Et si...
Note de l’auteur : ce chapitre diffère des précédents. Les dialogues et les actions appartiennent entièrement à la série : je n’y ai rien ajouté ni modifié.
Le “Et si…” de cette histoire se joue ici à l’intérieur d’Alec, dans ses pensées, ses doutes et ses choix silencieux.
Il n’y avait pas de place pour inventer de nouvelles scènes : seulement celle d’explorer ce qu’il ressent derrière ce que la série montre.
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Alec Hardy s’était faufilé hors de la salle d’audience une fois que Miller en soit sortie pour rejoindre Beth. Mark Latimer venait de confier, devant toute l’assistance, qu’après un plan cul à l’arrière d’une voiture, il avait envisagé de quitter sa femme. Beth était sortie en pleurs. Ellie s’était précipitée pour la retrouver et Alec avait su que c’était son moment.
Il surveillait sa montre depuis quelque temps déjà. Il avait voulu assister au procès aussi longtemps qu’il le pouvait. Mais maintenant qu’il était pressé par le temps et que l’heure de son entrée à l’hôpital arrivait, il ne faisait que croiser le regard de Miller lorsqu’il voulait partir. Alors il restait cloué à son siège, le cœur douloureux.
Il s’était demandé mille fois, avait retourné la question dans tous les sens. Devait-il lui dire ? Devait-il lui dire au revoir ? Adieu peut-être ? Mais Alec n’était pas un homme de confession ni d’au revoir. Lui avouer qu’il allait se faire opérer aurait pu l’aider à en tirer de la force, ou alors la peur aurait été plus forte et il aurait fui.
Une chance sur deux d’en sortir vivant. Il se disait et se répétait qu’il ne voulait pas faire souffrir Miller. Que c’était plus important que le réconfort qu’elle aurait pu lui apporter. Et dont il avait terriblement besoin, bien qu’il ne l’admettrait jamais.
Elle ne se rongerait pas les sangs, à regarder les minutes passer, interminables, à attendre des nouvelles du bloc opératoire. Il lui épargnait l’inquiétude, la brûlure dans l’estomac, le cœur compressé dans la poitrine. Alec se disait alors qu’il prenait la bonne décision en ne lui disant rien. Et tandis qu’il regardait sa montre, Mark Latimer avait lâché sa bombe et Miller était sortie sans le regarder. C’était peut-être mieux ainsi.
Alec quittait le tribunal d’un pas vif, son bagage en main. Il pensait à ce que Mark avait fait à sa femme. Sur un coup de tête, tout balancer. Penser à son intérêt personnel, des miettes de plaisir, plutôt qu’à son engagement envers sa femme et ses enfants. Alec n’arrivait pas à comprendre cela. Pour lui, il valait mieux se sacrifier pour ce qui était juste d’un point de vue moral. Mais le prix à payer pour cette folie, cet égoïsme, la mort de son propre fils, était bien trop cher aux yeux d’Alec.
Son taxi était arrivé et il fourra rapidement sa valise dans le coffre. Il jeta un dernier regard au tribunal. Et si n’avoir rien dit à Miller pour son opération, ce n’était pas finalement d’une grande lâcheté ? Cherchait-il vraiment à la protéger, elle, ou à se protéger lui ? Au fond, n’était-il pas aussi égoïste que l’avait été Mark Latimer en pensant à son bien-être plutôt qu’à celui des personnes qu’il aime ? Aurait-il supporté de voir la peur dans les yeux d’Ellie au moment de partir ? Ne la privait-il pas de sa liberté de réagir, de lui dire ses derniers mots, de faire ses derniers gestes ? La possibilité de dire au revoir ?
Il décidait pour elle, sans lui demander son avis. Le cœur d’Alec se serra douloureusement dans sa poitrine et, honteux, il entra dans le taxi.
Alec n’avait jamais aimé les hôpitaux. L’odeur d’antiseptique. La froideur des pièces. La blouse rêche. Les bips, les gémissements, les cris, les murmures pressés. Personne ne devait aimer les hôpitaux, certes. Mais quand on était malade, et que l’on refusait de l’admettre comme le faisait Alec, finir à l’hôpital était comme se prendre un mur en pleine face. Le mur que l’on avait essayé d’ignorer de toutes ses forces et que l’on finissait par se prendre comme dans un crash test.
