Et si...
Elle était partout. Elle avait envahi sa maison, occupée à redécorer son mur de preuves à conviction. Elle affichait des cartes, épinglait des feuilles et des photos contre son mur. Alec la regardait faire sans dire un mot, le cœur battant un peu irrégulièrement dans sa poitrine. Mais il savait que ce n’était pas son arythmie.
Il regardait Ellie Miller se plonger dans l’affaire Sandbrook et il ne pensait qu’à une chose : qu’elle ne se noie pas comme il l’avait fait dans cette histoire. Il était appuyé contre un mur, les bras croisés, le visage fermé. Il suivait chacun de ses gestes et Miller semblait complètement ignorante de son regard qui la scrutait.
La lumière du jour déclinait. Les derniers rayons se faufilaient à travers les stores, donnant une impression de surréalisme à la scène. La lumière, c’était la seule raison pour laquelle il avait loué cette petite bicoque, pourtant trop proche de la mer qu’il détestait tant.
Alec serra les mâchoires. La voir ici, totalement indifférente à sa présence tant elle était concentrée, cela semblait hallucinant. Il se rappelait la femme trop pleine d’émotions qu’il avait connue à son arrivée à Broadchurch. Comment il avait été excédé par sa bonne humeur, par son empathie débordante et sa sollicitude envahissante. Une entrave à l’enquête. Il avait essayé de la refréner, de lui faire comprendre ce qu’était une enquête pour meurtre. Il était excédé et il avait voulu voiler la lumière qu’elle diffusait autour d’elle.
Puis il y avait eu Joe et cette lumière s’était éteinte, comme on souffle sur une bougie pour se retrouver dans le noir le plus complet. Miller confiante, Miller de bonne humeur, Miller qui sourirait avaient disparu. Et elle lui manquait. C’était dur pour lui de l’admettre. Même sous la torture, il n’aurait pas lâché un mot. Mais il était là, il la regardait, oublieuse de sa présence. Pin, une nouvelle épingle pour une photo. Pin, une feuille noircie d’encre. Pin. Elle ne s’arrêtait pas.
Alec était partagé. Il savait qu’il avait besoin de son aide pour cette affaire. Il avait appris à faire une confiance aveugle en cette femme, à son jugement sûr, à sa pertinence et sa finesse. Ce qui lui faisait parfois défaut. Alec savait qu’il était trop méfiant, trop brutal parfois. La douceur d’Ellie, même feinte aujourd’hui, l’équilibrait. Il savait qu’il avait besoin d’elle. Cette affaire le tuait, au sens littéral du terme. Il n’y arriverait jamais seul, il n’y arrivait pas.
Chaque jour qui passait, c’était un jour de plus que le meurtrier de Pippa, et peut-être de Lisa, passait à vivre libre comme l’air. Alec ne pouvait plus le supporter. Alors, il avait besoin de Miller. Si, au début de l’affaire Latimer, elle avait été plus encombrante qu’autre chose, elle avait appris. De la plus douloureuse des manières. Certes, Alec savait qu’il était dur, qu’il exigeait beaucoup. Mais la résolution du meurtre de Danny avait fini de tuer en elle la confiance qu’elle portait au monde et à son prochain. C’était une horrible manière de devenir un bon flic de la criminelle, pensait Alec. Et s’il avait souhaité qu’elle s’améliore selon ses standards, il n’avait jamais voulu que ce soit à ce prix.
Mais maintenant qu’elle était brisée, elle voyait le monde comme lui. Il n’y avait plus de noir et blanc, le monde était une nuance de gris et chacun était capable du pire dans certaines circonstances. Elle le comprenait peut-être mieux que lui maintenant. Alec détestait cela, il détestait sa souffrance. Mais il était enfin raccord avec un autre flic. Cette espèce de complémentarité, de symbiose et d’harmonie, qui permettait de résoudre les énigmes les plus insolubles. C’était ce qu’il avait vécu avec son ex-femme, Tess.
