Et si...
« Comment on perd une résa ? » grogna Alec, de mauvaise humeur.
« Taisez-vous, au moins, on a la dernière chambre. » répondit Ellie du même ton.
Ellie ouvrit la porte, et ils se serrèrent en avançant dans l’entrée exiguë. Avec leurs faibles revenus et la haute saison à Sandbrook, ils s’étaient vus contraints de finir dans un hôtel bas de gamme. Ils entrèrent dans la pièce et leur regard se posa sur un lit double. Juste un lit.
Alec sentit son cœur se figer. Dormir dans le même lit que Miller, c’était à la fois un rêve et une torture pour lui. Impensable. Ellie laissa tomber son sac dans un bruit sourd. Et il n’était pas seulement question de lui. Avec les rumeurs sur une supposée relation entre eux, c’était dangereux pour le procès de Joe. Et il devait absolument être condamné. Il ne pouvait pas supporter un autre échec en procès par sa faute. Et Miller ne pourrait pas vivre avec son ex-mari relaxé.
« Je dors dans la voiture. » lança Alec d’un ton sec. « Si les avocates de Joe savent ça… »
« Elles nous ont déjà accusés, ça changerait quoi ? » répondit Ellie, excédée. « Ne faites pas l’idiot, surtout dans votre état. »
« Ce n’est pas un état… » soupira Alec.
Une rengaine qu’il se répétait sans cesse pour essayer, en vain, de se convaincre lui-même.
« Oh que si ! » cingla Ellie « La route a été longue. Prenons un côté chacun. Moi, sous les couvertures. Vous, dessus. Juste, ne ronflez pas »
Alec lui jeta un regard résigné. Ils n’avaient pas le choix. Il endurcit son cœur et pria pour que son corps ne le trahisse pas.
Après leur discussion - enfin, la « presque discussion » - sur ses sentiments, Alec s’était renfermé. Il avait compris qu’il devait parler à Miller, enfin en quelque sorte. Il eut honte de ne pas avoir même réussi à aligner une phrase. Mais elle avait compris et c’était l’essentiel. Maintenant, il devait garder ses sentiments pour lui. Sa situation n’avait toujours pas changé. Et bien qu’il proteste, il savait qu’il était mourant et qu’il risquait de ne pas se réveiller sur la table d’opération. Miller était déjà si éprouvée qu’il ne pouvait pas lui imposer ça.
Alors, il avait repris ses distances. Il l’appelait uniquement Miller. Il l’avait toujours appelé ainsi et il avait mis un point d’honneur à n’utiliser que son nom de famille. Mais depuis cette fois, chez lui où il avait prononcé plusieurs fois son prénom, il regrettait de ne plus pouvoir l’appeler Ellie. Sans pouvoir l’exprimer clairement, ces quelques syllabes lui manquaient. Alec pouvait voir que cela la blessait. Il en souffrait aussi, mais il n’avait pas le choix. Il devait le faire, pour elle.
Il faisait semblant de consulter son téléphone, mais ses pensées étaient seulement tournées vers Miller. Tout à ses réflexions, il ne la vit s’approcher en pyjama qu’au dernier moment. Un pyjama léger, avec une chemise. Loin d’être sexy, en soi. Mais il la trouvait quand même belle. Elle l’était toujours et il savait que ce serait le cas même avec un sac poubelle en guise de vêtement. Miller semblait nerveuse et elle commença à se mettre au lit sans le regarder.
« Vous êtes sur les draps. »
Il prit son téléphone et se leva.
« Désolé… » souffla-t-il doucement, alors que son cœur battait plus fort dans sa poitrine.
Pas maintenant… supplia-t-il dans son fort intérieur.
« Merci. »
Miller se mit au lit et tira la couverture sur son corps. Lentement, comme un condamné, il enleva ses lunettes d’un geste plein de raideur. Il lui semblait que tous ses muscles étaient crispés. Et il pensa aux massages que lui faisait Tess et à quel point cela le détendait. Mais cela serait inapproprié d’en demander un à Miller. Même s’il en mourait d’envie. L’idée de ses mains qui courraient sur sa peau lui coupait le souffle.
Alec était resté en chemise et pantalon de costume. Comme s’il portait une armure, un dernier rempart. Il s’allongea dans le lit et se glissa maladroitement sous le plaid bordeaux. Il était rêche, désagréable sur sa peau. Mais il sentait la chaleur de Miller, son parfum de shampoing d’hôtel qui ne couvrait pas son odeur habituelle. Et cela le réconfortait. Alec barricada ses émotions et ses sensations qui s’échauffaient. Quand s’était-il trouvé allongé à côté d’une femme dans un lit la dernière fois ? Il ne s’en rappelait plus. Ellie était la femme des nouvelles premières fois. Invariablement, il revenait à des pensées à la fois tendres, réconfortantes, mais aussi douloureuses.
« J’éteins la lumière ? » demanda Miller d’une voix nerveuse qui se voulait légère.
Il lui répondit seulement avec un lourd soupir. Il devait absolument la mettre à distance.
****
Il ne vit pas son regard surpris même s’il devait quand même le sentir. Il ne vit pas non plus sa grimace. Ellie éteignit sans ajouter un mot et se mit à fixer le plafond. Elle se sentait toute chose. Elle pensait à son baiser léger qu’elle s’était autorisée à lui donner. Au fait qu’elle lui avait permis de ne pas se forcer à contraindre sa nature et à parler. Elle le regrettait maintenant. Pas le baiser, mais les mots. Qu’elle avait si désespérément envie d’entendre de sa part. Il éteignit la lumière et se racla la gorge. Elle se demanda s’il était mal à l’aise lui aussi.
