mais il savait bien que c’était impossible, et que cela continuerait. Demain, un ou deux autres partiraient, peut-être plus. Et un jour, sûrement, viendrait leur tour. Le sien, celui de Mado, de Taro, d’Ichigo... Comment arrêter cela ? Cette spirale insupportable ?
E toujours la voix de Yû résonnait dans sa tête.
«Tu n’as donc pas fini ton travail, prince des Shinas.»
Mais comment pourrait-il supporter seul cette charge ? Au fond de lui, il savait que la solution était entre les mains de Mizuchi, entre les mains de cet homme qu’il avait affronté et qu’il avait banni dans son âme. Il était presque certain que seul l’être suprême pouvait y faire quelque chose. Mais quoi ? Et comment l’en convaincre ?
Roka entendit des bruits de pas, dans la neige, qui approchaient derrière lui. Il sut aussitôt que c’était Taro.
-Allons, Roka, il faut que tu reviennes au campement. Les autres ont besoin de toi...
Roka fut heureux d’entendre la voix du Shinas. Cette voix amicale et sûre, sincère. Taro.
-Je ne sais plus quoi faire, avoua Roka en essuyant ses larmes du revers de sa manche gelée.
Taro s’assit à côté de lui et posa une main sur son épaule.
-Mais si, tu sais ce que tu dois faire. Tu me l’as dit toi-même. Tu dois aller chercher la Grande Prêtresse et Rukia. Et moi, je dois aller à Orkney.
Roka releva la tête.
-Tu as finalement décidé d’y aller ? demanda-t-il d’un air étonné.
-Bah, répondit l’albinos en haussant une épaule. Ton ami le Shinigami s’est montré convaincant... Et les choses ont l’air de se compliquer. Il serait bon en effet que je m’entretienne avec les jeunes Shinas.
Le prince acquiesça.
Ils restèrent un moment silencieux, assis l’un à côté de l’autre, le regard plongé dans le parterre soyeux. Puis Roka se redressa le premier.
-Tu comprends ce qu’il se passe ?
-Je crois, répondit l’albinos. En partie.
-Nous sommes comme les Yokai, Taro. Nous allons disparaître.
Le Shinas hocha la tête, d’un air à la fois horrifié et résigné.
-Si l’on doit disparaître, Roka, au moins, disparaissons réunis. Va chercher la Grande Prêtresse et Rukia, moi, j’irai chercher les jeunes Shinas d’Orkney, et tous ceux qui voudront se joindre à nous. Retrouvons-nous quelque part.
-A la Soul Society, répliqua le prince des Shinas. Le capitaine Hitsugaya est là-bas également.
-Oui. Alors à la Soul Society. Nous devons tous nous réunir, maintenant.
Les deux amis s’étreignirent, silencieux. Quelques flocons de neige commençaient à tomber.
-Allons dormir, à présent, proposa Taro. Je partirai demain matin pour ma dernière ville des jeunes Shinas.
-D’accord, dit Roka en se levant. Merci, merci, mon ami, et bonne chance...
Ils regagnèrent le campement.
Je suis dans l’abri silencieux de mon âme. Ici, personne ne meurt. Ici disparaît la peur qui au-dehors me tord le cœur. Je suis seul, et cela me convient, car je n’ai à craindre pour personne. J’aimerais tant ne plus savoir. Découvrir que tout n’était qu’un mauvais rêve. Mais le rêve, il est ici, devant moi, et je dois l’écouter, me laisser porter par les élans capricieux de mon âme.
L’hiver a disparu. Aucune neige, aucun arbre mort. La nature est vivante. Mais il fait sombre. C’est le printemps, peut-être. Ou ces instants calmes et lourds qui précèdent les orages d’été.
Soudain le vent se lève, violent, et met en mouvement le monde sous mes yeux. Quelle vue splendide ! Quel décor étrange ! Le ciel se couvre de nuages gris, qui s’assombrissent au loin, vers l’est. Au centre, un lac. Comme un miroir vert, bleu et blanc reflétant le firmament. Il semble avoir dessiné la terre autour de lui, ordonné le décor à son image. Tout part de cette rondeur calme et plate. Les collines s’élèvent de part et d’autre et l’horizon fait un grand V dont la base est au cœur même de l’étendue d’eau brillante.
Par moments, des éclairs blancs déchirent le ciel obscur, comme de longs et fins torrents de glace. Ils éclairent les parois des pâles bâtisses aux toits de tuiles roses qui se superposent sur les côtes. Des bourrasques de vent décoiffent les arbres. Les feuilles et les branches se portent vers l’est et résistent péniblement à la force des éléments déchaînés.
Au bord du lac, entre terre et eau, un petit mausolée de pierre attire le regard. Entouré de quelques buissons verts, il ressemble à un étrange bateau, amarré sur la berge. Ses pierres saumon se reflètent à la surface de l’eau. Elles ont la couleur de la terre qu’on voit ici et là, entre les arbres et les carrés de fougères.
Plus loin, dans un rayon de lumière blafarde, on devine une chaîne de montagne grise, vers laquelle s’enfuient les colonnes de nuages. Au fond, un sommet culmine sur la ligne d’horizon. C’est peut-être un château que l’on aperçoit tout en haut. Ou bien est-ce seulement la forme des rochers ?