Et surtout, cette femme qui l’avait tant excédée était devenue, à sa plus grande surprise, le seul être en qui il vouait une confiance absolue. C’était pourquoi il avait fini par admettre qu’elle était la seule qui pouvait l’aider à achever l’enquête de Sandbrook et rendre enfin justice.
Il y eut un bâillement, un soupir. Fred se réveillait dans le cocon de plaid qu’Ellie lui avait conçu sur son sofa. Comme réveillée d’une profonde transe, elle se redressa, bouscula une pile de dossiers et s’approcha de son enfant. La rigidité et la concentration froide s’évanouissaient à la vue de son fils s’éveillant en geignant.
« Oh Fred, mon beau, il faut dormir encore. » lui chuchota-t-elle en lui caressant les cheveux.
Le cœur d’Alec battait douloureusement dans sa cage thoracique. Il n’arrivait plus à nommer ce qu’il ressentait. Finalement, elle se tourna vers lui et le regarda comme si elle ne s’attendait pas à le voir là. Pourtant, ils étaient chez lui.
« Je pourrais le mettre dans votre lit ? Il sera mieux que sur ce canapé… »
Elle ne finit pas sa phrase mais fit une grimace indiquant ce qu’elle pensait. Le canapé était plutôt miteux. Il faisait partie du logement lorsqu’il l’avait loué. Il n’avait pas pris la peine de bouger les meubles, les changer ni même de faire de cet endroit son chez lui. Un foyer. Il n’avait plus de chez lui ni de foyer. Il haussa les épaules.
« Bien sûr, Miller. » grogna-t-il, la voix rauque d’être resté silencieux si longtemps.
Miller lui adressa une ébauche de sourire reconnaissant. Le cœur d’Alec fit un petit bond et il l’ignora.
« Laissez, je vais le coucher. » reprit-il d’une voix plus douce.
Le sourire s’agrandit un peu et il barricada ses émotions.
« Merci, j’ai beaucoup à faire. » dit-elle en montrant le mur couvert de papiers et de photos.
Alec enjamba prudemment les piles de dossiers, évita de poser les pieds sur des liasses de feuilles et s’approcha du petit. Ses yeux papillonnaient, entre le réveil et le sommeil. Il pensa à sa fille, un instant, quand elle avait cet âge-là et qu’il la serrait fort contre sa poitrine alors qu’elle s’endormait. Encore une chose qu’il avait perdue avec Sandbrook. Il chassa ce souvenir et prit délicatement le petit garçon contre lui. L’effort le fit grimacer, mais Ellie ne remarqua rien, déjà absorbée par ses recherches.
Il le porta jusqu’à son lit, eut un peu honte du désordre. Doucement, il déposa Fred sur les draps et l’emmitoufla dans la couette. Le petit ouvrit les yeux un instant, sourit. Le sourire de Miller. Il resta figé, puis lui caressa doucement ses boucles qu’il avait héritées de sa mère. Fred ferma les yeux et s’endormit, l’esquisse d’un sourire de contentement sur les lèvres. Alec resta un instant à le regarder, à s’apaiser en voyant l’enfant dormir. Puis il entendit un juron, assez grossier, et il tourna la tête, inquiet, vers son salon.
Ses grandes jambes esquivèrent les piles qui penchaient telles la tour de Pise. À peine le temps d’une respiration, il était auprès de Miller. Assise par terre, elle suçait son doigt.
« Une épingle, je n’ai pas fait attention. »
Elle montra son index, une fleur rouge s’épanouissait dessus. Elle le regarda un instant et eut un sourire. Ce sourire qui était toujours triste désormais.
« Ce n’est rien, j’étais juste surprise. Comment va Fred ? »
« Au lit, il dort déjà. Je dois avoir de quoi désinfecter quelque part. »
Il s’en voulait de sa voix froide, presque monocorde. Alors, il s’accroupit et il attrapa le poignet de Miller d’un geste pour inspecter le doigt. Le sang perlait sur la peau pâle. Elle essaya de retirer sa main mais il serra plus fort.
