Dans l'œil du cyclone

Chapitre 1 : La fiancée maudite - Première partie

2418 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 08/02/2026 00:50

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Enfoncé dans son fauteuil, les pieds sur son bureau, le détective Kogorô Môri sirotait son café tout en parcourant les pages du journal d’un œil paresseux. Alors qu’il naviguait entre faits divers et annonces publicitaires, son visage s’éclaira à la vue de la photo de la chanteuse Yôko Okino qui se préparait pour une nouvelle tournée nationale. Conan, assis sur le canapé, avait lancé un jeu sur sa console portable. Une journée marquée par un ennui profond, sans la moindre affaire à l’horizon. Un calme un peu trop long pour durer. Pourtant, le jeune garçon féru d’enquêtes était loin de se douter que l’affaire qui allait bientôt frapper à la porte de l’agence serait tout sauf ordinaire. 

Quand la porte s’ouvrit, ce fut Okiya Subaru qui entra le premier, un plat à gratin dans les mains. 

— Excusez-moi de vous déranger, je suis venu rapporter le plat que Ran m’avait prêté. 

Conan haussa un sourcil. 

Il a fait tout ce trajet juste pour ça ? 

— Ran est sortie faire des courses, lança l’oncle Kogorô. Je lui dirai que tu es passé quand elle rentrera. 

— Ah, et ce monsieur attendait au pied de l’immeuble, il semblait hésiter à entrer, donc je l’ai fait monter. 

Subaru s’écarta, laissant apparaître un jeune homme vêtu sobrement. Trop sobrement. Un jean froissé, un sweatshirt gris, des baskets usées. Pourtant, sa posture ne trompe personne. Il se tenait parfaitement droit, le regard vif et l’air alerte. Sa main reposait sur sa hanche dans une position peu naturelle, le poing fermé et le pouce sorti, comme si elle reposait contre le manche d’un objet invisible. Une matraque peut-être ? Était-ce un agent de sécurité ? Dans l’autre main, il tenait une mallette en duralumin. Ces détails n’avaient pas échappé à l’agent du FBI sous couverture, mais il n’était pas le seul à les avoir remarqués. Conan aussi passait l’homme à la loupe. 

— Bonjour, je m’appelle Ryôhei Tsukasa, se présenta l’homme en s’inclinant respectueusement. J’aimerais vous consulter pour une affaire un peu... délicate. 

Le détective Môri daigna enfin sortir le nez de son journal, toujours aussi enthousiaste à l’idée de devoir se mettre au travail. Sans que personne ne le sollicite, Subaru disparut dans la cuisine pour préparer du café avec la dévotion d’un stagiaire espérant décrocher un CDI. Pendant ce temps, l’oncle Kogorô invita M. Tsukasa à prendre place dans un fauteuil. 

— Mademoiselle Shiori, la fille de mon patron, est récemment revenue de l’étranger dans l’intention de se marier. Son père a sélectionné un certain nombre de prétendants qu’il jugeait dignes d’épouser sa fille. 

— Vous voulez donc que j’enquête sur ces prétendants pour savoir s’ils feront de bons maris ? le coupa Kogorô que cette histoire ennuyait déjà. Pourquoi ne pas simplement laisser sa fille décider pour elle-même ? 

— Eh bien, c’est-à-dire qu’elle les a tous rencontrés au moins une fois, mais qu’elle n’a pas pu faire son choix. 

— Elle n’a pas pu ? murmura Conan pour lui-même, étonné par une telle formulation.

— En effet, car tous ces prétendants ont eu un accident peu de temps après l’avoir rencontrée, poursuivit M. Tsukasa, l’air grave. 

— Un accident ? Ils ont été assassinés ?! s’exclama le détective Môri avec stupéfaction. Si c’est le cas, c’est une affaire pour la police, pas pour moi. 

M. Tsukasa secoua la tête.

— La police a conclu à une série d’accidents sans aucun lien. 

— Si vous êtes là, c’est que vous pensez que ce ne sont pas de simples accidents, n’est-ce pas ? fit l’oncle Kogorô. 

— C’est ce que j’aimerais savoir. 

Subaru afficha un air songeur. 

— Reste-t-il encore des prétendants au mariage ? demanda-t-il alors.

— Oui, il en reste encore quatre, mais deux d’entre eux se sont déjà retirés de la compétition. 

— Et vous pensez qu’un des prétendants aurait pu vouloir éliminer la concurrence ?

— C’est probable, mais je n’ai aucune preuve. 

— Et puis-je savoir ce que fait votre “patron” ? s’enquit l’oncle Kogorô en dévisageant le jeune homme avec suspicion. J’espère que vous avez les moyens de faire appel aux services du grand détective Kogorô Môri !

