Et si...
Alec emballait ses affaires à la va-vite. Il n’avait jamais été du genre à plier soigneusement ses vêtements et à les ranger de manière ordonnée. Il suffisait de voir comment il portait sa cravate et son éternelle chemise blanche (qu’il avait en plusieurs exemplaires, exactement identiques). Cette fois-ci, ce n’était pas sa négligence nonchalante qui l’entraînait à bâcler sa tâche.
Régulièrement, il consultait sa montre et son cœur, à moitié mécanique, faisait un bond dans sa poitrine quand il voyait que l’aiguille avait avancé. Elle allait arriver et il n’était pas prêt. Au fond, il savait qu’il ne le serait jamais.
Il entendit une série de petits coups sur la porte entrouverte.
« Entrez ! » cria-t-il, la gorge nouée.
Il ferma avec rage la fermeture éclair de sa valise. Voilà. Il y était. Il savait qu’en se retournant, il trouverait Miller dans son horrible ciré orange. Miller et toutes les attentes, les décisions, les tournants… Dans une tentative désespérée, il serra les dents et les poings, comme pour contenir ses émotions en lui. Les enfouir, les enterrer, les tuer.
Finalement, avec la lenteur d’un condamné à mort, il se retourna. Elle était là, superbe, à baigner dans la lueur du jour. La pluie avait lavé le sol et un soleil timide projetait ses rayons qui jouaient avec le voilage de sa porte d’entrée. Elle était là. Son regard était combatif, mais il voyait dans ses traits la tristesse, l’attente, un espoir fou. Accepter la réalité.
« Salut Miller », grogna-t-il.
« Monsieur. Hardy. » se reprit-elle, hésitante.
Fallait-il aller plus loin ?
Il hocha la tête, la respiration courte. Ne pas la regarder. Il craquerait. Et il ne le pouvait pas. Deux chemins s’ouvraient à lui et il avait choisi. Cela lui avait brisé le cœur, et continuait, là maintenant, à le hacher menu. Mais il avait choisi.
« À quelle heure votre taxi arrive ? » demanda-t-elle d’un ton faussement détaché.
Il posa sa valise sur la table et soupira.
« Hm… Quelque chose comme une demi-heure. Vous n’avez pas à attendre. »
Sa voix était sèche et il s’en voulut. Pourquoi fallait-il qu’il soit toujours si rude ? Ne pouvait-il pas, pour une fois, faire preuve de sensibilité ? Montrer que, pour lui aussi, ce moment était éprouvant ? Bien sûr, il était partagé. Il aurait voulu qu’elle attende, qu’elle reste. Qu’elle reste pour toujours même. Mais il savait aussi que plus elle restait, plus il lui serait difficile de rester sur sa décision. L’affaire de Sandbrook était résolue, son cœur réparé et sa fille l’attendait.
Alec s’appuya sur le guéridon, comme pour se soutenir tant ce qui allait se passer lui demandait des efforts. Elle s’était adossée contre le chambranle de la porte de la cuisine, les mains dans les poches. Son visage se fermait de plus en plus et Alec aurait voulu hurler. Ou alors franchir l’espace qui les séparait, prendre son visage si sérieux dans ses mains et l’embrasser à en perdre haleine. Mais il ne pouvait pas.
« D’accord. » répondit-elle sèchement.
Un silence embarrassant s’installa entre eux. Ce n’était jamais arrivé auparavant. Ils n’avaient pas besoin de se parler pour se comprendre. Un regard, un geste, une ébauche de sourire. Miller fixait la porte comme une planche de salut ou la voie droite vers le billot.
Il aurait voulu lui dire, lui dire tout ce qu’il ressentait et qu’il savait qu’il ne ressentirait plus jamais. Il voulait lui dire que ça le tuait, mais qu’il devait partir. Lui dire qu’il la voulait, elle. Qu’il… l’aimait. Mais il garda le silence et la fixa. C’était sans doute la dernière fois qu’ils se voyaient et il voulait graver chaque trait de son visage en lui. Même s’il savait qu’il la faisait souffrir.