Je baisse à nouveau les yeux. Il y a un homme au bord du lac, assis su un banc en pierre, qui me tourne le dos. Je n’ai pas besoin de m’approcher pour savoir qui il est. C’est moi qui l’ai amené là, qui l’ai chassé du monde. Mizuchi. Son corps recroquevillé. Mon âme est sa prison. Un jour, il faudra que je lui demande quel choix il fait. Il est l’être suprême ; je sais qu’il détient le secret qui pourra arrêter le cycle fatal de ce dernier hiver. Mais il est encore trop tôt. Je le sens. Je dois le laisser seul.
Son regard est fixé sur la surface du lac. Que regarde-t-il ? Que voit-il ? J’imagine son visage. Ses yeux rouges, sa peau dure et craquelée comme du cuir.
Je me retourne. Je veux m’écarter de lui. Le laisser tranquille. Le temps presse, mais l’heure n’est pas encore venue. Il faudra attendre le dernier instant.
Je ferme les yeux. Je laisse passer le temps. Le lac disparaît dans mon dos.
Et maintenant ? Où puis-je aller ?
Je voyage à l’intérieur de moi-même. Dans ces recoins de mon âme que je ne connais pas.
J’ouvre les yeux. Je vois approcher la ville. La Soul Society.
J’entends des voix. On parlemente, de l’autre côté de cette porte. C’est le bureau du commandant Yamamoto. J’entends les phrases mais je ne les comprends pas. Je poussa la porte.
Ils sont là, assis autour d’une grande table ronde.
Et il est encore question de guerre, de combats. Je le comprends. Je le devine dans l’intonation de leurs voix.
J’ai envie de partir, de les oublier. Mais l’un d’eux se retourne lentement vers moi, et il me regarde. Personne ne semble le remarquer. Ils parlent, ils parlent encore, et il ne me voient pas, enfermés dans leur monde.
Mais lui, il me regarde, et je ne sais pas qui il est. Comme un démon, il est habillé en sombre. Pourtant, ce n’est pas l’un des guerriers démoniaques. Non, il y a quelque chose de plus noble dans son allure. Il sembla venir d’une terre lointaine, d’un âge oublié. Sa peau claire est enduite par endroits de peinture noire. Ses cheveux lui font sur le crâne une crête de cette même couleur d’azur et retombent dans son dos, entremêlés de fines lanières de cuir.
Il me regarde, intrigué. Il y a tant de choses qui passent dans ses yeux. De la surprise, peut-être, mais de la compréhension aussi. De la curiosité. Il pourrait se retourner et dénoncer ma présence. Mais non, il me dévisage, comme s’il essayait de lire mes pensées.
Soudain, l’idée me fait peur. Je recule. Je tombe en arrière.
Roka adressa un dernier geste de la main à son bras droit comme celui-ci s’éloignait, seul, sur la route qui menait à Orkney.
Le prince des Shinas posa une main sur l’épaule de Mado, à côté de lui. Ichigo, devant eux, semblait ému lui aussi. Ensemble, ils regardèrent disparaître dans le brouillard la silhouette singulière de leur ami, puis il se mirent en route, bientôt suivis par la foule qui les accompagnait.
Depuis le lever du jour, l’inquiétude des hommes et des femmes était trahie par leur silence, par leurs regards, leur empressement à reprendre la route. L’angoisse continuait de gagner du terrain et seule la présence de Roka leur faisait garder espoir. Un groupe s’était formé autour de la jeune mère qui avait perdu son fils la veille. Ils étaient quatre ou cinq, qui l’accompagnaient en silence, la réconfortaient comme ils pouvaient. On lui avait proposé de retourner dans son village, mais elle avait refusé. Elle voulait continuer de marcher derrière Roka, certaine que plus rien ne l’attendait dans sa vie d’autrefois. Comme tous ces gens, elle voulait aller de l’avant. Quoi qu’il advienne.
Roka, à force d’être rappelé à l’ordre par Ichigo et Mado, essayait d’être de moins en moins solitaire et silencieux. Plus les jours passaient, plus il se mêlait à la foule. Chaque jour, il marchait auprès de gens différents, Shinas ou Shinigamis, et il les écoutait, découvrait leur histoire. Il espérait que cela changerait le regard des gens sur lui, et qu’on finirait par le considérer comme n’importe lequel des voyageurs. C’était bien sûr impossible, il était et resterait Roka le prince, dit Dragons obscurs, une légende vivante pour la plupart d’entre eux, mais au moins cela le rapprochait d’eux.
Ce matin-là, toutefois, il resta seul auprès d’Ichigo, car il voulait lui raconter ce qu’il avait vu dans son âme. Le Shinigami suppléant l’écouta attentivement et, quand le prince des Shinas eut fini son histoire, il hocha lentement la tête.
-A ton avis qu’est-ce que cela veut dire ? demanda Roka en regarda son ami.
-Prince Roka, je n’en ai pas la moindre idée. Mais je peux te dire qui était l’homme qui te regardait dans le bureau du commandant Yamamoto.
-Vraiment ?
-Oui.
-Tu le connais ?
-Non, répondit le rouquin en riant. Mais, Urahara m’a parlé de beaucoup de chose te concernant, concernant le monde des Shinas et du passé de la famille royale. C’était un vampire, du clan des Ventrue. Il n’y a aucun doute, non.
-Ventrue ?
-Oui. C’est un clan vampirique. Ceux qui dirige les autres.
