ROPE AND ROGUE par

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Univers Parallèle / Drame / Amitié

6 Chapitre 6

Catégorie: T , 1663 mots
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The Royal Academy Of Arts

with

Leonardo Vinci


present


WASTED LEVELS


Opening July 15 1975 at 6 p.m


Exhibition will run from July 15 to September 15 1975



« J’espère ardemment votre présence ET… je serai décemment vêtu. »


Jerome sourit en découvrant cette invitation humoristique. Ce gars-là avait de la suite dans les idées, à n’en pas douter .

Il se servit un café sans quitter le carton des yeux.

Irait-il ? Pourquoi pas, après tout ? Il ne ressentait plus de rancune, ni même d’amertume. L’épisode était clos et les Mourning Birds, ainsi que son nouveau hobby avaient mis du baume sur les brûlures de toutes sortes. Il se sentait plus fort et avait retrouvé l’entrain nécessaire.

Et puis, il y avait cette curiosité, aussi. Vinci avait dit quelque chose au cours de leur brève discussion qui l’avait fait réfléchir. « Ou de l’inconscience… Me concéderez-vous au moins ça ? » Il avait conclu de ses réflexions, que oui, il pouvait concevoir qu’un gamin rebelle et nanti pût oublier certaines réalités et grandir en se croyant maître du monde. La richesse faisait cela. Sans la tyrannie du sens de l’honneur que lui-même avait développée trop précocement, s’interdisant presque toute frivolité, il aurait pu tomber dans le même travers. 

Mais personne ne lui avait jamais permis de quitter les rails de la discipline, à aucun stade de sa jeunesse. Cela avait fait de lui un homme beaucoup trop sérieux et réservé sans doute. Il commençait juste à donner du mou à ses cordes depuis q’il avait rencontré Laura et sa bande et les gars du petit groupe amateur, les “Weirdos“ (zigoto)— le nom du groupe à lui seul était déjà un pas vers un laisser-aller qu’il ne se serait jamais permis auparavant. Non, jamais il ne se serait autorisé à faire partie d’un groupe portant un nom pareil !

Cependant, c’était la curiosité qui l’emportait sur tout cela.

« Avoue que le titre de l’expo t’intrigue… “Wasted Levels“… qu’est-ce qui se cache derrière ces “niveaux perdus“ ? Et que pourrais-tu découvrir d’autre de cette fripouille de peintre ? Il y a sûrement, c’est vrai, une autre dimension au bonhomme, un niveau perdu ou gâché… Même si son expo ne va certainement pas jusqu’à l’autocritique ou l’autodérision, n’en demandons pas trop ! D’ailleurs, toi-même, es-tu capable de regarder en face, les yeux dans les yeux, celui que les autres voient ? »

Le réveil sonna. Temps de se mettre en route pour le Golden Cross, le pub où ils jouaient ce soir, non loin de Piccadilly Circus.

Avant de refermer la porte, il jeta encore un regard au carton d’invitation, là-bas, sur la table.

“Et je serai décemment vêtu“ ! 

Il en sourit encore.


***


Comme d’habitude, il y avait un monde fou. Le costume gris-perle, écharpe de soie multicolore, de Leo volait d’un coin à l’autre de la grande salle comme un vent tourbillonnant. Il fallait saluer et remercier tous ces gens qui s’étaient déplacés sans trop s’attarder, pour n’en négliger aucun. À six heures et demie, l’artiste était déjà ivre de paroles, les siennes et celles de ses invités, d’excitation aussi. Le plaisir de révéler ses toiles était intact après dix ans de célébrité. 

La fierté et l’anxiété se partageaient la première place. Ses oeuvres allaient-elles provoquer quelque chose ?

Il ne s’attendait à rien de bien original comme critique de la part des “huiles“ et des invités de la jet-set, mais l’opinion des autres artistes lui importait, qu’elle soit négative ou positive. Il ne voulait pas de creuses louanges, simplement, si l’on peut dire, car ce n’était pas si simple, une réaction brute, primale. S’il échouait à en provoquer une, cela voudrait dire que cette expo ne valait rien.

Tom lui donna un coup de coude avant de filer vers le buffet :

« La dame te demande combien de temps tu as travaillé à cette expo, Leo.

Il refit surface :

— Pardon, Lady Clarice, il arrive toujours un moment où je suis quelque peu absent, lors des vernissages… Un an et deux mois. J’ai attaqué ma première toile en mai de l’année dernière.

— Laquelle est-ce ? voulut savoir la dame.

Il ouvrit son catalogue et trouva tout de suite la photo qu’il cherchait :

— Celle-ci, Flesh… 

— Est-ce que je l’interprète correctement si je conclus que les hommes perdent de leur matière, la chair, et n’ont plus que le superficiel sur leur ossature ?

— Tout à fait ! C’était  l‘intention, en effet.

— Je comprends pourquoi votre palette est si sombre, jeune homme… Et je ne suis pas loin d’être entièrement d’accord avec ça ! À ce moment, elle repéra quelqu’un dans l’assemblée, l’homme lui sourit et fit un signe discret : Jerome ! Quelle bonne surprise !