Conan leva les yeux au ciel tandis que le détective raté s’esclaffait, fier comme un paon. 

— Nous avons de quoi payer, mais je ne peux pas vous en dire plus sur les affaires de la famille que je sers. Ce sont des gens fortunés et influents qui tiennent à rester discrets. Ils ne souhaitent pas que cette affaire s’ébruite. Tant que la piste criminelle n’est pas avérée, et sans preuve formelle, nous aimerions que la police et les médias soient tenus à l’écart. Il en va de la réputation de la famille et de l’avenir de Mademoiselle Shiori. 

M. Tsukasa posa sa mallette sur sa place. Il composa rapidement le code. Elle s’ouvrit avec un petit clic. Le regard de Kogorô s’illumina aussitôt. Sous ses yeux ébahis, des liasses de billets neufs étaient soigneusement alignées dans le fond de la mallette. 

— Voici un acompte de cinq millions de yens. Si vous parvenez à résoudre cette affaire en toute discrétion, nous vous verserons cinq millions supplémentaires. 

L’oncle Kogorô bondit de son siège. 

— Dix... dix... DIX MILLIONS ? 

C’était tentant. Trop tentant. Kogorô céda à la cupidité. Conan à la curiosité. Et cette somme indécente ne fit que confirmer ses doutes : ce n’était pas une affaire ordinaire. 

M. Tsukasa referma la mallette d’un geste sec. 

— Avant que vous ne preniez l’affaire, j’ai une condition qu’il faudra respecter coûte que coûte si vous voulez toucher cet argent. 

— Laquelle ?

— Vous ne devrez pas rencontrer Mademoiselle, encore moins l’interroger. Quoi qu’il arrive, elle ne doit pas savoir que vous enquêtez sur ces accidents. 

— Hein ? fit le détective en fronçant les sourcils. Mais ces accidents sont clairement liés à cette femme. Elle aurait même pu se débarrasser de ses prétendants pour échapper à un mariage arrangé. 

— Elle en aurait été tout à fait capable, acquiesça le jeune homme avec un sourire en coin, mais elle n’en avait pas besoin. Il lui suffisait simplement de refuser. Son père ne l’aurait pas forcée à épouser un homme dont elle ne voulait pas, mais il ne peut pas non plus ignorer le fait qu’elle est en âge de se marier et de perpétuer la lignée familiale. 

— Dans ce cas, pourquoi nous interdire de la rencontrer ?

— Je vous l’ai dit, nous souhaitons rester discrets. Si vous ne pouvez pas accepter cette condition, alors je trouverai quelqu’un d’autre. 

— Non, non ! se ravisa l’oncle Kogorô. Nous allons prendre l’affaire !

— Très bien, fit M. Tsukasa avec un hochement de tête poli. Voici un dossier complet avec tous les éléments que j’ai pu rassembler. Peut-être trouverez-vous quelque chose qui m’a échappé. 

L’homme tendit une enveloppe au détective, puis se leva pour prendre congé. 

— Dis, Subaru, fit Conan à voix basse lorsqu’il fut parti. Tu ne trouves pas qu’il y a quelque chose de louche chez cette personne ?

— Oui, cela m’intrigue aussi. Pour une fois, je vais peut-être me joindre à l’enquête. 

— Et sinon ? Qu’est-ce que tu fais ici ? Dans mon souvenir, le plat que Ran t’a prêté était en céramique bleue. Celui-ci est en pyrex transparent, et il a l’air neuf. Tu l’as acheté en route, n’est-ce pas ?

— Touché. J’avais besoin d’un prétexte pour garder un œil sur notre ami du café Poirot. C’est là que j’ai vu cet homme qui semblait surveiller l’agence. Son attitude m’a interpellé, mais finalement ce n’était qu’un client. 

[ 2 ]


Ran croisa M. Tsukasa alors qu’elle montait les escaliers, un sac de courses à la main. Il la salua d’un bref signe de tête. Elle se retourna un instant pour le suivre du regard. Cet homme avait quelque chose de familier, mais elle n’arrivait pas à mettre le doigt sur la raison de ce sentiment. 

— Papa ! appela-t-elle en poussant la porte. Je suis rentrée ! Nous avons un nouveau client ? Wow ! C’est quoi tout cet argent ?

Son père était en train de compter l’argent que lui avait versé M. Tsukasa. Conan, lui, s’était assuré qu’il ne s’agissait pas de faux billets, mais l’argent était on ne peut plus réel. Toutefois, il s’interrogeait sur la forme du paiement. D’ordinaire, quand on proposait une somme aussi importante, on faisait un virement bancaire. C’était traçable, incontestable et instantané. Rassembler une telle somme en liquide n’était pas facile. 

— Ah, vous êtes là aussi, Subaru ? fit alors Ran en remarquant sa présence. Je ne vous avais pas vu. 