Le prince des Shinas connaissait certains clans mais ne se doutait pas que les Ventrue dirigeaient les autres clans.
-Mais cette façon étrange de s’habiller, cette peinture sur sa peau...
-Les clans vampiriques ont des coutumes étranges. Et ils se reconnaissent grâce à ses peintures.
-Et pourquoi crois-tu qu’il y avait ce vampire à la Soul Society ? demanda finalement le prince des Shinas.
Ichigo haussa les épaules.
-Tu l’as vu dans ton âme. Ce n’est peut-être pas la réalité.
-Cela veut forcément dire quelque chose, insista le Shinas.
-Je ne sais pas. A moins que les Ventrue soient venus dans la Soul Society pour aider la Grande Prêtresse à se défendre. Oui, c’est possible.
-En tout cas, il était assis à la table de la Grande Prêtresse, et il me regardait. Comme s’il était surpris de me voir. Ou comme s’il essayait de me reconnaître...
Le Shinigami suppléant garda le silence, et Roka fut certain qu’Urahara lui avait dit quelque chose et qu’il lui cachait. Mais avant qu’il ne puisse essayer de lui en faire dire davantage, il y eut des cris dans la foule derrière eux, et le jeune homme comprit aussitôt que quelqu’un venait encore de s’éteindre...
Je n’ai pas besoin d’ouvrir les yeux pour savoir où je suis. Je reconnais l’odeur des jardins de la première division. J’y ai dormi tant de fois. Ce sont les parfums du printemps. Il fait bon, ici. Je suis assis sur un banc. Le contact froid de la pierre sous mes cuisses, sous mes mains, est tellement agréable ! Le silence et le vent sont les compagnons discrets de ma solitude et de mon enfermement.
Mais je ne suis pas seul. J’ai entendu des pas. Derrière moi. J’ouvre les yeux.
Serait-ce Mizuchi ? A-t-il fini de méditer ? Vient-il m’annoncer qu’il est prêt à m’aider ? Non. Ce n’est pas possible. Il est beaucoup trop tôt.
Je me retourne.
Et je le vois. Son regard de glace, la peinture sur son torse. Le vampire du clan Ventrue. Celui qui était à la table de la Grande Prêtresse.
Je me lève. Il est immobile. Je le salue d’un geste de la main. Il ne répond pas.
-Je suis le prince Roka, et l’on me nomme aussi Dragons obscurs.
Cela ne semble pas l’intéresser. Ce sont mes yeux qu’il regarde. Le vert de mes yeux. Il me dévisage. Il chercher une confirmation dans mon regard.
Je fais un pas vers lui.
-Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ?
Il reste impassible. Je n’ose pas avancer davantage. J’ai peur qu’il ne s’éloigne, qu’il prenne peur. Il a quelque chose à me dire. Mais il n’est pas sûr de pouvoir le faire. Je dois le mettre en confiance . je fais un pas en arrière. Je m’assieds à nouveau sur le banc, mais face à lui cette fois. J’attends.
Je vois son buste se gonfler ; il pousse un soupir.
Je dois trouver un moyen de le convaincre de me parler.
Je me souviens des mots d’Ichigo. Ma mère est de ce clan. Le sang de son peuple coule dans mes veines. Je dois le lui faire savoir. Mais comment ?
Il attend un signe, un geste de ma part. Quelque chose qui confirmerait ce qu’il croit deviner dans mes yeux. Oui, c’est cela. Une preuve que je suis des siens.
-Je suis le fils de Sei, dite la Veuve Noire. Je suis le fils de la Reine des démons.
Son regard s’agrandit. Ses sourcils se sont levés quand j’ai prononcé le surnom de ma mère. Mais il ne bouge toujours pas. Il attend encore.
Que puis-je dire de plus ? Que puis-je faire pour lui montrer que je suis un descendant de son peuple ?
J’hésite. Je le regarde encore. Puis l’idée me prend. Je me lève. J’ôte ma chemise et je la jette sur le sol. Je me mets à genoux. Les gestes me reviennent. Je plonge mes mains dans la terre, et je baisse la tête.
Je ferme les yeux. J’attends. Longtemps. Si longtemps que j’ai l’impression qu’il n’est plus là.
Mais soudain, il avance vers moi. Puis je sens sa mains qui se pose sur mon crâne.
-Je suis Taos, régent du clan Ventrue.
La Grande Prêtresse d’Erèbe se présenta seul à la tombée du soir devant le camp des vampires Ventrue, en retrait de la Soul Society. Les hautes tentes de toile brune formaient un grand arc de cercle, comme une demi-lune tracée dans la neige. Quelques feux brûlaient ça et là, à l’intérieur d’une longue barrière qui délimitait le campement, et semblaient souffler dans le ciel des bulles de lumière.
Zenzo avait insisté pour escorter la souveraine, mais celle-ci avait refusée. Elle voulait parler seul à seul avec Taos et elle espérait que sa venue sans escorte serait appréciée par les Ventrue comme un geste humble et respectueux. Toutefois, elle était inquiète.
La Grande Prêtresse fut accueilli à l’entrée du campement, devant la barrière, par deux vampires qui, malgré le froid, avaient le torse nu. Eria ne s’était toujours pas habitué à ces soldats étranges, qui parlaient d’une façon énigmatique. Ces rivaux d’antan étaient devenus sans explication des alliés inattendus. Eria se demandait si elle réussirait à les convaincre d’aller encore plus loin et de venir avec elle à la recherche de la personne derrière tout ça... Elle devinait que les convaincre ne serait guère aisé, mas leur soutien serait capital. Elle devait tout tenter.
