Et si...
Chapitre 7 : L'anatomie d'une évidence
4554 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 29/04/2026 22:47
Hardy sortit de son bureau et donna une série d’ordres à Kathie d’un ton sec. Il était toujours peu aimable, mais il faisait de moins en moins d’efforts envers sa subordonnée qui l’irritait profondément. Ellie n’y voyait aucun inconvénient, ce n’était pas totalement injustifié. Et elle ne l’aimait vraiment pas, elle devait bien l’avouer. Elle regarda alors avec plaisir Hardy expédier la jeune DC vers une mission de surveillance qui allait s’avérer pénible.
Une fois qu’elle fut partie, Ellie allait se concentrer sur son ordinateur. Mais Hardy était différent. Au lieu de se précipiter dans son bureau, il faisait les cent pas, mal à l’aise. Il tournait en rond, les mains sur les hanches, l’air profondément gêné. Il semblait vouloir dire quelque chose, mais les mots étaient coincés dans sa gorge. On le devinait au pli crispé de ses lèvres. Une attitude qui sortait de l’ordinaire et qui intrigua Ellie.
« Bien… Euh… Je m’en vais. Vous devriez y aller aussi. Soufflez un peu. » lança-t-il d’un ton rapide, de celui qui voulait absolument éviter les questions.
Ellie le regarda, surprise. Il y avait vraiment quelque chose d’anormal dans le comportement de Hardy ce soir. Une inquiétude lui serra l’estomac.
« Ça va ? » demanda-t-elle.
Il se retourna. Il avait vraiment l’air de vouloir tout, sauf être là. Mais son malaise en était presque comique et Ellie se dit que ce ne devait être rien de grave. Hardy se renfermait quand les choses n’allaient pas. Il ne la regardait pas ainsi, presque suppliant de ne pas lui poser plus de questions.
« Cela ne vous ressemble pas, de faire à peine douze heures de boulot. Un truc de prévu ? » le taquina-t-elle alors.
Ellie faisait de gros efforts, elle en avait conscience, pour ne pas montrer que sa curiosité allait plus de loin que celle d’une subordonnée pour son supérieur.
« Rien du tout. » répondit-il d’une voix faible.
Si Hardy était un excellent enquêteur, il ne savait vraiment pas mentir. Le cœur d’Ellie s’attendrit un peu devant sa maladresse et elle rit doucement. Il était si différent de tous les hommes qu’elle avait pu connaitre… Sa droiture morale lui avait inspiré, très rapidement, une confiance absolue et aveugle. Même dans une enquête comme celle-ci, où tous les hommes devenaient une menace.
« Bien, OK. Alors, bonne soirée. À ne rien faire du tout ! » s’esclaffa-t-elle.
Il la regarda en se mordant rapidement la lèvre inférieure. Dans un autre lieu, dans d’autres circonstances, il aurait peut-être parlé. Il aurait dû parler, même. Mais là, dans l’open-space, entouré de leurs collègues, il n’y avait aucune place pour quelque chose de l’ordre de l’intime.
Il ne lui répondit pas et partit rapidement. Ellie jeta un coup d’œil à ses collègues. Elle avait l’impression d’être en représentation. Et là, il était absolument nécessaire que personne ne se rende compte qu’elle était terriblement jalouse. C’était difficile à admettre. Ses joues la brûlaient, son sourire était comme coupé au couteau sur ses lèvres. Elle avait compris que Hardy allait à un rendez-vous galant. Son corps était glacé, douloureux. Car ce n’était pas avec elle.
****
Alec attendait à une table d’un petit restaurant. Daisy lui avait choisi un lieu intime, discret. Loin des foules qu’il détestait. Mais il était pourtant extrêmement mal à l’aise. Il pensait à Miller, à sa plaisanterie. Elle avait compris, bien évidemment. Et malgré tout, il était là, dans ce restaurant, à attendre une autre femme.
Daisy voulait qu’il rencontre des femmes, mais il n’avait pas réussi à lui avouer qu’il n’en avait qu’une en tête. Qu’il l’avait fait souffrir de surcroît. Puis qu’elle l’avait rejeté. Il avait fait un pas vers elle, cette fois-là où il lui avait dit qu’elle faisait partie des rares choses qu’il aimait à Broadchurch. Peut-être même la seule.
