Dans l'œil du cyclone
Chapitre 2 : La fiancée maudite - Deuxième partie
2933 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 11/02/2026 00:14
[ 1 ]
En plein après-midi, le calme qui régnait dans le quartier du divertissement de Haido contrastait avec l’effervescence qui l’animait à la nuit tombée. Néons éteints, rideaux métalliques à moitié baissés, la devanture du Lotus Dansant attendait le déclin du soleil pour éclore et raviver ses couleurs. Le détective Môri poussa la porte de l’établissement tout en ignorant l’écriteau « FERMÉ » suspendu à la poignée. Une voix grave et ferme retentit aussitôt :
— Vous ne savez pas lire ? Nous sommes fermés. Revenez à dix-huit heures.
— Ah, eh bien... je ne suis pas là en tant que client, répondit Kogorô avec un sourire d’excuse. Vous êtes le gérant de cet établissement ?
L’homme secoua la tête, manifestement agacé par la présence du détective, tout en essuyant un verre derrière le comptoir.
— Non, je m’occupe juste du bar. Qu’est-ce que vous voulez ?
Conan prit quelques notes mentales rapides. Une plaque nominative était épinglée à sa veste. Yûta Sakamoto. Il semblait avoir la vingtaine.
— J’aurais quelques questions à vous poser concernant un accident qui a eu lieu récemment dans ce club, commença Kogorô.
Le détective lui glissa la photo de Masayuki Kuroda.
— Vous connaissez cet homme ?
Le barman fronça les sourcils.
— C’est Kuroda. C’était un habitué du club. Il venait tous les vendredis soirs. Il a fait un malaise il y a quelque temps. J’ai appris qu’il était décédé à l’hôpital. Pourquoi vous le cherchez ? Il vous doit de l’argent, à vous aussi ? Je suis navré pour vous, mais maintenant qu’il a passé l’arme à gauche, vous pouvez dire au revoir à votre fric. C’était une sacrée raclure ce Kuroda, mais même l’argent ne protège pas de la mort.
Conan se redressa, interpellé par la remarque acerbe de l’homme. Il balaya la salle du regard. Dans un coin, deux hommes patibulaires, assis à une table, les surveillaient du coin de l'œil. Il remarqua également une batte en métal posée derrière le comptoir.
— Dites, monsieur le barman, vous aimez jouer au baseball ? Moi je préfère le foot !
— Hein ? s’étonna ce dernier. De quoi tu... Ah ! Ça... Disons que certains clients ont tendance à s’échauffer quand ils ont trop bu. Un bon coup derrière la tête, ça remet les idées en place.
Le regard de Conan se durcit, sa voix se fit plus grave. La fausse innocence de Conan s’effaça devant le génie implacable de Shinichi, comme à chaque fois que les pièces du puzzle se mettaient peu à peu en place dans son esprit.
— C’était le cas de M. Kuroda ? Il se bagarrait souvent ?
— C’était presque systématique, oui, soupira Yûta en alignant ses verres sur l’étagère derrière lui. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai dû le mettre dehors.
— Et les monsieurs, là-bas, dit le garçon d’une voix fluette en désignant les deux hommes du doigt. Ce sont des agents de sécurité ?
Le jeune barman grimaça.
— En quelque sorte, oui.
Kogorô avait perdu patience. Ce gamin était toujours dans ses pattes, il fourrait son nez partout où il ne fallait pas, et se prenait pour un enquêteur en herbe. Il était aussi collant que du chewing-gum sous une semelle de basket.
— De quoi je me mêle ! s’exclama-t-il avec irritation en donnant une tape derrière la tête du jeune détective. Moi aussi je vais te remettre les idées en place. Arrête d’importuner les adultes !
— Aïe ! Mais, tonton, si M. Kuroda se battait souvent et qu’il devait de l’argent à des gens, c’est peut-être pour ça qu’on a voulu le tuer et qu’on a déguisé son meurtre en accident.
— Hm, ce n’est pas faux. Tu as peut-être raison, mais ce n’est pas une raison pour fouiner partout !
C’est bien ce que tu fais pourtant. C’est le travail d’un détective de fouiner.
