Shinigamis et Shinas, la nouvelle histoire

Chapitre 28 : La bataille - La cité de Shimandal

4678 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 25/08/2026 14:32

A perte de vue, la cape blanche et cotonneuse de la neige arrondissait les terres de la Soul Society. Au loin, par-delà les collines, elle se coloriait de rose et de violet à mesure que s’élevait l’astre du jour dans ce matin clair. Des bandes de satin s’allongeaient dans le ciel diaphane. La plaine s’éclairait lentement et dessinait un passage, comme si elle avait attendu, patiente, ceux qui bientôt la fouleraient. Le soleil, en se levant, créait des accidents de lumières et d’ombres qui s’étendaient vers l’ouest. Des gerbes de feu déchiraient l’horizon des arbres. Le sol était couvert d’une poudre vierge, immaculée. Nul n’avait traversé cette route depuis plusieurs jours sans doute, des semaine peut-être. Tout était tranquille, silencieux. Aucune trace d’animaux, aucun souffle de vent.

C’était la douce mélancolie d’un matin d’hiver, quand soudain apparut dans les distances floues une myriades d’éclats scintillants. Telle une nuée d’étoiles, une armée de Shinas et Shinigamis s’engouffra dans la plaine. Les hommes foulaient la terre enneigée et avançaient vers le nord. On distinguait petit à petit les fanions de commandement, les bannières, toute une cohorte furieuse de tunique. 

En tête se trouvait Zenzo en personne, le maître de la famille royale d’Erèbe, sous le commandement de la Grande Prêtresse. Il portait ses vêtements de guerre. Entouré de la garde royale, il ouvrait la route, déterminé, prêt à se battre pour la Grande Prêtresse.

Décidé à retrouver Kalgox au plus vite pour le surprendre et le terrasser. Zenzo n’avait emmené avec lui que des hommes de confiance. Les autres guerriers suivraient plus tard, en renfort. Pour le moment, seule comptait la rapidité.

Zenzo espérait seulement que les Ventrues aussi viendraient les rejoindre, comme lui avait dit la Grande Prêtresse en lui donnant l’ordre de se mettre en route sous ses couleurs. Leur soutien serait sans doute décisif. Mais il n’avait aucun moyen de savoir. Au loin il aperçut la grande route qui menait aux portes du monde des Shinas, où Kalgox avait été vu pour la dernière fois. Celui qui était derrière tout ce qui se passait dans le monde des Shinas. Le bras droit de Mizuchi. 


L’arrivée de Roka et de ses nombreux compagnons ne passa pas inaperçue dans la Soul Society. Les Shinigamis, devant les bâtiments, dans les rues, s’arrêtaient pour regarder passer cette procession hétérogène, faite de jeunes Shinas et de Shinigamis, sales, fatigués, mais qui ne manquaient pas d’un certain charisme, parce qu’ils semblaient unis. Roka fut rapidement reconnu, et on commença à murmurer son nom de-ci, de-là. Mais ce n’était pas avec enthousiasme des villages qu’ils avaient traversés au tout début de leur voyage ; c’était une joie contenue, mesurée, qui trahissait une détresse profonde. Roka n’eut aucun mal à deviner pourquoi. Ici aussi, les morts devenaient de plus en plus nombreuses. On voyait même des corps étendus sur des brancards devant les portes des maisons ; des hommes ou des femmes, morts pendant la nuit, à qui leurs proches adressaient un dernier adieu.

Roka ne savait pas exactement où se trouvait la Grande Prêtresse. Il l’avait vue en songe. Il devinait qu’elle devait se trouver dans la première division.

Ils arrivèrent bientôt en vue de la place centrale de la première division, et Roka aperçut immédiatement le petit groupe de personnes rassemblées là qui, visiblement, les attendait. Parmi eux, le prince des Shinas distingua un homme en particulier. Jinzô, le guérisseur.