C’était la première fois qu’il touchait une femme depuis si longtemps qu’il avait oublié ce que cela faisait. Il aurait aimé être doux, lui sourire, mais il resta de marbre alors que son cœur s’était mis à tambouriner dans sa poitrine. Il était si près d’elle. Il la touchait. Il sentait son cœur battre de ses doigts sur son poignet délicat. C’était presque trop.
« Ce n’est rien, voyons, j’ai vu pire. »
Elle essaya de se dégager à nouveau, mais il ne savait pas trop pourquoi il résista. Il ne voulait pas que ce contact finisse. Son poignet dans sa main, sa peau douce sous ses doigts. Il aurait voulu ne jamais la lâcher, pensa-t-il dans un mouvement presque absurde. Et leurs regards se croisèrent. S’accrochèrent. De la surprise dans ses grands yeux bruns. De la méfiance. Mais aussi, une petite étincelle qu’il ne savait comment identifier. Son cœur balbutiait dans sa poitrine.
« Ce n’est rien, je vous assure, monsieur. »
« Plus besoin de m’appeler monsieur, je ne suis plus votre supérieur. » grogna-t-il.
Il ne lui lâchait toujours pas la main. Il ne pouvait pas. Pourtant, il savait qu’il le devait. Il ne pouvait pas lui faire ça et céder à ce qui enflait, brûlant en lui. Elle se laissait faire désormais et elle le fixait, comme en attente.
« Je vous appelle comment alors, Hardy ? »
Il serra les doigts et ainsi aussi le poignet de Miller. Le regard de Miller s’adoucit. Un frémissement sur ses lèvres. L’atmosphère changea soudain. S’il avait froid auparavant, il faisait subitement chaud. Un poids semblait se lever de ses épaules mais son cœur se serrait plus fort encore.
Il voulut détourner le regard, il savait qu’il le devait, mais il n’y arrivait pas. Elle le regardait, comme il était arrivé quelques fois. Avec chaleur, avec tendresse et une certaine attente qu’il n’arrivait pas à comprendre. Ou qu’il ne voulait pas comprendre.
« Ça fait un peu formel, Hardy, non ? » renchérit-elle devant son silence. « Alec alors ? »
« Je n’aime pas Alec. » répondit-il automatiquement.
Sa voix avait perdu sa fraîcheur, elle était plus douce. Une pensée lui vint et il essaya de toutes ses forces de se taire, mais le regard franc de Miller était planté dans le sien comme une flèche en plein cœur, son poignet fébrile dans sa main, la goutte de sang sur son doigt. Il soupira.
« Mais quand c’est vous qui le dites, c’est différent. » admit-il, presque à contrecœur.
Il avait détourné un instant les yeux, serrant les dents alors qu’il se répugnait de s’être confié autant. Elle sourit. Moins triste que d’habitude.
« Et j’aurais peut-être la chance que vous m’appeliez Ellie maintenant ? » le taquina-t-elle.
Il ne put s’empêcher d’esquisser un frémissement de sourire. Leurs regards ne se quittaient pas. Il savait que quelque chose était en train de se passer, il savait qu’il devait freiner des quatre fers, il savait qu’il devait se renfermer, se relever, partir, loin. Mais il restait figé.
« Je vais essayer, mais je ne promets rien. » Il fit une pause. « Ellie ».
Et ce fut comme un souffle, comme une bouffée d’air frais, comme une bulle d’oxygène qui lui permettait enfin de respirer. À sa grande honte, elle s’en rendit compte. Il lui lâcha le poignet mais ne s’éloigna pas. Il vit son regard glisser sur son visage, s’arrêter sur ses lèvres. Le temps paraissait suspendu, l’air s’était figé, son cœur aussi.
« Alec… » murmura-t-elle dans un souffle.
Une émotion, immense comme une vague, le submergea et ce fut le déclic. Il se redressa comme un ressort et se recomposa un visage neutre.