-Grande Prêtresse Eria.
La Grande Prêtresse s’inclina légèrement pour remercier le vampire qui venait de parler. Elle ne connaissais pas les coutumes de ces hommes, mais elle essaya de se montrer à son tour plein de considération.
-Merci, vous qui nous avez porté secours si loin de votre monde... Je... Je souhaite m’entretenir avec Taos, s’il le veut bien.
-Le régent vous attend, Grande Prêtresse.
-Il m’attend ?
-Les visions vous ont annoncé, Grande Prêtresse. Entrez dans le croissant et, si vous cherchez sa tente, vous la trouverez.
Les deux vampires s’écartèrent et lui firent signe d’avancer. Eria, perplexe, les remercia d’un signe de tête et passa de l’autre côté de la barrière. Elle n’avait aucune idée de l’endroit où pouvait se trouver la tente de Taos et se demandait pourquoi les vampires ne l’y accompagnaient pas. Ce devait aussi être une coutumes Ventrue, une sorte de rituel.
La Grande Prêtresse fit quelques pas en avant. Elle vit les Ventrue lui adresser un regard ici et là, mais on ne fit bientôt plus attention à elle. Elle se demanda un instant si elle n’était pas folle d’être venue ainsi toute seule. Mais elle devait aller jusqu’au bout. Elle s’avança vers un grand feu, comme attiré par les flammes, espérant qu’elle pourrait alors voir la tente du régent. De l’intérieur, le camp offrait un spectacle étonnant. Les armes étaient plantées dans la neige et dessinaient de longues allées rectilignes entre les habitations de fortune. On retrouvait en de nombreux endroits les peintures : dans les tissus étendus sur des séchoirs, dans les décors des tentes brunes, sur des poteries posées près des foyers...
Eria continua d’avancer dans la nuit hivernale et passa près du grand feu. Elle marcha lentement au milieu des vampires. Elle les saluait discrètement, en essayant de masquer sa peur. Il y avait beaucoup d’agitation dans le campement. Les vampires préparaient le repas du soir. Chaque fois qu’elle dévisageait l’un d’eux, elle recevait en retour un regard froid, indéchiffrable.
La Grande Prêtresse commençait à se sentir mal. La fumée lui piquait les yeux. La chaleur des hautes flammes lui brûlait la peau. Elle toussa un peu; s’écarta d’une vague de fumée. Plus loin, sur la gauche, elle aperçut des petits monticules de pierres, dressés en pyramides. Elle vit alors une tente qui attira son attention. Elle n’aurait su dire pourquoi, mais elle n’était pas comme les autres. Peut-être était-elle plus grande, plus haute, plus décorée... Il semblait y avoir davantage d’objets tout autour. Et surtout, un guerrier vampire se tenait debout devant l’entrée.
Eria se dit qu’il devait s’agir de la tente de Taos et accéléra le pas, heureuse de s’écarter de l’atmosphère enfumée du centre du campement. Quand elle arriva devant la tente, elle fit un signe au vampire pour demander si elle pouvait entrer.
-Non, répondit le vampire d’une voix grave et profonde.
-Je viens m’entretenir avec Taos, expliqua Eria, offusqué.
Le vampire sourit. Eria jura qu’il se moquait d’elle.
-Taos n’est pas dans cette tente, Grande Prêtresse.
-Comment puis-je le savoir ? s’emporta la Grande Prêtresse, qui estimait que la façon dont était reçu une femme de son rang était indigne. On ne m’a pas dit dans quelle tente il est, cela commence à bien faire ! Dites-moi où il se trouve, bon sang !
-Grande Prêtresse, ce que l’on cherche sans patience, on l’a souvent passé. Il suffit parfois de regarder derrière soi.
Eria se retourna, furieuse. Elle vit alors juste derrière elle une tente, beaucoup plus petite, d’où émanait une faible lumière. Sans aucune décoration, c’était sans doute la plus humble habitation du campement. Eria la rejoignit en secouant la tête. Elle s’arrêta devant l’entrée, hésita un instant. La tente était à demi ouverte. Eria poussa un soupir, se baissa et entra à l’intérieur.
Taos, le régent des Ventrue, était assis assis par terre, sur une fourrure épaisse. Les yeux fermés, il semblait méditer. Une petite bougie posé sur le sol vacilla quand Eria referma la porte en toile derrière elle.
-Bienvenue, Grande Prêtresse Eria.
-Vous avez de bien étranges coutumes, Taos...
-Et je vous remercie, Grande Prêtresse, de les respecter, comme j’ai respecté les vôtres.
-Oui, soit, répondit Eria sans conviction.
-Que me vaut votre visite ?
-Nous partons pour achever cette guerre contre Kalgox, celui qui tire les ficelles de tout ce qu’il se passe dans le monde des Shinas et des Shinigamis. Un Shinas considéré comme ancestral, dû à son âge, son expérience et sa puissance.
-Hmmm.
Eria fronça les sourcils. Elle n’était pas sûr de comprendre ce que signifiait cette réponse évasive.
-Nous aimerions que vous veniez vous battre à nos côtés.
-Nous sommes là pour aider mais pas pour participer à une guerre qui aura des effets néfastes sur notre clan.
