Résilience
Cela faisait exactement trois mois. Trois mois depuis l’embuscade. Trois mois depuis la balle, la douleur, la perte. Trois mois de rééducation, de nuits impossibles, de silence trop lourd. Le temps s’était étiré comme une plaie mal refermée, laissant derrière lui une trace persistante de souffrance, inscrite jusque dans ses muscles. Chaque matin se levait avec la même lourdeur et chaque nuit se terminait dans la même lutte contre les souvenirs qui revenaient comme des flashs trop nets. Le bruit sec des tirs, la poussière qui se soulève, l’écho métallique dans l’air, le cri qu’elle n’avait pas réussi à pousser lorsque tout s’était effondré autour d’elle. Le monde avait continué à tourner pendant qu’elle luttait pour simplement respirer sans sentir la brûlure dans son dos. L’hiver avait laissé place à un début de printemps, mais dans la tête d’Alex, tout semblait encore immobile, gelé dans l’instant où son équipe était tombée. Les cicatrices, visibles et invisibles, tiraillaient à chacun de ses mouvements, rappel constant de tout ce qu’elle avait laissé derrière elle, comme si chaque pas sur le sol la ramenait à cette nuit-là, à l’odeur du sang, au froid du béton contre sa peau. Les couloirs de l’hôpital, l’odeur du désinfectant, les machines qui bipent dans la pénombre… tout cela hantait encore ses insomnies. Le carrelage blanc et glacé, les lumières trop fortes, l’impression d’être un corps parmi d’autres, tous abîmés par quelque chose qu’on ne pouvait pas recoudre entièrement. Elle avait appris à marcher à nouveau, à lever les bras sans sentir son épine dorsale se déchirer, à contrôler ce tremblement involontaire qui revenait dès qu’elle fermait les yeux. Le médecin disait qu’elle était « apte ». Elle, elle n’en était pas si sûre. Il ne savait pas ce que ça faisait, ce tiraillement intérieur, ces souvenirs qui surgissaient lorsqu’elle restait trop longtemps immobile. Et maintenant, Alex Severide poussa la porte de la caserne 51. La poignée froide glissa sous ses doigts gantés, comme si le métal lui-même retenait encore les traces du passé, et derrière la lourde porte vitrée, le hall s’ouvrait comme un décor presque irréel, chargé de souvenirs et de bruits familiers. L’odeur de café, de bois chaud, de fumée vague incrustée dans les murs, tout ce mélange typique de la caserne qui aurait dû la rassurer… mais qui, à cet instant, lui donnait presque le vertige. Les voix au loin, rires, discussions, radios ouvertes. Chaque son résonnait en elle comme une vague à la fois douce et menaçante, comme si un simple éclat de rire pouvait se transformer en rafale, comme si n’importe quel bruit soudain pouvait rouvrir la blessure. Elle inspira profondément, senteur métallique du printemps mêlée à celle, bien distincte, des camions prêts à rugir, du carburant et de la poussière de la ville. Une odeur familière. Peut-être même réconfortante. Ça y est. Elle y était. De retour.
Les pas d’Alex résonnèrent sur le sol du hall, un écho régulier qui semblait rebondir contre les murs comme pour annoncer son retour avant même qu’elle ne parle. Son uniforme impeccable épousait sa silhouette athlétique, les manches parfaitement ajustées sur ses épaules solides, et ses cheveux noirs, attachés en une queue haute, glissaient doucement contre sa nuque à chacun de ses mouvements, révélant la finesse de son cou et la cicatrice, discrète, que seul Kelly connaissait. Elle leva les yeux vers les escaliers métalliques, la mezzanine vitrée où la lumière du jour se reflétait en éclats légèrement dorés, les casiers alignés comme une rangée de soldats figés, tout ce qui formait le cœur battant du 51, tout ce qu’elle avait cru peut-être ne jamais revoir. Les murs semblaient respirer au rythme du bâtiment, porteurs des heures d’attente, d’adrénaline, de retours de missions où la fumée collait encore aux vêtements. Chaque détail avait une odeur, un bruit, un souvenir associé. Les bottes claquant sur le métal, le froissement des vestes ignifugées, le ronronnement discret des véhicules dans le garage adjacent et cette senteur de café brûlé typique des fins de garde. Respiration contrôlée. Visage fermé. Elle sentait pourtant son cœur cogner contre sa cage thoracique, comme s’il cherchait à rattraper ce qu’elle avait perdu. Et quelque chose vibrait derrière ses yeux bleu-gris. Un éclat dur, un mélange de détermination féroce et de menace silencieuse, comme une tempête qu’elle maintenait de toutes ses forces sous sa peau, prête à surgir au moindre faux pas émotionnel. Kelly apparut en descendant des escaliers, chaque marche faisant légèrement vibrer la rambarde. Grand, athlétique, épaules larges portées comme un poids naturel, il avait cette allure assurée de pompier qui en a trop vu, trop vécu. Ses cheveux bruns tirant vers le noir, légèrement en bataille comme s’il revenait d’une intervention, encadraient un visage marqué par la fatigue et les nuits trop courtes. Ses yeux clairs, presque bleus, avaient ce mélange d’intensité et de douceur qu’il cachait sous un masque sarcastique la plupart du temps, sauf quand il s’agissait d’elle. Son pas s’accéléra presque imperceptiblement en la voyant, ses épaules se relâchant comme si un poids invisible glissait enfin de son dos. Un sourire ému, sincère, impossible à masquer, étira ses traits fatigués, faisant disparaître pour un instant la tension accumulée.