Conan garda cette réflexion pour lui. Il espérait l’avoir correctement aiguillé pour qu’il se pose les bonnes questions tout seul.
— Le soir où Kuroda a fait son malaise, y a-t-il eu une altercation avec d’autres clients ? demanda alors Kogorô.
Yûta resta songeur un instant avant de répondre.
— Pas avec d’autres clients, mais il s’est disputé avec le patron ce soir-là. Kuroda a fini par se calmer et il a même proposé de payer une tournée pour se faire pardonner. Je m’en souviens car il a commandé notre bouteille la plus chère et il a trinqué avec le patron.
— À quel sujet se disputaient-ils ?
— Je ne sais pas, fit Yûta en secouant la tête. C’était très animé et j’étais trop loin pour entendre ce qu’ils se disaient. Je me souviens que Kuroda a dit quelque chose au patron en rigolant, et que le patron s’est emporté et a empoigné Kuroda par le col.
— Je vois. Vous avez des caméras ? Si possible, j’aimerais visionner les images de cette soirée.
Le jeune homme hésita, son regard glissa vers les deux loubards dans le fond de la salle. Ils lui répondirent par signe négatif de la tête, bref et discret, mais pas assez pour que cela échappe au regard perçant de Conan.
— Il faut que je demande au patron, se ravisa-t-il, l’air visiblement mal à l’aise. Si vous me laissez vos coordonnées, je vous recontacterai.
— Très bien. Voici ma carte de visite. J’attendrai votre appel.
— Kogorô Môri, détective privé... lut-il avec effarement. Vous êtes détective ?! Je pensais que vous étiez une des victimes de Kuroda ou un recouvreur de dettes engagé pour récupérer l’argent que Kuroda a escroqué à ses clients.
— On m’a effectivement engagé, mais c’est pour enquêter sur la mort de M. Kuroda, confirma Kogorô.
— Qui ça ? Qui vous a engagé ? s’enquit Yûta avec empressement.
Il se tordait nerveusement les mains, son regard retournant constamment aux deux hommes qui faisaient mine de jouer aux cartes tout en épiant leur conversation.
— Je ne peux rien vous dire, l’identité de mon client est confidentielle, déclara le détective. Dans tous les cas, appelez-moi quand vous aurez du nouveau. Et dites à votre patron que j’aimerais m’entretenir directement avec lui, si possible.
Le barman acquiesça d’un signe de tête poli. Alors que Kogorô se dirigeait vers la sortie, il ne le quitta pas des yeux.
Dès que la porte se referma derrière lui, il poussa un soupir de soulagement et ses épaules se détendirent légèrement, mais son répit fut de courte durée.
Un des hommes l’empoigna par le col.
— Hé ! Yûta, petite merde, n’oublie pas que c’est pas parce que Kuroda a clamsé que ta dette est effacée ! Le boss a repris la boîte et il compte bien te faire cracher jusqu’au dernier centime, alors t’as pas intérêt à cafter à ce détective, capiche ?!
L’homme le repoussa violemment. Le dos de Yûta heurta les étagères derrière lui et un verre se brisa au sol.
— Si tu travailles deux fois plus, peut-être que tu auras remboursé ta dette avant ta retraite, ajoute le malfrat en ricanant. On t’a à l’œil !
Adossé au mur près de la porte d’entrée, Conan n’avait pas perdu une miette de l’altercation. Quelqu’un avait donc repris l’affaire peu reluisante de Kuroda. Voilà qui était intéressant.
[ 2 ]
Profitant du temps qu’il leur restait, Kogorô et Conan se rendirent sur les lieux de l’accident de moto dans lequel avait péri M. Kanzaki. Le drame avait eu lieu dans un quartier résidentiel assez calme. Le corps avait été trouvé au petit matin par l’un des habitants du quartier. Quand la police avait interrogé les potentiels témoins, la plupart d’entre eux dormaient au moment des faits, certains avaient entendu un gros bruit qui les avait réveillés, mais personne n’avait rien vu.
Conan examina attentivement l’état de la route, ainsi que celui du lampadaire que la moto aurait percuté. Un détail attira son attention. De drôles de marques à la base du lampadaire, comme si on y avait enroulé un câble métallique.
