Et si...

Chapitre 6 : L’architecture de la guérison

2958 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 29/04/2026 22:44

         Ils avaient passé la soirée loin de l’autre. Même si leurs regards ne faisaient que se croiser. Ellie était pleine de colère, mais elle ne pouvait pas se cacher le plaisir de le voir. Un soulagement, peut-être, d’un manque trop présent, trop profond. Il était enfin là, telles des apparitions qui n’étaient plus oniriques. Enfin là, dans le coin cuisine, à boire une tasse de thé. Enfin là, appuyé sur un bureau à regarder dans le vague alors qu’on lui parlait.

Et parfois, ils s’effleuraient du regard. Ellie sursautait presque, comme brûlée. Hardy respectait son besoin d’espace. Ou alors l’avait-elle vraiment blessé ? La croyait-il véritablement sincère lorsqu’elle avait dit que c’était du passé ? Ellie essayait de deviner ce qu’il ressentait, mais son visage était lisse. On n’y lisait qu’un ennui, un malaise d’être dans une pièce avec tant de personnes. Il semblait qu’il était comme auparavant. Renfermé et mal à l’aise en société. Cette impression de le revoir tel qu’il avait été il y avait deux ans était, étrangement, à la fois rassurante et frustrante. Deux ans et rien chez lui n’avait changé ? Et il ne laissait rien montrer de ce qui s’était passé dans le bureau entre eux. Ils ne se parlèrent plus de la soirée.

 

         Ellie dormit peu cette nuit. Pendant ces nuits sans sommeil, elle avait pris l’habitude (un peu honteuse) de se remémorer la fois où il avait partagé le même lit dans ce petit hôtel. Selon son humeur, ses pensées étaient plus ou moins chastes, plus ou moins apaisantes. C’était son espace sécurisé, où elle pouvait enfin lâcher prise et se réconforter avec des fantômes, des souvenirs, des fantasmes…

Mais là, elle ne pouvait que voir son regard dans ce bureau alors qu’elle lui avait dit que c’était du passé. Il avait eu l’air blessé, un fusillé qui tient difficilement debout, gardant ses dernières forces pour ne pas s’effondrer de suite.

Alors elle se tournait et se retournait dans son lit. Comment faire demain matin ? Pouvait-elle laisser sa colère de côté ? Ses questions sans réponses ? Faire comme si de rien n’était ?

Ellie serra les poings et les dents. Elle aimait être franche, elle n’était pas du genre hypocrite à faire semblant. Mais Hardy… Alec n’était pas un homme que l’on pouvait brusquer sur ce type de sujet. Si elle forçait le passage, il se verrouillerait complètement et ils ne pourraient plus travailler ensemble. Or, il le fallait bien. Il était le DI et elle la DS senior.

La frustration d’Ellie redescendit d’un cran alors qu’elle comprit, dans un éclair de lucidité, qu’elle était capable d’attendre qu’il parle. Il lui avait dit plus tard. Quand il serait prêt. Elle avait déjà attendu deux ans… Elle devait sûrement pouvoir attendre encore un peu. Cela pouvait être difficile à admettre, mais elle tenait assez à lui - encore aujourd’hui et malgré tout - pour lui laisser le temps d’être prêt à se confier.

Pourtant, en se levant le lendemain, elle sut que le simple fait de le revoir rendrait l’attente plus difficile que jamais.

 

         Ellie arriva au poste de bonne heure. Elle n’avait pas réellement dormi et tenait, sans trop savoir pourquoi, à arriver avant Hardy. Elle entra dans l’open-space, saluant chaleureusement les quelques collègues matinaux comme à son habitude. Mais cette fois, elle avait la désagréable sensation de jouer un rôle. Elle se voyait de loin, comme un acteur qui exécute un rôle qu’il connait par cœur sans réelle conviction.

Arrivée à son bureau, elle posa ses affaires et en levant les yeux, elle vit que Hardy était déjà arrivé. Il était dans son bureau, les lunettes sur le nez et plongé dans des dossiers. Elle avait oublié que son chef dormait peu. Voire, jamais, pensa-t-elle en se disant qu’elle ne l’avait jamais vraiment vu dormir. Il ne semblait pas l’avoir remarquée.

