Résilience
Le matin s’étirait à peine sur Chicago quand la caserne 51 s’éveilla dans son bruit familier, presque rassurant. Les portes métalliques grincèrent en s’ouvrant, les moteurs furent brièvement lancés pour les vérifications, et l’odeur du café, trop fort, trop amer, se répandit dans le garage. Des rires encore endormis résonnaient entre les camions, mêlés aux salutations murmurées et aux pas lourds sur le béton. Alex ajusta sa veste en traversant le garage. Elle était plus silencieuse que la veille, ses traits encore marqués par une fatigue qu’elle n’avait pas totalement dissipée, mais déjà plus à sa place dans les mouvements du quotidien. Elle retrouvait instinctivement le rythme. Un geste pour éviter un tuyau, un pas précis entre deux véhicules, cette manière qu’elle avait de s’intégrer à l’espace sans jamais le perturber. À l’autre bout du garage, Casey passait en revue le matériel de l’échelle 81, méthodique, concentré. Il vérifiait chaque attache, chaque détail, comme s’il cherchait à ancrer son esprit dans quelque chose de concret. Lorsque Alex s’approcha, il releva brièvement la tête. Ce fut presque rien, un regard échangé, une seconde suspendue, puis il redevint professionnel, se replongeant dans sa tâche comme si ce battement hors du temps n’avait jamais existé. Kelly, lui, n’avait rien manqué. Il la surveillait du coin de l’œil, attentif comme on l’est face à une faille invisible, quelque chose qu’on ne sait pas nommer mais qu’on sent prêt à céder. Il attrapa sa bouteille d’eau et s’approcha d’elle d’un pas décontracté.
« Tu dors ? » demanda-t-il, faussement léger.
Alex haussa les épaules, un geste qui se voulait anodin.
« Un peu. »
Kelly ne répondit pas tout de suite. Il but une gorgée, observa le va-et-vient autour d’eux, puis se contenta d’un hochement de tête. Il n’insista pas. Il savait reconnaître un mensonge quand il en entendait un, et il savait aussi quand il valait mieux le laisser passer.
L’alerte tomba avant même que les tasses ne refroidissent sur la table du coin détente. La radio crépita, tranchant net les conversations encore engourdies par le café du matin. Feu de friture. Appartement. Occupant paniqué. Les chaises raclèrent le sol, les gestes se firent automatiques. En quelques minutes, ils étaient en route, sirène brève, sans urgence dramatique mais avec cette vigilance particulière des feux domestiques, ceux qui dégénèrent vite quand on les sous-estime. Ils arrivèrent devant un petit immeuble aux briques ternies. Une odeur âcre s’échappait déjà par une fenêtre entrouverte. À l’intérieur, la cuisine était noyée de fumée grasse, épaisse, collante. Une poêle flambait encore sur la plaque, les flammes hautes et instables, dansant comme un petit brasier domestique incontrôlé. Le locataire tournait en rond, affolé, les mains crispées dans les cheveux, le visage rougi autant par la chaleur que par la panique.
« J’ai voulu faire des frites ! J’ai juste… juste tourné le dos ! »
Casey s’avança sans hausser le ton, sa voix calme contrastant avec le chaos ambiant.
« Ça arrive. Maintenant reculez et laissez-nous faire. »
Alex se glissa déjà vers la cuisinière. D’un geste sec, sûr, elle coupa le gaz, sans hésitation ni précipitation. L’équipe étouffa aussitôt les flammes, couvrant la poêle dans un mouvement coordonné. Le feu mourut en quelques secondes à peine, remplacé par l’odeur lourde et persistante d’huile brûlée et de fumée tiède. Le silence retomba presque aussi vite qu’il était venu. Le locataire s’arrêta enfin, le souffle court, les mains tremblantes.
« Merci… merci, je… »
Alex lui tendit une couverture, son regard posé mais sans jugement.
