Et si...

Chapitre 5 : 730 jours et une seconde

3179 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 29/04/2026 22:43

  Deux ans étaient passés. Ellie était redevenue DS. Après Joe, elle était retournée à la circulation, comme une pénitence. Elle avait été à bonne école en observant Hardy et son sens du sacrifice. Mais elle avait résolu Sandbrook et avait repris goût aux enquêtes. La commissaire en personne l’avait contactée pour lui proposer de reprendre son poste au commissariat de Broadchurch. Elle avait accepté. Bien que les méthodes de son ancien supérieur soient discutables, Ellie avait appris à devenir un bon flic. Et Joe avait parachevé son éducation. De la pire des manières, mais très efficace. Elle voulait aider son prochain autant qu’elle en était capable. Et elle pouvait faire plus que la circulation.

 

Après le départ de Hardy, un nouveau DI prit sa place, un nommé John Smith. Proche de la retraite. Un poste parfait. Car, après la terrible anomalie que fut le meurtre de Daniel Latimer, la vie à Broadchurch était revenue à sa parfaite normalité et banalité.

Ellie avait dû se reconstruire. Deux trous dans son cœur. Joe et… Alec. Elle y avait cru. Elle y avait vraiment cru, pendant quelques secondes, qu’il allait rester et qu’ensemble ils… Elle y avait cru. Et il était parti. Vers sa fille – elle ne pouvait pas le lui reprocher -  mais aussi vers son ex-femme, Tess. Il avait dit devoir y aller comme un combattant ne déserte pas malgré ses sentiments. Pour sa fille, pour lui donner une chance de vivre une vie « normale » avec un père présent et une mère.

Elle comprenait. Elle l’aimait pour son sens du devoir et du sacrifice, autant qu’elle le détestait pour ça. Et si elle pouvait exprimer son chagrin par rapport à Joe, elle ne pouvait rien dire sur Alec. Cela n'avait été que trois moments, trois instants de faiblesse qui voulaient pourtant tout dire. Mais il était parti.

 

Ellie s’était attendue les jours suivants à avoir de ses nouvelles. Il n’allait quand même pas briser tous les liens qui les unissaient ? Son portable vibrait et elle se jetait dessus. Mais ce n’était jamais lui.

Un jour, installée dans son canapé, une tasse de thé chaud en main et blottie sous un plaid, son téléphone sonna. Elle était restée longtemps à le regarder sans bouger. Sans même respirer. Ellie savait que ça ne pouvait pas être lui. Cela faisait plus de huit mois maintenant. Alors, un prix d’un lourd effort, elle retourna son téléphone pour ne pas voir la notification. Et elle s’efforça de se concentrer sur le téléfilm qu’elle regardait. Elle en avait fini d’attendre.

 

Travailler avec le DI Smith était ennuyeux. Mais au moins, elle rentrait à l’heure pour aider Tom à faire ses devoirs et restait manger avec ses deux fils le soir. La routine, incroyablement, se créa doucement. Se lever, boire le thé, emmener les enfants à l’école, le travail, chercher les enfants à l’école, devoir, bain, manger, dodo. Elle ne pouvait pas dire qu’elle était malheureuse de cette monotonie. Il était déjà extraordinaire qu’après tout ce que Joe leur avait subir, cela soit même possible.

 

Elle souriait plus, elle riait parfois. Elle sentait sa lumière intérieure se rallumer doucement. Ellie était prudente, la surveillant comme un petit feu de bois mouillé en espérant qu’il prenne. Dire qu’elle ne pensait jamais à Alec était faux. Il était toujours là, au détour de la salle de pause, buvant un thé infâme sans même penser à en proposer aux autres. Elle entendait encore son « Miller ! » qu’il criait avant de quitter son bureau pour qu’elle le suive.

Parfois le matin, quand elle ouvrait les yeux, pendant quelques terribles secondes, elle croyait croiser son regard brun la regarder alors qu’elle s’éveillait. Pourtant, même lorsqu’ils avaient partagé la chambre d’hôtel, Alec était resté figé de l’autre côté, l’ignorant du mieux qu’il pouvait.

Mais dans sa rêverie brumeuse du matin, il se retournait, ses yeux brillaient et il lui souriait doucement avant de se pencher pour… « Bonjour toi… ». Cela avait suffi pour l’imagination d’Ellie et ses désirs qui s’encombraient dans sa tête quand elle se réveillait. Mais la vie continuait.