— Hé ! Conan ! Où est-ce que tu vas comme ça ? s’exclama Kogorô alors que le garçon traversait la rue en courant.
J’en étais sûr !
Le pied du lampadaire de l’autre côté de la rue portait les mêmes marques.
Quelqu’un a dû tendre un câble pour faire chuter M. Kanzaki.
Alors qu’il se redressait, il accrocha un mouvement du coin de l'œil. Quelqu’un les observait depuis le deuxième étage d’une des maisons. Un voisin curieux, probablement. Conan aimait les voisins curieux. Rien ne leur échappait et ils avaient toujours quelque chose d’intéressant à raconter. Avant que l’oncle Kogorô ne puisse réagir, il filait déjà vers la maison et sonnait à la porte. Une dame âgée lui ouvrit.
— Oh ! Bonjour, mon garçon. Tu es perdu ?
— Bonjour, madame ! J’accompagne mon oncle. C’est un détective. Il voudrait vous poser quelques questions sur un accident qui s’est produit ici il y a quelques semaines.
— Un accident ? fit la vieille dame, l’air songeur.
— Oui, ça s’est passé au milieu de la nuit. Vous n’avez rien remarqué d’étrange ?
— Si c’était au milieu de la nuit, je devais dormir... Ah ! Ça me revient ! Je me suis levée pour boire un coup, je me suis servie de l’eau dans le frigo, et j’ai vu une dépanneuse s’arrêter sous la fenêtre de ma cuisine. Un homme en est sorti pour remorquer une moto.
— Vraiment ?! s’exclama Conan avec stupéfaction. Dites, vous pourriez décrire cette dépanneuse ?
— Hm... maintenant que j’y pense, c’était un peu bizarre. La dépanneuse n’avait pas allumé ses gyrophares et il faisait assez sombre car deux des lampadaires étaient en panne. Je n’ai pas vu grand-chose, mais je me souviens du nom de l’entreprise de dépannage, car il était assez particulier.
— Et c’était quoi le nom de cette entreprise ?
— Garage du Lotus de Fer.
Un lotus ? Ce ne pouvait être une simple coïncidence. L’oncle Kogorô se racla la gorge.
— Madame, pourquoi ne pas avoir signalé tout ceci à la police ?
— La police ? Personne ne m’a interrogée. Quand l’accident a-t-il eu lieu exactement ?
Le détective lui donna la date. La vieille dame afficha un air penaud.
— Mazette ! Vous voyez, je suis sourde comme un pot et mes appareils auditifs étaient défectueux. Je les ai remplacés il y a quelques jours. Si la police a sonné chez moi, je ne les ai sans doute pas entendus, et ils ont dû penser que j’étais absente. Oh, je m’en veux tellement... J’espère que je n’ai pas commis d’impair.
— Non, non, Madame, la rassura Kogorô. Ne vous faites pas de bile, c’est justement pour cela que nous menons l’enquête. Merci pour ces précieux renseignements.
La dame s’excusa une nouvelle fois tout en s’inclinant poliment.
De nouveau dans la rue, le détective contemplait la situation, l’air grave.
— M. Tsukasa avait raison. Cela ne ressemble pas à un simple accident.
— Oui, et tu as vu ces traces sur les lampadaires ? On dirait que quelqu’un y a accroché quelque chose.
— Hein ?
Kogorô examina à son tour le métal rayé à la base des lampadaires. Le gamin avait vu juste.
— Hm. Quelqu’un a clairement provoqué l’accident de M. Kanzaki. Mais qui ? Et pourquoi ?
— Si on se rend au Garage du Lotus de Fer, on en saura peut-être plus, non ?
— C’est vrai, mais vu l’heure, le garage va bientôt fermer. Il va falloir attendre demain. D’ici là, j’aimerais me renseigner sur la troisième victime, ce Ryô Shibata qui s’est prétendument suicidé.
Conan hocha la tête. Si son flair ne le trompait pas, la mort de Shibata devait être tout aussi suspecte que celle des deux autres.
[ 3 ]
Alors qu’ils arrivaient devant l’appartement de Ryô Shibata, ils furent témoins d’une altercation entre un groupe d’hommes, vêtus de bleus de travail et casquettes grises, et une jeune femme qui protestait de vive voix et pleurait à chaudes larmes. Son mascara avait coulé et ses joues étaient striées de lignes noires. Un des hommes la repoussa brutalement. Elle fit quelques pas en arrière, perdit l’équilibre, et se retrouva dans les bras de Kogorô.