« La prochaine fois, pas d’eau. D’accord ? »
Il acquiesça frénétiquement, encore sous le choc, serrant la couverture contre lui comme une bouée. En repartant, alors qu’ils regagnaient le couloir, Casey jeta un regard vers Alex et glissa simplement :
« Bien joué. »
Elle répondit par un signe de tête, rien de plus. Un geste bref, professionnel. Mais ses joues prirent un peu de couleur, juste assez pour trahir que, malgré elle, ces deux mots comptaient plus qu’elle ne l’aurait admis.
De retour à la caserne, l’atmosphère retrouva peu à peu son rythme habituel. Les bottes furent rangées, les vestes accrochées, et le brouhaha familier reprit ses droits. Puis, sans prévenir, une silhouette apparut dans l’encadrement de la porte du garage. Hermann. Il entra comme s’il n’était jamais parti, le pas assuré, le sourire large, une énergie intacte malgré le bandage encore discrètement dissimulé sous sa chemise. Il balaya la pièce du regard, savourant l’effet de surprise, avant de lancer d’une voix forte :
« Vous avez cru que vous pouviez vous débarrasser de moi ? »
Les gars éclatèrent de rire presque instantanément. Les exclamations fusèrent, des tapes dans le dos suivirent, et Mouch traversa le garage pour le serrer dans ses bras avec une joie non dissimulée.
« On avait déjà prévu une cérémonie », plaisanta-t-il. « Des discours. Peut-être même des larmes. »
Hermann posa une main dramatique sur son cœur, feignant l’émotion.
« J’espère qu’il y avait une dinde. »
Les rires redoublèrent, résonnant contre les murs de béton, remplissant l’espace d’une chaleur presque tangible. Un peu en retrait, Alex observa la scène, les bras croisés, un sourire discret mais sincère aux lèvres. Ce rire-là, cette complicité immédiate, cette façon d’être ensemble sans se protéger… Alex la connaissait aussi. Chez les Marines, elle avait partagé ça avec les hommes de son unité, une fraternité brute, forgée dans la peur et la confiance absolue. Mais ici, c’était différent.
Là-bas, chaque éclat de rire servait à tenir debout. À oublier ce qui attendait derrière la prochaine porte. On survivait côte à côte. Ici, on vivait ensemble. Et sans même s’en rendre compte, Alex sentit quelque chose se détendre en elle. Une accroche discrète. Une place qui commençait, lentement, à exister.
Dans la journée, Boden réunit brièvement l’équipe au milieu du garage. Les allées et venues ralentirent, les conversations se turent, remplacées par cette attention immédiate que sa présence imposait naturellement.
« Je vous présente notre nouvelle assistante administrative : Nikki Rudkowski. »
La jeune femme s’avança d’un pas assuré. Jeune, vive, impeccablement apprêtée, elle dégageait une énergie presque trop maîtrisée pour un lieu comme la caserne. Son sourire était large, brillant, calculé juste ce qu’il fallait pour donner l’impression d’une spontanéité étudiée. Elle serra la main de Boden avec une vigueur presque théâtrale, comme si elle montait déjà sur scène.
« Ravie, capitaine. Mon père m’a dit beaucoup de bien de vous. »
Boden acquiesça poliment, sans commentaire, déjà prêt à passer à autre chose. Mais Nikki, elle, n’en resta pas là. Son regard glissa naturellement autour d’elle… puis s’arrêta. Sur Severide. Elle accrocha son regard sans détour, et le garda une seconde de trop. Pas assez longtemps pour être ouvertement déplacé. Juste assez pour être remarqué. Un sourire discret se dessina sur ses lèvres, à peine esquissé, comme une promesse silencieuse ou un défi à peine voilé. Kelly, de son côté, ne broncha pas. Il se contenta de soutenir le regard une fraction de seconde avant de détourner l’attention, parfaitement neutre, comme s’il n’avait rien perçu d’inhabituel. Mais Shay, postée près de l’ambulance, n’avait rien raté. Elle inclina légèrement la tête, observa la scène, puis esquissa déjà un petit sourire moqueur, celui qui annonçait qu’elle venait d’ajouter un nouveau nom à sa liste mentale des distractions potentielles. Alex, un peu plus loin, nota simplement l’échange. Sans jugement. Mais avec cette attention tranquille de quelqu’un qui sait reconnaître, dès le premier regard, quand une présence risque de ne pas être anodine.
