Dans l'œil du cyclone

Chapitre 3 : La fiancée maudite - Troisième partie

3359 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 14/02/2026 12:57

[ 1 ]


Kogorô avait reçu un appel de la part Yûta plus tôt dans la matinée. Il s’excusa de ne pas pouvoir accéder à leur requête. À sa voix, Conan devinait qu’il était sous pression. Il était probable qu’il n’eût pas osé transmettre la demande à son patron qui le tenait à la gorge. Sans une demande formelle de la police, le gérant n’avait aucune raison de leur fournir ces images. 

— Dis, oncle Kogorô, fit le garçon en tirant sur la manche du détective. Tu peux lui demander si la police a regardé la vidéo filmée ce soir-là ?

Yûta leur confirma que la police avait bien visionné les images prises par les caméras de surveillance, mais ils n’avaient rien noté d’anormal. 

— Je vois, merci pour votre coopération, dit Kogorô avant de raccrocher. 

Le détective se laissa tomber dans le canapé en lâchant un soupir exténué. 

— Cette affaire me file la migraine... gémit-il. Je devrais contacter l’inspecteur Megure pour lui demander de rouvrir l’enquête. Nous avons suffisamment d’éléments pour suspecter un meurtre, au moins en ce qui concerne la mort de Kanzaki. 

Il n’avait pas tort. La police pouvait mobiliser plus de ressources, mais ils étaient aussi moins discrets. Et si Conan avait bien compris une chose sur le coupable, c’est qu’il était doué pour couvrir ses traces et dissimuler les preuves. Impliquer la police pourrait l’alerter et l’obliger à redoubler de vigilance. Il lui fallait quelque chose de plus solide, et surtout, il lui fallait un suspect sur lequel mettre un nom et un visage. Or, à l’heure actuelle, il ne pouvait se fier qu’à son intuition. 

J’aurais préféré éviter d’en arriver là, mais tant pis. C’est un risque à prendre si je veux avoir une piste solide. 

— Tonton, tu diras à Ran que je suis allé voir le professeur Agasa. Je rentrerai pour dîner ! 

Conan enfila sa veste et fila dans les escaliers, son skateboard à propulsion sous le bras. Toutefois, ce n’est pas chez Agasa qu’il sonna, mais à la porte de sa propre maison. 


La grande demeure des Kûdo qui vivaient à l’étranger était occupée par Subaru Okiya, doctorant en ingénierie et électronique. Rares étaient ceux qui savaient qu’en réalité, derrière ce sourire poli et ces yeux mi-clos, se cachait un agent du FBI contraint à cacher son identité après avoir feint sa mort. Plus rares encore étaient ceux qui savaient que Conan Edogawa était en fait Shinichi Kûdo, un jeune détective lycéen qui avait eu le malheur de croiser le chemin du Syndicat Noir. Après avoir été forcé à ingérer un poison expérimental appelé APTX-4869, il avait rapetissé et s’était retrouvé prisonnier dans le corps d’un enfant de primaire. Quelques mois plus tard, alors qu’il enquêtait sur ces mystérieux agents de l’ombre, espérant trouver un remède à sa condition, sa trajectoire avait rencontré celle d’Akai Shuichi. Il opérait en tant qu’agent du FBI infiltré dans l’organisation sous le nom de code Rye. 

Désormais, les deux hommes avaient joint leurs forces pour traquer le Syndicat Noir et se protégeaient mutuellement afin que personne ne perce à jour leur secret. Conan sollicitait parfois Akai quand il séchait sur une affaire. L’agent du FBI avait l’expérience du terrain et une compréhension fine du monde criminel qui faisait parfois défaut au jeune détective. 

— Hm, fit Akai après que Conan lui eut rapporté les faits. En effet, on ne dirait pas l’acte d’un individu isolé, mais le mode opératoire d’une organisation criminelle. Et donc ? Tu voudrais que je pirate leur système pour récupérer les vidéos du club ? Tu sais que c’est illégal, n’est-ce pas ?

Conan grimaça. 

— Je sais. C’est pour ça que tu es le seul vers qui je peux me tourner. 

— Eh bien, je vais voir ce que je peux faire, acquiesça Akai. Laisse-moi quelques jours. Je vais aussi me renseigner sur la signification du lotus et s’il y a un potentiel lien avec un gang ou un réseau criminel. 

— Merci ! Je te revaudrai ça ! 

— Pas de souci. 


[ 2 ]



Pendant qu’Akai préparait sa mission de son côté, Conan et le détective Kogorô s'étaient rendus au garage du Lotus de Fer. Un des employés leur expliqua que le gérant du garage, un certain Tetsuya Hasumi, avait un contrat commercial avec M. Kanzaki à qui il revendait des pièces d’occasion pour l’exportation. Ils apprirent également que le gérant n’était pas le propriétaire légal du garage, mais un simple exécutant. L’employé ignorait l’identité du propriétaire et il ne l’avait jamais rencontré en personne. En revanche, le gérant du garage le rencontrait une fois par mois pour lui faire un rapport d’activité. En outre, M. Kanzaki venait toujours dans ce garage pour faire entretenir ses véhicules, y compris sa moto. 

— Dites, monsieur, vous avez une machine qui avale les voitures ? demanda Conan en feignant l’excitation d’un enfant de six ans fan d’automobile. Vous savez, la machine avec des grandes dents ?