 

Une année passa et toujours rien. Encouragée par Tom, qui grandissait si vite, et Lucy, elle commença à rencontrer des hommes. Ils étaient charmants, certes, mais ils leur manquaient ce quelque chose qu’elle recherchait confusément. Une sorte de rugosité authentique. Elle ne pouvait pas les taquiner franchement, limite de l’insolence, sans qu’ils ne se vexent. Ils n’étaient pas lui.

Pourtant, Ellie savait qu’elle ne pouvait pas le chercher dans chaque regard, chaque sourire et chaque visage différents qui se présentaient à elle. Elle comprit aussi qu’il était trop tôt pour partir dans ces quêtes absurdes et limites masochistes. Elle arrêta de fréquenter les hommes et se concentra sur son travail, ses enfants. Sa famille, sa vie. Sans lui.

 

Parfois, Ellie se sentait ridicule et honteuse. Laisser passer plus d’un an à aimer un homme absent, alors qu’il ne s’était rien passé entre eux à part trois malheureux baisers maladroits. Elle savait ce qu’on lui dirait si elle en parlait. Ils ne comprendraient pas. Elle le rabrouait sans cesse, elle se moquait de lui. Elle le remettait à sa place avec impertinence. Et il ne disait rien, dans une sorte de silence qui faisait leur complicité. Elle tapait juste et il le savait. Ils s’équilibraient. Au travail, elle se faisait douce et conciliante pour endormir le suspect. Lui était brusque et direct. D’un point de vue extérieur, il était juste un exécrable patron et elle le trouvait insupportable.

Mais ils ne voyaient pas les regards, les esquisses de sourires, les mains flottantes dans le dos qui réconfortent, la présence silencieuse, la confiance absolue. Néanmoins, s’il était resté, qu’aurait-il fait tous les deux ? Se chamailler sans cesse, critiquer son comportement taciturne alors qu’il se taisait et quoi ? C’était ce qu’elle se répétait la nuit, lorsque son lit semblait si froid. Pourtant, au fond, elle n’y croyait pas. Ce qu’il y avait eu entre eux était plus fort que ça.

 


Le jour du départ à la retraite du DI Smith, Ellie participait sincèrement à la fête. Il avait été apprécié, gentil grand-père encourageant. Il changeait de leur ancien patron acariâtre, prompt à se mettre en colère et à crier. Le nom du remplaçant n’était pas encore connu.

Ellie était en train de boire un verre de jus de pomme, discutant avec l’aimable Bob en riant. Elle ne remarqua pas directement le silence qui s’installa dans la pièce. Toute l’assemblée s’était tournée vers la porte d’entrée. Son cœur rata un battement. Et si… Ellie se retourna lentement. Et il était là.

 

Ce n’était pas le fruit de son imagination. La première chose qu’elle remarqua, ce fut son sourire crispé. À la fois gêné d’être au centre de l’attention et plus ou moins factice, car il savait qu’il devait sourire. Le résultat ressemblait plus à une grimace maladroite. Le DI Smith se précipita vers lui pour lui serrer chaleureusement la main. Les collègues hésitaient à faire preuve d’enthousiasme, il n’avait jamais été très apprécié comme chef.

« Oui, oui, Alec, c’est formidable que vous ayez pu venir. Ça me réjouit que vous participiez aux festivités. » s’écriait Smith en l’entraînant vers le buffet. « À part quelques têtes nouvelles, vous devez vous rappeler tout le monde. »

Ellie se mordit la lèvre, retenant un rire nerveux. Hardy ne se rappelait jamais le prénom des personnes.

« Bonjour, tout le monde. » salua Hardy mal à l’aise, alors que Smith lui fourrait un verre dans la main.

« Alors, je suis vraiment fier d’avoir gardé cette surprise. À partir de demain, le DI Hardy reprendra sa place à la tête de la section de Broadchurch. »

Un applaudissement timide se fit, mais Smith n’avait pas l’air de le remarquer, tout fier de sa surprise moyennement appréciée.

 

Hardy se tenait droit, très droit. Il avait coupé ses cheveux et faisait moins négliger dans son costume repassé. Il avait l’air moins fatigué, les traits moins marqués. Il semblait moins tourmenté. Et ses yeux fouillaient l’assistance, avec la précision d’un inspecteur avec vingt ans de carrière à traquer les pires criminels.

Ellie eut la brusque envie de se cacher derrière l’imposante carrure de Bob, mais déjà, le regard de Hardy se posa sur elle. Et son cœur cessa de battre le temps d’une terrible longue seconde. Son corps s’engourdissait, mais quelque chose de l’ordre de l’instinct de survie la força à lever la main pour le saluer, comme un pantin. Hardy eut alors un frémissement de sourire discret. Si sincère, si doux. Un sourire rien que pour elle. Comme avant. C’est alors que Smith lui donna une bourrade amicale.