-Cela revient au même, Taos ! Si nous n’éliminons pas Kalgox, il reviendra nous attaquer et nous aurons besoin de votre soutien. Peut-être pas tout de suite. Pas cette année, ni la suivante. Mais un jour il reviendra. Nous devons en finir une bonne fois pour toutes, et profiter de votre présence.
-Je sais. Mais je suis ici sur ordre de tous les représentants des clans vampiriques, et ses ordres se limitaient à défendre la Soul Society.
-Attaquer Kalgox, c’est défendre la Soul Society, à long terme !
-Parfois, il faut savoir oublier le long terme. Je ne serais pas ici, si je n’avais pas accepté d’oublier ce que votre peuple a fait subir au mien il y a des décennies.
-Votre peuple, Taos, a eu sa revanche depuis lors. Notamment le mariage de votre reine, Sei, avec mon fils !
Taos hocha lentement la tête, mais Eria voyait qu’il n’était pas tout à fait du même avis.
-Ecoutez, je ne vais pas vous supplier. Si vous décidez d’en rester là, nul ne saurait vous en tenir rigueur. Toutefois, si nous ne parvenons pas à l’emporter sur Kalgox, tous nos efforts auront été en vain... Et nous avons plus de chances de gagner avec vous que sans vous.
-Je ne peux pas vous répondre, Grande Prêtresse. Pas maintenant. Partez sans nous. De toute façon, nous ne ferions pas la route ensemble. Quand vous attaquerez Kalgox, si les clans vampiriques le veulent, nous serons à vos côtés. Sinon, vous combattrez seuls.
Le vampire ferma les yeux et Eria comprit, perplexe, que la conversation était finie. Elle n’avait pas obtenu sa réponse, mais elle savait qu’il était inutile d’insister. Elle se leva lentement, salua Taos et sortit de la tente sans faire de bruit.
Elle traversa rapidement le campement et retourna aux portes de la première division où l’attendait sa garde. Une chose était sûre, avec ou sans les vampires, elle partirait avec son armée et les Shinigamis à la recherche de Kalgox.
Il y eut encore beaucoup de morts parmi les hommes qui marchaient derrière Roka avant qu’ils n’arrivent en vue de la Soul Society. Chaque jours ils étaient plus nombreux à tomber sans qu’on puisse rien faire, et chaque nouvel arrivant qui les rejoignait apportait des nouvelles terribles des villages voisins. Les hommes, les femmes, les enfants mouraient par dizaines, disait-on, et toujours sans raison.
Un soir, la Soul Society apparut enfin, entourée de neige. Quelques légers flocons blancs flottaient dans le ciel et ralentissaient le temps.
-Veux-tu que nous entrions dès ce soir dans la ville ? demanda Mado en s’approchant du prince des Shinas, pensif.
Roka hésita un moment. Il était impatient de retrouver sa grand-mère. Et surtout, de partir à la recherche de Rukia. Mais il commençait à faire nuit et tout le monde était épuisé. De plus, il sentait l’angoisse de plus en plus lourde peser sur le groupe tout entier. Non. Ils avaient assez marché pour aujourd’hui. Ils avaient besoin du réconfort d’un grand feu.
-Nous allons nous installer ici, Mado, et je vais... Je vais parler.
-Tu va parler ? s’étonna la jeune fille, qui n’était pas sûre de comprendre.
-Oui. A tout le monde. Je vais essayer de leur parler, ce soir. Ils en ont besoin. Et moi aussi. J’ai besoin de... de faire le point.
-Je comprends. Bien. Alors je vais leur dire d’installer le camp.
La jeune fille fit demi-tour, un sourire aux lèvres. Cela faisait longtemps qu’elle attendait de Roka un geste comme celui-là. Elle savait, elle aussi, que tous ces hommes et toutes ces femmes qui les accompagnaient commençaient à douter. Qu’ils avaient peur, en tout cas, et qu’ils n’avaient plus de repères, plus de ciment pour les unir. Il fallait que Roka leur redonne un peu de lumière, un peu d’espoir.
Le camp fut rapidement monté ; on alluma un grand feu, on installa quelques tentes, on soigna ceux que ces longues marches avaient blessés, on réchauffa ceux qui avaient froid et on prépara le dîner... Mais avant de manger, comme il l’avait promis, Roka se leva pour s’adresser à la foule. Ils étaient près de deux cents, maintenant, et jamais Roka ne s’était adressé à eux tous ensemble.
Un à un, les gens rassemblés autour du feu se turent, même les enfants, devinant dans le regard du prince des Shinas qu’il allait prendre la parole, et que c’était important. Le silence se fit rapidement et l’on sentait dans celui-ci une véritable impatience. Mado ne s’était pas trompée : tout le monde attendait depuis longtemps que Roka fasse enfin un discours.
Ichigo et la jeune fille vinrent près de leur ami. En retrait, ils lui adressèrent un regard pour l’encourager. Il était visiblement mal à l’aise, s’appuyant sur son pied, puis sur l’autre. Mais il n’avait rien perdu de son charisme. Ses yeux verts émeraudes pénétraient la foule, graves et délicats à la fois. Ses cheveux noirs flottaient au vent. Il parla d’une voix faible au début, puis de plus en plus forte, de plus en plus assurée.
