LES TEMPS D'AVANT

Chapitre 9

1868 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 21/05/2020 21:30

Depuis trois jours, plus personne n’osait approcher Leo.

Irascible, maladroit dans ses gestes, même les habitués du pub s’en tenaient au strict minimum de conversation.

À l’académie, ce fut le responsable de l’exposition en cours qui en fit les frais, un grand type très maigre qui donnait toujours l’impression lorsqu’il marchait que ses membres allaient se détacher et tomber sur le sol. 

Il s’était arrêté auprès de Leonardo et semblait l’observer. Son coude droit reposait sur son avant-bras gauche et il se tenait le menton en parlant. Il le faisait toujours, les étudiants savaient qu’il était complexé par cette espèce d’excroissance en forme de haricot.

« Nous avons une offre qui nous semble intéressante pour l’une de vos peintures, Leonardo, dit-il enfin, nous attendons juste votre accord pour l’expédier à son acheteur potentiel. 

— Laquelle ? fit Leo, laconique et soupçonneux en ajoutant quelques touches de terre-de-Sienne au vêtement de son sujet.

— Les mains en prière.

— Tiens, pardi !

— Je vous demande pardon ?

— J’ai de forts soupçons de l’identité de l’acquéreur potentiel. C’est non.

D’un geste agacé, il rejeta sa brosse dans le liquide solvant.

— Son offre est très intéressante, remarqua le pauvre homme, décontenancé.

— Pas assez.

L’autre le regarda malmener les poils de la brosse qu’il essuyait :

— Je ne vous ai même pas dit…

Leo coupa, le regardant comme s’il voulait le mordre :

— Ça ne sera jamais assez. Vous comprenez ? Ce n’est pas ma peinture que cet homme achète, c’est moi !

L’homme rougit violemment. Il connaissait la légende de la vie de débauche de cet étudiant, mais qu’on en fût là… !

— Oh ! Dans ce cas, c’est tout autre chose, évidemment ! Comment peut-on traiter un artiste de votre qualité comme un vulgaire escort…

Leo éclata de rire et, en se levant pour ranger son matériel, posa une main sur le bras de son vis-à-vis :

— Vous n’y êtes pas du tout, Simps… S’il ne s’agissait que de mon corps, je serais déjà en train de composer le numéro de cet acheteur. Et croyez-moi, vous aussi !

— Da Vinci !

— Allons, ne vous frappez pas pour si peu… Mais en l’occurence, c’est mon âme qu’on veut s’offrir et mon âme n’est pas à vendre… Je dois partir, Simps, on m’attend au pub… Mon Saint-Jean Baptiste devra patienter jusque demain.

— C’est étrange, dit encore l’importun, d’habitude, vous commencez toujours par peindre les yeux.

— C’est bien là tout le problème… Allez, dégagez, mon vieux, par pitié ! Ne me tournez pas autour comme une guêpe qui courtise un soda. Je vous assure, vous n’aimeriez pas me voir en colère ! »

Simpson fronça les sourcils, pinça les lèvres et lui tourna le dos. Leo le regarda s’éloigner et sourit à voir son allure. Il mettait tant d’application à paraître digne que son corps protestait et revendiquait sa propre indépendance.

Ça devait être horrible de se sentir à ce point mal dans sa peau.


Comme les autres jours, il fut tenté de faire un détour par la bibliothèque pour aller consulter ce qu’elle possédait comme ressources en matière d’art arabo-normand. Il restait là, planté devant l’entrée, faisait quelques pas pour s’en éloigner, puis revenait… Non, il ne fallait pas. Malgré tout, il ‘agissait de creuser un domaine auquel il connaissait bien peu. Il consultait les heures d’ouverture. Mais, faire taire cette curiosité fiévreuse qui l’envahissait tout entier depuis trois jours. (De nouvelles connaissances, Leo !) Il tournait à nouveau le dos à la porte. Non ! (Découvrir des vestiges que personne n’a jamais vus !)

Il jeta un dernier coup d’oeil en arrière et courut vers son arrêt de bus comme on fuit.


***


Enfin, il pleuvait !

Au lieu de chercher refuge à l’intérieur, les clients avaient envie de danser sur le trottoir et demandaient à replier la bâche qui couvrait la terrasse. Hors de question, bien sûr et ils n’y croyaient pas vraiment en formulant leur requête, mais c’était juste une façon de dire : on est heureux, on va enfin retrouver un peu de fraîcheur. Leo lui-même se sentait gagné par cette joie juvénile. Son sourire lui revenait, par-ci par-là au fil de l’après-midi.

Et puis vint huit heures.

Lucas entra, suivi de Riario. Le patron lança un regard furibard en direction des pompes à bière, Riario fit un signe discret de la tête. Ils gagnèrent tous deux la table qu’ils avaient occupée la première fois.

(Le mur dans le dos, la porte et l’extincteur à proximité…) se rappela Leonardo.

Lucas sortit quelques papiers et Riario ouvrit son MacBook. C’est à nouveau lui qui vint prendre les commandes. Deux cafés cette fois. L’humeur n’était sans doute plus au Barolo.

« Plus personne à convaincre avec un vin de qualité, Comte ? dit Leo, goguenard.

Mais il ne lui répondit pas. Vanessa venait de surgir des cuisines pour le saluer d’un grand sourire.

— Vanessa ! dit-il, enjoué. Comment allez-vous ?