« Lexi. »
Le mot avait la douceur d’une accolade. Comme un souffle qu’on retient trop longtemps. Alex lâcha un souffle presque imperceptible, un souffle qu’elle retenait peut-être depuis des semaines sans s’en rendre compte.
« Hey, grand frère. »
Ils se serrèrent brièvement, pas trop longtemps, parce qu’ici, tout le monde regardait, et qu’Alex avait toujours détesté attirer l’attention. Mais la façon dont Kelly referma les bras sur elle, juste un peu plus fort qu’il l’aurait dû, disait assez : il avait eu peur de ne jamais la revoir, peur de perdre encore quelqu’un qu’il aimait. Et elle, malgré l’armure qu’elle essayait de reconstruire, avait besoin d’entendre son cœur battre contre le sien, ne serait-ce qu’une seconde, juste assez pour se rappeler qu’elle était vivante.
Shay arriva presque en courant, ses semelles glissant légèrement sur le sol lustré du hall, ses cheveux blonds rebelles volant autour de son visage expressif comme s’ils avaient leur propre volonté. Une mèche se plaça devant ses yeux et elle l’écarta d’un geste vif, déjà souriante, déjà curieuse. Elle lança un regard rapide à Alex, un regard lumineux, presque incrédule, comme pour vérifier qu’elle existait vraiment et qu’il ne s’agissait pas d’une apparition ou d’une illusion née d’une garde trop longue, de ces nuits où la fatigue se glisse dans l’esprit et y dessine des fantômes.
« Alors ça, c’est la sœur Severide ! »
Un sourire spontané éclaira son visage, un sourire large, franc, de ceux qui arrivent sans prévenir et réchauffent immédiatement l’atmosphère comme un feu de cheminée dans une pièce froide. Shay avait cette énergie contagieuse, presque lumineuse, une présence qui remplissait l’espace sans jamais l’étouffer, et qui contrastait violemment avec le silence tendu qu’Alex portait encore autour d’elle comme une seconde peau, prête à se déchirer au moindre mouvement trop brusque. Alex répondit avec une courbette insolente, une main sur le cœur, clin d’œil parfaitement assumé, comme une pirouette destinée à masquer la fragilité qu’elle n’acceptait pas encore de montrer.
« En chair, en os, et un peu cabossée. »
Shay éclata de rire, un rire clair, cristallin, qui monta haut avant de redescendre en échos légers contre les murs du hall. Un rire qui chassa un instant les ombres, comme un rayon de soleil impromptu qui perce les nuages après des semaines de pluie.
« Je sens qu’on va bien s’entendre. »
Alex eut un vrai sourire cette fois, un sourire rare, presque timide, qui fit briller ses yeux bleu-gris, les adoucissant d’une nuance argentée. Et, juste le temps d’une respiration, ce sourire relâcha le poids invisible qu’elle portait depuis trois mois, comme si une main invisible venait desserrer la prise autour de sa poitrine. La voix grave de Boden brisa l’instant, coupant net le rire encore suspendu dans l’air. Le chef, imposant dans son uniforme sombre, se tenait avec cette stature qu’on ne pouvait ignorer. Epaules carrées, regard sombre mais profondément humain, chaque mot prononcé avec une autorité naturelle qui semblait résonner jusque dans les murs de la caserne. Son visage marqué racontait des années de service, de pertes et de décisions lourdes, et pourtant, on y lisait toujours cette bienveillance discrète qui faisait de lui un pilier.
« Lieutenant Casey ! Venez accueillir votre nouvelle recrue. »
On entendit les pas lourds de Matt Casey dans l’escalier métallique avant même de le voir apparaître. Il descendit les marches avec son habituel dossier coincé sous le bras, concentré, sérieux, l’esprit visiblement accaparé par les responsabilités du jour. Grand, athlétique, les cheveux châtains clairs soigneusement disciplinés, il possédait cette allure droite, presque militaire, qui contrastait avec la douceur de ses traits. Les néons se reflétaient sur ses galons, dessinant des lignes claires sur sa chemise parfaitement ajustée, accentuant encore davantage sa posture irréprochable. Il s’immobilisa en la voyant. Littéralement. Comme si quelqu’un venait de tirer un frein d’urgence invisible. Ses doigts se crispèrent imperceptiblement sur le dossier qu’il tenait, et son regard resta accroché à elle, comme s’il cherchait à comprendre ce qu’il venait de ressentir. Alex tourna lentement la tête vers lui, comme alertée par une présence qu’elle avait ressentie avant de la voir. Sa respiration suspendit son rythme, son cœur fit un léger bond, et ses muscles se figèrent. Leurs regards se croisèrent. Une fraction de seconde. Une seule. Et le monde sembla se ralentir autour d’eux. Les bruits se firent lointains, les voix étouffées, comme si la caserne entière avait retenu son souffle, spectatrice silencieuse de ce choc inattendu. Quelque chose se bloqua dans la poitrine de Matt, une contraction soudaine, presque douloureuse, comme si son cœur venait d’oublier comment battre normalement. Son regard se noya un instant dans les yeux bleu-gris d’Alex avant qu’il ne détourne très légèrement la tête. Et quelque chose s’embrasa dans celle d’Alex, une chaleur fulgurante qui n’avait rien à voir avec l’adrénaline habituelle, mais tout avec ce choc humain, brut, incontrôlé, qui déracine tout ce qu’on croyait maîtriser. Elle inspira lentement, cherchant à maîtriser l’élan violent qui la traversait, essayant de remettre en place cette armure émotionnelle qu’elle avait construite depuis trois mois. Il baissa légèrement les yeux, comme surpris par l’impact, comme s’il lui fallait une seconde pour reprendre contenance avant que quiconque ne le remarque. Boden reprit, implacable, professionnel, ignorant le courant électrique qui venait de frapper les deux jeunes officiers.