Il se sentit obligé de dire quelque chose, quelque chose qui n’était pas dangereux pour lui, mais quand même sincère et important.
« Miller, je n’aurais pas pu faire ça sans vous. »
« Non, vous ne pouviez pas. Et vous ne l’avez pas fait. » rétorqua-t-elle avant d’avoir un petit rire triste.
Elle aussi, le sentait, le savait. C’était leur dernière fois.
« Sérieusement. »
« Ne soyez pas gentil avec moi. Ça ne marche pas comme ça. »
La phrase était si véridique que ce fut comme une lame qui glissait entre ses côtes pour se ficher en plein dans son cœur déjà éprouvé.
« Je… »
Il ne trouva rien à dire et elle enchaîna aussitôt :
« Alors où allez-vous ? »
C’était la question qu’ils évitaient depuis le début. Et les y voilà. Ils y étaient. Il devait lui dire pourquoi il ne pouvait pas être là avec elle, alors qu’il en mourait d’envie.
« Hm… je ne sais pas… hm. » marmonna-t-il comme pour gagner du temps.
Il baissa la tête. La regarder était trop dur.
« Près de Daisy. J’ai besoin d’être proche de ma fille. » souffla-t-il.
Il savait qu’elle comprenait ce qu’il disait à demi-mot. Il partait vers sa fille, mais aussi Tess, son ex-femme. À qui il avait plusieurs fois demandé de retenter le coup, d’être une famille à nouveau. Pour sa fille. Peu importait quel sentiment lui inspirait son cœur. Le devoir de père devait être plus fort. Il avait tant d’erreurs à rattraper avec sa fille. Il voulait désormais lui offrir le meilleur. Coûte que coûte.
« Ok. C’est bien. »
Ellie détourna les yeux. Elle avait compris. Il eut honte. Il était lâche et il le savait.
Alec ne put s’empêcher de la regarder alors qu’il savait qu’elle se noyait et que c’était sa faute. Le visage de Miller était fermé, mais il pouvait voir la douleur dans ses yeux. Elle évitait soigneusement de le regarder.
« Bien… Ok, merci pour tout. » dit-elle d’un ton qui se voulait détaché, professionnel.
Son cœur pouvait-il supporter toute cette souffrance et les non-dits, malgré la pièce de métal qui y était nichée et qui était censée l’aider à le faire battre ?
Elle lui tendit la main.
« Une poignée de main ? » soupira-t-il, la voix brisée.
« Oui. Je ne vous fais pas de câlin. »
Si c’était ce dont elle avait besoin… Ignorant les hurlements dans sa tête et son cœur, il lui serra la main. Sa poigne était douce, mais ferme. Elle dura quelques secondes de trop.
« Prenez soin de vous, Miller. » dit-il avec un sourire triste.
Elle prenait grand soin de ne pas le regarder, le visage défait. Elle s’éloigna vers la porte.
« Et pour Joe ? »
Il avait besoin qu’elle reste, juste encore un peu.
« On s’en est occupé. »
Alec voyait les larmes qu’elle essayait de retenir dans ses yeux chocolat. Il l’avait toujours trouvé trop émotive et cela l’irritait profondément avant. Avant. Mais là… Il savait qu’il était responsable de cette souffrance. Il n’y avait plus de mots entre eux alors qu’ils se regardaient pour la dernière fois. Elle hocha la tête et passa la porte. Les derniers pas qui l’éloignaient de lui.
Alors un élan qu’il ne sut nommer le poussa à la suivre à grande enjambée. Il la rejoignit dehors. Le soleil brillait, l’air était presque trop frais. La lumière se reflétait dans les cheveux et les larmes des yeux de Miller.
« Miller, je… »
Les mots se coincèrent dans sa gorge.
Elle garda un visage inexpressif, malgré son regard humide. Elle avait les bras croisés, comme pour se protéger, serrés autour d’elle. La voir si vulnérable lui brisait le cœur.