— Bien. Très bien, merci monsieur… Je… elle sortit un petit paquet de sous le comptoir. Leo s’était vaguement demandé depuis trois jours ce que ça pouvait être, mais sans y accorder plus d’attention. Je suppose que la musique ne vous manque pas, mais… c’est un enregistrement de chants orthodoxes repris par la chorale de mon école. Je me suis dit que ce serait plus personnel qu’un autre CD…

Il prit le paquet, serra plusieurs fois les lèvres, manifestement touché :

— Je... Je ne sais que dire… Ça me fait réellement plaisir. Mais, Vanessa, je… Enfin, merci, vraiment. Il glissa le cadeau dans la poche de sa veste et la regarda, clignant une fois des yeux, lentement, pour un autre signe de gratitude, puis s’approcha de la caisse pour payer ses consommations.

Tommaso les encaissa et trouva même un merci quelque part dans la colonne « mode civilisé » de son répertoire. 

— Vous avez tous eu une révélation, ou quoi ?" s’offusqua Leo, abasourdi, quand Riario fut à mi-chemin de sa table.

Les autres l’ignorèrent.

Incompréhensible !


Deux secondes plus tard, quatre hommes surgirent dans le pub, armés de pistolets. Les clients se sauvèrent tandis que les agresseurs encerclaient la table du fond, criant « Lucas Webb ! Lucas Webb ! Tu nous suis ! »

Il leva les mains, et regarda, pétrifié, le visages de ses agresseurs, le front plissé, comme à la recherche d’un souvenir.

Riario bondit. Deux lames sortirent comme par magie de par-dessous ses manches. D’un coup, il entailla les poignets qui portaient les armes de chaque côté. Les hommes crièrent, le sang gicla. Droit sur les deux qui lui faisaient face, il plongea, accroupi, pour leur entailler les jarrets puis, tandis qu’ils se penchaient, leur plonger les deux lames dans le cou. Un pivot pour achever les deux premiers et la messe était dite.


Personne ne pipait mot. Ils n’avaient eu le temps de rien voir.

Mais on entendait déjà les sirènes sur Bayswater Road…

Le Comte donna un grand coup de pied dans la porte donnant sur la cour, prit Lucas Webb par le bras et l’entraîna derrière lui.

"Tom… tu replies tout leur bazar, ordinateur et papiers, dit Leo… tu laisses juste les tasses et tu les renverses, ça fera plus authentique. 

— Comment, ça ?

— On n’aura pas à expliquer qu’un alien a massacré quatre type à lui tout seul… 

— Putain, il sort d’où ce mec ? fit Tom en allant rassembler les affaires des deux fuyards. J’ai toujours su qu’il était parent avec Satan et sa clique ! »


***


Niccolo avait écouté le récit de la bagarre en se gavant de cacahuètes qu’il avait apportées pour la soirée sur le Maureen. Vanessa avait pensé aux pizzas - végétarienne pour Leo - et Tom avait dérobé un bloc de parmesan dans une crèmerie qu’aucun des quatre amis ne fréquentait jamais. C’était un principe de base, ne jamais voler ses commerçants attitrés.

"Est-ce que vous allez enfin m’expliquer qu’est ce qui vaut autant de mansuétude de votre part à ce Judas ? fit Leo, alors qu’il décapsulait les bières comme s’il arrachait le cou au fautif.

— Tu rigoles, hein ? dit Tom, plein d’espoir.

— Ouais, bon, je sais qu’il n’est pas question de mansuétude de ta part à toi, Tom, mais… Enfin, Vanessa ! On aurait dit une groupie face à son chanteur préféré, ce soir. Et ce cadeau… !

— Ben, moi, je trouve plutôt normal qu’elle ait eu un petit geste d’attention, protesta Nico.

— Tu ne comptes pas. Si Vanessa disait qu’il fait frais dehors en pleine canicule, tu abonderais dans son sens.

Nico, boudeur, reprit des cacahuètes.

— Je parie qu’il ne sait même plus ce qui s’est passé à l’hôtel de ce salopard, prévint-il les autres.

— Quoi ? Que… qu’est-ce qui s’est passé ? demanda en effet Leonardo.

Vanessa le regarda, claqua sur la table basse la roulette à pizza et sortit.

— Leo, tu n’es pas sérieux ? répéta Tommaso… 

— Merde ! Arrêtez vos mystères ! Dites-moi, au lieu de me regarder comme si je prétendais être le Christ ressuscité !

Tom se frappa le front, Nico déclara :

— T’es vraiment une merde, comme ami quand tu t’y mets… et il fit un rappel de la triste mésaventure de Vanessa.

— Je… et je l’ai su ? s’étonna Leo quand il eut terminé.

— On en a discuté une heure entière avec elle, pour tenter de lui remonter le moral. Tu étais là !

Leonardo se frotta le visage :

— Il faut que j’arrête ce mauvais trip… Je… j’ai des visions la nuit, je ne pense plus qu’à… à découvrir autre chose, un autre monde…

— Et tu fumes beaucoup de ce machin, je parie, dit Tom, avec un mouvement de la tête en direction de la pipe à opium.

— Je ne parviens plus à m’endormir sans ça, ni à simplement réfléchir ! Merde, quel con… je vais chercher Nessa. Il se leva, mais se retourna pour dire, avant de sortir : Il n’empêche, s’il ne l’avait pas enlevée en premier lieu, il n’aurait pas eu à la tirer de ce mauvais pas non plus !

— C’est ça. Si tu rêves, rêve sur écran géant ! ricana Nico. Même Riario n’oserait pas refuser un ordre de son salopard de père, tu es conscient de ça, hein ? Ou alors tu n’as pas encore compris ce qu’est la Forza ?"


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