Nouvelle alerte. Chantier. Dalle effondrée. Trois hommes au sol. Dès leur arrivée, le chaos était total. Une poussière épaisse flottait encore dans l’air, collant à la gorge et brûlant les yeux. Des cris fusaient de partout, mêlés au grincement du métal tordu et aux plaintes sourdes du béton instable qui travaillait encore. Des ouvriers hagards erraient autour du périmètre, le visage blanc de peur, incapables de dire qui manquait à l’appel. Le Secours 3 et l’échelle 81 entrèrent en action ensemble, sans attendre. Les ordres se chevauchaient, précis, hachés. Les cordes furent déployées, les outils sortis à la volée. Chaque seconde comptait. Dans un trou béant ouvert au milieu du chantier, un homme gémissait. Son visage était gris, couvert de poussière et de sueur, les traits déformés par la douleur. Sa jambe était coincée sous un énorme bloc de béton fissuré. Du sang apparaissait déjà, sombre, inquiétant, s’infiltrant lentement dans la poussière. Severide descendit le premier, rapide, précis, déjà concentré sur l’essentiel. Alex le suivit sans hésiter, glissant le long de la corde avec une fluidité instinctive.
« Alex... » claqua la voix de Kelly dans la radio.
Elle ne l’écouta même pas. En bas, l’air était plus lourd encore, saturé de poussière et d’odeur minérale. Chaque respiration semblait coûter un effort supplémentaire. L’homme s’appelait Peter. Il tremblait violemment, les yeux écarquillés, perdus entre la douleur et la panique.
« Je vais mourir ? » murmura-t-il, d’une voix déjà trop faible.
Alex s’agenouilla près de lui sans perdre une seconde. Elle lui prit le poignet pour sentir son pouls. Trop rapide. Trop faible. Elle le sentit battre contre ses doigts comme un oiseau affolé. Severide observa la jambe coincée, l’angle impossible, la quantité de sang. Il comprit immédiatement. Son regard se durcit.
« Dawson ! » cria-t-il dans sa radio. « Appelle un chirurgien ! Amputation sur site. »
Au-dessus d’eux, la structure craqua. Un bruit sourd, profond, qui fit vibrer le sol. Boden ordonna aussitôt, la voix ferme mais tendue :
« Évacuation dès que possible. Ça peut s’effondrer à tout moment ! »
Severide tourna la tête vers Alex. Sa voix se fit plus dure, sans appel.
« Remonte. Maintenant. »
Alex secoua la tête, sans même lever les yeux de Peter.
« Non. »
« Lexi, c’est pas une discussion. »
Elle releva enfin le regard, glaciale.
« Je ne remonte pas. »
En haut, Matt serra les dents, le regard rivé au trou béant.
« Alex, obéis ! »
Elle n’obéit pas. Le béton vibra sous eux. Une pluie de poussière tomba, les recouvrant d’un voile gris. Severide jura entre ses dents. Peter haletait de plus en plus mal.
« Je… je sens plus mes doigts… j’ai froid… »
Severide sut alors que le temps venait de basculer du mauvais côté. Il sortit lentement son téléphone, un geste presque irréel dans ce décor de ruine.
« Peter… écoute-moi », dit-il doucement. « Tu as quelqu’un ? Une femme ? »
Peter avala difficilement sa salive.
« Georgy… Ma femme… »
Severide lança la caméra. Sa voix se fit étonnamment douce, presque intime, malgré l’urgence autour d’eux.