« Alexia Severide, vous serez sous la responsabilité du lieutenant Casey, à l’échelle 81. »
Alex hocha la tête, voix parfaitement maîtrisée malgré le tumulte intérieur.
« Très bien, monsieur. »
Casey répondit d’une voix trop contrôlée, presque rigide, comme s’il craignait qu’un mot de trop ne le trahisse.
« Bienvenue au 51, Alexia. »
Elle sentit son prénom glisser différemment sur ses lèvres, porté par une tonalité qu’il n’avait peut-être pas voulue, mais qui la déstabilisa plus qu’elle ne l’avouait. Elle détourna le regard pour ne pas le montrer, espérant que personne n’avait vu l’éclat qui venait de traverser ses yeux, cet éclair de vie qu’elle n’avait plus ressenti depuis longtemps.
Le son strident de l’alarme jaillit dans tout le hall, déchirant l’air comme une lame métallique, vrillant instantanément les tympans. Les lumières rouges se mirent à clignoter au plafond, projetant des éclairs vifs qui couraient sur les casiers métalliques et se reflétaient dans les vitres, donnant à la caserne des allures de scène de guerre annoncée. Shay et Gaby partirent en courant, direction l’ambulance 61, leurs bottes frappant le sol avec une urgence presque instinctive, le rythme saccadé résonnant contre les murs comme un compte à rebours. On entendit les clés s’entrechoquer, les radios grésiller déjà de transmissions précipitées, brouillant l’air d’une tension électrique.
« Blessure par balle, quartier sud ! »
Les portes du garage commencèrent à s’ouvrir dans un grondement mécanique, laissant entrer un souffle froid venu de l’extérieur, chargé d’odeurs de pluie fraîchement tombée, d’asphalte humide et de fumée de ville qui collait à la peau. On sentait l’adrénaline grimper, une montée brutale, presque animale, qui balayait le moindre doute. Le cœur s’accélérait de lui-même, comme incapable de rester neutre face à l’urgence. Shay lança à Alex en courant, un sourire électrique accroché aux lèvres malgré la gravité de l’appel, presque comme un défi lancé au danger.
« Tu veux voir ce que Chicago fait de mieux ? Regarde-nous ! »
Elle monta dans l’ambulance dans un claquement sec, le métal des portes vibrant encore, moteur déjà lancé en grondement puissant, gyrophares prêts à dévorer la rue dans une danse bleutée. Gaby s’installa au volant sans perdre une seconde, visage fermé, regard affûté comme une lame, et en un instant, la 61 rugit vers l’extérieur, avalée par le vent glacé et par la lumière bleue qui se reflétait en saccades sur les murs de la caserne, comme un cœur battant prêt à exploser.
Dans la rue, un dealer grièvement blessé, étendu sur le trottoir humide, son sang sombre s’étalant lentement comme une nappe brillante dans la lumière des gyrophares. Les gouttes de pluie formaient des petites éclaboussures rouges à chaque impact, tandis que les sirènes résonnaient au loin comme un écho sinistre. Des passants reculaient, bouche ouverte, figés entre la peur et la curiosité, certains filmant déjà avec leur téléphone, incapables de détourner les yeux. Les deux femmes agirent vite, trop vite pour hésiter. Gants enfilés, sac médical ouvert en un claquement sec, gestes précis, maîtrisés, presque mécaniques malgré la détresse ambiante. L’odeur métallique du sang se mélangeait à celle de l’asphalte brûlé, et la pluie fine collait aux vêtements, dessinant des reflets sur les vestes ignifugées. Gaby trancha, voix tendue, autoritaire, son regard sombre aigu comme une lame.
« On le transporte maintenant ! »
Gaby avait cette présence résolue, presque inflexible quand elle était en intervention. Cheveux bruns tirés en queue haute, regard brun profond où se reflétait une détermination farouche, gestes qui ne tremblaient jamais. Petite de taille, mais la carrure morale d’un soldat, elle imposait immédiatement le respect, même au milieu du chaos. L’ambulance démarra dans un hurlement, puis quelques minutes plus tard, un accident de voiture. Carrosserie enfoncée, pare-brise éclaté, klaxon bloqué dans un hurlement continu qui vibrait jusque dans les os. Des débris scintillaient au sol comme des éclats de glace, éclairés par les gyrophares bleutés. Une petite fille inconsciente, minuscule dans les bras de Shay, tête penchée, lèvres bleutées. Sa petite main ballante contrastait avec la poigne solide de Shay qui la tenait comme quelque chose d’infiniment précieux. Shay contrôlait ses constantes, les doigts tremblants malgré son professionnalisme, son souffle se coupant presque à chaque chiffre qui s’affichait. Gaby, elle, avait déjà posé son sac à terre, fouillant dans son kit d’urgence, puis planta l’aiguille avec une détermination farouche, le visage fermé d’une combattante qui refusait de perdre.