Au début, à l’entrée de l’hôpital, Alec ressentait une certaine lenteur. La grande façade, l’entrée, le comptoir, l’attente. Puis tout s’accélérait. Le mur se rapprochait à toute vitesse. Et le voilà, allongé sur un brancard, à moitié nu, vulnérable. Un infirmier lui passait une perfusion, d’autres mains le palpaient, plaçaient des électrodes. Alec restait stoïque, immobile. Il prenait le mur en pleine tête, mais en silence, les dents serrées. Il comprenait, en regardant le compte-gouttes de la perfusion, que la mort se tenait devant lui et qu’il ne pouvait plus détourner le regard. Faire comme si de rien n’était. Fuir n’était plus une option.
Une infirmière lui plaça un masque sur le visage et il inspira profondément. Une langueur douce le prit, comme une vague, et alors que ses yeux se fermaient, Alec pensa à Ellie. À son regard, à son sourire, à son odeur. C’était ce qu’il voulait emporter avec lui dans cet instant où tout allait basculer, dans un sens ou dans un autre. La vie ou la mort.
*****
Est-ce un rêve ou est-ce la réalité ? Alec se sent compressé, et les images filent à toute vitesse devant ses yeux. Son corps et son esprit ballotent dans l’espace et le temps. À un moment, il se noie dans la mer, comme dans de nombreux de ses cauchemars. Puis, il se voit enfant, assis sur la plage de Broadchurch. Il regarde la mer, les genoux contre le torse, cette position qu’il prend toujours quand il veut se réconforter.
Puis il est allongé sur une falaise escarpée. Il entend les ressacs de la mer, il sent l’herbe humide sous lui, l’air frais qui lui fouette la peau.
Un son, fort, impossible à ignorer. Un rythme cardiaque. Son rythme cardiaque ?
Alec comprend que de l’eau coule de son costume, de ses manches, du bas de son pantalon. Il se noie sur terre, pense-t-il avec effroi. Une deuxième pensée plus effrayante encore : c’est l’eau de la rivière où il a retrouvé Pippa.
Il se voit marcher dans la forêt, entouré de jacinthes des bois. Ça sent le printemps et la pluie, mais Alec sait qu’il n’y a que la mort à la fin du chemin.
Il se débat dans une rivière. Il sait ce qu’il va y trouver. Il essaie de respirer, de sortir de l’eau, mais il se noie. L’eau s’engouffre dans ses poumons. Son cœur bat de plus en plus vite et fort. Il va mourir. Il le sait.
Soudainement, comme des images subliminales, épileptiques. Il voit le visage de Ricky. De Pippa. De Lee.
Il porte sa main à sa cravate. Il ne peut plus respirer. Il faut dénouer le nœud de son armure. Il lui faut de l’air.
Le visage de Lisa qui pleure.
Il a échoué, il a tout raté, il le sait maintenant. Sa main retombe, il n’a plus de force.
Puis, le calme. Allongé, enfin sur la terre ferme, des feuilles jaunies tombent d’un arbre. C’est la vie qui passe, pense-t-il.
Puis, le long son de son cœur qui s’arrête.
C’est la fin ?
Non.
Le visage de Claire. Claire qui hurle. Il n’entend pas. Puis, petit à petit, le son revient. « Réveille-toi ! », « Réveille-toi ! ».
C’est comme sortir du brouillard le plus épais et arriver à l’air libre.
Fragile, vulnérable, nu et froid. Mais les yeux s’ouvrent.
« Je suis vivant… » murmura alors Alec, à la fois profondément étonné et heureux.
*****
« Un texto. »
Alec reconnut cette voix. Il ouvrit les yeux, péniblement.
« Ne commencez pas, Miller… » marmonna-t-il d’une voix endormie, rauque.
Ses yeux papillonnaient, il avait du mal à se réveiller. L’anesthésie lui collait encore à la peau.
« Vous vous enfuyez, et vous m’envoyez un texto alors que vous saviez que mon téléphone serait éteint à la cour. » continua-t-elle d’un ton sec.
Alec sentait la douleur de Miller. Mais si son cœur se serrait comme à chaque fois qu’il savait qu’il la blessait, cette fois-ci, il n’avait pas peur qu’il explose. Et ce constat le ravit si profondément qu’il aurait pu sourire s’il n’avait pas les lèvres si sèches.
« Combien pour la fermer ? » bafouilla-t-il, provoquant, les yeux mi-clos.
« Combien pour être moins con ? » rétorqua-t-elle du tac au tac.