-Mes amis, avant tout, je veux vous remercier de votre présence, de votre patience. Je sais que j’aurais dû vous parler, comme je le fais, depuis longtemps, mais je ne suis pas fait pour cela. Je... Je ne suis pas fait pour les discours. Alors pardonnez-moi. Pardonnez-moi de ne l’avoir pas fait plus tôt, et pardonnez-moi de ne savoir comment m’y prendre, maintenant que j’ai décidé de parler.
Roka marqua une pause. Il regarda tous ces gens qui l’écoutaient, les yeux levés vers lui. Il n’était vraiment pas à son aise. Il hésita, puis, soudain, il se décida à se rasseoir.
-Je... Je vais rester assis, pour vous parler, si vous le voulez bien.
Il y eut des sourires sur de nombreux visages. Et des rires, même, quand Ichigo réalisa qu’il était seul debout et qu’il se baissa d’un geste rapide en grognant.
Roka montra un visage plus détendu. Il se sentait mieux ainsi, parmi eux, le regard à la même hauteur que les leurs.
-Je... Je sais que vous avez peur. Et pour être honnête, je dois vous dire : j’ai peur moi aussi. Mais vous êtes courageux. Vous, les jeunes Shinas, qui avez abandonné votre avenir pour m’aider à guider les Yokai. Vous, les Shinigamis exilés, qui avez quitté vos vies. Aussi courageux que les Shinas qui nous ont souvent aidés, et dont je sais qu’ils nous aideront encore. Je sais le prix du départ, le prix de l’abandon. Je sais ce qu’il vous en a coûté. Alors merci ; votre courage nourrit le mien, c’est grâce à vous que j’avance. Ne croyez pas que mon silence soit du mépris. C’est... C’est plutôt de la gêne. Je suis terriblement embarrassé, par votre bonté. Mais Ichigo a raison. Taro avait raison. Je ne devrais pas l’être. C’est même de l’orgueil que de croire que vous faites cela pour moi. Nous le faisons ensemble, pour nous tous et pour les autres. Car je suis ici pour les mêmes raisons que vous, et je suis fier d’être à vos côtés. Nous devons avoir confiance. Confiance en nous. Malgré...
Il soupira et baissa la tête.
-Malgré les morts. Il y en aura encore, vous le savez. Demain, moi peut-être. Ou Mado. Mais il y aura aussi de nouveaux arrivants. Vous êtes plus nombreux tous les jours. Et c’est... Comment dire ? Cela a un sens, n’est-ce pas ? Nous sommes sur le même chemin. Un chemin dont nous ne savons pas vraiment où il nous mènera, mais que nous sommes décidés à parcourir, ensemble. Vous savez, je dois vous l’avouer, le nombre me fait peur. Plus nous sommes nombreux, moins je me sens à l’aise. Je suis un peu sauvage. Et pourtant, c’est... C’est ce dont nous aurons besoin. Du nombre.
Il leva les yeux et leur adressa un regard plus assuré.
-Demain, si vous le voulez bien, nous entrerons dans la Soul Society. Si je vous ai menés ici, c’est que nous sommes venus pour y retrouver, je l’espère, la Grande Prêtresse Eria.
Un murmure parcourut l’assemblée. Le nom de la Grande Prêtresse avait quelque chose de magique. La rencontrer était sans doute un rêve pour beaucoup d’entre eux. Ce n’était plus un secret pour personne, Roka l’avait déjà évoquée dans des conversations, mais cette rencontre devenait soudain bien plus concrète...
-C’est une femme et une souveraine digne. Je crois qu’elle ne sera pas de trop à nos côtés. Oui, j’en suis sûr, elle sera des nôtres pour la longue route qui nous attend. Et vous apprendrez à l’aimer comme je l’aime, si ce n’est déjà le cas. J’en suis certain. La Grande Prêtresse est une femme unique.
Roka hocha lentement la tête. Il savait qu’il devait maintenant entrer dans le vif du sujet. Aborder ce dont ils avaient tous le plus besoin. Du sens. Donner du sens à leur élan naturel, à leur présence. Il aurait aimé pouvoir leur dire exactement ce qui les attendait, mais il ne possédait pas encore toutes les pièces du puzzle. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était se fonder sur ses suppositions, sur ce qu’il avait pu comprendre de ses conversation avec Ichigo ou avec Yû, mais aussi avec Mizuchi...
-La plupart d’entre vous ne savent pas vraiment ce que nous faisons ici. C’est étonnant, mais c’est ainsi, j’ai fini par le comprendre. L’accepter. Certains sont venus pour me suivre, moi, tout simplement, sans autre raison formulée. Suivre une image, une idée qu’ils ne sont faite de moi, que vous vous faites de moi, et que je ne suis pas sûr de réellement maîtriser. Je... Je dois vous avouer que cela me trouble beaucoup, mais aussi, cela me touche. Car c’est le signe d’une confiance aveugle dont je ne suis pas sûr d’être digne. Alors, je veux d’abord vous dire ma gratitude, à vous qui avez choisi de nous suivre sur la simple foi en la pertinence de notre cause, même si cette cause n’est pas bien définie, n’est-ce pas ?
-Nous voulons vivre ! s’exclama simplement l’une des femmes dans la foule.
-Libres ! ajouta un homme à côté d’elle.
Roka hocha la tête.
-Libres.