Pourtant rien n’avait changé entre eux. Leur duo fonctionnait à merveille, certes. Mais c’était professionnel. Elle le taquinait, mais comme toujours. Il n’y avait rien d’intime entre eux. Il n’eut pas le temps de se morfondre plus longtemps, une femme blonde arriva vers lui.
« Alec ? »
« Oui, Zoé ? » demanda-t-il, sursautant presque.
Il se leva et lui serra maladroitement la main. Il avait l’impression de déjà transpirer et d’être à côté de la plaque.
« Je vous ai reconnu. Un costume ? » dit-elle d’un ton joyeux.
« Je n’aurais pas dû ? » s’empressa-t-il de dire, se sentant rougir.
« Non, non, bravo pour l’effort. »
Ils se regardèrent un instant, très gênés. Elle avait le teint d’une jeune femme heureuse, pleine de vie, libre et légère. Le cœur d’Alec battit un peu plus vite.
« Asseyez-vous, je vous en prie. » dit-il.
Il se mordit l’intérieur des joues. Il avait l’impression de parler à une suspecte. Ce n’était pas une salle d’interrogatoire, il l’invitait au restaurant, se dit-il en se sermonnant. Il n’avait jamais vraiment réussi à se couper du travail. Et une première rencontre ainsi l’intimidait tellement qu’il essayait, à tort, de reproduire ce qu’il connaissait le mieux. Le travail. Il lui tendit le menu pour se donner contenance.
« Un verre ? » demanda-t-il soudainement.
Il avait bien besoin d’un verre d’alcool pour se détendre, sinon il allait finir par lui demander un échantillon d’ADN.
« Un vin blanc sec. Comme mon mec ! » plaisanta Zoé.
Il se figea, surpris. Elle sembla alors mortifiée.
« Enfin… Je suis nerveuse… Pas vous ? »
« Oui ! »
C’était presque un cri du cœur. Il aurait peut-être dû être plus viril, mais il était si tendu qu’il ne se sentait pas le courage de jouer la comédie.
« Merci de le reconnaître. Les hommes ont du mal à l’avouer. »
« Vraiment ? Mais ce genre de situation est intimidante… » souffla-t-il.
Bonne pioche, pensa-t-il. Ils rirent nerveusement. Elle était aussi mal à l’aise que lui et cela le rassura un peu. Ses muscles se détendirent légèrement.
« Ma fille m’a aidé à faire mon profil. » confia-t-il.
« Vous avez des enfants ? » répondit-elle, surprise. « Ce n’était pas indiqué. »
« Non ? »
Son cœur accéléra d’un coup, battant des records de vitesse et faisant de brutaux loopings. Ce n’était décidément pas pour lui ce genre de chose… Elle secoua la tête en signe de dénégation, et son malaise augmenta d’un cran. Ses mains tremblaient légèrement et son front se couvrait d’une fine pellicule de sueur.
« Merde, désolé… Je veux dire, ma fille a tout organisé. »
« C’est elle qui m’a choisie ? » demanda Zoé, entre la surprise et le choc.
« Non, non… » s’empressa-t-il de répondre, « Je vous ai choisi d’après… »
Il la désigna d’un geste vague, espérant de tout cœur qu’elle comprenne et que la situation se détende un peu. Il ne tiendrait pas longtemps à ce rythme.
Il se força à ralentir sa respiration et regarda la jeune femme. Elle était belle, indéniablement, avec ses longs cheveux blonds, son teint pâle de rose anglaise. Un sourire malgré sa mauvaise performance. Ses yeux bleus brillaient doucement et elle semblait s’amuser sans se moquer.
Mais voilà, elle ne se moquait pas gentiment de lui. Ses yeux n’étaient pas chocolat, ses cheveux n’étaient pas bruns et bouclés. Son sourire n’était pas à la fois malicieux et triste. Il ne sentait pas cette complicité silencieuse. Ellie…
Zoé le regardait toujours et il se força pour revenir à l’instant présent.
« Vous ai-je dit que… vous êtes très jolie ? »
Il était sincère, et il essayait vraiment de se concentrer sur elle. Il était venu dîner avec elle et non pas avec Miller. Ce qui avait pu se passer avec Miller était du passé, elle le lui avait bien fait comprendre.
« Merci. Vous n’êtes pas mal non plus. » répondit-elle en souriant.
« Vraiment ? » rétorqua-t-il, méfiant.
