L'histoire que l'on veut écrire. par

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Continuation / Amitié / Lime

21 La meilleure histoire gagne.

Catégorie: T , 1872 mots
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« Si tu me mords la nuque, je ne réponds pas de ce qui se passera ensuite, Rio ! » prévint Leonardo, souriant au rayon de soleil à la fenêtre.

Ces premiers jours dans la capitale du duché du Bourbonnais ressemblaient à l’oisiveté, à l’insouciance. Ils y avaient été reçus comme des ambassadeurs et logeaient dans le pavillon de la maîtresse des lieux, Anne de Beaujeu, grande admiratrice des arts et par ailleurs femme politique aguerrie. 

On n’est pas fille de roi et ancienne régente de France sans en tirer quelques leçons.

À Lyon, ils n’avaient passé qu’une nuit. La peste y faisait de tels ravages que le secrétaire de Jean de Bourbon, Gouverneur de la ville, les avait aiguillés sur Moulins sans hésiter au vu de la lettre que le peintre lui avait présentée.

« D’ailleurs, l’auteur de cette lettre, doit lui-même s’y trouver, avait-il dit… Anne de France prépare la grande entrée de Catherine d’Armagnac, l’épouse du Duc de Bourbon, tous les artistes vont y être, croyez-moi !

Mon ami, Michel Colombe, semble en effet avoir été missionné pour cette occasion, avait dit Leo.

Dans ce cas, si votre séjour ici et votre visite à la banque de Medici ne revêt aucun caractère vital, partez dès demain, jeune homme, fuyez la peste ! »

Même son de cloche, si l’on peut dire, du côté du prieuré hospitalier, où Girolamo Riario s’était rendu sans attendre pour présenter une recommandation de Guillaume Caoursin, ambassadeur de l’Ordre de Saint Jean de Jerusalem auprès d’Innocent VIII. 

« Partez au plus vite ! », lui avait conseillé le frère chapelain, sans lui accorder plus d’attention et à peine un regard à la précieuse missive.

Mais alors qu’il s’engouffrait dans l’une des nombreuses traboules * du quartier Saint-Georges, un homme avait surgi pour lui saisir le bras : « Je vous ai entendu parler au chapelain. Il ne vous en a pas prévenu, mais des hommes sont passés hier, à votre recherche. Oui, il vous faut partir, mais pas seulement à cause de la peste !

— Vous êtes prêtre d’obédience, à en juger par votre habit.

— En effet. Je ne suis pas soumis aux règles du clergé diocésain.

— Ces hommes ont-ils dit leurs noms ? Pourriez-vous les décrire ? demanda Girolamo en rangeant enfin le poignard qu’il avait dégainé à l’approche de l’inconnu.

— Pas de noms. Mais l’un d’eux avait la peau sombre et appelait le plus âgé « Maître »… Le plus vieux des deux était d’une taille imposante et se déplaçait avec majesté. Ses gestes étaient ceux d’un homme auquel on obéit et qui se sait craint… Vous savez : le port de tête, le maintien…

— Je vois très bien, je vous assure... Mais... Pourquoi me prévenir ? Je suis un étranger.

— Je n’aime pas l’idée de laisser un visiteur courir un danger en sachant ce qu’il en est, mon fils. Qui que vous soyez, vous présentez une recommandation de l’un des nôtres : je ne vous laisserai pas tomber dans un piège.

— Je vous en remercie, mon père. Que Dieu vous garde en bonne santé au milieu de ce fléau. Les hommes ont besoin plus que jamais de vos bienfaits. »

Ils s’étaient séparés sur un sourire dans la nuit, seulement perceptible à la mélodie des au-revoir...


« Si tu me mords la nuque, je ne réponds pas de ce qui se passera ensuite, Rio ! disait donc Leonardo, cinq jours plus tard.

Le Comte fouilla de son nez les cheveux en désordre, puis posa les lèvres sur l’oreille gauche de son compagnon :

— Il ne me déplaît pas que tu ne répondes de rien, Artista. J’ai obéi trop longtemps à une discipline de fer pour ne pas goûter le chaos quand je peux l’initier à quelque degré que ce soit… Puis, se levant brusquement, vif comme toujours : mais ce matin, nous rencontrons Anne de Beaujeu… J’espère qu’elle va nous annoncer qu’elle garde Lucrezia auprès d’elle, notre amie semble s’en réjouir.

— Est-ce qu’elle s’en réjouit vraiment ? Je pense qu’elle veut nous le faire croire, pour que nous partions tranquilles. 

— Il est certain que si nous poursuivions notre voyage, elle préférerait nous accompagner. Mais nous ne pouvons pas voyager indéfiniment sans raison…

Leo se tourna vers lui et s’assit enfin sur ce lit majestueux, accueillant comme un nid. Une couche qui vous ferait oublier le monde alentour, les tâches qui vous attendent, la matérialité même de votre corps :

— On a pris soin de ne pas aborder l’après de notre voyage, mais une fois de retour à la stabilité, tout va changer ! Le Comte frissonna, Leo le remarqua : quoi ? Tu as frissonné et blêmi… à quoi tu penses, Girolamo ?

Riario se tourna vers la chaise où ses vêtements, bien pliés, avaient été rangés la nuit, après le déluge amoureux. La discipline. Toujours.

— Je me revois sur le pont du bateau, de retour du Nouveau Monde. Je t’entends encore me dire que notre entente momentanée prenait fin…Il... il y avait tellement d’indifférence dans ta voix que j’ai cru avoir rêvé notre complicité passagère.