Alors Ellie prit son temps pour s’installer. Ses mains tremblaient un peu, un mélange de nervosité et de fatigue. En tant que DS senior, c’était à elle de faire un rapport au DI qui entrait en fonction. Elle rassembla ses notes maladroitement. Elle prit une profonde inspiration et jeta un œil par-dessus son ordinateur. Hardy ne s’était pas changé depuis la veille et il semblait déjà fatigué. Ellie eut un léger sourire en constatant qu’il y avait des choses qui ne changeaient pas. Ça en était presque rassurant. Alors, elle rassembla son courage – et sa patience - et elle alla frapper à la porte vitrée.

 

Il leva la tête, surpris. Un léger silence s’installa, comme si tous les deux cherchaient sur quelle partition ils allaient jouer et s’ils seraient raccord. Il gardait un visage impassible, mais une petite étincelle dans ses yeux donnait à Ellie une envie de sourire.

« Je viens vous faire le topo sur la situation. » dit-elle simplement.

Sans répondre, Hardy lui fit un signe de la main pour rentrer et il s’enfonça dans son fauteuil en soupirant.

« Quel accueil. » plaisanta Ellie.

« Non, désolé, je n’ai pas dormi de la nuit… Je voulais être prêt pour le briefing de ce matin. » souffla-t-il, sans oser la regarder franchement.

« Bon, alors au niveau du personnel, le DC Bob Jenkins est toujours fidèle au poste. Nous avons accueilli la DC Laura Patel il y a quelques mois. Elle est motivée, mais un peu impressionnable. Sinon, il n’y a pas eu de grands changements. » résuma-t-elle en jetant un œil à sa liste. « En cours, on n’a pas grand-chose. Il y a eu des vols dans des cabanes de jardins, des outils et de l’essence. Et des actes de vandalisme au skate-park. Côté logistique : une radio qui rend l’âme, le véhicule 3 à faire réviser et le rapport trimestriel à préparer. »

Elle haussa les épaules et se permit de sourire.

« Bref… Broadchurch. »

Hardy ne put retenir un long soupir et il retira ses lunettes pour se frotter les yeux.

« J’avais oublié à quel point cet endroit est… »

Il ne finit pas sa phrase, comme s’il ne trouvait pas ses mots, mais son regard tomba sur elle. Ellie se figea, gênée avec son dossier dans les mains, face à son air indéchiffrable. Sois naturelle, sois l’Ellie gentille et bonne humeur, se dit-elle. Alors, elle lui sourit.

« Vous vous attendiez à quoi en revenant ? Broadchurch est une petite ville touristique côtière, ce n’est pas vraiment… Blackpool. »

Il haussa les sourcils et grogna quelque chose d’inintelligible tout en rassemblant les feuilles de son dossier. Ce fut comme un brusque retour en arrière : elle le taquinant, lui marmonnant comme toujours et faisant semblant d’ignorer sa remarque. Elle sut alors qu’elle pouvait travailler à nouveau avec lui. Cette pensée fut comme une vague de soulagement qu’elle en frissonna presque.

« Bon, je suis prêt pour le briefing. » dit-il en se levant.

Il croisa son regard et il s’arrêta, un peu surpris.

« Tout va bien, Miller ? »

« Oui, monsieur. Tout ira bien. »

 

         Et tout alla bien. Les jours se suivirent et la tension entre eux diminuait. Elle savait qu’il avait besoin de temps. Et s’il ne disait rien comme à son habitude, il semblait reconnaissant qu’elle le lui donne.

La vie au poste continua. Rien d’extraordinaire, des plaintes pour tapage nocturne, un vol à l’étalage… Hardy retrouvait sa place, comme si elle n’avait jamais été occupée par un autre. Il râlait sur les formulaires et l’accumulation de paperasse. Il buvait son traditionnel thé atroce, dont il avait parfois le réflexe d’en proposer à Ellie. Elle était reconnaissante de ses efforts, et un peu surprise aussi de voir ce changement. Alors elle buvait ce thé à petites gorgées en se retenant de grimacer.

Les piques d’Ellie revenaient de plus en plus naturellement, ainsi que le silence et l’ignorance feinte de Hardy. Ils ne parlèrent pas de ce qui s’était passé dans le bureau. Ni du départ ni des deux ans de silence. Ni de ce qui s’était passé entre eux avant. Mais leur binôme reprit sa mécanique propre : regards en coin, silences efficaces, réflexes partagés. Un tandem efficace. Et, malgré elle, Ellie se sentit respirer un peu mieux.