« Gaby ! Ce n’est pas dans le protocole ! »
« Elle est en arrêt ! »
Elle piqua le cœur. Un geste interdit, radical, désespéré, mais maîtrisé. Silence d’une seconde. Une seconde interminable, suspendue, oppressante, où le monde sembla s’arrêter autour de l’enfant immobile, la pluie martelant la tôle comme un compte à rebours cruel. Puis un souffle. Un léger mouvement. Un bruit infime. La petite revint. Shay eut les larmes aux yeux, voix cassée par l’émotion.
« Elle revient… elle revient ! »
À la caserne, Hermann claqua un placard si violemment que les portes métalliques vibrèrent encore quelques secondes, comme si elles protestaient contre ce traitement injuste. Les couverts rangés à l’intérieur tintèrent sous le choc, et une tasse faillit basculer sur le bord avant qu’il ne la rattrape d’un geste blasé. On l’entendit jurer tout seul, la voix grave agrémentée d’un désespoir presque théâtral, digne des meilleures tragédies du théâtre de Chicago. Ses épaules, largement relevées, témoignaient de l’exaspération du moment, tandis que son tablier de cuisine encore noué autour de la taille révélait qu’il devait préparer un café, ou sa fameuse sauce secrète, quand la nouvelle était tombée comme un couperet.
« Je vais devoir quitter ma maison, et aller chez mes beaux-parents ! C’est ma fin ! Voilà ! La fin d’Hermann ! »
Hermann, la quarantaine bien entamée, regard franc derrière ses lunettes rectangulaires, cheveux bruns légèrement grisonnants aux tempes, possédait cette nature bourrue et bruyante qui contrastait avec un cœur immense, celui qu’on n’avouait pas trop et qu’il cachait derrière son humour parfois un peu rustre. Toujours prêt à râler pour un rien, jamais le dernier pour défendre ses collègues, un papa-poule malgré ses airs de vieux loup fatigué qui avait vu trop de saisons défiler dans ces murs. Alex leva un sourcil amusé, les bras toujours croisés, un léger sourire accroché au coin des lèvres comme si elle savourait déjà la réplique à venir.
« Tu veux mon avis ? »
Hermann sursauta comme si elle venait d’apparaître par magie juste derrière lui. Son regard passa du placard à Alex avec une brusquerie presque comique.
« Oh non, toi, petite Severide, on m’a dit que t’étais pire que ton frère ! »
Alex sourit, croisant les bras avec cette assurance tranquille qui lui collait à la peau.
« J’ai survécu à six mois dans une baraque en Irak avec huit Marines qui ronflaient. Alors crois-moi, tes beaux-parents… c’est du luxe. »
Le silence dura une demi-seconde. Une minuscule seconde suspendue où chacun digéra l’image. Puis la caserne éclata de rire, un rire sonore, collectif, presque libérateur, rires graves des pompiers, éclats légers de Shay au-dessus du brouhaha, et même Casey laissa filer un sourire en coin, discret mais bien présent. Hermann resta bouche bée, cligna des yeux, puis comprit. Sa moustache, invisible mais presque présente dans son attitude de vieux chef de clan, sembla se redresser d’orgueil blessé. Il hocha lentement la tête, comme un homme qui venait de perdre une bataille… mais gagnait un respect inattendu.
Pendant ce temps, Kelly se pencha vers Matt, sa silhouette se rapprochant à peine, comme si un simple mouvement de tête suffisait à créer une zone confidentielle entre eux. Le léger parfum de fumée incrusté dans sa veste flotta une seconde dans l’air entre eux, témoin des heures passées sur les interventions. Son regard sérieux, presque sombre, se planta dans celui du lieutenant, sans la moindre trace de plaisanterie, ses yeux bleu acier soudain dénués de toute légèreté fraternelle.
« Je te préviens, Casey… fais attention à elle. »
Sa voix était posée, calme, mais le timbre avait une épaisseur différente, comme un murmure chargé d’histoire, de nuits sans sommeil, de souvenirs qu’il aurait préféré oublier. Plus qu’un avertissement, c’était une supplique silencieuse, un besoin presque viscéral de protéger ce qui lui restait de famille. Matt répondit doucement, le ton ralenti par quelque chose de plus profond qu’il n’aurait voulu laisser paraître, comme si chaque mot pesait plus lourd qu’il ne devrait.
« Je comptais le faire de toute façon. »
Kelly plissa les yeux, surpris par la sincérité contenue dans ces quelques mots, comme s’il percevait soudain un sous-texte qu’il n’avait pas anticipé. Une promesse qui dépassait la simple politesse professionnelle. Le silence s’épaissit entre eux, un silence chargé, presque électrique, comme un orage retenu derrière des nuages trop sombres. Matt détourna le regard, mâchoire crispée, comme si soutenir ces yeux une seconde de plus revenait à avouer quelque chose qu’il n’était pas prêt à formuler, pas même pour lui-même. Une tension à peine perceptible passa dans ses épaules, et il inspira lentement, comme pour repousser d’un souffle ce qu’il venait de ressentir.