Sensible à la fausse note dans le ton d’habitude si posé, Leo le rejoignit de trois grands pas pressés et noua ses bras autour de sa poitrine. 

— Non, Rio ! Tu vois, moi aussi j’ai mes moments de discipline… Il posa la joue sur le dos nu du Comte : pouvais-je te dire alors d’abandonner ton père et ton église ? Tu avais déjà protesté plus tôt, dans notre cabine, que sans elle tu n’étais rien. Alors, oui, même quand je crève d’envie de les retenir, je laisse partir mes amis, parce que c’est la règle inflexible du libre arbitre, ma religion à moi. J’ai deviné ce que tu espérais, d’autant plus que ces mots me brûlaient la gorge… J’avais envie de te gifler pour préférer un rejet certain de ton père à ma compagnie.

— C’est vrai ? demanda l’autre, en se retournant.

— Oui. 

— Si je t’avais dit alors, comme je l’ai fait il y a deux mois « Artista, apprends-moi l’amour des hommes », tu m’aurais accepté ?

— Oui… et aucun de nous deux ne serait tombé entre les mains des Ennemis de l’Homme pour subir leur horrible conditionnement.

Girolamo baissa les yeux :

— Ils sont encore à nos trousses.

— Le Labyrinthe ?

— Non, les Fils de Mithra cette fois, comme à Pont-Saint-Esprit. Ils sont allés trouver les Hospitaliers de Lyon pour savoir si nous y étions passés.

Leo le repoussa :

— Et tu comptais me le dire un jour ?

— Je te le dis maintenant.

— Merde, Rio ! Ça fait des jours que tu me laisses flâner dans les nuages alors que la foudre est toute proche. Mais qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? Quand parviendras-tu à t’ouvrir aux autres ?

— Je voulais que tu profites encore un peu de cette ignorance de la menace.

— Oui, eh bien... Cesse de me protéger comme un enfant !

— Tu es un enfant, Leo : confiant et enthousiaste jusqu’à l’aveuglement quand on sait s’y prendre… Moi, je veille, pour que tu n’y changes rien. Je n’ai pas besoin d’un double de moi-même, toujours sur le qui-vive, tu comprends ? Cela n’a rien de méprisant : je sais que tu peux utiliser bien des armes quand tu as un but. J’ai été ton adversaire, je n’ai pas oublié ta ruse et ton pragmatisme à certaines occasions. Mais tu n’es pas toi, et pas tout à fait heureux dans ces cas-là. 

Leo s’était radouci, il comprenait :

— Bon… Je te propose de prévenir Zo et Nico et…

— Nico est au courant.

Leo leva les bras et les yeux au ciel :

— Où avais-je la tête ? Bien sûr, que Nico est au courant !

— En matière de pragmatisme, tu peux lui faire confiance. Il ira loin dans le monde de la diplomatie et de la stratégie. Bientôt, on s’arrachera ses conseils… Mais, oui, allons les retrouver pour élaborer un plan. Il faut que nous nous débarrassions une fois pour toutes des manigances de ces fous. »

Da Vinci sourit et fit un oui de la tête, se vêtit en un clin d’oeil et sortit à la suite du Comte en pensant: (Je suis amoureux d’un mur ! Quelle tête de mule !)

Mais au moment de sortir, il retint le bras de Riario et, le rouge aux joues, promit : « Ça n’arrivera plus, Comte.

— Quoi ?

— Que je te laisse seul avec le désespoir, comme je l’ai fait alors.

— Oh!, je ne pourrais plus, comme alors, museler mon besoin d’être avec toi… Artista. »

 

***


À la cour de Moulins, l’entrée solennelle de Catherine d’Armagnac se préparait avec soin. Le couple ducal avait prévu un cortège prestigieux, qui mettrait toute la ville et les alentours en joie et serait accompagné d’une suite de cinq cents personnes.

Anne de Beaujeu parlait avec animation des éléphants articulés que Michel Colombe devait confectionner à cette occasion, des animaux exotiques empruntés aux cours amies, des bals, banquets, représentations théâtrales, joutes et lectures.

Leonardo fut invité à y présenter ses inventions et à mettre en scène deux farces : « Le cuvier » et « La farce de Maître Pathelin ».

Comment aurait-il pu refuser, alors que la duchesse venait de leur annoncer qu’elle acceptait que Lucrezia restât à la cour en tant que dame de compagnie et préceptrice de sa fille, Suzanne ? 

Et puis, ce serait l’occasion, aussi, de finir de mettre au point la machine déjà ébauchée, ** qui permettrait aux nombreuses embarcations du Rhône et de la Loire de naviguer sans faire appel au pénible halage.

Avec l’aide de ses amis, il avait exploité l’idée de vapeur, suggérée par les « volcans du nord » de Girolamo, mais il savait qu’il devait encore trouver un moyen de réguler la vitesse de fonctionnement et un dispositif permettant de transformer le mouvement de translation du piston en un mouvement de rotation pour faire tourner un arbre moteur.

De toute évidence, le petit groupe de voyageurs, parti pour mettre Zoroastre à l’abri de l’inquisition, resterait un moment encore en France. Qui sait, peut-être même quelques années ?

Restait à se défaire de la cour morbide que leur faisaient ces satanés Fils de Mithra.

Une entreprise qui semblait bien plus difficile à Leonardo que l’invention d’un moteur à vapeur !


* https://www.vanupied.com/lyon/monument-lyon/traboules-a-lyon-passage-pratique-secret-et-typique.html

** dont le brevet sera déposé par Watt presque trois cents ans plus tard 😀


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