Roka fit signe à ses compagnons derrière lui de s’arrêter. On se passa le message dans la foule et le cortège s’immobilisa au milieu de la grande rue. Roka, Ichigo et Mado partirent devant à la rencontre de leur comité d’accueil.

Le guérisseur que Roka avait reconnu s’avança à son tour vers eux.

Roka fit les derniers pas et lui tendit la main. Le guérisseur sourit. Ce n’était sans doute pas la manière dont on saluait le prince des Shinas, mais cela semblait l’amuser, et il serra chaleureusement la main du jeune Shinas.

-Prince Roka !

-Jinzô ! Je suis très heureux de te revoir !

-Soyez les bienvenus. Nous sommes sincèrement heureux de vous voir enfin. Vous êtes... Vous êtes une petite lueur d’espoir dans ces jours bien trop sombres.

-Merci. Tu connais la raison de ma venue ?

-Je sais que la Grande Prêtresse vous attend. Votre arrivée est une bonne nouvelle. Vous êtes important.

-Pas plus que tous ces gens, se défendit le jeune Shinas, embarrassé.

-Si, vous l’êtes. Mais n’en tirez aucune fierté. Vous l’êtes seulement parce que vous êtes un symbole. Vous êtes le symbole de la révolution qui se prépare. Mais vous n’êtes pas la révolution, et en cela vous avez raison de rester humble. La révolution, elle est derrière vous, ce sont ces gens qui vous suivent, et elle est partout dans le pays, j’en suis certain. Comme ici, d’ailleurs. Je connais les hommes, ils sont meilleurs qu’ils ne le laissent souvent croire. Vous en trouverez beaucoup pour vous aider, prince Roka, justement parce que vous êtes un symbole. Et cela est bien. S’il n’y avait que moi, je ne me soucierais guère de ce mal étrange, je serais même pressé qu’il m’emporte, car je suis bien fatigué ; j’aimerais retrouver ma femme et mon fils dans le monde des morts. Ma vie est derrière moi. Mais il y a tous ces gens, si braves, si forts, et qui travaillent tant. La vie leur tendait encore les bras, ils ne méritent pas de partir.

-Personne ne mérite de partir, Jinzô...

-Ah ! Vous savez, il arrive un moment, dans un vie, où partir ne fait plus peur. Quand on a vécu ce que j’ai vécu, on se sent prêt. J’estime avoir eu beaucoup de chance. J’aurais aimé partir plus tôt, prince Roka, et en tout cas, aujourd’hui, je suis prêt. Je vous souhaite un jour de trouver cette paix, mon prince. Mais vous n’en êtes pas là, et je ne devrais pas vous embêter avec ces paroles de fou. Pour le moment, une seule chose compte : vous devez trouver une issue, une guérison.

-Nous ferons de notre mieux...

-Et vous y arriverez. J’ai confiance en votre génération, prince Roka. C’est dans les crises que se révèlent le pire et le meilleur des hommes.

-Je le crois aussi, affirma le prince des Shinas.

-Alors vous y arriverez. Mais assez parlé. Celle qui vous attend est sans doute impatiente de vous voir.

Roka acquiesça, puis ils se mirent en route. Toute la compagnie se remit en marche, comme une armée sans soldats, et ils furent bientôt sortis de la Soul Society, adressant des sourires aimables aux habitants qui les regardaient partir en silence. Ils s’engouffrèrent dans la forêt de pins parfumés, marchèrent sur le sol sec épargné par la neige. Roka allait près de Jinzô.

-Y a-t-il autant de morts à travers tout le pays ? demanda le guérisseur alors qu’ils traversaient une clairière blanche.

-Oui, répondit Roka. Dans toutes les villes, tous les villages. Personne n’est épargné.

-Ici, c’est terrible. Mais les gens ont du courage.

A cet instant, ils arrivèrent devant de grands champs couverts de neige et Roka reconnut aussitôt la longue bâtisse de pierre grise qu’il avait vue en songe.

-Voici le bâtiment, expliqua Jinzô.