C’est alors qu’une nuit, ils furent appelés en urgence par Bob pour une déclaration d’agression sexuelle.


 

*****


 

         L’enquête sur le viol de Trish Winterman s’enlisait. Plus le temps avançait, moins ils éliminaient de suspects et plus il y en avait. C’était désespérant.

Prenant enfin une pause méritée, ils s’étaient arrêtés sur le vieux port. Ils avaient évité la foule de la jetée en s'installant sur le rebord du port de pêche, les pieds pendant vers la mer sombre. Ellie lui tendit un œuf écossais et Alec fit une grimace de dégoût.

« Oh, sérieusement, allez. Mange-s’il vous plait. » protesta Ellie.

« Je n’ai pas faim. » rétorqua-t-il d’une voix sans appel, en fronçant le nez.

« C’est pour ça que vous êtes toujours fatigué. » répondit-elle du tac au tac.

« Je ne suis pas fatigué ! » s’indigna-t-il.

« Ben ça n’en a pas l’air. »

Elle avait dit cela d’un ton amusé. Ce n’était bien qu’avec lui qu’elle pouvait se permettre cette franchise sarcastique sans qu’il se vexe. Et cela lui avait tant manqué. Elle avait pensé, au début, que reprendre leur ancienne relation serait impossible. Alors elle ressentait un immense soulagement lorsqu’elle constatait que ça n’avait pas été le cas.

Elle commença à grignoter son œuf pané.

« Laissez-moi tranquille, et mangez votre stupide œuf écossais. » grogna-t-il, d’un ton indigné.

Mais cela était un jeu entre eux. Un jeu rafraichissant, un leitmotiv qu’ils adoraient perpétrer. Le silence s’installa, un silence agréable. Pourtant, Ellie avait atteint son quota de patience. Elle avait attendu qu’il soit prêt, qu’il se lance. Mais il gardait le silence et refusait de s’expliquer. Il était temps que cela change, elle ne pouvait plus attendre. Sa patience avait des limites.

« Pourquoi êtes-vous revenu ici ? » finit-elle par se lancer, le cœur au bord des lèvres.

Il poussa un long soupir de frustration.

« Oh, pour l’amour de Dieu, pas encore cette question… »

« Ne me faites pas ça à chaque fois que je vous le demande. Sérieusement, deux ans et aucune nouvelle. Pas un texto, ou email ou appel. »

Son ton était sec. Il fallait qu’il parle.

« J’ai perdu mon téléphone. » répondit-il d’un ton qui se voulait sans appel.

« Non, ce n’est pas vrai. »

« J’avais toutes vos coordonnées dedans. » insista-t-il, pas vraiment convaincant.

« Des conneries. » rétorqua-t-elle, excédée.

Le silence s’installa, pesant, et elle attendit. Elle ne le lâcherait pas et il comprit qu’il était au pied du mur.

« Je ne suis pas bon pour ce genre de truc. » souffla-t-il d’une voix un peu honteuse.

« Quoi, les personnes ? Les relations humaines ? » répondit-elle, d’un ton presque amusé.

Il soupira, hésita, son regard se balançant dans le vide sans savoir à quoi se raccrocher.

« J’ai pensé que je pouvais rentrer à la maison et essayer de réparer ma famille. Donner une nouvelle chance que ça fonctionne et … ça n’a pas vraiment marché. »

Il y eut un léger silence et Ellie patienta qu’il continue.

« L’endroit que je croyais être ma maison ne l’était plus. » finit-il par dire, presque à contre-cœur. « Et puis Daisy… Elle a eu des ennuis. Elle était en guerre contre sa mère. Bon, nous l’étions tous les deux. J’ai juste pensé que peut-être ici… Elle aurait une autre chance. Comme pour moi. »

Alec eut l’air finalement soulagé d’enfin cracher le morceau.

« Je pensais que vous détestiez être ici. » réagit Ellie, surprise.

« C’est le cas. La plupart du temps. » se reprit-il, à bas mot, espérant qu’elle n’entende pas, en vain.