A présent, il ne regardait plus personne. Ses yeux étaient perdus dans le vague, dans la danse des flammes. Et il parlait d’une voix monotone, comme à lui-même :
-Oui. Vous avez raison. Libre de refuser de mourir au nom d’une guerre dont on ne comprend même pas le sens. Libre de n’appartenir à personne. Libre de vivre en harmonie avec les Yokai quand ils étaient encore là. Libre de s’associer à d’autres hommes pour partager son savoir, ses richesses, ses rêves. Libre de vivre, en somme.
-Oui, c’est de bien jolis rêves, tout ça. Mais toutes ces morts ! intervint un autre homme. Vous parlez de liberté, mais nous ne sommes mêmes plus sûrs que nous seront tous vivants dans quelques jours, quelques semaines ! Et si... Si...
-Si nous mourions tous ? continua Roka à sa place.
Il dévisagea l’homme qui avait parlé. Il le regardait droit dans les yeux, comme s’il refusait de fuir cette question. Cette éventualité.
-C’est possible, reprit-il. Oui. C’est fort possible. Mais pas sans résister.
-Mais expliquez-nous au moins pourquoi ! répliqua l’autre. Pourquoi nous mourons !
-Je ne sais pas pourquoi, répondit trop rapidement Roka, comme pour se défendre.
Ichigo se racla la gorge à côté de lui et, sans relever la tête, il dit de sa voix grave.
-Tu as bien une petite idée ?
Roka serra les lèvres. Oui, bien sûr. Il avait une petite idée. Il était même certain de comprendre assez bien le sens général de ce qui se passait. Mais c’était si difficile à expliquer. Pourtant, Ichigo avait raison. Il n’avait pas le droit de garder ses peurs pour lui-même, et, surtout, les gens avaient besoin de savoir.
-Oui, lâcha Roka dans un soupir. Peut-être.
-Alors, dites-nous !
-Ce ne sont que des suppositions... D’ailleurs, beaucoup d’entre vous ne voudront pas me croire et, moi-même, je suis surpris de pouvoir penser cela. Pourtant, aujourd’hui, c’est ce que je crois. Et ce que je redoute. Car, voyez-vous, je crois que le mal qui nous ronge, qui ronge les mondes, est précisément celui qui faisait mourir les Yokai.
Il y eut des chuchotements étonnés tout autour du feu.
-Je crois que nous mourons pour les mêmes raisons qu’eux.
-Mais alors, il n’y a pas d’issue ! intervint un jeune Shinas. La seule issue, pour les Yokai, c’était les portes menant à Wapix. Or, elles se sont refermées, je les ai vues de mes propres yeux ! Nous seront tous morts avant qu’elles ne s’ouvrent à nouveau !
-Auriez-vous vraiment voulu abandonner cette terre ? répliqua Roka. Je crois, moi, que notre vie est ici et que nous devons nous défendre. Je ne sais pas encore comment, mais il y a sûrement un moyen.
-Tout ça est très flou, et peu assurant ! reprit le jeune Shinas qui avait parlé le premier. Nous ne savons même as quelle est l’origine de ce mal, que ce soit celui des Yokai ou non...
-Si. Je connais peut-être son origine. Peut-être.
Roka marqua à nouveau une pause. Il n’était pas sûr d’être capable de leur dire ce qu’il ressentait. D’abord parce que ce n’était que des soupçons, des suppositions, mais surtout, il avait peur qu’ils le prennent pour un fou. Toutefois, il ne pouvait plus reculer, maintenant. Et Ichigo, derrière lui, lui adressa de nouveaux regards pour le pousser à parler.
-Je dois, pour cela, vous en dire plus sur moi. Car je crois, malheureusement, que je suis lié à tout cela. Ce n’est pas un hasard si tout a commencé par l’incendie d’Erèbe. Ce n’est pas un hasard si c’est moi qui ai mené, grâce à nombre d’entre vous, d’ailleurs, les Yokai vers les portes menant à Wapix. Et ce n’est pas un hasard non plus si ma tête est mise à prix dans notre monde. Croyez-moi, j’aimerais qu’il en soit autrement. J’aimerais être encore dans la capitale d’Erèbe et ignorer tout de cette histoire... Mais je dois maintenant assumer ce que je suis.
Roka jeta un regard vers le Shinigami suppléant. Celui-ci souriait.
-Vous me connaissez tous sous le simple nom de Roka, le prince des Shinas. Mais je porte aussi le nom de ma mère. Je suis le fils de Sei, la Veuve Noire, qui fut un jour reine, dans le monde démoniaque.
Roka remarqua à cet instant le regard d’un enfant. Il avait les yeux écarquillés, le visage émerveillé.
-Je sais... Je sais que ce que je vous raconte ressemble à une vieille légende. Mais il n’en est rien, et vous devez me croire. Non seulement nous devons croire à ce passé, mais nous devons le comprendre, car je pense qu’il explique ce que nous vivons aujourd’hui. Cela vous semble extraordinaire ? Impensable ? Mais souvenez-vous des Yokai. Et vous, les jeunes Shinas et Shinigamis qui étiez là quand ils ont quitté notre terre, souvenez-vous des portes menant à Wapix. Pensez à ce qui se passe maintenant. Tout cela est lié, j’en suis sûr...
Il y eut quelques regards perplexes dans l’assemblée. Nombreux étaient ceux qui ne comprenaient pas vraiment les paroles du Shinas.
-Toujours est-il que, par les actes de ma mère dans le passé, notre monde a perdu, il me semble, une force invisible qui le régissait. Le pouvoir démoniaque, je le crains, est responsable de ce qui se passe aujourd’hui.