Plus tard, Hallie rejoignit Casey dans un couloir, ses talons claquant doucement sur le carrelage, résonnant comme une annonce qui précède une mauvaise nouvelle. L’éclairage blafard du couloir dessinait des ombres sous ses yeux, accentuant la tension qui crispait déjà ses traits. Elle se planta devant lui, visage tendu, lèvres pincées, les bras croisés dans une posture qui ne promettait rien de bon, comme un mur qu’elle érigeait entre eux avant même de parler.
« Matt… on doit parler. »
Sa voix était basse, mais suffisamment chargée pour que quelque chose se fige dans l’air, comme si même les murs retenaient leur respiration. Casey se redressa légèrement, comme si ses épaules cherchaient instinctivement à encaisser le coup avant qu’il ne tombe. Alex, qui passait à quelques mètres, s’immobilisa une demi-seconde. Juste une. Son regard glissa vers eux, imperceptible, l’espace d’un battement de cœur, puis elle continua, chaque pas mesuré, presque trop calme, comme si l’air lui-même était devenu plus lourd. Mais elle avait tout entendu. Et surtout, tout compris. Le couloir sembla se refermer derrière elle, étouffant la conversation comme une porte qu’on claque doucement, laissant flotter dans l’air un arrière-goût amer, celui des phrases qu’on préférerait ne jamais prononcer. Plus tard, Casey réapparut seul. Les épaules affaissées, le pas plus lourd qu’à l’accoutumée, le regard cassé, comme un verre fissuré par une chaleur trop intense. Sa main passa brièvement sur son visage, comme pour effacer quelque chose qu’il ne voulait plus ressentir, mais le tremblement léger trahit l’émotion qu’il avait tenté de contenir. Rupture. Shay s’approcha d’Alex, presque sur la pointe des pieds, comme pour ne pas briser quelque chose de fragile dans l’air autour d’eux. Elle murmura, voix douce mais lourde de sens, le regard glissant vers Casey avec une compassion douloureuse.
« Il l’a aimée très fort. Ça va lui faire un sacré vide. »
Alex hocha la tête lentement, son propre regard s’assombrissant d’une nuance qu’elle ne laissait jamais apparaître. Son cœur se serra, presque malgré elle. Elle savait ce que ça faisait, perdre quelqu’un. Elle savait ce que c’était, ce manque qui vous déchire et ne part jamais vraiment. Elle le comprenait déjà. Trop bien.
Les gars du 51 n’avaient pas dit leur dernier mot. L’agitation dans le hall ressemblait à une meute qui avait flairé une nouvelle proie, ou plutôt une nouvelle occasion de taquiner l’un des leurs. Les conversations se stoppaient à peine, les regards se tournaient tous dans la même direction, comme si un spectacle inattendu était sur le point de commencer.
« Mills ! Va lui parler ! » lança l’un, mi-amusé, mi-provocateur, la voix portée par un sourire qu’on entendait sans le voir.
Peter, la vingtaine, visage doux et regard encore un peu trop candide pour ce milieu, se raidit comme un soldat qu’on envoyait au front sans armure. Les cheveux bruns soigneusement coiffés, presque trop sages pour un pompier, il dégageait ce mélange maladroit de bonne volonté et d’hésitation, le genre de fraîcheur qui faisait de lui la cible idéale des petites moqueries du 51. Ses yeux se tournèrent vers Alex, puis revinrent aussitôt vers ses collègues, affolés, comme un lapin ébloui par des phares.
« Parler de quoi ?! Elle… elle me fait peur ! » balbutia-t-il, la voix montant d’un octave malgré lui, son ton trahissant une panique sincère.
Alex passa derrière lui avec la souplesse d’un félin, son regard bleu-gris brillant d’une lueur malicieuse. Elle avait ce silence calculé, presque prédateur, qui amplifiait l’effet de sa présence.
« Tu devrais avoir peur. » murmura-t-elle, suffisamment près pour qu’il sente son souffle sur sa nuque, glacé et brûlant à la fois.
Peter devint écarlate instantanément, comme si quelqu’un venait d’allumer un projecteur rouge sur son visage. On aurait presque pu entendre la température monter d’un degré tant son embarras était visible. Toute la caserne éclata de rire, un rire grave, sonore, qui résonna dans les couloirs comme un écho d’anciens bizutages. Même Gaby détourna le regard en étouffant un sourire, tandis que Shay levait les yeux au ciel, ravie du spectacle. Certains tapèrent sur les casiers, applaudissant la scène comme un numéro réussi. Kelly lui donna une tape amicale sur l’épaule, sourire en coin, moqueur mais bienveillant.
« Maintenant tu connais la famille Severide. »
Mills déglutit difficilement, comprenant soudain qu’il venait d’entrer dans une toute nouvelle jungle, et qu’ici, les prédateurs savaient flairer la peur à des kilomètres.
En fin de journée, la caserne, d’habitude animée, semblait soudain plus silencieuse, comme si les murs eux-mêmes respiraient enfin après le tumulte des interventions. Le soleil déclinait derrière les vitres du garage, projetant une lumière orangée sur les camions immobiles, et on entendait au loin le bruit des radios qu’on rangeait pour la nuit. Boden convoqua Gaby pour l’intervention sur la petite Madeline. Ils s’isolèrent dans son bureau, porte entrouverte, rideaux déjà tirés à moitié. Gaby resta droite, mains croisées dans le dos, le regard fixe, le menton légèrement relevé comme un soldat prêt à répondre d’une décision cruciale. Elle se justifia, ferme, sans trembler.