« Tu veux lui parler ? Je lui donnerais. »
Peter fixa l’écran. Ses yeux se remplirent de larmes. Sa voix tremblait, mais il parla. Il parla longtemps. D’amour. De souvenirs simples. De regrets. D’un dîner qu’il ne ferait jamais. D’une promesse qu’il ne tiendrait pas. Alex resta à côté de lui, immobile. Elle se força à respirer lentement. À rester là. À ne pas flancher. Sa main resta posée près de lui, présence silencieuse, inutile et pourtant essentielle. Quand le chirurgien arriva enfin, trop tard, le silence fut brutal. Peter n’était plus. En haut, Boden ferma les yeux, le visage dur, la mâchoire contractée. Alex, elle, sentit un vide se rouvrir dans sa poitrine. Un vide ancien. Familier. Un vide qu’elle connaissait trop bien.
En rentrant à la caserne, encore couverts de poussière et de fatigue, Shay et Dawson furent arrêtées net par une petite enveloppe colorée posée sur la table du coin détente. À l’intérieur, un dessin plié avec soin. Des bonshommes allumettes souriants, des camions rouges aux grandes échelles, des flammes stylisées… et des cœurs un peu partout, débordant du cadre. Les enfants d’Hermann. Shay le prit délicatement, comme si le papier pouvait se froisser sous le poids de ce qu’il représentait. Elle le plaqua contre son torse, juste au-dessus du cœur, un sourire fragile étirant ses lèvres fatiguées.
« Ça… c’est la meilleure paie du monde. »
Sa voix était douce, presque étonnée. Dawson sourit à son tour, touchée malgré elle, ses épaules se relâchant enfin après une journée trop lourde. Pendant un instant, la caserne sembla redevenir un lieu sûr, humain, presque léger. Puis la réalité revint, implacable. Le briefing fut annoncé, et l’équipe se rassembla de nouveau, cette fois dans une atmosphère plus grave. On reparla de l’accident d’Hermann, les faits, les circonstances, les décisions prises dans l’urgence, les risques assumés. Chaque détail fut disséqué avec précision, sans complaisance. Boden resta ferme, la voix posée mais sans concession.
« On apprend. On avance. Mais on ne néglige rien. Jamais. »
Ses mots résonnèrent dans le silence attentif du groupe, rappelant que derrière chaque sourire sauvé, chaque vie protégée, se cachait toujours la possibilité du pire. Au fond de la salle, Alex écoutait sans bouger. Elle tenait sa tasse de café à deux mains, les doigts crispés autour du gobelet encore tiède. Son regard restait fixé devant elle, concentré, fermé. Elle n’intervenait pas. Elle absorbait tout. Parce que certaines leçons, elle les connaissait déjà.
L’ambulance 61 fut envoyée sur ce que la radio qualifiait d’une évacuation « simple ». Un homme ivre blessé dans un bar irlandais du centre-ville. À peine la porte poussée, elles furent happées par le vacarme. La musique hurlait, un vieux morceau repris en chœur par une clientèle déjà bien avancée, les rires éclataient sans retenue, et l’odeur mêlée de bière renversée et de whisky bon marché saturait l’air. Au milieu de ce chaos joyeusement alcoolisé, l’homme était assis sur un tabouret, la main en sang enveloppée dans une serviette déjà imbibée. Le visage rouge, le sourire béat, il chantait à pleins poumons, parfaitement inconscient de l’inquiétude ambiante.
« God save the Queen ! J’vous jure, le Royaume-Uni c’est... »
Shay ne lui laissa pas le temps de finir. Elle s’approcha, attrapa doucement mais fermement son poignet pour examiner la plaie, imperturbable malgré le bruit.