Elle fronça le nez et sourit en hochant la tête. La gêne s’installa à nouveau entre eux. Alec pensa alors qu’il était vraiment nul pour ce genre de choses.
« Voyons ce menu… »
****
Ellie était partie du poste assez tard, malgré ce que lui avait dit Hardy. Elle rentrait à pied, à travers les petites ruelles étroites et mal éclairées qui bordaient les habitations. Son téléphone vibra et elle le saisit rapidement. Elle attendait des résultats d’analyse. Son cœur rata un battement.
« Oh mon Dieu… » souffla-t-elle.
Elle n’eut pas le temps de lire tout le document, elle heurta une forme solide et compacte. Un homme. Son sang ne fit qu’un tour alors qu’elle pensait au témoignage de Trish : un bâillon, les mains attachées dans le dos, la ficelle bleue… Elle était terrorisée, son cœur battait furieusement dans sa poitrine de longues salves glacées.
« Merde ! » cria-t-elle.
« Miller ! »
Cette voix… Elle s’écarta et vit Hardy, en costume, debout dans la ruelle. Il avait l’air tout aussi affolé qu’elle, les yeux écarquillés, les bras grands ouverts.
« Vous m’avez fait peur ! » lui reprocha-t-elle d’un ton vif.
« Regardez où vous allez ! » lui rétorqua-t-il.
« Mais qu’est-ce que vous faites là ? »
« Je rentre chez moi ! » s’indigna-t-il.
C’était idiot, ils se criaient dessus, mais la peur prenait trop de temps à les quitter. Pas avec tout ce qu’ils avaient en tête avec l’enquête. Ellie s’efforça de respirer plus profondément, de ralentir son cœur. Soudainement elle pensa qu’il était seul. Alors qu’il avait son fameux rencard. Un espoir fou chassa toute la peur qu’elle avait pu avoir. Elle s’efforça de cacher sa joie, qui la surprenait par son intensité. À la place, elle réussit à se composer une attitude taquine.
« C’était le rendez-vous coquin ? » demanda-t-elle d’un ton espiègle.
Hardy grimaça et secoua la tête de dénégation. Il était très gêné et Ellie comprit alors que cela s’était mal passé. Elle ne pouvait que se réjouir, malgré elle.
« Mais si ! »
« Fermez-là ! » riposta-t-il sèchement.
Mais elle le connaissait, il n’était pas vraiment vexé. Et elle mourrait d’envie de savoir ce qui s’était passé.
« Elle était jolie ? Vous l’avez embrassée ? » insista-t-elle devant son silence.
Pourquoi est-ce qu’elle le poussait ainsi ? Qu’attendait-elle de lui ? Elle aurait dû arrêter de le taquiner, réfléchir… Se regarder en face. Car elle ressentait une telle joie en constatant que son rencard avait été une catastrophe ! Mais elle refusait d’admettre sa jalousie et tout ce que cela impliquait…
« Je m’en vais. » finit-il par répondre, le visage fermé.
Le téléphone d’Ellie vibra dans sa main et toutes les pensées qu’elle pouvait commencer à avoir sur Hardy et ses réactions disparurent. Il y avait plus important. Il y avait Trish. Le monde se referma sur son téléphone et les informations qu’il contenait.
« Vous avez vu ? J’ai reçu les analyses ADN. Les échantillons sur Trish Winterman. On a une correspondance. »
****
Daisy lui avait dit qu’elle était fière de lui. Il était tard, la nuit était tombée depuis longtemps. Et Alec restait malgré tout éveillé, une tasse de thé froid dans la main, assis sur son canapé. Il avait à peine dénoué sa cravate. Sa fille était au lit et il aurait dû y être lui aussi.
La lampe d’ambiance éclairait faiblement son salon, projetant des ombres menaçantes. Il pensait à cette enquête. À Trish et à tout ce qu’elle devait affronter. Ce qui arrivait à des femmes à cause d’hommes devenus fous. Des hommes qui se croyaient tout permis et traitaient les femmes comme des objets.
Il but une gorgée de son thé et grimaça. Ce n’était pas un whisky et, bon Dieu, il faisait vraiment un thé immonde. Il comprenait la grimace que faisait Miller lorsqu’il pensait à partager son thé.