« Elle était en arrêt, chef. Je n’avais pas le choix. »
Boden souffla profondément, sa large carrure se redressant contre le dossier de sa chaise. Son visage dur s’adoucit un instant, comme s’il cherchait à mesurer la bonne réaction, entre discipline et compréhension humaine.
« Très bien. On verra ça ensemble. »
Sa voix était grave mais sans menace, un mélange de respect et de prudence, comme s’il reconnaissait l’audace tout en pesant le protocole. Alex, qui observait de loin, aperçut dans l’attitude de Gaby cette force tranquille, cette audace presque dangereuse mais tellement nécessaire sur le terrain. Un courage instinctif qui dépassait les procédures écrites. Elle apprécia. Silencieusement, profondément.
La dernière intervention les conduisit sur un incendie dans un immeuble. La nuit avait avalé le quartier, et les flammes dévoraient les étages supérieurs comme des bêtes affamées, rugissant derrière les fenêtres fracassées. Les gyrophares teintaient les façades d’un rouge inquiétant, transformant les murs en silhouettes mouvantes, tandis qu’une fumée dense s’échappait en colonnes épaisses, étouffant le ciel. L’air sentait la suie, la peinture brûlée, le plastique en fusion, un mélange suffocant qui prenait à la gorge et piquait les yeux. Alex suivit Casey, précise, efficace, silencieuse, ses bottes s’enfonçant dans les débris calcinés qui craquaient sous son poids. La chaleur l’encerclait, brûlante, lourde, presque vivante. Sa respiration se calmait instinctivement, habituée au chaos, tandis que ses yeux repéraient chaque source de chaleur derrière les volutes de fumée, comme un prédateur analysant son environnement. Une explosion secondaire éclata soudain, comme un coup de tonnerre à l’intérieur même du bâtiment. Une onde de choc les traversa, soulevant poussière, flammes et éclats brûlants, projetant des morceaux de métal contre les murs dans un sifflement dangereux. Hermann fut projeté contre un mur avec une violence brutale, son casque roulant au sol dans un bruit sourd. Son corps glissa lentement le long de la paroi noircie, laissant un sillon de poussière.
« Hermann ! »
Les voix se mêlèrent au crépitement du feu, à la radio saturée de cris et d’ordres, à la respiration haletante dans les masques. Chaque mot sonnait comme un appel à travers un orage. Ils l’évacuèrent en urgence, chaque seconde comptant. On sentait l’adrénaline dans les gestes, la peur retenue dans les respirations trop courtes, les mains tremblantes qui serraient les sangles, les regards rapides échangés sans un mot. Direction l’hôpital. Toute l’équipe grimpa dans leurs camions respectifs, silhouettes sombres se précipitant dans un fracas de bottes, d’appareils encore chauds et de radios qui crépitaient dans l’air saturé d’adrénaline. Casey referma la porte arrière de l’ambulance d’un geste sec, presque brutal, le regard dur, déterminé à ne pas perdre un des siens, pas ce soir. Alex monta dans le camion, s’installant près de la vitre arrière. Penchée en avant, elle apercevait les gyrophares de l’ambulance ouvrir la route à travers le pare-brise. Les éclats bleutés fendaient la nuit comme des éclairs artificiels, découpant la ville par saccades. La sirène de la 61 hurlait au loin, longue plainte qui semblait résonner jusque dans la cage thoracique des pompiers entassés derrière, leurs regards fixés vers l’avant comme si leur volonté seule pouvait empêcher l’inévitable. Elle réalisait seulement qu’elle venait de vivre sa première journée au 51. Une journée de flammes, de sang, de peur, de rires, de tension… une journée entière où la vie et la mort n’avaient cessé de se frôler. Et qu’elle n’avait pas regretté une seule seconde. Au contraire.
Les néons de l’hôpital projetaient une lumière froide sur les couloirs, donnant à la peau des visages une teinte presque livide. Les carreaux blancs renvoyaient cet éclat artificiel, trop brillant, presque chirurgical, comme si l’endroit refusait toute chaleur humaine. L’équipe du 51 attendait, rassemblée comme un seul bloc, dans un silence inhabituel, comme si le simple fait de parler risquait de briser quelque chose de fragile. Les odeurs de désinfectant, de café brûlé et d’angoisse saturée formaient une atmosphère lourde, presque palpable, qui collait au fond de la gorge et donnait envie d’ouvrir une fenêtre qui n’existait pas. Alex resta debout, près du mur, les bras croisés derrière son dos, position militaire adoptée sans même y penser. La fatigue tiraillait ses muscles, mais son dos restait droit, crispé. Son regard demeurait rivé à la porte des urgences où Hermann avait disparu quelques minutes plus tôt. Elle n’avait encore jamais vu cet homme paniqué, nerveux peut-être, ronchon souvent, mais jamais hors de combat. Depuis que son frère travaillait à la caserne, elle l’avait vu des dizaines de fois, toujours solide, toujours debout, râleur mais inébranlable. Jamais fragile. Le voir ainsi, allongé et vulnérable, la frappait plus qu’elle ne l’aurait admis. Et ça l’étonnait elle-même, cette morsure d’inquiétude qu’elle ne s’attendait pas à ressentir. Shay s’approcha, bras croisés pareillement, comme si elle imitait inconsciemment la posture d’Alex. Elle posa doucement sa tempe contre le mur, juste à côté d’elle. Le plafond vibrait légèrement du passage d’un chariot, quelque part dans le couloir. Shay soupira, un souffle à peine audible, comme pour relâcher une tension invisible qui lui aurait compressé la poitrine.