« Oui, oui. Et toi, tu vas sauver ta main en arrêtant de bouger. »
Sa voix, calme et plate, trancha net avec l’ambiance festive. L’homme cligna des yeux, surpris, puis éclata de rire avant de se laisser faire, toujours en fredonnant à mi-voix. Dawson, concentrée sur le matériel, garda son sérieux professionnel, mais son regard glissa vers Shay, une lueur amusée au fond des yeux. Elle connaissait ce ton-là. Celui que Shay réservait aux patients les plus pénibles, entre ironie sèche et patience infinie. Une fois la blessure nettoyée et l’homme installé sur le brancard, elles ressortirent enfin à l’air libre, laissant derrière elles la musique et les chants approximatifs. Shay inspira profondément, savourant le silence relatif de la rue. Puis elle lâcha, plus bas, avec un demi-sourire fatigué :
« J’ai vu pire… mais pas beaucoup. »
Dawson secoua la tête en souriant. Certaines nuits à Chicago avaient décidément un sens de l’humour très particulier.
À la caserne, l’air changea subtilement, presque imperceptiblement, au moment où Shay glissa l’information à Dawson en rangeant du matériel médical sur une étagère. Le cliquetis des tiroirs, le bruit familier des sangles qu’on remet en place continuaient autour d’elles, mais quelque chose venait de se déplacer.
« Au fait… Casey et Hallie se sont séparés. »
Dawson se figea, la main suspendue au-dessus d’un compartiment ouvert.
« Sérieux ? »
Shay hocha la tête, sans dramatiser, mais sans minimiser non plus.
« Il a déménagé. »
Un silence bref s’installa entre elles. Dawson referma lentement le tiroir, puis jeta un regard furtif vers l’échelle 81. Casey y vérifiait un tuyau, concentré à l’excès, les gestes précis mais un peu trop appuyés, comme s’il cherchait à user sa fatigue plutôt qu’à faire une simple inspection.
« Je… je ne savais pas », murmura-t-elle.
Shay haussa les épaules, pragmatique, mais son regard suivait aussi Casey désormais.
« Ça se voit. Il essaye de faire comme si ça ne le touchait pas. Comme si tout allait bien. Mais… »
Elle s’interrompit, soupira doucement.
« Ça le touche. »
Un peu plus loin, Alex ne disait rien. Elle était occupée à autre chose, du moins en apparence. Mais elle avait entendu chaque mot. Le genre d’information qui s’impose sans qu’on l’ait cherchée, qui s’infiltre là où on ne l’attend pas. Elle ne réagit pas. Elle ne regarda pas Casey. Mais quelque chose se serra en elle, une gêne diffuse, inattendue, qu’elle repoussa aussitôt. Et pourtant, ça la dérangeait plus qu’elle ne voulait l’admettre.
Puis vint le barbecue annuel. Une respiration presque normale. Un de ces moments suspendus que la caserne s’autorisait parfois, comme une parenthèse fragile entre deux urgences, deux sirènes, deux nuits trop longues. Dans la cour, les tables avaient été sorties, les grilles chauffaient déjà, et l’odeur de viande grillée se mêlait à celle de l’asphalte tiède. Le 51 riait, mangeait, se chambrant comme une famille qui se connaît trop bien pour faire semblant. Les blagues fusaient, les bières s’entrechoquaient, et pendant quelques heures, personne ne parlait de feu, de blessures ou de décisions impossibles. Alex resta d’abord en retrait, adossée à la barrière, observant la scène avec ce regard attentif qu’elle portait toujours aux groupes trop soudés. Elle tenait son assiette sans vraiment y toucher, plus spectatrice que participante, comme si elle n’était pas encore certaine d’avoir le droit de se fondre complètement dans ce tableau. Shay finit par la repérer. Elle s’approcha, attrapa Alex par le bras et la tira presque physiquement vers le centre du groupe.
« Viens là, badass. Tu fais peur aux gens quand tu restes toute seule. »
Alex leva un sourcil, faussement indifférente.