« Je vais chercher de quoi désinfecter et mettre un pansement. »
Il la laissa seule, assise au milieu des feuilles et des photos. Il ne vit pas son air blessé mais il le sentait, comme si des flèches se plantaient dans son dos. Alec se dirigea comme un automate vers la salle de bain. Il avait une sorte de conscience à la fois aiguë et lointaine de son trajet dans sa maison. Les meubles, la glace dont il évita soigneusement le reflet, la boîte à pharmacie. Les couleurs et les traits de ce qu’il voyait semblaient trop nets, trop vifs. Sa vue semblait presque épileptique.
Il revint avec une lingette désinfectante et un pansement. Miller était restée immobile sur le sol. Elle ne le regarda pas alors qu’il s’approcha.
Il lui prit la main, un peu trop brusquement, retint un frisson devant ce nouveau contact tant espéré, et entreprit de la soigner. Il évitait soigneusement de la regarder et il savait qu’elle aussi. Le froid s’était installé à nouveau. Alors qu’il ne rêvait que d’une chose, plonger dans ses yeux chocolat et la faire sourire à nouveau, qu’elle chuchote son prénom et qu’il l’embrasse pour goûter enfin le goût de ses lèvres.
Ses doigts tremblaient, son cœur lui faisait mal et il savait qu’il devait prendre ses cachets. Un rappel de pourquoi il devait garder ses distances. Il était mourant. Elle était brisée. Il se refusait de la blesser encore, de la mettre à terre, de la détruire. Il ne pouvait que lui faire du mal.
Alec finit sa tâche en essayant d’être délicat malgré ses mains tremblantes.
« Voilà. » marmonna-t-il. « Comme neuf ».
Ellie le regarda enfin. Il croisa son regard. Il était plein de flamme.
« Alec, je ne comprends pas de quoi tu as peur. »
Il se figea. Son cœur lui faisait de plus en plus mal et sa vue se troublait, signe annonciateur d’une crise imminente.
« Je ne peux pas te faire ça… » souffla-t-il.
Et il se leva, attrapa son manteau et quitta la maison. Son cœur tambourinait maladroitement dans sa poitrine et il extirpa de sa poche ses médicaments. Il en avala deux sans eau. Il n’en avait pas pris et il refusait de rentrer pour en prendre. Les cachets glissèrent douloureusement dans sa gorge mais, quelque part, il se dit qu’il méritait de souffrir encore un peu.
« Je pars marcher un peu. » lança-t-il. « Laissez la clef sous le… truc. »
Il n’attendit pas la réponse et s’éloigna à grandes enjambées.
Le soleil commençait de se coucher, une lumière douce qui n’attendrissait pas son cœur. Il maugréait, s’insultait mentalement, serrait les poings dans les poches de son manteau jusqu’à enfoncer ses ongles dans la chair de la paume de ses mains. Il sentait encore le goût âcre des cachets dans sa gorge.
Il s’était suffi de peu… Plus les jours avançaient, plus ils se rapprochaient. Et c’était inacceptable. Déjà, il l’embarquait dans cette histoire de Sandbrook qui menaçait de la détruire. Et lui, Alec, avec son cœur malade, c’était trop. Il le voulait tellement pourtant… Il avait appris à aimer sa force de caractère, sa franchise, son humour, son intelligence et son rire. Son sourire, même triste. Ses larmes. Son odeur. Alec serra les poings encore plus fort, à s’en faire mal.
Il marchait d’abord sans but mais ses pas le menèrent vers ces fichues falaises qui surplombaient l’océan. Il devait admettre qu’il y avait une beauté là-dedans, même si elle le rendait malade. Il suivit le sentier, marchant vite jusqu’à sentir la sueur perler sur son front et le cœur douloureux. Il se força à ralentir le pas puis à s’arrêter. Il chercha à se repérer. Il avait marché la tête baissée, comme si le diable le pourchassait.