Quand la porte en bois s’ouvrit au milieu de la façade, Roka sut aussitôt que c’était sa grand-mère qui venait à leur rencontre.


Derrière les eaux de Bellès, Taro découvrit la grande cité de Shimandal dans la lumière bleutée du crépuscule, comme flottant à la surface du fleuve. A mesure qu’il s’approchait de ce port de légende, il se laissait submerger par sa splendeur et son envergure, comme un joyau au milieu des vignes, des montagnes et de l’océan.

Taro marcha jusqu’à un large pont qui trempait ses nombreuses jambes dans le Bellès et qui menait directement au port. La tête levée, le visage ébloui, il ne pouvait s’empêcher de sourire devant la beauté de la ville. Malgré le froid, rien ne semblait pouvoir arrêter la foule grouillante de ses habitants. Il traversa le pont d’une démarche maladroite, sans regarder où il posait les pieds tant ses yeux étaient accaparés par le spectacle, les longs et magnifiques bateaux qui avançaient dans la rade, le ballet des marchandises vers les échoppes et, plus loin, comme des gardiennes immobiles, les portes fortifiées qui entouraient la cité... Il se laissa bousculer plusieurs fois, sans vraiment s’en rendre compte. Les gens passaient rapidement, affairés, à côté de ce spectateur distrait.

Il arriva enfin au pied de la muraille et suivit le flot des passants qui entraient dans la ville. Il découvrit alors les ruelles de Shimandal, les hautes façades serrées les unes contre les autres, les petites maisons avec des colombages, ou celles en pierre, bien plus grandes, les boutiques, les ateliers... Les femmes qui allaient chercher de l’eau, les marchands qui remballaient leurs affaires, ceux qui poussaient une barrique au milieu de la rue, les tonneliers, les chaudronniers et, courant ici et là, des enfants, leurs mères...

Soudain il vit arriver une charrette au beau milieu de la chaussée. Tiré par un cheval, son chargement était caché sous une grosse couverture noire. Mais Taro devina rapidement ce qui s’entassait en dessous. Les morts. Ceux et celle que la journée avait emportés sans raison, ici comme partout. 

Le Shinas frissonna. Cette vision morbide l’avait ramené à la réalité. Et soudain, Shimandal était moins belle. Elle n’était plus qu’une étape dans son chemin obscur. Une épreuve dans l’urgence de sa nouvelle vie. Il se dit qu’il n’avait plus de temps à perdre et qu’il devait trouver la maisonnette des jeunes Shinas de cette grande ville.

Il se dirigea vers des commerçants qui était en train de fermer laborieusement ses portes. L’homme, assez âgé, le vit arriver et s’arrêta aussitôt. Il fronça les sourcils en regardant la boucle d’oreille de Taro représentant sa loyauté envers la famille royale.

-Eh bien ! dit-il en posant ses mains sur son dos fatigué. Un membre de la garde rapprochée royale ! Faut-il qu’il y ait si peu de travail pour toi que tu viennes me voir, moi ?

Taro sourit.

Non, le rassura-t-il. Je ne viens pas chercher du travail. J’arrive tout juste en ville et je ne sais pas où se trouve la maisonnette des jeunes Shinas.

Le vieil homme hocha la tête, l’air soulagé.

-Eh bien, dis-moi, es-tu avec la Grande Prêtresse d’Erèbe ou bien avec Arata Bando ?

-Je suis avec la famille royale.

-Vraiment ? Qui es-tu ?

-Le bras droit du prince d’Erèbe...

-Ca va, ça va... Bon. Je vais t’y emmener, si tu m’aides à fermer mon magasin.

Taro acquiesça et prêta main-forte au vieux Shinas. Les volets abîmés grinçaient et les crochets étaient rouillés. Ce devait être difficile pour le marchand de les fermer chaque soir, et Taro trouva qu’il était bien âgé pour travailler seul ainsi. Peut-être avait-il un apprenti qui était parti plus tôt aujourd’hui...