Elle croisait les bras. Un coin de sa bouche souriait malgré elle. Voilà la Miller qu’il aimait, celle qui ruait dans les brancards, celle qui osait lui répondre. Et Alec pensa alors que cela continuerait encore et encore, qu’elle serait toujours là, à le remettre à sa place. L’épée de Damoclès qui pendait au-dessus de sa tête avait enfin disparu. La vie allait continuer et il allait pouvoir enfin vivre, et non plus survivre. Et puis, pourquoi pas, vivre cette nouvelle vie avec Ellie ?
« Je suis là, j’ai survécu… » expira-t-il, réjoui, son accent écossais roulant les r comme des cailloux qui dévalent une colline.
Est-ce qu’elle comprenait ce que cela signifiait ?
« Pourquoi ne m’avoir rien dit ? » reprit-elle, d’un ton vexé.
« Vous pouviez que m’accompagner et vous assoir avec moi… » soupira-t-il.
Ce n’était pas la vraie raison, mais Alec n’était pas sûr de savoir pourquoi, vraiment, il n’avait rien dit à Miller. Peut-être avait-il eu besoin de traverser ça seul, prouver qu’il voulait vraiment vivre ? Au fond, il ne voulait pas le savoir.
« Qu’est-ce qui ne va pas chez vous ! » s’exclama-t-elle, excédée.
« J’ai besoin qu’on me ramène chez moi. » enchaîna-t-il, en ignorant superbement son commentaire.
Qu’est-ce qui clochait chez lui ? Tellement de choses… Mais là, ça n’avait aucune importance. Il avait cru qu’il allait mourir, il avait vraiment vu la mort en face et il avait survécu.
« Je ne peux pas. Je passe prendre Fred chez Lucy et je ramène Tom à la maison. » répondit Miller.
« Je peux le conduire. »
Alec se tourna vers la voix qu’il avait aussitôt reconnue. Tess, son ex-femme, se tenait devant eux, avec un sourire gêné aux lèvres. Il était surpris de la voir à son chevet.
« Que fais-tu ici ? » demanda-t-il, la voix encore pâteuse de l’anesthésie.
« J’ai compris soudainement que tu aurais pu mourir, et que je devais venir pour te voir. » répondit Tess d’un ton faussement taquin. « Je m’en occupe. » ajouta-t-elle pour Miller.
« Bien, Ok. » répondit-elle.
Était-ce de la déception qu’il sentait poindre dans la voix de Miller ? Il la vit partir sans pouvoir la retenir, ses membres étaient trop lourds, sa voix trop faible. Il avait l’impression qu’il ratait quelque chose, mais il n’arrivait pas à ordonner ses pensées pour savoir quoi.
Avant même qu’il puisse réagir, Miller était déjà parti sans ajouter un mot. Clairement, il l’avait blessé en la tenant à l’écart. Peut-être qu’un jour, il arriverait à comprendre pourquoi il avait fait ça et à lui expliquer. En espérant qu’elle le comprenne elle aussi et lui pardonne. Alec avait tant de choses à se faire pardonner que ça lui donnait le tournis.
Tess s’approcha de lui, et il la regarda, impassible, attendant qu’elle dise quelque chose.
« J’ai parlé aux docteurs. Ils te recommandent de rester. » déclara doucement Tess.
Alec garda le silence un instant. Rester ? C’était mal le connaître.
« Ramène-moi à la maison. » demanda-t-il d’une voix douce, qui était presque une supplique.
L’air était frais, mais le soleil lui chauffait agréablement la peau. Alec était assis devant chez lui, prenant la lumière vive comme une plante la cherche comme source de vie. Il était épuisé, mais pas comme d’habitude. Ce n’était pas la fatigue de la maladie, de son cœur à bout de souffle. C’était une fatigue pleine de vie, réjouie des jours à venir.
« Tu as assez chaud ? » demanda Tess.
Elle lui posa son manteau sur les épaules et il ouvrit péniblement les yeux.
« Bien, deux de ces cachets. »
Alec avala les comprimés sans rien dire. Chaque geste, chaque respiration, chaque battement de cœur lui coûtaient. Il aurait voulu fermer les yeux et dormir. Mais une pensée tournait dans sa tête, inlassablement.
« Pourquoi es-tu venue ? » demanda-t-il finalement.
« Honnêtement ? J’ai pensé que si tu meurs et que je ne t’ai jamais dit que… »
Il la regardait et attendait qu’elle parle. Le silence s’étira, elle cherchait ses mots, mais il n’allait pas lui faciliter les choses.
« Quand le pendentif a été volé dans ma voiture… » continua Tess.
