Yukina: Le souffle de la Glace
Chapitre 27 : La danse des astres morts
1080 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 23/04/2026 16:47
Le silence qui suit le premier échange est plus terrifiant que le fracas des lames. Kokushibo ne halète pas. Il ne transpire pas. Il se tient là, sa silhouette pourpre se découpant contre l’architecture cauchemardesque du château, et ses six yeux dorés semblent lire en moi comme dans un livre ouvert. La pression spirituelle qu'il dégage est si dense qu'elle rend l'air visqueux, difficile à inhaler. Chaque inspiration me brûle la gorge, comme si je respirais de la limaille de fer.
— « Ta technique... » commence-t-il d'une voix monocorde, hachée par des silences séculaires. « Elle possède... une élégance... que j'ai rarement croisée... depuis le déclin... de l'ère Sengoku. Tu as hérité... de la pureté du givre... mais ton corps... est celui d'une mortelle... fragile et éphémère. »
Je ne réponds pas. Je raffermis ma prise sur mon sabre de glace. Mes doigts sont engourdis par le froid que je génère moi-même, mais je refuse de faiblir. La Marque sur mon cou s'est étendue ; je sens ses ramifications mordre ma peau, pulsant au rythme de mon cœur qui cogne contre mes côtes comme un animal en cage.
D’un mouvement presque imperceptible, il pivote. La vitesse de Kokushibo n’est pas de la célérité, c’est une distorsion de l’espace.
— « Souffle de la Lune. Première Forme : Lune Sombre - Sanctuaire Nocturne. »
Il n'y a pas qu'une seule lame qui fond sur moi. Son sabre génère des dizaines de croissants de lune de tailles variées, tourbillonnant selon des trajectoires erratiques. Ils ne suivent aucune logique physique ; ils oscillent, accélèrent et changent de direction en plein vol.
— « Souffle de la Glace. Neuvième Forme : Rempart du Glacier Éternel ! »
Je frappe le sol de mon talon, invoquant une muraille de glace cristalline d'une épaisseur prodigieuse. Le choc est assourdissant. Les lames lunaires s'encastrent dans la glace avec un sifflement strident, creusant des entailles profondes qui manquent de briser ma défense. La force d'impact se répercute dans mes bras, faisant craquer mes articulations. Je sens le goût métallique du sang envahir ma bouche.
Le mur explose. Kokushibo traverse les éclats de givre sans une égratignure. Son sabre, recouvert d'yeux mobiles qui semblent se moquer de moi, vise mon plexus.
Je pivote in extremis, sentant la pointe de son arme déchirer le tissu de mon haori et mordre la chair de mon flanc. La douleur est fulgurante, une brûlure glacée qui se répand instantanément.
— « Ton père... Raigetsu Genzo... » reprend-il en rengainant partiellement sa lame pour mieux repartir. « Il était... têtu. Il croyait... que la glace... pouvait figer... le flux du temps. J'ai dû... lui montrer... que seule la lune... est éternelle. Il est mort... avec cette même expression... de défi... que tu portes... sur ton visage... en ce moment. »
Mes yeux s'écarquillent. L'image de mon père, debout dans le blizzard face à cette ombre aux six yeux, surgit dans mon esprit avec une clarté brutale. La rage, une rage pure et volcanique, s'embrase dans mes veines, faisant fondre la peur qui me paralysait.
— « NE PRONONCE PLUS JAMAIS SON NOM ! » hurlé-je.
Je m'élance. Je ne cours plus, je glisse sur un tapis de givre que je crée à chaque pas.
— « Souffle de la Glace. Septième Forme : Floraison du Lotus de Sang ! »
Je projette des milliers de pétales de glace acérée. Mais ce ne sont pas des pétales ordinaires. J'ai imprégné ma glace de mon propre sang, rendant les cristaux plus denses, plus lourds. Doma utilisait des poisons, moi j'utilise ma vitalité pour saturer l'air. Kokushibo est contraint de parer, ses éventails de lames lunaires créant un dôme protecteur autour de lui.
Le duel s'intensifie, devenant une danse de mort où chaque centimètre carré de la salle est déchiqueté. Je suis seule. Je n'entends plus les cris des autres Piliers au loin. Je n'entends plus le vent de Sanemi. Je suis enfermée dans une bulle de temps où seul le tintement de l'acier contre l'acier existe.
Je commence à réaliser l'effrayante réalité : Kokushibo n'utilise qu'une fraction de sa puissance. Il m'observe. Il teste ma lignée, comme un prédateur joue avec une proie particulièrement intéressante. Chaque fois que je pense avoir trouvé une ouverture, il se déplace d'un millimètre, parant mon coup avec une aisance insultante.
— « Pourquoi... résister ? » demande-t-il, ses six yeux se fixant sur les miens. « Ton clan... a été effacé... pour une raison. Tu es... la dernière... de ton espèce. Rejoins-les... ou deviens... un démon. Ton souffle... au service... de Muzan-sama... atteindrait... la perfection. »
— « La perfection... ne m'intéresse pas ! » craché-je en essuyant le sang qui coule de mon front. « Je préfère une vie humaine brisée à une éternité vide de sens ! »
Je sens mes forces décliner, mais la Marque, elle, ne cesse de grandir. Elle recouvre maintenant une partie de mon cou et descend le long de mon bras droit. Ma température corporelle chute dangereusement, mes battements de cœur ralentissent, mais ma perception s'aiguise. Je commence à voir les mouvements de Kokushibo non plus comme des attaques, mais comme des ondes de choc que je peux anticiper.
Je me remets en garde, les jambes fléchies, le sabre pointé vers ses six yeux. Je sais que ce combat va demander plus que de la technique. Il va demander mon âme.
— « Tu veux voir... la force des Raigetsu ? » murmuré-je, ma voix devenant aussi froide que le zéro absolu.
Je concentre chaque particule d'air, chaque goutte d'humidité dans la pièce. La Forteresse commence à gémir. Le bois des murs craque sous l'effet d'une chute de température brutale. Des cristaux de givre géants commencent à pousser du sol, non pas pour attaquer, mais pour modifier l'arène, pour limiter les mouvements de la Lune.
Kokushibo redresse son sabre. Pour la première fois, une étincelle de sérieux traverse ses yeux multiples.
— « Viens... descendante du givre... Montre-moi... ton apogée. »
Je m'élance pour un assaut qui fera trembler les fondations du château. Le combat est loin d'être fini, et dans mon esprit, une seule pensée brûle : je dois tenir. Pour eux. Pour lui.