« Un petit discours peut-être ? »

« Hm… Merci à tous pour votre accueil et hm je suis sûr que nous ferons du très bon travail ensemble. » dit-il sur un ton détaché, mais Ellie savait qu’il était bien plus nerveux qu’il ne le laissait paraître.

 

La fête reprit son cours. Bob se tourna vers Ellie et lui parla, mais elle n’entendait rien. Son regard était happé par Hardy, Hardy dans son costume bleu marine, ses cheveux en bataille, sa cravate toujours légèrement de travers, sa barbe de trois jours plus soignée. Il essayait de s’échapper de Smith et son sourire devenait de plus en plus crispé. Il lui donna une tape sur l’épaule et s’éloigna avant d’attendre une réponse.

Il semblait à Ellie qu’il fendait la foule, droit vers elle, et elle ne savait pas comment interpréter son air sur son visage. Parfois, un collègue l’arrêtait et lui serrait aimablement la main, tentait d’engager une conversation avant de se rendre compte que Hardy n’en avait aucune envie. Ellie le regardait se débattre dans la foule qui semblait se refermer sur lui. Finalement, au prix de plusieurs sourires nerveux et de silences douloureux, il réussit à s’extirper des collègues et fonça droit sur elle, l’air presque soulagé.

Deux ans étaient passés, savait-elle toujours lire en lui comme auparavant ?

 

Inévitablement, il arriva à elle et lui adressa l’esquisse d’un sourire anxieux. Il tripota sa cravate, le regard hésitant, flottant autour d’elle comme s’il ne savait pas s’il avait même le droit de la regarder. Elle ne dit rien et même Bob commençait à sentir la gêne entre eux. Il les regardait, curieux, pas vraiment discret. Hardy ne pouvait pas l’ignorer.

« Miller. C’est… un plaisir de retravailler avec vous. »

Une pierre qui tombe de sa gorge dans son estomac et elle se sentit bouillonner. Deux ans et juste ça ? Son visage se ferma et elle tenta de ravaler sa bile. Malgré tout, elle se demanda si c’était vraiment les premiers mots qu’ils voulaient lui dire ou si la présence des collègues le menait à la prudence.

« Après deux ans ? » dit-elle simplement d’une voix dangereusement basse.

Elle sentit que l’attention de Bob augmentait et que d’autres personnes leur jetaient des coups d’œil curieux. Après tout, ils avaient travaillé d’arrache-pied ensemble pendant des mois, collés l’un à l’autre, comme deux inséparables, des jours et des nuits interminables. Leur retrouvaille semblait être l’attraction qui attirait les regards. Hardy et Ellie en étaient douloureusement conscients. Ils avaient l’impression de devoir jouer une comédie, mais Ellie n’en avait pas le courage dans la rage qui lui serrait la gorge.

« Quoi, ce ne sont pas ce que disent les gens normalement ? » marmonna-t-il en se passant nerveusement la main sur la nuque.

« Non. »

Sa voix claqua.

L’attention des collègues les plus proches augmentait, leurs regards indiscrets et les oreilles tendues aussi. Hardy eut l’air encore plus mal à l’aise.

« Venez Miller, allons discuter dans un endroit plus… tranquille. »

Elle allait se plaindre, le rabrouer, mais il lui prit le coude et la guida, gentiment, mais fermement, vers un bureau vide.

 


La pièce était plongée dans une faible obscurité. La vitre qui donnait sur l’open-space apportait une lueur presque féerique au moment. Il la lâcha et s’éloigna. Elle sentit un froid douloureux quand sa main quitta son coude. Il faisait quelques pas hésitants dans la pièce, semblait ruminer. Elle entendait qu’il respirait vite et elle savait qu’elle aussi.

« Deux ans, pas d’appel, pas de texto, rien et là vous me faites le baratin du boss à deux balles ? » cracha-t-elle entre ses dents.

« Je sais Miller, je sais… »

Quelque chose dans sa voix, comme une fêlure, fit taire la colère d’Ellie comme on mouche une bougie.

Elle le voyait mal dans la pénombre. Il s’immobilisa comme si toutes ses forces l’avaient quitté. Sa grande taille était courbée, il se tenait des deux mains sur le bureau, les muscles tendus. Comme s’il allait s’effondrer et qu’il se retenait à tout ce qu’il pouvait pour ne pas sombrer.