Elle sourit, un vrai sourire. Qui s’accompagnait d’un léger espoir qu’elle détesta.

« Ce n’est pas à propos de moi ! » protesta Alec, comme un argument qui était un dernier rempart sur ses sentiments qu’il essayait de cacher.

« Il n’y a pas beaucoup de papa qui feraient ça pour leur fille. »

« Ah bon ? » répondit-il, surpris.

Le caractère égoïste des gens le surprenait toujours. Lui qui était capable de sacrifice, qui pouvait le mener à la lisière de la mort, avec la conviction de faire ce qui était juste. Le silence s’étirait d’une manière désagréable. Ellie ne pouvait pas cacher qu’elle était déçue. Au fond, elle savait, un peu honteuse, qu'elle aurait aimé qu’il parle d’elle. Alec regarda la mer un instant puis se retourna vers elle.

« Je ne déteste pas tout dans Broadchurch, vous savez… » commença-t-il d’une voix hésitante. « J’ai dû partir pour ma fille… Et finalement, revenir était peut-être la meilleure chose à faire pour elle. Et pour moi… »

Il se passa la main dans les cheveux, nerveux et hésitant. Le vent marin ébouriffait ses cheveux. Et au-delà de l’odeur persistante du sel, elle pouvait sentir son odeur si caractéristique qu’elle aimait tant. Et qui lui avait manqué plus qu’elle ne voulait bien admettre.

« Alors, qu’aimez-vous dans Broadchurch ? » demanda-t-elle, le cœur au bord des lèvres.

Ce qu’elle avait rêvé pendant des années qu’il lui dise allait peut-être enfin arriver. Tardivement, mais Alec était un homme renfermé. Elle savait qu’il étouffait très souvent ce qu’il pouvait ressentir. Il la regardait attentivement, les sourcils légèrement froncés. Son regard montrait son hésitation.  

« Il y a… vous… » souffla-t-il doucement, la fixant du regard.

Ses yeux devinrent doux. Il la regardait avec une tendresse qu’il s’autorisait enfin. Ellie retint son souffle. Que dire ?

« Moi ? »

« Oui… Je… Tess… c’était une erreur. Mais… Ici… Ce n’est pas seulement Daisy, c’est… je voulais pour une fois faire quelque chose pour moi. » ajouta-t-il rapidement, d’une voix basse et rapide.

Comme s’il se précipitait pour parler avant qu’il change d’avis. Elle se sentait figée, et un peu idiote de ne pas trouver quoi dire alors qu’il se confiait enfin. Plus qu’il ne l’avait jamais fait.

 

Il se mordit légèrement la lèvre inférieure, signe d’une nervosité qu’il ne s’autorisait presque jamais à montrer. Son souffle était plus rapide. Hésitant, il tendit la main et effleura doucement la sienne. C’était une caresse maladroite. Juste un instant plein de promesse. Qui signifiait tellement…

Elle frissonna. Puis des émotions - immenses et innommables - qu’elle avait oubliées se soulevèrent en elle. Elle se sentait finalement très nerveuse face à cet aveu. Elle en oubliait tout ce qu’elle avait pu imaginer lui répondre, toutes les fois où elle avait pensé à cette conversation. Sa tête était vide, aucun mot ne venait. Et il la fixait, anxieux, dans l’attente de sa réaction.

« Je suis heureuse que tu sois revenu, Alec… » chuchota-t-elle finalement.

C’était la seule chose qu’elle pouvait dire, piégée dans la confusion de ses sentiments. Il eut un léger sourire, presque gêné. Il ne souriait que pour elle, pensa-t-elle, émue.

Et ce fut le moment où le téléphone sonna et brisa la petite bulle qui s’était formée autour d’eux. Elle décrocha et il s’écarta, fixant la mer et son visage redevenu inexpressif. Elle pouvait voir, rien qu’à sa posture, qu’il avait remis l’uniforme de DI. Le moment des confessions était passé, et il semblait à nouveau inaccessible. Mais il avait enfin parlé. Quelque chose se débloquait entre eux, et il y avait encore besoin de temps pour qu’il se livre et qu’ils se rapprochent. Les choses avançaient enfin.

« C’est la propriétaire des taxis. »

Elle décrocha, non sans un dernier regard à Alec.

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