Alec posa la tasse et dévisagea son reflet dans la grande baie vitrée. Il voyait un homme fatigué, un homme qui demandait trop, qui exigeait trop. De lui, des autres… Alec avait été mis sous une énorme pression avec cette affaire. Entre le devoir de ménager la victime et de faire avancer l’enquête. Il savait qu’il avait été trop brusque. Il n’y avait aucune manière de bien faire les choses. Mais il les avait eus. Et sa fille lui avait pardonné toutes ses absences et lui avait même dit qu’elle était fière de lui. Alors, pourquoi restait-il éveillé à se fixer méchamment dans une vitre ?
Ellie… Il soupira. Il avait essayé, vraiment, de passer à autre chose. Alec gardait une trace cuisante sur son cœur de son « rencard » d’internet. Il gardait un souvenir douloureusement précis du moment absolument gênant, lorsqu’il l’avait raccompagnée chez elle et qu’il lui avait nerveusement serré la main alors qu’elle lui tendait ses lèvres. Quand il avait fini par comprendre qu’il ne pouvait pas se forcer. Que Zoé était mignonne et gentille mais… Mais son cœur était déjà pris. Il s’était donné du mal pour essayer d’oublier Ellie alors qu’il était parti rejoindre Tess. C’était risible qu’il ait pu penser y arriver alors qu’il était revenu à Broadchurch.
Il était parti pour sa fille, mais il était revenu pour elle aussi. Lui donner un nouveau départ, une nouvelle chance. Pourtant, si Alec devait être honnête, il aurait dû admettre qu’ils auraient pu aller n’importe où. Et il avait choisi Broadchurch. Parce que Miller y était. Parce que c’était le dernier endroit où il s’était senti presque « bien ». Grâce à Miller. Il avait réussi à achever sa pénitence dans ce lieu et grâce à l’aide de cette femme qui le rendait fou. De la meilleure des manières.
Alors, il était revenu. Il s’attendait à des cris et à la fureur (il était presque venu pour cela aussi), mais elle lui avait dit que c’était du passé pour elle. Ces trois baisers, qu’il chérissait lors des nuits sans sommeil, appartenaient au passé. Alec y avait repensé tellement de fois qu’il n’était plus si sûr de ce qui tenait de la réalité et du fantasme. Mais Miller disait avoir tourné la page. En même temps, qu’avait-il attendu ? Il était parti pendant deux ans sans lui donner de nouvelles… Il avait tout fait pour essayer de l’oublier. N’importe qui de bien constitué serait passé à autre chose. Alec n’avait pas réussi.
Il était revenu, avec des espoirs, et il vivait maintenant étouffé par les regrets. Et Miller semblait y prendre du plaisir. Elle le taquinait sans relâche. Il l’ignorait, c’était le jeu entre eux. Il n’y connaissait rien à la drague, c’était vrai. Mais elle se permettait même de le confronter au sujet du fameux « rencard ». Il n’avait rien dit à ce sujet, néanmoins elle semblait mieux comprendre que lui ce qui s’était passé. Il aurait aimé qu’on oublie ce « rencard » désastreux pour toujours. Pourtant, elle y revenait régulièrement, une phrase par-ci, par-là. Voulait-elle vraiment le torturer, lui faire regretter au point qu’il parte à nouveau ?
Le tic-tac de l’horloge emplissait le salon, comme un compte à rebours dont il ignorait le chrono. Alec soupira et son regard se posa sur la porte de la chambre de sa fille. Allait-il enfin lui dire pour Miller, pour qu’elle le lâche avec cette histoire de site de rencontre ? Qu’allait-elle lui dire : « tu l’as bien cherché, papa. Tu t’en vas et tu es étonné qu’elle t’oublie ? » Sa mâchoire se serra à l’idée d’une telle conversation. Il ne parlait pas si franchement à sa fille. Les sujets de l’amour ou du travail étaient bien trop compliqués à aborder avec une ado… Le travail…
Il se redressa comme un ressort sur son canapé, le cœur battant. Il était nul en relation humaine, mais il était un très bon enquêteur. S’il devait mener l’enquête sur le comportement de Miller… Ses pensées filaient à toute allure, si vites qu’ils ne les entrevoyaient qu'à peine. S’il enquêtait sur le comportement de Miller, il penserait aussitôt que son attitude envers son capitaine pouvait ressembler à de la jalousie. Ellie, jalouse ?