« Tant mieux. »
Shay éclata de rire et la lâcha enfin, satisfaite d’avoir gagné une petite victoire. Autour d’elles, les conversations reprirent naturellement, comme si Alex avait toujours été là. Un peu plus loin, Nikki gravitait déjà autour de Kelly. Trop proche. Trop sûre d’elle. Elle trouvait toujours une excuse pour réduire la distance, un sourire brillant collé aux lèvres, une posture calculée pour capter l’attention.
« Kelly, tu fais quoi après ? » demanda-t-elle, la voix légère, presque enjôleuse.
Il ne leva même pas les yeux de son assiette.
« Je travaille. »
Nikki insista, un éclat de défi dans le regard.
« Toujours ? »
Il répondit sans chaleur, sans détour :
« Toujours. »
Alex observa la scène à distance, un amusement froid se dessinant sur ses traits. Kelly jouait au mur, solide, impassible. Nikki, elle, s’y cognait encore et encore, persuadée qu’il finirait par céder. Mais certains murs n’étaient pas faits pour tomber.
Plus tard, l’alerte retentit encore, coupant net le faux calme du barbecue. Les radios grésillèrent, les sourires s’éteignirent aussitôt. Accident sur la voie publique. Voiture retournée. Deux victimes. Ils arrivèrent sur une scène figée dans une immobilité brutale. La voiture reposait sur le toit, écrasée contre le bitume, les vitres éclatées jonchant la chaussée comme des éclats de glace. Les gyrophares projetaient des lumières rouges et bleues sur les façades voisines, donnant à l’endroit un air irréel, presque suspendu. Julie respirait encore. En état de choc, le regard vide, le corps tremblant sous la couverture qu’on venait de lui passer. Cameron, sa copine, était morte sur le coup. Le contraste était violent. Insupportable. Une vie qui s’accrochait encore, l’autre déjà figée. La scène était lourde. Le genre qui s’incruste sous la peau, qui laisse une trace longtemps après que les camions soient repartis. Alex s’agenouilla près de Julie pour l’aider à la stabiliser. Sa voix était calme, posée, chaque mot choisi avec soin pour ne pas ajouter à la panique. Ses gestes étaient précis, maîtrisés, presque mécaniques. Elle vérifia les constantes, ajusta la couverture, maintint un contact constant, une présence solide à laquelle elle pouvait s’accrocher. Puis Julie tourna la tête. Elle vit Cameron. Elle comprit. Le hurlement qui suivit coupa tout. Un cri brut, déchirant, qui sembla fendre l’air et faire taire même les sirènes. Un cri de perte absolue, impossible à contenir. Alex se figea une fraction de seconde. Un flash lui traversa l’esprit, un sol poussiéreux, une odeur métallique, du sang sombre qui s’étend, des corps trop immobiles. Des images qu’elle n’avait jamais vraiment rangées, juste enfermées derrière une porte qu’elle gardait verrouillée. Puis elle reprit. Elle inspira. Elle parla. Elle bougea. Parce qu’elle savait faire ça. Parce qu’elle avait appris à fonctionner quand tout le reste s’effondrait.
Une fois l’intervention terminée, le retour se fit dans un silence pesant. Personne ne parlait dans le camion. Les gyrophares éteints laissaient place à la nuit ordinaire de Chicago, mais rien n’avait retrouvé sa normalité. Les regards restaient fixes, perdus, chacun enfermé dans ce qu’il venait de voir. À peine la caserne en vue, Alex descendit du camion avant même que le moteur ne soit complètement arrêté. Pas un mot. Pas un regard. Elle traversa le garage d’un pas rapide, mécanique, comme si rester une seconde de plus risquait de faire céder quelque chose. Elle retira sa tenue de pompier à la hâte, la laissa dans son casier sans soin inhabituel, attrapa ses clés. Et sortit. Dehors, l’air nocturne était frais, presque coupant. Alex enfourcha sa moto d’un geste sec, familier, comme un réflexe vital. Le moteur gronda aussitôt, vibrant sous elle, couvrant le reste du monde. Kelly la rattrapa juste à temps.