Quand ils eurent fini, ils se mirent en route vers le nord, remontant les venelles du vieux bourg. Le vieil homme marchait lentement et s’appuyait sur l’épaule du Shinas.

-Comment t’apelles-tu ?

-Taro Sue.

-Eh bien, Taro Sue, tu veux que je te dise : je trouve que les jeunes Shinas ne sont plus ce qu’ils étaient de mon temps ! Qu’est-ce que j’apprends ? On se mêle de politique maintenant ? On dit même que des jeunes Shinas, dans le Nord, auraient pris les armes... Et que le prince, aurait été reçu alors qu’il n’est pas issu des jeunes Shinas...

Taro ne répondit pas. Il trouvait la situation plutôt amusante et voulait en écouter davantage.

-C’est de pis en pis. Nous perdons la tradition. Bientôt, les jeunes Shinas n’auront plus de sens. Quand je me suis installé à Shimandal, il y a trente ans, les jeunes Shinas, crois-moi, avaient bien meilleur jugement ! Bah !

Il parlait avec une voix rauque et très maniérée, un accent entendu, comme si c’était une petite saynète mille fois répétée.

-De mon temps, il ne nous serait jamais venu à l’idée de faire de la politique, et nous consacrions bien plus de soin au travail. Aujourd’hui, les jeunes aspirants veulent aller trop vite. Ha ! Ils ont perdu les valeurs des anciens...

Taro ne put s’empêcher de sourire. Ce n’était pas la première fois qu’il entendait un Shinas se plaindre ainsi du changement et de la jeune génération, mais celui-ci était d’une belle espèce !

-J’en ai vu qui maîtrisaient à peine leur pouvoir et qui préféraient faire confiance à leur instinct. Un jour, les jeunes Shinas ne sauront même plus utiliser leur pouvoir, j’en fais le pari. Tu me crois ?

Taro tourna la tête vers le vieil homme.

-Monsieur, veux-tu que je te réponde sincèrement ou comme un bon élève ?

Le vieux Shinas haussa les sourcils, perplexe.

-Eh bien ? Quelle différence ? Un bon élève n’est-il pas sincère ?

-Alors dans ce cas, je te dirai, que je ne pense pas comme toi.

Le vieil homme poussa un rire sarcastique.

-Forcément ! Tu es jeune !

Taro aurait voulu lui répondre : «Et forcément, toi, tu es vieux !», mais il se garda bien de le faire, car il avait beau ne pas être d’accord avec lui, il n’en était pas moins respectueux à l’égard du Shinas. 

-Je crois, que le monde évolue, fort heureusement, car c’est le sens de la vie. S’il fallait qu’il se fige, à quoi bon continuer ? Le monde évolue, et les hommes comme les pouvoirs doivent évoluer avec lui. On ne fait plus les mêmes choses aujourd’hui, ce qui ne signifie pas que celles que l’on faisait hier sont pires ou meilleures. C’est simplement que les choses doivent changer, parce que la vie est un chemin et qu’un décor qui ne bouge pas est un décor factice.

Le vieux Shinas s’arrêta de marcher et lança un regard perplexe à l’albinos. Il n’en croyait pas ses oreilles.

-Quant à la politique, reprit Taro sans se laisser intimider, je crois que si les jeunes Shinas ne s’en occupent pas, c’est elle qui s’occupera d’eux. Les dirigeants ont horreur des corporations, car quand ils s’unissent, les peuples sont plus difficiles à manipuler. Si nous ne nous défendons pas, ils détruirons les jeunes Shinas pour diviser les gens.

Le vieil homme resta bouche bée un instant, puis un sourire éclaira son visage.

-Eh bien ! Quel discours ! Si tu ne m’avais pas dit que tu t’appelles Taro Sue, j’aurais juré que tu étais le prince !

-Non, ce n’est pas moi, mais j’aurais bien aimé l’être. Pour de multiples raisons, d’ailleurs !

