Yukina: Le souffle de la Glace
Je suis agenouillée, le corps penché en avant, mon front touchant presque le sol froid. Mon bras droit est une masse inerte dont je ne sens plus que la lourdeur morte. La glace que j'ai forcée dans mes propres veines pour stopper l'hémorragie commence à geler mes organes de l'intérieur. C'est le prix à payer. Je ne suis plus une femme, je suis une statue de givre qui refuse de se briser.
Kokushibo se tient à quelques mètres de moi. Il a arraché ma lame de son torse, mais la plaie fume encore. Je vois les cristaux de glace que j'ai injectés lutter contre ses cellules démoniaques. Il ne se régénère pas. Pas encore. Ses six yeux me fixent avec une intensité renouvelée, dépourvue de la morgue habituelle.
— « Ton corps... se meurt... » prononce-t-il, sa voix semblant venir de l'autre bout d'un tunnel. « Tu as brûlé... ton espérance de vie... pour une seule entaille. Pourquoi... tant de haine... dans un cœur si froid ? »
Je lève la tête avec une lenteur infinie. Ma vision est double, floue.
— « Ce n'est pas... de la haine... » craché-je en expulsant un caillot de sang gelé. « C'est de l'amour. Quelque chose... que tu as oublié... il y a des siècles... Yoriichi... »
Au nom de son frère, l'atmosphère change. La pression devient écrasante. Kokushibo serre la garde de son sabre, et pour la première fois, je vois une veine battre sur sa tempe.
La Forteresse grince. Les murs pivotent. Au loin, très loin, j'entends le fracas d'autres combats. Des explosions, des cris de guerre, le sifflement du vent. Sanemi. Mon cœur, bien que mourant, rate un battement à cette pensée. Je l'imagine en train de fendre l'air, sa rage intacte, cherchant désespérément à protéger ceux qui lui restent.
Une larme s'échappe de mon œil gauche et gèle instantanément sur ma joue avant de tomber au sol avec un petit tintement cristallin. C'est ma dernière larme. Je n'ai plus d'eau dans le corps, plus d'humidité, juste ce souffle de glace qui me maintient debout.
— « Tu ne... verras pas... la fin de cette nuit... » reprend Kokushibo en levant son sabre vers le plafond.
— « Peut-être... » murmuré-je, une étrange sérénité m'enveloppant. « Mais j'ai vu... ton sang couler. Et si je peux saigner... un dieu... alors n'importe qui... peut le tuer. »
Je sais ce qu'il me reste à faire. Je n'ai plus la force de porter un coup d'épée. Ma lame est brisée. Mon corps est détruit. Mais il me reste une dernière chose : mon énergie vitale. La Marque sur mon corps ne se contente plus de pulser, elle dévore tout ce qui reste de mon humanité pour transformer mon corps en une bombe thermique inversée.
Je ferme les yeux. Je visualise le visage de ma mère, celui de mon père, et enfin, celui de Sanemi. Ce baiser sur le toit, ce moment de chaleur volé à l'éternité du froid. Je souris. C'est une belle pensée pour mourir.
— « Souffle de la Glace... Forme Finale Interdite... »
Ma peau devient translucide, laissant apparaître mes veines figées par le givre. Kokushibo s'élance pour m'achever, son sabre fendant l'air dans une courbe de lune parfaite. Il est trop rapide. Mais je ne cherche plus à esquiver.
— « ... Le Sacrifice de la Rose d'Hiver. »
Au moment où son sabre pénètre ma poitrine, je libère tout. Mon sang, mon souffle, mon âme. Ce n'est pas une attaque physique, c'est une expansion de froid absolu. Une onde de choc de glace pure explose à partir de mon cœur, pétrifiant tout ce qu'elle touche sur un rayon de trente mètres.
Les murs de la pièce se figent instantanément. Kokushibo, dont la lame est plantée en moi, est pris dans l'épicentre. Ses six yeux s'écarquillent de stupeur alors que le givre grimpe le long de son sabre et commence à pétrifier son bras, son torse, sa gorge. Il tente de reculer, mais il est prisonnier de ma chair qui devient aussi dure que le diamant.
Je ne sens plus la lame dans mon plexus. Je ne sens plus rien. Je suis la glace. Je suis le blizzard.
La lumière décline. Je sens la conscience me quitter, comme une bougie que l'on souffle doucement. Dans ce dernier instant, je n'entends plus Kokushibo hurler de rage alors qu'il tente de briser la glace qui le paralyse. Je n'entends plus le château qui s'effondre.
Je vois juste un champ de neige, baigné par la lumière d'un soleil levant que je n'atteindrai jamais. Et dans ce champ, il y a Sanemi. Il sourit. Il ne crie pas, il ne se bat pas. Il m'attend.
Pardonne-moi, Sanemi... J'ai fait... de mon mieux.
Mes paupières se ferment. Le froid ne me fait plus mal. C'est une étreinte douce, familière. Mon cœur s'arrête, figé dans un cristal parfait, au centre de cette forteresse de cauchemar.
Yukina Raigetsu n'est plus. Mais au milieu de la pièce, elle laisse un monument de glace indestructible qui retiendra la Première Lune pendant les précieuses minutes nécessaires aux autres pour se rassembler.