« Pendant que tu baisais Dave alors qu’on était encore marié. »
Il n’avait pas pu s’empêcher de lui couper la parole. C’était encore une blessure à vif dans son cœur. Elle détourna les yeux, gênée. Il serra les dents et les poings, mais ne la quitta pas des yeux. Elle l’avait tant fait souffrir qu’il éprouvait peu de pitié face à son malaise.
« Tu en as pris la responsabilité. Tu m’as couvert pour que je ne trinque pas. Tu es un homme bon, Alec. » finit-elle par dire, un léger sourire dans la voix.
« Ça aurait ruiné ta carrière. J’ai pu sauver la mienne, de justesse. » répondit-il froidement.
« Je veux juste que tu saches que je t’aime pour ça. »
« Mais pas assez. »
Sa phrase tomba comme on jette une pierre dans une mare. Plouf. Les ondes se propageaient dans l’eau, comme toutes les attentes, tous les cris qu’il y avait eus entre eux, les silences, sa distance, tout ce qui avait été gâché. Et perdu pour toujours ? Ils avaient été heureux, il y a longtemps. Il s’en souvenait. Avant Sandbrook, avant qu’il se renferme. Ils avaient été heureux. Il l’avait aimé.
Alec la regardait attentivement, et elle détourna la tête sans rien répondre. Pourquoi posait-il la question, au fond ? Qu’en avait-il à faire de l’amour de Tess ? Pourquoi, quand il se trouvait près d’elle, il se disait qu’il y avait quelque chose à réparer entre eux ? Mais il semblait qu’il n’y ait plus que le silence dans leur relation.
« Où tu vas dormir ce soir ? » finit-il par demander.
« Sur ton sofa ? »
« Tu as vu mon sofa ? » répondit-il, amusé.
Le téléphone de Tess sonna.
« Oh c’est ta fille. Salut Daze… Oui, je suis avec lui… Sale tête… Non, plus que d’habitude. »
Alec fronça les sourcils, moyennement amusé, mais Tess le regardait en souriant.
« Elle veut te parler. Tu as besoin que… »
Il lui prit le téléphone.
« Salut ma chérie. Non, c’est juste un petit bout de métal. Première étape pour devenir l’homme qui valait six millions… Qu’est-ce que tu veux dire, tu n’as jamais entendu parler de… qu’est-ce qu’ils vous enseignent à l’école ? ... Oui, tout est réparé… Plus de cœur brisé. »
Il écouta sa fille se réjouir, sa petite fille adorée. Il pensa à tout ce temps perdu, à tout ce qu’il avait raté de son enfance maintenant qu’elle était déjà une jeune adolescente. Et Alec se demanda s’il pouvait supporter de manquer plus de choses encore de la vie de sa fille. Il souriait, alors que Daisy lui demandait quand il allait venir la voir et qu’elle lui proposait d’aller au cinéma, ou au bowling, ou…
Il n’écoutait pas vraiment, une spécialité chez lui, mais son cœur se gonflait d’amour. Il regardait Tess qui le fixait en souriant, attendrie. Voyait-elle encore Dave ? Si ce n’était plus le cas… Daisy avait besoin de lui. Alec l’entendait dans la voix de sa fille, volubile, alignant les projets à faire ensemble. Rattraper le temps perdu. Maintenant que son cœur n’était plus brisé, pensa-t-il.
Mais cela signifiait quitter Broadchurch, retourner à Sandbrook. Et… quitter Miller. Ironiquement, cette pensée brisa son cœur. Miller et Broadchurch, ou Daisy et… Tess… Une famille normale, un père et une mère, l’équilibre pour un enfant, pensait-il. Alec scruta le regard de Tess, à la recherche d’une étincelle d’affection, ce qu’il voyait parfois dans le regard de Miller et qui le transportait de joie.
Il voyait de la tendresse. Mais il n’y avait pas cette complicité, cette confiance absolue qui se forge à travers des épreuves que l’on traverse ensemble, qui réunissent et non pas qui séparent. Comme cela l’avait fait avec Tess. Tess et lui, c’était le naufrage face aux difficultés. Miller… C’était la force et la douceur, c’était les rires et les remarques sur son attitude revêche, c’était la joie et le cœur qui bat trop fort. C’était devenir plus fort et meilleur ensemble, la meilleure version de soi-même, petit à petit.
Mais Daisy avait besoin de sa mère et de son père. Son cœur se brisa un peu plus alors qu’il comprenait ce qu’il devait faire. Daisy inventait un week-end par minute. Il souriait, et quelque chose craqua en lui. Broadchurch pulsait pourtant dans sa poitrine. La mer, la falaise ocre qu’il détestait, mais… Miller. Il fouilla dans les yeux de Tess à la recherche de la promesse qui les tenait autrefois. Il n’y trouva que la douceur polie des survivants.