Il était debout sans même s’en rendre compte. Comment avait-il pu être aussi aveugle ? Alec se voyait attraper son manteau, mettre ses chaussures… Ellie, jalouse… Il revoyait tous leurs moments ensemble. Tous les regards, les mains qui trainent, les sourires. Les blagues. L’humour sert à tout dire, surtout la vérité ! disait Freud. Alors Ellie qui aimait tant le taquiner sur sa vie sentimentale ! Et surtout, surtout, tout à l’heure, sur leur banc, elle lui avait proposé d’aller au pub ! Et lui, comme un idiot, avait dit non. Il était parti lécher ses blessures comme un animal, caché. Et il n’avait pas vu qu’elle l’invitait à sortir. Quel idiot !
Alec se précipita à l’extérieur. L’air frais lui fouetta le visage. Il y avait une odeur de pluie, le froid était vivifiant. La nuit était noire, pas de lune pour l’éclairer. Il se fia aux lampadaires et marcha d’un pas rapide jusqu’à la maison de Miller.
En chemin, il ressassait, il réfléchissait à tous les sourires, les mots, les regards, les piques. Il analysait tout comme il l’aurait fait lors d’une enquête. Alec voulait être sûr de lui. Il allait mettre de son cœur en première ligne. Pourquoi avait-il refusé d’aller au pub ? Pourquoi se refermait-il toujours sur lui ?
Le travail, le travail, Daisy, le travail… Alec n’en pouvait plus. Il comprenait, alors que ses pas s’allongeaient et qu’une légère bruine commençait à tomber, qu’il fallait que quelque chose dans sa vie change. Il avait perdu Tess parce qu’il s’était abruti dans le travail. Mais Miller… non Ellie. Ellie, cela allait être différent. Il avait compris ses erreurs, il ne les reproduirait pas. Parce que ce qu’il ressentait pour Ellie était… tellement différent de tout ce qu’il avait ressenti jusque-là !
Alec arriva enfin devant la porte d’Ellie. Une petite lumière éclairait le salon et il soupira de soulagement qu’elle soit encore réveillée. Il n’aurait pas pu attendre toute la nuit avec ce qu’il avait sur le cœur. Il frappa à la porte et il se figea. Qu’allait-il lui dire ? Il était nul avec les déclarations, les mots, se confier… bref les relations humaines. Une envie de faire demi-tour le prit au cœur, mais la porte s’ouvrit avant qu’il ne puisse bouger.
Elle était là, magnifique, drapée dans une robe de chambre noire. Ses cheveux étaient détachés, un léger sourire surprit sur les lèvres. Il eut l’impression soudaine de faire irruption dans son intimité et cela augmenta son malaise.
« Capitaine ? Un problème ? »
Il s’éclaircit la gorge, mais il ne put sortir qu’un balbutiement incompréhensible. Elle fronça les sourcils.
« Entrez, il pleut, vous allez attraper la crève. »
Alors, il entra. Il faisait chaud chez elle, il sentait l’odeur du thé. Une douce musique sortait d’une enceinte. Il reconnut Bring me Sunshine reprise par Richard Walters.
« Tout va bien ? »
Elle commençait à s’inquiéter. Mais le cœur d’Alec battait si fort dans sa poitrine que ses mains tremblaient et qu’il souhaitait plus de tout que ce ne soit pas trop d’émotions pour son pacemaker.
« Apporte-moi ton soleil,
Dans l’éclat de ton sourire.
Offre-moi ton rire,
Qui m’accompagne sans fin. »
Il s’efforça de calquer sa respiration sur le rythme lent de la musique. Ellie commençait à s’impatienter.
« Il y a eu un problème avec Daisy ? »
« Non, non… Tout va bien… » répondit-il d’une voix blanche.
C’était ridicule, il avait enfin compris qu’Ellie voulait de lui, il avait marché sous la pluie en pleine nuit, et là, il restait silencieux. Les mots étaient coincés dans sa gorge et il avait l’impression d’avoir la tête vide.
Finalement, il soupira et plongea son regard dans les beaux yeux bruns d’Ellie. Son sourire nerveux se figea, ses lèvres formant un léger O de surprise. Il ne savait pas ce qu’elle voyait dans ses yeux : sa peur, son espoir, son désir… Mais elle voyait définitivement quelque chose. Et tous les deux comprenaient que ce qui allait se passer à cet instant allait tout changer entre eux. Alec se passa une main nerveuse dans les cheveux, les ébouriffant encore plus.