Il vint plus près et l’embrassa sur la joue :

— Bonsoir, Clarice ! Je suis très heureux de vous trouver ici.

— Vous… Vous vous connaissez ? Leo avait du mal à gérer cette double surprise. Je n’osais pas espérer votre venue, monsieur Riario, ajouta-t-il.

— Cela ne m’étonne guère, monsieur Vinci, vous ne connaissez pas ce niveau de ma personnalité, dirais-je, sourit Jem, sarcastique.

— Jerome et moi faisons partie d’un même groupe de discussion, dit Clarice, c’est un artiste qui s’ignore… n’est-ce pas, Jem ?

— C’est un bien grand mot, je ne fais que chantonner.

— Ne soyez pas modeste, vous avez une voix qui tire les larmes aux pierres… Je n’ai pas oublié votre dernier concert… Mais je dois vous quitter, mon mari me fait des signes discrets mais désespérés… vous savez combien il redoute les vernissage, Leonardo…

— Merci à vous deux d’être venus ! dit le peintre, sans plus savoir à présent si le baise-main était vraiment requis.

Elle le tira de cet embarras en l’embrassant, comme Jem, et se faufila en direction de son mari.

— Alors vous êtes venu ! sourit-il à l’adresse de Jerome.

— Le libellé de votre invitation m’a fait sourire… Et puis, je vous fais un aveu, je suis terriblement curieux de beaucoup de choses.

— Lady Marley a l’air de bien vous aimer en tout cas.

Jerome dissimula dans une mimique la surprise que lui valait ce titre :

— Notre groupe de discussion est basé sur la sympathie, nous avons toujours grand plaisir à nous rencontrer tous… Dites-moi, vous devez être comblé : quelle foule ! ajouta-t-il avec un regard circulaire.

— C’est souvent le cas… Mais tous ne sont pas là pour voir mes peintures, évidemment, loin de là… Pour certains, un vernissage est aussi un peu un groupe de discussion.

— Hm ! J’imagine. L’inconvénient, c’et qu’on a beaucoup de mal à se poser devant une oeuvre aussi longtemps que souhaitable.

Leo piétinait maintenant d’un pied sur l’autre, mal à l’aise. Il ne savait comment exprimer ce qu’il avait à dire et savait pourtant que l’occasion ne se représenterait peut-être plus :

— Je…

Tom surgit de nulle part à ce moment précis :

— Holy fucking shit ! C’est vous ? 

— Moi-même… Mais pas de casque à malmener, cette fois, j’en ai bien peur ! dit Jem en mettant ce qu’il fallait de défi dans son regard.

— Leo, qu’est-ce qu’il fait ici ?

— Jerome est mon invité. Une objection, Tom ?

— Jerome, hein ? Il dévisagea son vis-à-vis et comprit : merde ! Les yeux ! C’était lui, le fameux regard ?

— Je crois que je vais vous laisser un instant, dit Jem, très gêné.

Leo le retint par le bras :

— Npn ! Attendez… Je dois vous demander un service et je sais que je n’en aurai peut-être plus l’occasion…

— Pour le portrait, c’est non, l’artiste…. je crois vous l’avoir déjà dit.

— Oui, et j’ai bien reçu le message, mais… je…

— Vous connaissez le “Guelfi e Ghibellini“ ?

— Ou… Oui. Le restaurant florentin de Mayfair ?

— Invitez-moi, ce sera votre pénitence, puisque vous semblez y tenir.

Leonardo rit :

— Vous aviez raison, tout à l’heure : il y a des niveaux à explorer chez vous, monsieur Riario ! Ce sera avec plaisir, et merci. Le vernissage touchera à sa fin dans une demi-heure… Vous m’attendez ?

— Je vais tenter de voir quelques unes de vos peintures en attendant.

— Il faudra que vous reveniez, je ferai un tour complet avec vous… Ne partez pas, hein ?

— Pour rien au monde : il y a des lustres que je n’ai plus mis les pieds dans ce restaurant !

— Tu as perdu la boule, hein ?s'exclama Tom quand il fut parti. En quel honneur est-ce que tu rampes devant ce tâcheron ? Pour ses beaux yeux ?

— Je l’ai fait virer de son boulot, je te rappelle, je lui dois beaucoup plus q’un restau, si tu veux mon avis !

— Ouais, ben, si tu m’avais écouté à l’époque, tu ne l’aurais pas fait et tu n’en serais pas à lui faire des salamalecs !

— Il m’intéresse. Il semble cultivé et je me demande pourquoi il se contente de boulots aussi ingrats que livreur de charbon.

— Ah ! Parce qu’il livre du charbon, maintenant ? Ton ascension sociale ne cesse de m’étourdir, Vinci !

— La ferme, Tom ! »

Leo vola vers un autre groupe d’invités. Tom quitta les lieux.

Son premier instinct eût été d’aller dire un mot à cette merde de Riario, mais il savait qu’une fois là, tout serait possible et surtout l’esclandre et la baston. 

Il valait mieux aller prendre une bonne cuite au Shelter.


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