« Ellie. Je dois le faire. Pour ma fille. Je dois être là pour elle. Quoi qu’il en coûte. J’ai manqué tant de choses… Son bonheur passe avant le mien et, franchement, si je m’écoutais… »
Il se passa la main dans les cheveux, nerveux, hésitant. Les mots n’avaient jamais été son fort. Ellie restait là, son regard rivé sur lui, en attente.
« Ellie, tu m’as sauvé. Je resterais si je pouvais, je resterai avec toi… »
« Mais il faut toujours que tu te sacrifies pour de grandes causes… » murmura-t-elle d’un ton légèrement sarcastique sur le mot « grandes ».
Alec pencha la tête, honteux. Elle avait raison. Il avait failli mourir pour Sandbrook alors qu’il n’avait rien à se reprocher. Pour protéger sa fille, pour sauver son ex-femme qui l’avait trahie. Et il devait à nouveau se sacrifier. La vie s’ouvrait devant lui désormais, mais au fond, il n’avait jamais vraiment eu le choix de ce qu’il pouvait en faire.
« Je comprends Alec. Je comprends. »
Sa voix douce, la lumière, son cœur battant. Il s’approcha encore, le souffle court. Il pouvait presque la toucher. Il sentait son odeur, il voyait la lueur dans ses yeux. Il savait qu’ils pensaient tous les deux à ce léger baiser qu’elle lui avait donné alors qu’il luttait avec les mots pour lui dire ce qu’il ressentait. Puis, à l’hôtel… Alec avait osé ouvrir un peu son cœur. Il lui avait sous-entendu (et c’était sûrement le mieux qu’il puisse faire) qu’il tenait à elle. Et il avait osé l’embrasser. Tous les deux, dans un petit lit, perdus dans une chambre d’hôtel anonyme. Il s’était senti brûler, il aurait pu se consumer. Et il savait qu’elle aussi. L’opération aurait dû leur permettre de se retrouver, mais cela les avait définitivement éloignés. Alors, que restait-il maintenant ?
Ils se regardaient dans les yeux, Alec ressentait tellement d’amour et de douleur qu’il se demandait s’il allait devenir fou. Prenait-il vraiment la bonne décision ? Quand on souffrait à ce point, n’y avait-il pas quelque chose à comprendre ? Mais il pensa à sa fille. Il eut un sourire triste et elle lui rendit. Elle comprenait.
Pourtant, il était fébrile. Il la sentait si proche, son odeur, sa chaleur, ses yeux, ses larmes, ses lèvres dont il se rappelait terriblement bien leur goût… Alors, Alec se pencha et posa sa bouche sur la sienne, doucement. C’était si bon qu’il se rapprocha pour la serrer dans ses bras. Elle frémissait dans son étreinte, ses lèvres caressaient les siennes avec une tendresse qui enflait, qui s’enflammait, qui les transportait tous les deux. Son goût l’étourdit et il voulut aller plus loin. Mais il se redressa. Les yeux d’Ellie brillaient. Le désir, la tristesse, la résignation.
« Merci, Ellie. Merci pour tout. »
Elle lui adressa un dernier sourire triste, toucha délicatement son épaule. Elle passa une main dans ses cheveux ébouriffés et il frissonna à ce contact.
« Grand idiot. Tu vas me manquer. »
Un dernier sourire triste, elle se détourna et partit, laissant le cœur d’Alec en miettes. Il la regarda franchir le portail et disparaitre de sa vue. Quelques vers d’un poème de Machado qu’il avait appris à l’école s’imposèrent à son esprit :
« Dedans mon cœur était clouée,
L’épine d’une passion ;
Un jour j’ai pu me l’arracher,
Je ne sens plus mon cœur. »
Alec ressentait tellement de douleur qu’il souhaita, de tout son être, ne plus sentir son cœur ainsi que la plaie béante qui s’y était ouverte et qui semblait ne jamais pouvoir se renfermer.