« Ellie… J’aurais dû vous dire oui pour aller au pub tout à l’heure. »
Elle haussa les sourcils.
« Vous êtes venu en pleine nuit pour me dire ça ? Cela pouvait attendre demain matin. »
Son ton était froid, il s’y prenait définitivement mal. Mais pourquoi ne comprenait-elle pas plus, dans son regard, dans ses sous-entendus ? Pourquoi fallait-il toujours tout dire, tout expliquer, tout expliciter ? Il inspira profondément pour se donner du courage.
« Ce que je voulais dire c’est que… je voudrais sortir avec vous… un soir… quelque part. » souffla-t-il le cœur au bord des lèvres.
« Sortir avec moi ? » répéta-t-elle lentement.
« Oui, aller quelque part… faire des trucs… Ce que font les gens normaux… »
Elle le regardait avec une grande attention, puis finalement, sourit. Un beau et grand sourire.
« Trois baisers, deux ans d’absence, un rencard sur internet… C’est ce qu’il vous faut pour vous lancer ? » s’amusa-t-elle.
Il ne put s’empêcher de sourire lui aussi, encore nerveux. Il s’approcha un peu d’elle, il sentait sa chaleur, son odeur… Il fixa ses lèvres avec envie.
« Veux-tu sortir avec moi Ellie ? »
Elle rit et c’était le son le plus merveilleux sur terre.
Il s’approcha d’elle. Elle ne recula pas. L’air vibrait entre eux, chargé d’électricité et de l’odeur de la pluie. Il n’eut pas le temps de réfléchir. Il se précipita contre elle et attrapa ses lèvres. Son cœur hoqueta dans sa poitrine quand elle commença à lui rendre son baiser. C’était encore meilleur que dans ses souvenirs. Il l’embrassait à en perdre haleine, maladroitement, trop brusquement peut-être. Il s’était trop refréné, toute sa vie, à mettre ses désirs dans des boîtes qu’il fermait à triple tour. Et là, il faisait enfin quelque chose dont il avait envie. Non, dont il avait terriblement besoin.
« Enlève ton manteau, tu mets de l’eau partout. » murmura-t-elle contre ses lèvres entre deux baisers.
Ils s’écartèrent légèrement, se tenant toujours enlacés. Il avait l’impression que le monde s’était réduit à ces quelques millimètres qui les séparaient. Elle eut un sourire doux et entreprit de lui retirer son manteau.
Alec se laissa faire. Son cœur battait la chamade, ses mains tremblaient. Elle posa son manteau sur une chaise et attrapa sa main pour l’entraîner dans le salon. La lumière était douce, on entendait la pluie tomber. Il se sentait en sécurité. Il chercha son regard, le trouva. Elle souriait et c’était la plus belle chose qu’il n’avait jamais vue.
Alec pensa alors à la première fois où il l’avait rencontrée, combien il l’avait trouvée agaçante. Comment, au fur et à mesure, elle avait gagné son estime puis sa confiance absolue. À quel point ils formaient une excellente équipe. Il pensa à leurs baisers, à son départ qui avait tout gâché. Tout ce temps perdu à vouloir faire ce qui était juste. Alors qu’il comprenait que ce qui était juste, c’était ça, là, elle dans ses bras, elle qui lui souriait, son rire, son odeur… Ses doigts tremblaient quand il les glissa contre sa nuque. Elle ne recula pas. Son front vint se poser contre le sien, et il sentit tout son corps lâcher prise, comme si sa vie tenait enfin à quelque chose de simple, de reconnaissable, de vrai. Il ferma les yeux, inspira son odeur, et comprit, d’une certitude calme, presque douloureuse, qu’il venait de rentrer à la maison. Et qu’il allait enfin pouvoir commencer à vivre pour lui.
****
Note de l’auteur : J’avais très envie de finir avec happy-ending. Toute cette souffrance, je voulais montrer que ça ne menait pas toujours à rien. Et que parfois, on finit par réussir à se trouver.
J’avoue que souvent, quand on finit sur le « ils sont ensemble », je regrette qu’il n’y ait pas l’après.
Mais l’idée de cette fanfiction était de prendre des scènes de la série et d’imaginer un « et si… » ça se passait autrement. Quelques scènes devaient être créées pour maintenir la cohérence du récit. Mais continuer plus encore, ce serait contraire à l’idée de la fanfiction.