Alec poussa un profond soupir. Le soleil était un disque de bronze qui se reflétait dans la mer. Le bruit des vagues était immense, envahissant l’air et le chant des oiseaux. Il résonnait au fond de lui. Chaque ressac apportait une pensée douloureuse. Tu vas la faire souffrir. Tu ne la mérites pas. Tu es un pauvre type. Il serra les dents. Finalement, il se repéra et sut ce qu’il devait faire.
Son opération était prévue dans quelques jours. Au fond, il ne pensait pas s’en sortir vivant. Et il ne savait pas vraiment pourquoi il le faisait. Il pouvait tenir encore un peu avec ses malaises à répétition et ses cachetons. Peut-être tenir le temps de résoudre l’affaire Sandbrook pour respecter sa dernière promesse.
Mais un jour, Miller lui avait offert un 99 sur la jetée et il l’avait mangé en silence tandis qu’elle lui racontait les derniers exploits de Fred. Ses yeux brillaient doucement, la lumière se reflétait dans ses cheveux. Il avait presque souri. En rentrant, il avait appelé l’hôpital et avait pris rendez-vous. Admettre qu’il voulait se donner une chance de continuer à voir Miller sourire en racontant les prouesses de son fils était trop dur. C’était plus que ça. Alec pouvait se laisser mourir comme il le faisait, pitoyablement, ou essayer. Au moins, essayer.
Il secoua la tête pour chasser ces pensées et se mit en route, d’un pas moins alerte. La marche fut longue et exigeante. Il s’était fatigué en s’enfuyant si rapidement de son domicile. Le vent marin fouettait ses cheveux et il se dit qu’il aurait bien besoin d’une coupe s’il en réchappait.
Il était arrivé à destination. La maison surplombait la mer et le port avec beaucoup de charme. Alec poussa le loquet du portillon et s’approcha de la grande baie vitrée. Il frappa.
« Pour l’amour de Dieu. » sursauta Jocelyn. « Je dois mettre un verrou sur le portillon. » ajouta-t-elle, de mauvaise humeur.
« Vous êtes occupée ? » allant directement au but, le souffle un peu court de sa promenade.
« Bien sûr que je suis occupée, je suis en plein milieu d’un procès. » rétorqua-t-elle sèchement. « Que voulez-vous ? »
« Pourriez-vous faire mon testament ? » lâcha-t-il dans un souffle.
Il y eut un silence, elle l’observa. Elle ne pouvait pas manquer de constater la fatigue qui creusait le visage d’Alec, la tension dans son corps maigre, ses mains qui tremblaient. Finalement, elle hocha la tête et lui pria de la suivre.
Ils s’installèrent à une table et elle ouvrit son ordinateur.
« D’aucun dirait que je suis une grande avocate très demandée. »
« Ce n’est pas vraiment compliqué. » soupira-t-il en se frottant la tête.
« Donc tout pour votre fille, bloqué jusqu’à ce qu’elle ait 18 ans. Quelle chanceuse. » ajouta-t-elle d’une voix douce.
Elle tapait sur l’ordinateur et il fixait les mots s’ajouter les uns aux autres, comme s’ils signaient sa sentence de mort. Un vertige et il serra les dents.
« Vous avez des enfants ? » demanda-t-il pour penser à autre chose.
« Jamais mariée. » répondit-elle distraitement.
« Par choix ? »
« Qu’est-ce que c’est, un interrogatoire de police ? » plaisanta-t-elle à moitié.
« Non, désolé, juste une conversation. »
Décidément, il était vraiment nul pour les relations sociales. Miller n’avait eu cesse de lui dire, dans des termes plus ou moins directs. Et elle avait bien sûr raison. Trop méfiant, trop sérieux, trop renfermé… Mais Jocelyn s’arrêta d’écrire et enleva ses lunettes pour le regarder. Surpris, il croisa son regard.
« Eh bien, les choses étaient compliquées, et je les ai rendues plus compliquées encore… J’étais arrivée à un moment où j’aurais dû être forte, et je ne l’ai pas été. Et j’ai raté la personne avec qui j’étais censée être. » confia-t-elle.
« Vous lui avez déjà dit ? » demanda-t-il.