— Mademoiselle, vous allez bien ? Rien de cassé ?
— Hm, non, merci ! balbutia la jeune femme en se redressant.
— Que se passe-t-il ici ? demanda-t-il en désignant l’appartement de Shibata du menton. Qui sont ces hommes ?
— Ils disent qu’ils font partie d’une entreprise de rénovation. Le propriétaire les a engagés pour refaire complètement l’appartement après la mort de...
Sa voix se brisa. Les larmes lui montèrent aux yeux.
— Excusez-moi, mademoiselle, fit Conan en tirant doucement sur le pan de sa jupe. Vous connaissiez M. Shibata ?
La jeune femme écarquilla les yeux.
— C-comment connaissez-vous son nom ?
Ce fut l’oncle Kogorô qui lui expliqua la situation.
— Je vois... murmura-t-elle, le cœur lourd de chagrin. Alors, j’avais raison. Je savais que Ryô n’aurait jamais fait ça. Quelqu’un l’a vraiment tué...
— Excusez-moi, mais puis-je savoir quelle est votre relation avec la victime ? s’enquit prudemment le détective.
La jeune femme hocha la tête.
— Je m’appelle Kaede Morikawa. Ryô était mon petit ami, nous allions bientôt nous fiancer. Du moins c’est ce que j’espérais. Je ne comprends pas... je ne m’explique pas son geste. Il avait tout pour être heureux, alors pourquoi ?
Conan et Kogorô échangèrent un regard stupéfait, puis le détective se frotta l’arrière du crâne avec embarras.
— Eh bien, comment vous dire...? Votre petit ami a récemment rencontré une jeune femme dans le cadre d’un mariage arrangé, et il est décédé peu de temps après. Il pourrait y avoir un lien. Vous ne saviez vraiment rien à ce sujet ?
— Quoi ?! s’exclama la pauvre femme, estomaquée par cette nouvelle qui lui avait fait l’effet d’un coup de massue. Non, non... comment aurais-je pu me douter d’une telle chose ?
Conan l’avait observée avec attention. Son choc avait l’air authentique, mais il ne pouvait pas pour autant l’écarter de la liste des suspects. Elle avait un mobile clair pour vouloir la mort de son petit ami.
— Veuillez m’excuser de vous poser une telle question, mais où étiez-vous lorsque M. Shibata est mort ?
— Vous me suspectez ? s’offusqua-t-elle, la voix étranglée par les sanglots. Et cette femme alors ? Si elle a découvert qu’il était déjà engagé ailleurs, c’est peut-être elle qui l’a tué !
— Hm, ce serait effectivement possible, mais c’est pour cela que nous avons besoin de votre alibi. Pour vous écarter de la liste des suspects.
Kaede se détendit.
— J’étais chez mes parents, dit-elle d’une voix faible. Mon père est malade en ce moment, j’y suis allée pour aider ma mère, j’ai passé trois jours chez eux. J’ai appris la mort de Ryô à mon retour. J’étais effondrée... je le suis toujours...
Elle enfouit son visage dans ses mains et fondit en larmes. Kogorô la réconforta du mieux qu’il put tout en lui promettant de trouver le coupable. Pendant ce temps, Conan observait les hommes qui s’affairaient à retaper l’appartement. Il jeta un rapide coup d'œil par la porte entrouverte. Ils avaient tout retiré du sol au plafond : le sol en lino, le papier peint, les luminaires, même la baignoire avait été démontée... Pourtant, ce qui interpella Conan fut tout autre : un logo était imprimé sur le dos de la combinaison de travail des ouvriers. Un lotus blanc.
Ce ne peut pas être une simple coïncidence. Ce lotus doit avoir un sens. Et quelqu’un se donne beaucoup de mal pour faire disparaître les preuves.
Pour la première fois depuis longtemps, Conan avait un mauvais pressentiment. Il frissonna. Un souffle glacial lui parcourut l’échine comme si la Mort en personne se tenait derrière lui.