« Première journée mouvementée, hein ? »
Alex esquissa un sourire ironique, les yeux toujours fixés sur la porte fermée.
« Ça manquait un peu d’explosions, sinon c’était presque calme. »
Shay éclata d’un rire étouffé, une bulle d’air qui creva un instant la chape pesante autour d’eux, comme si un rayon de lumière avait réussi à percer la grisaille clinique de l’hôpital.
« Toi et Kelly, je jure… vous avez la même façon de dédramatiser. »
Alex tourna légèrement la tête vers elle, un éclat amusé au fond du regard, quelque chose de plus doux qu’auparavant.
« Et toi ? Tu fais semblant de rien quand tu t’inquiètes. »
Shay arqua un sourcil, un sourire en coin, l’œil brillant d’une complicité naissante.
« Je t’aime déjà. »
Alex sourit franchement cette fois, un sourire réel, entier, qui fit vibrer quelque chose sous la surface de son armure. Le premier depuis longtemps. Elle sentit sa poitrine se desserrer, comme si quelqu’un venait d’ouvrir une fenêtre invisible dans cet endroit où l’air semblait manquer.
Kelly marchait de long en large, nerveux, ses bottes claquant sur le carrelage glacé à intervalles réguliers, comme un métronome de tension. Sa respiration était courte, saccadée, parfois presque inaudible. Ses mains s’agrippaient à sa ceinture comme s’il avait besoin de s’y ancrer pour ne pas perdre pied, les doigts serrés au point de blanchir les jointures. Les autres suivaient du regard chacun de ses mouvements, mais personne ne parlait. Le silence était devenu un langage à part entière, chargé de plus de mots que n’importe quelle phrase. Quand un médecin entra, le froissement de sa blouse blanche sembla couper l’air, comme une annonce qui fendait la pénombre clinique du couloir. Tout le monde se redressa instinctivement, comme si un seul souffle collectif avait retenu l’air depuis des minutes entières.
« Christopher Hermann se repose. Quelques blessures, beaucoup d’hématomes, mais rien de vital. Il va s’en sortir. »
Un soulagement massif traversa l’équipe, visible comme une vague qui déferlait sur chaque visage. Des épaules qui s’affaissent, des mâchoires qui se relâchent, des yeux qui soudain se mouillent légèrement sans qu’on ose les essuyer. Hermann, toujours inconscient, était déjà en voie de guérison. Les épaules tombèrent, les souffles sortirent, les regards se détendirent. Certains fermèrent brièvement les yeux, laissant glisser une prière ou un remerciement silencieux. D’autres laissèrent échapper un léger rire nerveux, comme si la tension se dissipait enfin et qu’on reprenait possession de son propre corps. Shay posa une main sur son propre visage, effaçant la larme qui n’avait peut-être jamais coulé. Casey inspira profondément, une grande bouffée d’air comme après une apnée interminable. Kelly relâcha enfin sa ceinture, les doigts tremblants de soulagement. Alex observa tout ça. Cette solidarité silencieuse. Ce lien invisible mais indestructible. Cette famille soudée qui se tenait côte à côte dans chaque tempête, prête à se relever ensemble, à tomber ensemble s’il le fallait.
Elle hocha la tête pour elle-même, un geste infime mais chargé de sens, presque un serment silencieux. Elle venait d’entrer chez elle.
De retour à la caserne, Casey approcha Alex presque sans le vouloir, comme attiré par une impulsion involontaire. Le couloir était encore baigné par la lumière artificielle, un halo un peu trop blanc qui dessinait leurs ombres allongées sur le sol brillant. Le silence n’était brisé que par leurs pas, résonnant faiblement, écho discret dans cet espace soudain trop calme après l’urgence et les alarmes. Le contraste faisait presque vibrer l’air, comme si le bâtiment lui-même cherchait à retrouver son souffle.
« Pour une première journée… tu t’en es très bien sortie. »
Sa voix était basse, mesurée, mais quelque chose vibrait au-dessous, une sincérité à peine voilée, comme s’il s’autorisait enfin à exprimer ce qu’il retenait depuis des heures. Alex répondit calmement, la posture droite, l’expression maîtrisée, comme si elle portait encore son uniforme intérieur, celui qui ne flanchait jamais.
« Je suis entraînée pour ça. »
Il la regarda à ce moment-là, vraiment, comme si, pour la première fois, il la voyait au-delà de l’uniforme, au-delà du nom Severide qu’elle portait. Son regard bleu, intense, glissa sur ses traits avec une attention presque troublante, détaillant la fermeté de son port de tête, la maîtrise contenue dans chacun de ses mouvements, comme s’il cherchait à comprendre d’où venait cette force silencieuse. Le maintien militaire, la froideur apparente. Comme s’il tentait d’enregistrer chaque détail avant qu’elle ne lui échappe.
« J’ai l’impression que tu es entraînée pour bien plus que ça. »
Le ton n’était ni admiratif, ni défiant… juste intrigué. Une observation qui disait beaucoup trop, qui creusait une brèche dans son armure, même si elle essayait de ne rien laisser paraître. Elle soutint son regard une seconde de trop, une seconde où l’air sembla se densifier entre eux, comme chargé d’électricité, avant de détourner les yeux avec une retenue subtile, presque calculée, comme si elle refusait délibérément d’aller plus loin.