Le vieux Shinas secoua la tête en riant, puis il se remit en marche, entraînant Taro avec lui.

-Ah ! Les jeunes ! Vous êtes bien tous les mêmes ! J’étais peut-être comme toi, quand je tournais...

Taro sourit à son tour.

-Tu pourrais encore l’être. Il n’y a pas d’âge pour croire au progrès. Les anciens qui critiquent le monde d’aujourd’hui oublient souvent que les jeunes en ont hérité d’eux...

-Croire au progrès ! Bah ! Décidément, tu ne manques pas d’arrogance ! Et on dirait que tu n’es pas au courant de toutes ces morts... Le futur a mauvaise mine, tu sais... Allons, viens, n’en parlons plus, nous ne sommes plus qu’à quelques pas.


La Grande Prêtresse était toujours aussi majestueuse. Souriante, solide et délicate à la fois. Elle sut masquer, en ouvrant; l’inquiétude qui devait l’envahir elle aussi. Vêtue simplement, elle semblait ici chez elle, comme si la Soul Society l’avait vue naître.

-Comme je suis heureuse de te revoir, Roka !

La Grande Prêtresse serra longuement le prince des Shinas dans ses bras, avec la tendresse d’une grand-mère. Il y avait tant d’émotions dans cette étreinte ! Et Roka les devinait toutes. La joie, la peur, le regret peut-être, l’inquiétude, les remords, la confiance, enfin, et l’envie.

-Je suis heureux aussi, murmura le jeune homme à son oreille, ému.

Il avait l’impression de retrouver un peu de la capitale d’Erèbe en serrant ainsi la Grande Prêtresse dans ses bras. Et autre chose encore. Car il avait pour cette femme plus que du respect.

Ils s’écartèrent pour se regarder un peu, face à face. Roka fit un sourire gêné, puis il se retourna vers ses amis.

-Grande Prêtresse, vous connaissez Ichigo Kurosaki, et laissez-moi vous présenter Mado. Elle nous a beaucoup aidés, à Rewantis.

-Bonjour, mademoiselle, dit la Grande Prêtresse en tendant la main vers la jeune fille.

Mado, rouge écarlate, saisit maladroitement la main de la Grande Prêtresse et fit une révérence très approximative en baissant les yeux. La souveraine sourit et passa délicatement une main dans les courts cheveux bruns de la petite voleuse.

-Vous êtes très belle, Mado.

Puis elle se tourna vers Ichigo.

-Monsieur Kurosaki, quelle joie de vous revoir !

Ichigo, le visage rayonnant, la salua avec respect. La Grande Prêtresse lui retourna la politesse, puis elle se tourna vers la foule amassée derrière eux. Ils étaient plus de deux cents, à présent. Elle croisa le regard de la plupart d’entre eux, lentement, et inclina la tête en souriant comme pour les saluer tous.

C’était un moment unique, où le silence disait beaucoup. Il disait l’amour de ces gens pour la Grande Prêtresse, et la foi de celle-ci en leur volonté, son admiration pour leur courage. Roka enviait presque la facilité avec laquelle elle les regardait tous. Jamais il n’aurait pu se sentir aussi à l’aise qu’elle, ainsi épié. C’était la force d’une vraie souveraine, d’une femme qui régnait par amour et non par intérêt.

-Roka, je suis surprise de te voir avec tant de gens. On m’avait dit qu’un groupe s’était formé autour de toi, mais je ne pensais pas que vous étiez si nombreux.

-Cela me surprend moi-même, grand-mère. Mais les temps sont durs, tu le sais sans doute, et ces gens sont désespérés.

-S’ils sont avec toi, c’est qu’ils ne sont pas désespérés, Roka. Au contraire, c’est sans doute qu’ils ont retrouvé de l’espoir.

-J’espère que nous ne les décevrons pas.

Eria glissa sa main sous le bras de son petit-fils.

-Allons, viens, nous allons trouver une place à table pour tout le monde dans le grand réfectoire. Les Shinigamis vont nous préparer à manger.