« Non. »
« Peut-être que vous le devriez… » dit-il doucement, la regardant avec le plus de compassion dont il était capable.
« C’est toujours facile de reconnaître ses erreurs longtemps après. Plus difficile de les réparer maintenant. »
Elle inspira profondément, et Alec crut qu’elle allait ajouter quelque chose. Il pensa à Miller, il se demanda si, sur la table d’opération, avant l’anesthésie, il regretterait de ne pas avoir été fort. Elle le coupa dans son début de réflexion.
« Peu importe. Pourquoi faites-vous votre testament maintenant ? »
« Je mets juste les choses en ordre. » répondit-il sans donner plus de détails.
Cette conversation remuait quelque chose en lui. Mais il ne pouvait pas y penser, pas maintenant. Ils parlèrent un peu du procès, une conversation qui lui lassa un goût amer, puis il prit congé.
La route était longue pour rentrer chez lui et Miller avait déjà dû quitter son logement. Alec craignait de la voir tout en mourant d’envie de pouvoir juste poser ses yeux sur elle. Et peut-être même réussir à lui faire esquisser ce sourire qu’il aimait tant.
Il pensait à Jocelyn et cette occasion ratée. Il avait senti la douleur de la femme, le regret qui la rongeait encore aujourd’hui. Ne pas avoir parlé, n’avoir rien dit, n’avoir rien assumé. C’était ce qu’il faisait avec Miller. Il allait se faire opérer et il n’allait sûrement pas y survivre. Et il ne lui aurait rien dit de ses sentiments. Elle resterait dans le flou, pensant à lui comme un patron exécrable, une personne taciturne au cœur fragile. Cette idée le rendit malade. S’il ne voulait pas la blesser, il ne voulait pas non plus la laisser dans l’ignorance. Il devait lui parler. Lui expliquer. Lui dire ce qu’il ressentait. Ce qu’il retenait depuis des semaines.
Il resta toute la nuit dehors, sur les falaises, à regarder la nuit prendre place. Les étoiles qui brillaient comme des multitudes de promesses d’espoir. L’air était frais, presque froid. Il frissonnait dans son imperméable. Sa tête se vidait et il aspira le calme de la nuit pour s’apaiser. Alec devait l’admettre, il y avait une beauté sauvage à ces falaises escarpées, à l’infinité de la mer et à ces vagues qui mourraient à un rythme régulier sur le rivage. Comme une mélodie éternelle, qui avait commencé il y a des millions d’années et qui continuerait même après son départ.
Il devait prendre une décision. Aller à l’encontre de son tempérament renfermé. S’ouvrir, même juste un peu. N’était-ce pas une des raisons pour lesquelles Tess l’avait quitté ? La lumière du jour succéda à l’obscurité et il sut qu’il devait rentrer.
Il ne vit pas le trajet passer, perdu dans ses pensées, et il était déjà arrivé chez lui. La porte était restée ouverte et il entra, surpris de trouver Miller au milieu d’un fatras de papiers mieux organisés que quelques heures auparavant. Elle surgit de derrière une pile et commença à parler à voix basse mais rapide de ce qu’elle avait découvert. Il la regardait, surpris, inquiet. Elle commençait à s’empêtrer dans cette affaire.
« Vous avez été là toute la nuit ? »
« Je suppose, oui. Fred dort à côté, chut. » lui fit-elle, presque guillerette.
« J’ai besoin d’une tasse de thé. » décréta-t-il, le ton lourd, en se dirigeant vers le coin cuisine.
Son cœur battait à tout rompre.
« Ah et vous n’avez plus de thé, ni de lait et j’ai mangé le dernier morceau de pain. » ajouta-t-elle.
Elle fit une grimace coupable et il ne put s’empêcher de pousser un soupir mêlé à un léger sourire. Il n’y avait que Miller pour réussir à lui arracher une ébauche de sourire gauche. Elle se mit à sourire aussi, un peu gênée par cette réaction inattendue.
« Je suis désolée, je ne m’en suis pas rendue compte… » tenta-t-elle de se justifier.