— Oui, malheureusement j’ai cassé le plat que vous m’aviez prêté. Je vous en ai donc racheté un. Ce n’est pas tout à fait le même, vous m'excuserez. 

— C’est vraiment gentil, mais vous n’auriez pas dû ! C’était un vieux plat déjà ébréché. 

— Ce n’est rien. Je vais vous laisser, je dois rentrer. 

Subaru se pencha vers Conan. 

— Tiens-moi au courant si tu découvres quelque chose d’intéressant concernant cette affaire, lui glissa-t-il à l’oreille. Tu sais où me trouver. 

Le jeune détective hocha la tête. Il n’avait qu’une hâte : se plonger dans le dossier que leur avait apporté M. Tsukasa. 


[ 3 ]


M. Tsukasa était une personne consciencieuse. Il avait pris soin de consigner toutes les informations concernant chaque victime, le lieu, l’heure et les circonstances de l’accident, photos à l’appui. La malchance s’était abattue au cours du même mois, à une semaine d’intervalle, et quelques jours après leur rendez-vous avec la mystérieuse Mademoiselle Shiori. 

Tatsuo Kanzaki, 32 ans, PDG d’une société d’import-export spécialisée dans les pièces mécaniques. Un faciès tout à fait ordinaire. 

Masayuki Kuroda, 38 ans, directeur d’une société de finance. L’air un tantinet arrogant. 

Ryô Shibata, 29 ans, entrepreneur indépendant dans le secteur immobilier. Un air avenant et souriant éclairait son visage rasé de près. 

Kanzaki avait eu un accident de la route vers 3 heures du matin. Aucun témoin direct. On avait entendu un crissement de frein, un choc. Le lendemain, il ne restait plus que le corps sans vie du motard et un lampadaire défoncé. Aucune trace de la moto. L’homme n’avait pas bu et aucun résidu de stupéfiants n’avait été retrouvé dans son sang. 

Kuroda fêtait un nouveau contrat dans un club. On avait alors découvert une ordonnance pour des anxiolytiques dans son sac. D’après les témoins, il avait bu plus que de raison. L’alcool aurait interagi avec son traitement médicamenteux, aggravant les effets de l’alcool et provoquant un coma éthylique. C’était le seul qui était entouré de témoins lorsque l’accident s’était produit. Aucune autre substance suspecte n’a été trouvée sur les lieux de l’accident. Cependant, la plaquette d'anxiolytiques n’a pas été retrouvée dans ses effets personnels. Ce dernier élément avait été surligné en jaune par M. Tsukasa. 

La dernière victime, Shibata, avait été retrouvée pendue à son domicile après avoir pris des somnifères. M. Tsukasa avait joint une copie de sa lettre d’adieu. L’agent immobilier s’excusait de son incompétence, et regrettait de ne pas être assez bien pour mériter les faveurs de Mademoiselle Shiori. Il écrivait que ce refus le condamnait à une mort certaine, mais il n’en voulait pas à la jeune femme et lui souhaitait de trouver le bonheur. 

— La pauvre... commenta Ran avec compassion. Elle doit se sentir maudite. 

— Je crois que les prétendants sont plus à plaindre que cette femme, répliqua l’oncle Kogorô en croisant les bras derrière la tête. J’espère au moins qu’elle est jolie, sinon quel gâchis !

— Papa ! s’offusqua la jeune fille en lui faisant les gros yeux.

— Quoi ?! 

— Tu es vraiment irrécupérable... 

Conan ignora les sempiternelles prises de chou entre père et fille. À la liste des victimes s’ajoutait celle des prétendants encore en lice, et à en croire M. Tsukasa, le coupable se trouvait parmi eux. 

— Par où commencer ? murmura le garçon en se prenant le menton, l’air songeur. 

— On devrait aller faire un tour au club où est mort M. Kuroda, déclara Kogorô en se levant. J’ai besoin d’un verre. 

— Papa ! Ne me dis pas que tu y vas pour boire ! 

— Eh ben quoi ? On ne peut pas joindre l’utile à l’agréable ? répliqua-t-il en affichant une moue boudeuse. 

L’attitude nonchalante du détective lui valut un regard noir de la part de sa fille. 

— Dans ce cas, je viens aussi, déclara-t-elle en croisant les bras. Il faut bien quelqu’un de responsable pour te surveiller et m’assurer que tu fais correctement ton travail au lieu de papillonner. 

Conan laissa échapper un rire gêné. Elle n’avait pas tort. Même motivé par l’argent, ce vieux poivrot avait la fâcheuse tendance à préférer une bonne bière fraîche au travail sérieux. 

Enfin, on sait qui est le véritable cerveau des opérations ici, même je n’en tire aucune reconnaissance. 

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