-Avec plaisir, grand-mère.

Ils partirent vers la première division bras dessus, bras dessous, suivis de près par Ichigo et Mado, un peu jaloux mais empressés.

Eria les guida à l’intérieur, et chacun en effet trouva sa place dans la longue pièce centrale. Il n’y avait nul décor ici, nul ornement, seulement la surface naturellement belle des pierres anciennes et quelques austères meubles de bois. Le réfectoire était immense. Par moments, des Shinigamis apparaissaient derrière les portes, puis disparaissaient aussitôt, s’affairaient pour installer tout le monde, passaient rapidement, le dos courbé. Ils ne parlaient pas mais leurs regards étaient pleins d’amitié. Il y avait là également la garde de la Grande Prêtresse, une trentaine de Shinas qui ne la quittaient jamais.

Le repas que leur servirent les Shinigamis était simple, mais pour ceux qui avaient pris l’habitude de manger chichement dans le froid de l’hiver, ce fut un véritable festin. La bonne humeur gagna rapidement la grande tablée. Roka ne les avait jamais vus comme cela. Prenant confiance petit à petit, oubliant un moment les horreurs du monde, ils se mirent à parler fort, à rire, à chanter même. Les gardes de la Grande Prêtresse eux-mêmes prenaient part sans réserve à cette allégresse. Eux aussi, sans doute, avaient besoin d’évacuer une angoisse accumulée depuis trop longtemps.

-Alors jeune fille, dites-moi ce que vous faites ici, demanda la Grande Prêtresse en se penchant vers Mado, qui était assise à sa gauche.

La jeune fille avait surmonté sa timidité et parlait à présent sans manières. Jamais elle n’aurait imaginé parler un jour avec la Grande Prêtresse, mais elle avait pris l’habitude de vivre des choses nouvelles et étonnantes, depuis qu’elle avait rencontré Ichigo et Roka, et elle n’avait plus envie de se laisser intimider.

-Eh bien, j’ai rencontré Roka et Ichigo à Rewantis, et je les ai aidés à entrer dans les bâtiments du capitaine Koike, parce que je connaissais un moyen. Ensuite, je suis restée avec eux, parce que ça me plaisait.

-Mais tu n’as personne qui t’attend à Rewantis ?

-Non. Je vivais seule là-bas. Et puis ensuite, Roka a perdu son amie, alors je lui ai dit que je resterais avec lui. Voilà.

-C’est très généreux de ta part, Mado. Le prince a bien de la chance.

-Oh, vous savez, je m’amuse plus avec lui qu’en restant à Rewantis. J’estime avoir beaucoup de chance, moi aussi. Mais vous, Grande Prêtresse, pourquoi êtes-vous cachée ici ?

Eria sourit, amusée par la question.

-Je ne me cache pas vraiment... Disons que j’ai pensé que je serais plus utile ailleurs.

Elle marqua un epause et son visage prit un air plus grave.

-Je me demande, au fond, si je n’ai pas fait une erreur, car en quittant Erèbe, j’ai abandonné les miens. Ils doivent penser que je suis lâche...

-L’êtes-vous ? demanda Mado très simplement.

-Eh bien, non, je ne crois pas. Mais quand on est souveraine, la façon dont les gens vous perçoivent est aussi très importante.

-Vraiment ? Je vous plains. Dans la rue, ce qui compte, c’est qui vous êtes.

-Cela devrait être pourtant ainsi.

-De toute façon, ne vous en faites pas, Grande Prêtresse. Si vous venez avec nous, vos gens ne penseront pas longtemps que vous êtes lâche...

-Tu crois ?

-J’en suis sûre. Il se passe toujours beaucoup de choses quand on marche près de Roka.

-Peut-être.

Mado acquiesça, mais elle n’écoutait plus vraiment. Il y avait une question qu’elle voulait poser à la Grande Prêtresse, et dès que celle-ci eut fini, elle lui demanda :

-Vous connaissez la famille Kuchiki, n’est-ce pas ? Parlez-moi de Rukia.