« Pas de soucis, Mil… Ellie. » Il fit une pause et ils se regardèrent droit dans les yeux. « Ellie. » répéta-t-il.
Elle le regarda, surprise.
« La promenade était bonne, je suppose… »
« Oui, instructif… »
Ellie alla s’installer sur le canapé et s’étira en bâillant. Alec ne put s’empêcher de la regarder faire avec plaisir, son corps tendu vers le plafond, un bout de peau blanche échappé de sous sa chemise et son pantalon. Le soupir de contentement qu’elle poussa le fit vibrer jusqu’au fond de son être.
Sans réfléchir, il enleva son manteau et la rejoignit sur le canapé. Il sentait la chaleur de son corps traverser le tissu de sa chemise et réchauffer le sien. Elle se frotta les yeux puis elle se tourna pour le regarder, un peu surprise de le voir si proche. Lui qui mettait un point d’honneur à garder de la distance. Leurs corps se touchaient presque. Elle semblait percevoir que quelque chose avait changé en lui et elle hésitait à lui parler.
Sans un mot, il lui prit la main où le doigt avait été blessé. Il enleva le pansement. Il ne restait aucune marque et il passa doucement le pouce sur la pulpe du doigt. Une caresse aussi légère qu’une plume. Alec pouvait sentir son parfum maintenant. Léger, fleuri. Mais aussi l’odeur du thé froid, de la poussière et du papier. Et son odeur intime qui la caractérisait.
Elle se laissait faire, sans rien dire et il entendait qu’elle retenait son souffle. Si les précédents contacts avaient été douloureux pour lui, ils étaient à ce moment plein de chaleur. Alors, Alec embrassa doucement le doigt blessé. Il laissa leurs deux mains retomber sur les genoux de Miller avec lenteur. Le cœur d’Alec battait la chamade, délicieusement pour une fois. Il avait peur d’être rejeté et il n’osait croiser son regard. Rien ne bougeait, à part le voile d’un rideau pris dans la brise, se soulevant et faisant danser la lumière dans la pièce.
« Alec… » murmura-t-elle.
« Je… je suis désolé Mil… Ellie. J’ai été froid et distant et… je m’en excuse. » marmonna-t-il dans un souffle.
« Est-ce à cause de ton cœur ? »
Il hocha la tête, douloureusement.
« Je vais me faire opérer dans quelques jours. Le pacemaker. J’ai une chance sur deux de survivre. Je suis allé faire mon testament avec Jocelyn tout à l’heure. Je ne peux plus continuer comme ça, à faire des malaises, à prendre ces fichus cachetons en attendant la crise de trop… »
Il sentit comme un poids se lever de sa poitrine. Il n’avait parlé de l’opération à personne. Comme si en parler allait la rendre trop réelle et qu’il serait lâche et fuirait. Mais pas devant le regard doux d’Ellie.
« C’est une bonne chose. » dit-elle alors d’une voix un peu tremblante.
Elle posa son autre main sur la sienne et la serra.
« Alec, ça va bien se passer. Avec toute la merde qui nous tombe dessus, il faut forcément qu’il se passe de bonnes choses aussi. »
Il eut un rire sans joie.
« Si seulement ça marchait comme ça… »
Ellie posa alors sa main sur sa joue rugueuse et il leva les yeux vers elle. Son regard étincelait. Il y voyait l’espoir, la vie, la chaleur et la lumière du matin où tout était encore possible. Alec ne put s’empêcher de sourire. Son cœur se gonfla dans sa poitrine et il frissonna.
« Je ne voulais pas faire cette opération sans vous… te dire que… enfin… »
Il était nul avec les mots. Il bafouillait. Que pouvait-il dire ? Je tiens à toi ? Je te veux ? Je t’aime ? Alors qu’il se fustigeait, Ellie le surprit en posant ses lèvres sur les siennes. Ce fut un baiser rapide, doux, tendre. Elle posa son front contre le sien.
« Je sais. » dit-elle simplement.