« Si vous… tu savais à quel point je regrette… »

Ellie garda le silence, les poings serrés. Elle aurait aimé le voir plus clairement. Elle voulait le voir, se rapprocher, sentir la chaleur de sa peau et l’odeur de thé trop fort. Il lui avait tant manqué qu’elle avait un besoin presque viscéral de s’assurer qu’il était bien réel.

« Combien de fois j’ai failli t’appeler, failli prendre le taxi et… Mais Daisy… J’essayais de bien faire les choses… »

« Deux ans, Hardy. » rétorqua-t-elle.

« Je savais que si je tentais le moindre mouvement, je ne pourrais plus m’arrêter. » souffla-t-il difficilement.

Ses mots lui faisaient mal. Entendre sa voix, son accent velouté et roulant qui lui échappait lorsqu’il était soumis à des émotions fortes. Elle n’avait jamais pu imaginer à quel point cela lui avait manqué. Et en même temps, elle peinait à saisir l’ampleur de ce qu’il lui disait. Elle s’était toujours imaginé qu’il était heureux avec son ex-femme et sa fille. Il ne lui avait donné aucune nouvelle. Une manière bien cruelle de tourner définitivement la page d’une histoire à peine entamée.

« Et pourquoi vous êtes là ? » finit-elle par demander, brisant le silence fragile.

Pour elle ? Une bulle détestable d’espoir naquit dans sa poitrine et faisait trembler sa voix.

« Je devais revenir. » répondit-il sur un ton vague.

« Pourquoi ? »

« Il le fallait. » éluda-t-il.

Il s’était ouvert à elle mais il venait de se renfermer. Elle en aurait hurlé de frustration. Deux ans étaient passés, mais une nouvelle coupe de cheveux ne l’avait pas changé dans son attitude réservée, ses mots froids rongés d’une colère qu’elle n’avait jamais vraiment compris.

 Elle eut alors envie de lui faire mal, comme elle avait souffert pendant deux ans pour ses choix à lui. Qui, finalement, elle ne savait pourquoi, l’avaient ramené ici. Tout ce temps perdu, toutes ces souffrances gâchées.

« Tout ça, c’est du passé pour moi. » annonça-t-elle d’une voix dure.

Le mensonge lui brûla la gorge. Le silence s’installa à nouveau. Elle le vit se redresser, mais ne distinguait pas son visage et elle ne parvenait pas à savoir ce qu’il ressentait. Le silence s’éternisa, devenant inconfortable. On n’entendait que la rumeur assourdie des conversations dans l’open-space et leur souffle trop rapide.

 

Il s’avança un peu, cherchant son regard, le fouillant. Un espoir, une souffrance, une attente. La lumière de l’open-space découpait son visage en ombres abruptes, soulignant l’arrête du sourcil ou le pli sévère de ses lèvres. Il serrait les dents comme s’il voulait retenir ses mots. Ils étaient proches. Elle sentait la chaleur de son corps, son odeur musquée qu’elle n’avait jamais vraiment réussi à oublier. Son visage était dur, mais ses yeux semblaient hurler une supplique silencieuse.

« Pourquoi être revenu ? » demanda-t-elle à nouveau, presque malgré elle.

« Je… Je ne veux pas parler de ça maintenant. Plus tard… Là, je… Plus tard. S’il te plait… » répondit-il, évasif, la voix sourde.

Le silence s’installa. Il lui sembla qu’il allait ajouter quelque chose. Mais il détourna le regard et les traits de son visage se figeaient dans un masque froid et vide d’expressions. Il prit une profonde inspiration, se redressa. Il parut soudainement plus grand. Elle avait oublié à quel point il était grand et fin.

« Bien. Je comprends. J’espère que tout ce… passif ne nous empêchera pas de collaborer. »

La voix froide et professionnelle. Elle l’avait blessé. Ellie ne put, honteusement, que se réjouir légèrement.

« Pas de soucis de mon côté, monsieur. »

Elle barricada son cœur. Elle ne souffrirait plus pour lui. Il était parti il y a deux ans. Il n’avait pas donné de nouvelles, n’expliquait pas son retour et elle avait l’horrible impression qu’il lui avait bousillé deux années de sa vie. Il ne rétorquait même pas, ne se débattait pas, ne se jetait pas à ses pieds en s’excusant.

Mais Ellie savait, au fond, qu’elle n’en avait pas fini avec Alec Hardy. Leurs regards se croisèrent encore. Elle lut brièvement une étincelle, une sorte de retour du passé dans un frisson. Juste une seconde.

« Parfait Miller. On retourne à la fête ? »

Elle ouvrit la porte, il lui passa devant sans un mot. Le silence fit le reste.

Laisser un commentaire ?