La Grande Prêtresse, qui avait compris que ses histoires n’intéressaient pas vraiment la jeune fille, répondit en souriant :

-Tu sais, je ne la connais pas si bien que ça. Pas autant que je le voudrais, en tout cas.

-Moi, je suis heureuse, comme ça, sur les routes, à vivre au jour le jour, avec ces gens. Cette nouvelle vie me convient très bien, Grande Prêtresse.

La souveraine acquiesça et prit la main de Mado dans la sienne.

-En tout cas, tu es très belle, Mado, et tu parles avec le coeur. Je suis heureuse que le prince t’ait rencontrée.

-Merci, Grande Prêtresse.

La jeune fille, enchantée, se remit à manger. Eria, de son côté, reprit la conversation avec Roka.

-Ta jeune amie est charmante, Roka.

-Je suis content qu’elle te plais. J’ai l’impression de me voir, moi, il y a quelques années...

La Grande Prêtresse soupira.

-Ah, Roka, je suis tellement inquiète ! Je me demande quel monde nous allons laisser à ces jeunes gens...

-Qui sait ? Le monde dans lequel ils vivront sera peut-être bien meilleur que celui qui nous a vu naître, nous. Les bouleversements que nous subissons nous feront peut-être faire un grand progrès...

-Tu parles comme si nous avions le même âge, Roka ! Comme tu as mûri, en si peu de temps ! Mais tu as raison. Je le souhaite, Roka, je le souhaite. Que toutes ces morts n’aient pas été en vain...

-Tu as perdu beaucoup d’hommes ici ? demanda Roka.

-Oui. Parmi ma garde, il y en a eu quatre. Et les Shinigamis... Je ne sais pas le nombre exact, car ils ne parlent pas. Mais il y en a eu plusieurs.

-Aucune ville, aucune campagne n’est épargnée, grand-mère.

-Je le sais. Quelques informations me parviennent, de temps en temps. Souviens-toi, je t’avais dit que je sentais un trouble profond. Quelque chose de bien plus vaste que ce que nous pouvions imaginer alors. Ce n’était pas seulement la guerre, ni même les Yokai. C’est le monde qui meurt, Roka.

-Ne dit pas cela. Nous n’avons pas encore baissé les bras, grand-mère.

-Ce qui me terrifie le plus, Roka, c’est que malgré ce mal, les hommes ne deviennent pas meilleurs. Je me suis tellement inutile.

-Nous avons besoin de toi, grand-mère. Tu n’es pas inutile. Nous devons nous unir, former un nouveau front. Les populations, je crois, sont avec nous. Jinzô me disait ce matin que dans les crises se révèlent le pire et le meilleur des hommes. Nous devons nous unir, réunir le meilleur, souder les hommes et les femmes, les souder ensemble contre la crise, et nous en sortirons.

-J’espère que tu as raison, Roka.

Le prince des Shinas acquiesça d’un air confiant. Il prit quelques bouchées de viande, puis il se tourna à nouveau vers la Grande Prêtresse.

-Mais avant tout, grand-mère, nous devons trouver Rukia Kuchiki. Je crois que le lieu où Mizuchi l’a emmenée est d’une grande importance...

-Tu... Tu sais où elle se trouve, précisément ?

-En quelque sorte, oui, répondit Roka. Elle est prisonnière du Suniruil. Je ne saurais te dire où il se trouve exactement, mais je le vois, je le sens, et je sais comment l’approcher. Je n’ai qu’à me laisser guider par le murmure qui m’appelle.

-Alors nous partirons demain dès l’aube, Roka ! Il n’y a pas un seul instant à perdre.

-Tu as raison, le temps presse. Tu seras donc des nôtres ?

-Je te suivrai, Roka. Et ma garde également.

Le prince des Shinas hocha la tête, reconnaissant.

-Tu vois, dit-il en souriant, notre front commence à s’unir.

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