« Alex ! »
Elle ne répondit pas. Elle fit vrombir le moteur plus fort encore, attacha son casque d’un geste brusque. Puis elle démarra à fond, la roue avant se soulevant brièvement avant de retomber sur l’asphalte dans un rugissement brutal. En quelques secondes, elle n’était plus qu’une traînée de lumière rouge disparaissant au bout de la rue. Casey resta immobile, la suivant du regard jusqu’à ce qu’elle ne soit plus visible. Il se tourna vers Kelly, les mains posées sur les hanches, le visage fermé, inquiet. Parce que cette fois, ce n’était pas juste de la fatigue. C’était une fuite.
Chez elle, la porte à peine refermée, le silence la frappa de plein fouet. Un silence total, brutal, débarrassé du bruit des moteurs, des radios, des voix professionnelles derrière lesquelles elle se cachait encore quelques minutes plus tôt. Alex posa ses clés sur la console de l’entrée. Le cliquetis du métal résonna trop fort dans l’appartement vide. Et alors ses mains commencèrent à trembler. D’abord à peine. Un frisson discret, presque imperceptible. Puis plus fort, incontrôlable, comme si son corps avait attendu d’être seul pour cesser de faire semblant. Elle resta debout une seconde. Puis deux. Les épaules rigides, le regard fixé droit devant elle, incapable d’avancer ou de reculer. Puis elle s’effondra sur le canapé. Pas une chute brutale. Une capitulation. L’air lui manqua soudain. Sa respiration se brisa en inspirations courtes, hachées, douloureuses. Elle se pencha en avant, enfouit son visage dans ses mains, les coudes appuyés contre ses genoux. Ses épaules se mirent à trembler, secouées par des sanglots qu’elle ne laissait pas sortir complètement. Pas de cris. Pas de larmes bruyantes. Juste le silence, lourd, oppressant. Et l’écroulement discret d’une femme qui avait tenu debout quand tout le monde tombait.
De son côté, Severide se rendit chez Georgy. La nuit était déjà bien installée, silencieuse, presque respectueuse. Il marchait d’un pas mesuré dans le couloir de l’immeuble, le téléphone serré dans sa main comme un objet trop lourd. Son visage était fermé, tendu, marqué par ce qu’il avait vu et ce qu’il s’apprêtait à transmettre. Quand Georgy ouvrit la porte, elle comprit immédiatement. Elle ne souriait déjà plus. Ses yeux s’arrêtèrent sur le regard de Kelly, sur la raideur de ses épaules, sur ce silence qui disait tout. Son souffle se coupa.
« Non… » murmura-t-elle, comme si prononcer ce mot pouvait encore changer quelque chose.
Severide ne répondit pas. Il se contenta de lui tendre le téléphone, sans un mot, sans explication inutile. Le geste était lent, respectueux, presque solennel. Georgy hésita une seconde, puis lança la vidéo. La voix de Peter emplit la pièce. Faible. Tremblante. Vivante. Ses mots parlaient d’amour, de souvenirs simples, de regrets murmurés trop tard. À mesure que la vidéo avançait, le visage de Georgy se décomposa. Ses mains se portèrent à sa bouche. Ses épaules s’affaissèrent. Chaque phrase semblait lui arracher quelque chose. Quand l’enregistrement s’arrêta, le silence retomba, brutal. Elle vacilla, puis s’effondra contre Kelly, laissant enfin éclater ce qu’elle retenait depuis l’instant où elle avait ouvert cette porte. Elle pleura sans retenue, sans pudeur, accrochée à lui comme à une bouée. Severide la serra doucement, maladroitement, conscient qu’il n’y avait rien à dire, rien à réparer. Juste être là. Porter un peu de cette douleur qui ne lui appartenait pas, mais qu’il ne pouvait pas ignorer. Et quelque part, ailleurs dans la ville, Alex était seule avec ses fantômes, deux solitudes différentes, liées par une même nuit, par un même poids que personne ne pourrait vraiment alléger.