« Je viendrai. Bientôt. » répondit-il à sa fille, la voix légèrement tremblante face à la décision qu’il venait de prendre et aux conséquences qu’il n’arrivait pas encore à bien assimiler.
Le cœur au bord des lèvres, entre deux battements, il comprit que rester et partir allaient se déchirer en lui un moment encore. Bien qu’Alec connaisse déjà l’issue de la lutte. Il ne savait que trop bien se sacrifier.
*****
Un souvenir, ou bien un rêve… Alec est avec Claire, une lumière vive traverse les draps blancs et drape la scène d’une douceur douloureuse. Ils sont allongés côte à côte et se regardent dans les yeux.
« Tu avances dans la vie, pensant que tu es complet. Et tu rencontres quelqu’un et tu réalises que tu es la moitié de quelque chose. Et les gens se moquent de ça. « Tu as rencontré ton autre moitié ? » Mais quand tu rencontres cette personne… Tu sais que c’est vrai. Tu es seulement entier quand… quand tu es avec cette personne. Ça ne finit jamais bien, n’est-ce pas ? »
Alec lui caresse doucement le visage pour écarter ses cheveux, pour la réconforter.
« Qu’est-ce qui ne finit jamais bien ? » demande-t-il d’une voix douce.
« L’amour. Ça te rend fort et… Puis ça te brise. Quoi qu’il se passe… Une moitié perd toujours l’autre. »
« Ça va aller. »
« Non, ça ne va pas aller… »
« Ça va aller. » répète-t-il.
Qui essaie-t-il de convaincre ?
« Non. »
« Sssh sssh. »
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Alec ouvrit les yeux. Il était dans sa chambre. La lumière du matin entrait à flot à travers les stores. Il était étonné de ce rêve, ou de ce souvenir, il ne savait plus trop. Cette conversation était vraiment arrivée. Mais son inconscient semblait vouloir lui faire passer un message. Il avait parlé à sa fille et il avait compris où se trouvait son devoir. Et ce rêve… Devait-il perdre son autre moitié pour être avec sa fille ? L’amour finissait-il toujours mal ? Était-il condamné à vivre malheureux ?
Alec savait désormais, au plus profond de son être, qu’il devait retourner auprès de sa fille. Et Miller… Ellie… Cela avait été trop beau pour être vrai. S’il interprétait correctement son rêve, Ellie était la moitié dont il ne savait pas qui lui manquait et qu’il avait trouvé dans les circonstances des plus sordides. Et maintenant qu’il avait la vie devant lui, maintenant qu’il pouvait vraiment vivre…
C’était presque triste à en pleurer, son cœur était réparé, mais il ne pouvait toujours pas vivre pour lui. Sa fille était plus importante que son bien-être. Plus importante que tout. Alec se frotta le visage avec vigueur, comme pour se punir de ce qu’il allait faire. Il brisait son cœur enfin réparé. Pire encore, il allait détruire Ellie.
Il se retourna et vit alors Tess, debout avec un dossier épais à la main. Miller était assise à la table.
« Qu’est-ce qui se passe ? » marmonna-t-il.
Il était un peu perdu de les voir ici, interrompant le fil de ses pensées douloureuses, des choix qu’il prenait et qui allaient faire tant de mal.
« Bonjour. Une tasse de thé ? » répondit Tess, ignorante de son mal-être.
Alec regarda Miller. Il voyait sa joie dans son sourire timide. Quand Tess le regardait, il y avait de la tendresse, mais celle des amours passés, des espoirs oubliés et reniés. Mais quand Miller le regardait, c’était les étoiles et le feu. C’était l’espérance de tout ce temps qui s’offrait à eux.
Et elle ne se doutait pas une seconde de tout ce qui s’était passé en lui après son départ de l’hôpital. Qu’il avait compris ce qu’il devait faire, ce qui était le plus juste et le plus important, plus important que son bonheur, plus important que tout le reste. Le bien-être de sa fille. Miller le regardait, si confiante, si belle avec la lumière qui se reflétait dans ses cheveux. Un rayon de soleil taquin jouait avec le brun de ses yeux et le cœur d’Alec battait de plus en plus fort, sans donner l’impression que cela allait s’arrêter. Et pourtant, il le savait. Il y avait plus important. Plus important que lui. Le devoir, encore une fois, avant l’amour.