Roka vit que les gens commençaient à comprendre. Leur regard avait changé d’intensité. Ils avaient perdu leur trouble, leur confusion, mais pas leur inquiétude.
-Les Yokai appartenaient à ce monde. Ce monde démoniaque qui disparaît. C’est pour cela, je crois, qu’ils ont disparu, qu’ils se sont éteints au fur et à mesure que cette force se retirait du monde des Shinas...
-Mais vous avez dit que nous, les hommes, nous souffrions du même mal...
Roka soupira.
-Oui, dit-il d’une voix sinistre. Parce que... Parce que nous sommes démoniaques, nous aussi.
Des exclamations de surprise, ou d’indignation peut-être, traversèrent les rangs. Il y eut même quelques rires, mais des rires où l’on devinait une peur profonde. Roka sut qu’il devait les convaincre et les rassurer à la fois.
-Et comment expliquez-vous que nous mourons, si nous ne sommes pas des Yokai ? Comment expliquez-vous qu’aucune femme ne soit tombée enceinte depuis plusieurs semaines, des mois peut-être ? Je crois, moi, que nous subissons le même sort que ces créatures que nous chassions encore il n’y a pas si longtemps. Nous mourrons. Comme eux, un à un, nous nous éteignons. Et il n’y a qu’une seule explication : nous sommes nous aussi des créatures démoniaques. Nous dépensons de cette force qui disparaît, qui se retire du monde. Nous devons l’accepter. Accepter de perdre cette force, mais refuser de mourir, et refuser de partir. Nous devons trouver une solution. Je crois que nous devons quitter le monde de jadis mais trouver le monde de demain. Ou le créer. Il y a sûrement un moyen.
-Mais comment ? s’emporta une femme, près de lui.
-Encore une fois, je ne le sais pas. Et pourtant, je crois que nous pouvons survivre. Je le crois, parce que ma mère le croyait, et parce que je ne vois pas d’autre issue, de toute façon. Nous devons trouver la force, l’énergie, la raison qui remplacera le monde de jadis. Notre essence, en somme. Ou quelque chose comme ça.
Roka posa un regard circulaire sur tous ceux qui l’entouraient. Les hommes, les femmes, les enfants. Ils avaient l’air incertain ou terrifié, comme s’il leur faisait peur. Pourtant, ils étaient là. Ils l’avaient suivi. Ça ne pouvait pas être un simple hasard. Ils étaient venus ici pour chercher quelque chose, comme lui. Et à présent qu’il leur donnait quelques réponses, ils devaient accepter la vérité. C’était le prix de leur liberté.
-Au fond de vous, reprit-il d’une voix soudain plus douce, vous savez que vous êtes là pour ça. C’est ce que vous êtes venus chercher ici. Toutes ces choses, je les ressens au fond de moi, et je suis sûr que vous les sentez aussi. Ce n’est peut-être pas très clair, mais elles sont tapies dans nos esprits. Dans votre peur, votre angoisse, mais dans votre espoir aussi. Vous ne seriez pas là aujourd’hui, s’il n’y avait pas cette voix discrète, mais profonde, qui vous souffle un peu de désir, qui vous dit que nous devons trouver le chemin du monde de demain. Un monde sans Yokai et sans pouvoir démoniaque, certes, mais un monde où nous voulons vivre à nouveau. Le monde des Shinas.
En voyant leurs visages, Roka vit qu’il avait raison. Il était sûr, pour la première fois depuis longtemps, de ne pas se tromper.
-Voilà. Vous savez ce que je sais. À présent, j’écoute mon instinct. Et mon instinct me dit que tout commence là où est Rukia Kuchiki. Là où elle est retenue prisonnière. Car elle non plus n’a pas été enlevée par hasard. Elle fait partie de tout cela. Et pour cette raison, nous irons la chercher. Où qu’elle soit. Si vous croyez comme moi, si vous sentez cette petite flamme d’espoir au fond de vous, alors suivez-moi, car j’aurai besoin de vous. Mais si vous n’y croyez pas, retournez dans vos villages, retournez auprès des vôtres. Car nul ne doit me suivre contre son gré. Je n’ai ni le droit de vous mentir sur ce que je crois, ni celui de vous tromper pour vous garder près de moi. Nous avons peu de chances de survivre, car nous ne savons rien, mais je veux croire en cet élan inexpliqué qui vous a menés ici. Cet élan inexpliqué qui m’a fait quitter la capitale, moi. Les Yokai ne sont plus, le pouvoir démoniaque n’es plus, je veux croire en les Shinas, à présent. Et c’est à nous de nous fabriquer.
Roka se tut à nouveau, quelques instants. L’ambiance était lourde et grave, mais il se sentait libéré. Au fond, il avait l’impression d’avoir réussi à dire ce qu’il voulait dire, maladroitement peut-être, mais il avait tout dit, et c’était tout ce qui comptait. Il adressa un sourire à Mado sur sa gauche, puis il s’approcha du feu.
-Allons, mes amis ! Vous avez toute la nuit pour réfléchir, mais il est temps de manger, maintenant !
Les gens hésitèrent, encore sous le choc de tout ce qu’ils venaient d’entendre. Puis progressivement, un par un, ils allèrent se servir à manger. Ce fut la soirée la plus silencieuse de leur long voyage, mais Roka savait que ce silence-là était bon.