« C’est un peu bizarre. » dit-elle en essayant de mettre de l’humour dans sa voix pour détendre l’atmosphère, qui ne pouvait pas être plus tendue.
Elle le regarda. Il était immobile et fixait le plafond. Hardy semblait inatteignable, loin d’ici, fermé. Elle ne put s’empêcher de grimacer, cette fois de douleur. Le silence était assourdissant. Ellie voulait qu’il parle, qu’il s’ouvre un peu. Elle se dit que peut-être en le provoquant un peu, elle obtiendrait une réaction.
« Vous ne m’avez jamais répondu, avez-vous couché avec Claire Ripley ? » osa-t-elle demander.
Elle lui avait déjà posé la question et il avait refusé de lui répondre, l’ignorant totalement. Était-ce parce que c’était vrai ou parce que cela était trop improbable pour qu’il se donne même la peine de répondre ? Ellie ne pouvait pas s’empêcher de se sentir un peu jalouse et elle se sermonna, car elle savait que c’était ridicule. Mais elle avait besoin de savoir.
« Faut dormir, Miller. » répondit Alec froidement.
Elle le regarda longtemps, interdite devant cette absence de réponse. Hardy se tourna sur le côté. Allait-il vraiment s’endormir comme ça ? En la laissant ainsi, estomaquée par son silence ? Ellie avait accepté sans broncher son retour à la normale. Il était redevenu froid, professionnel, distant. Alors qu’ils passaient tout leur temps ensemble. Elle avait serré les dents. Elle savait pourquoi il faisait ça. Il essayait de la protéger, mais sans lui demander ce qu’elle en pensait et ce que, elle, ressentait et voulait. Ce fut trop pour elle.
« Alec, parle-moi s’il te plait. » demanda-t-elle, un peu honteuse, car cela sonnait comme une supplique.
Il soupira et lentement il se retourna. Le lit grinça. Dans cette chambre d’hôtel bas de gamme, la lumière du parking éclairait faiblement la pièce à travers les persiennes. Ellie pouvait voir ses yeux, presque noirs dans l’obscurité. Insondables.
« Que voulez-vous que je dise, Miller ? C’est ridicule. Elle a flirté avec moi, mais je pense que c’était une tactique. Je n’ai jamais rien tenté et il ne s’est jamais rien passé. » assena-t-il, l’air agacé.
« Vous voulez dire qu’il n’y a eu personne, même après votre ex-femme ? »
Il poussa un long soupir. Elle avait l’impression de sentir sa douleur, son dilemme intérieur. Peut-être allait-il enfin parler et lui dire les mots qu’elle avait tant besoin d’entendre ?
****
Alec respirait difficilement. Il était rongé à l’intérieur par de multiples pensées contradictoires. Il avait tant envie de se livrer, mais il voulait la protéger. Il devait garder ses distances. Pourtant, il était plongé dans son regard chocolat, lumineux, confiant. Un regard qui le transportait et le poussait à s’exprimer.
« Il y a bien vous… » souffla-t-il, si bas qu’il espéra presque qu’elle ne l’entendrait pas.
Mais il entendit sa respiration se raccourcir et elle semblait désormais bien trop proche. Il se sentait perdre la tête et sa guerre intérieure.
« Ellie, si je pouvais… Je voudrais tellement… »
Était-il arrivé aux limites de ce qu’il pouvait confier ? Son cœur balbutiait dans sa poitrine, et il savait que ses cachets n’y changeraient rien, car ce n’était pas son arythmie.
« Il faut se concentrer sur l’enquête, sur le procès… » supplia-t-il presque.
Ils savaient tous les deux qu’il avait raison. Mais parfois, la raison est bien trop faible face aux désirs. Sa respiration était légèrement haletante. Alec regarda alors les lèvres d’Ellie et son corps s’enflamma. Pouvait-il s’autoriser juste un peu à lâcher prise ? Pouvait-il enfin se permettre de vivre pour lui, juste quelques minutes ?
Il sentait la chaleur de son corps, son odeur fraîche de la douche. Il se rapprocha doucement et posa une main sur sa joue. Avec tendresse, il la caressa du pouce puis glissa sur ses lèvres qu’il effleura. Il se sentait chavirer et il voyait qu’elle aussi. Alors, il se pencha et ses lèvres touchèrent les siennes avec délicatesse. Alec poussa un soupir plein de soulagement et de désir. Son corps le trahissait par la brûlure qu’il ressentait en bas.
« Alec… » soupira-t-elle alors qu’ils se séparaient et il but sa voix.
Ils entendirent une voiture freiner brusquement et il se figea. Cela le réveilla de sa transe d’extase et il s’écarta rapidement.
« Je ne peux pas te faire ça… »
Elle avait déjà entendu ça et elle savait qu’elle ne pouvait pas le pousser plus dans ses retranchements.
« Je ne t’en veux pas, Alec… Je ne peux pas dire que j’aime la situation, même si je sais que tu as raison. Ce n’est pas le bon moment, ça c’est sûr. » avoua-t-elle, l’air vaincu.
Cela lui fit mal, mais c’était la vérité. Il avait envie de continuer à la regarder, de se perdre dans l’obscurité de ses yeux. Et peut-être, s’approcher à nouveau et… Il se retourna pour échapper à son regard douloureux.
« Bonne nuit, Miller… »
« Bonne nuit, Alec… » répondit-elle doucement.
Il tenta de fermer les yeux. Il savait que, pour ne pas changer, il ne dormait pas beaucoup cette nuit.