« On verra… lieutenant. »
Une ombre de sourire passa sur ses lèvres, furtive, insaisissable, mais elle ne lui accorda pas le temps de la saisir, comme si elle savait déjà jouer avec la distance. Il sentit la tension électrique entre eux, ce frémissement presque imperceptible qui s’invite dans les silences les plus courts. Elle, aussi. Mais aucun des deux ne bougea. Comme si avancer d’un centimètre ferait exploser quelque chose qu’ils ne savaient pas encore nommer, mais qu’ils avaient déjà commencé à sentir brûler. Kelly arriva pile à cet instant, comme s’il avait senti la conversation à distance, son regard de grand frère activé, protecteur, posé sur Alex avant même qu’il ne s’adresse à elle. Ses épaules légèrement tendues, sa mâchoire serrée, il portait encore sur lui la fatigue de la journée, mais aussi cette vigilance presque animale, propre à ceux qui ont déjà perdu trop de monde. On devinait dans ses yeux l’inquiétude qu’il se refusait à verbaliser.
« Bon, Lexi, je te dépose Tu vas dormir, c’est un ordre. »
Alex souffla, amusée, un sourire ironique au coin des lèvres, les mains glissant dans les poches de sa veste.
« Je ne prends plus d’ordres depuis des mois. »
Kelly répliqua sans perdre une seconde, le ton doux mais autoritaire, un mélange d’affection et de fermeté qui n’appartenait qu’à lui.
« Avec moi, si. »
Alex passa à côté de Matt, sans le toucher, mais il sentit néanmoins quelque chose l’effleurer. Un souffle, une chaleur, peut-être seulement la sensation fugace qu’elle laissait derrière elle. Un parfum discret, mélange de cuir, de pluie et de fumée, semblait accroché à sa peau. Il releva légèrement la tête comme pour comprendre ce qu’il venait de ressentir, mais elle ne se retourna pas, laissant derrière elle un silence chargé de sens. La nuit s’était installée autour du parking de l’hôpital, profonde et calme, éclairée seulement par les lampadaires et les gyrophares éteints qui faisaient briller l’asphalte humide. L’air était frais, presque glacé, contrastant brutalement avec la chaleur suffocante qui avait marqué leur journée. Alex monta dans la Mustang avec Kelly ; la portière claqua doucement, avant que le moteur ne gronde dans un ronronnement familier, grave, presque rassurant. La voiture s’engagea lentement sur la route, ses phares coupant la nuit en deux, comme deux lames de lumière traversant le noir. Matt la regarda partir sans rien dire, immobile, les mains dans les poches, le regard accroché à la silhouette qui s’éloignait. On aurait dit qu’il tentait de retenir un souffle qu’il n’avait pas encore pris, comme si le simple fait de respirer la ferait disparaître. Shay passa derrière lui, bras croisés, l’ombre d’un sourire étirant ses lèvres alors qu’elle observait discrètement la scène. Elle murmura, sourire en coin, le ton à peine audible, comme une confidence glissée dans la nuit.
« Respire, Casey… elle ne va pas disparaître. »
Matt détourna les yeux, comme surpris d’être si transparent, mais un sourire discret, presque involontaire, fila malgré lui, trahissant tout ce qu’il tentait pourtant de garder pour lui.
Cette nuit-là, dans son nouveau loft, Alex retira lentement sa veste, chaque geste mesuré, comme si ses muscles avaient besoin de se rappeler qu’ils étaient enfin en sécurité. Une fine odeur de fumée persistait encore sur le tissu, rappel discret de la journée qu’elle venait de laisser derrière elle. Elle fixa un instant le cuir noir qu’elle posa sur le dossier d’une chaise, avant de relâcher une longue respiration qu’elle ne se souvenait pas avoir retenue. La lumière de la ville s’étendait derrière les vitres immenses, inondant la pièce de teintes mouvantes, oranges, bleues, parfois rougeoyantes, comme des flammes lointaines. Les immeubles formaient une mer de verre et d’acier qui vibrait sous le ciel nocturne. Le grondement des voitures, les sirènes au loin, le souffle du vent contre les vitres composaient une symphonie urbaine qui ne dormait jamais. Elle posa la main sur sa cicatrice dans son dos, juste là où la peau tirait encore lorsqu’elle respirait profondément. Sous ses doigts, la marque était chaude, rugueuse, comme si elle vivait encore. La sensation était étrange. Ni douleur ni apaisement, juste un rappel silencieux, comme une ombre qu’on ne peut effacer. Puis, sans savoir pourquoi, son esprit glissa vers le lieutenant Casey. À son regard. À cette minuscule seconde entre eux, suspendue dans un silence chargé, où aucun des deux n’avait osé bouger. Une seconde de trop.
Elle cligna des yeux, secoua doucement la tête, tenta d’expulser l’image comme on chasse un souvenir intrusif. Peine perdue. L’image revenait, obstinée. Et avec elle, une sensation qu’elle n’avait pas anticipée, glissant sous sa peau, étrange et dérangeante, pas douloureuse, presque agréable, mais dangereuse. Elle ferma finalement les yeux en murmurant, presque agacée, comme si elle se disputait intérieurement, comme si elle refusait de céder un centimètre.
« Merde… »