— Tu veux parler de la broyeuse ? Oui, nous en avons une, mais elle est assez vieille, et elle est en panne depuis quelques jours. Nous n’avons pas encore eu le temps de la réparer et le gérant nous a dit de ne pas nous en soucier, qu’il allait la remplacer et en acheter une nouvelle. Lui qui est si radin et essaye d’économiser jusqu’au dernier yen, ça nous a un peu étonné. Mais une nouvelle machine nous facilitera grandement la tâche ! 

Bingo ! S’il devait trouver un indice, c’est du côté de cette broyeuse. 

— Dites, même si elle ne marche pas, je peux voir la machine de plus près ?

— Eh bien... fit l’employé en jetant un regard vers Kogorô. 

Le détective claqua la langue avec irritation.

— On n’est pas là pour s’amuser gamin. Si tu voulais jouer, fallait rester à la maison !

Conan tira l’oncle Kogorô par la main pour l’obliger à se mettre à sa hauteur.

— Tu ne crois pas que si le coupable avait voulu faire disparaître la moto de M. Kanzaki, il l’aurait mise dans la broyeuse ? lui chuchota-t-il à l’oreille. Peut-être qu’elle est en panne parce qu’on ne veut pas que quelqu’un découvre les restes de sa moto. 

Le détective fut contraint d’admettre que le gamin marquait un point. Il ne savait pas où un mioche de cours élémentaire trouvait toutes ces idées, mais il avait un sacré flair et une imagination débordante. Si le détective le tolérait à ses côtés, même quand il le trouvait insupportable, c’est parce qu’il avait fini par accepter l’idée que Conan n’était pas un enfant ordinaire. Il voyait des choses qui échappaient au commun mortel, et grâce à lui, plus aucune enquête ne lui résistait, même si la plupart du temps, il ne gardait aucun souvenir de leur résolution. On l’avait surnommé Kogorô l’Endormi, un état second dans lequel il était capable de faire des déductions sans failles et de confondre le coupable avec des preuves accablantes. 


Une fois de plus, Kogorô se fia à l’instinct de Conan. Ce dernier examina le fond de la broyeuse avec la lumière de sa montre. Quelque chose apparut fugacement sous le faisceau de la lampe. Le jeune garçon se pencha un peu plus pour y voir mieux. 

— Attention ! s’écria l’oncle Kogorô en l’attrapant par le fond du pantalon. Tu vas tomber ! 

— Ah ! Désolé, mais j’ai vu quelque chose. Si seulement je pouvais me rapprocher un peu...

En se contorsionnant, il parvint à éclairer la zone qui lui résistait. Quelque chose était enroulé autour d’un des axes de la machine.

Un morceau de câble. Sans doute celui que le coupable a tendu pour faire chuter M. Kanzaki. Il a voulu le faire disparaître avec sa moto. 

— Dites, monsieur, la moto de M. Kanzaki, elle était de quelle couleur ? 

— Hm, fit l’employé en réfléchissant. Il en avait plusieurs, mais si je me souviens, sa préférée était rouge et verte. 

Conan se dirigea vers la pile de ferraille qui s'amoncelait au pied de la broyeuse. C’était comme chercher une aiguille dans une boîte de foin, mais il était certain qu’en fouillant, il trouverait des morceaux de carcasse vert et rouge, et sans doute des morceaux de câble déchiquetés. Il n’avait plus qu’à se retrousser les manches ! 

Trouvé ! 

Après vingt minutes à farfouiller dans la ferraille, il se redressa en essuyant son front noir de cambouis d’un revers de manche. Il exhiba fièrement le morceau de carrosserie vert et rouge dans la main. Il tenait enfin une piste solide : la destruction de preuves, le lien entre M. Kanzaki et le propriétaire du Lotus de Fer. Il ne restait plus qu’à découvrir qui se cachait derrière ce patron dont l’ombre semblait s’étendre bien au-delà de ce modeste garage. 


[ 3 ]


Dans la lumière tamisée de l’impressionnante bibliothèque dont les étagères murales s’élevaient jusqu’au plafond, Shuichi passait en revue les images qu’il était parvenu à dérober au club du Lotus Dansant. Il avait repéré les visages familiers, les clients réguliers, les motifs récurrents. 

Les caméras étaient orientées vers les issues du club et le comptoir où se trouvait le registre de caisse. Les angles morts ne permettaient pas de voir clairement la scène de la dispute, seulement d’en deviner les contours. Quelques minutes après le chaos hors-champ, deux hommes s’étaient assis au comptoir. On reconnaissait clairement Kuroda. L’autre devait être le patron du club. Il s’était penché pour dire quelque chose à son voisin qui se raidit avant d’interpeller le barman pour commander une bouteille. Il avait servi le patron et les deux hommes avaient trinqué, ce qui corroborait le témoignage de Yûka Sakamoto. Kuroda était ensuite retourné s’asseoir avec ses amis, en emportant la bouteille de whisky haut de gamme que le patron lui avait fait acheter. 

— Ce serait donc cela... murmura l’agent pour lui-même. La raison pour laquelle il a bu à outrance. Ce ne serait pas de la négligence ou une joie excessive, il ne voulait pas gâcher une bouteille hors de prix comme si chaque goutte comptait... Le patron l’aurait-il poussé à la surconsommation tout en sachant que cela interagirait avec son traitement ? 

Ce n'étaient que des conjectures qui en l'absence de preuves demeuraient pure fiction. Shuichi visionna la vidéo une seconde fois. Quelque chose attira son regard. Il la repassa au ralenti. Bien que trop flou pour déterminer la nature de l’objet, il avait clairement vu quelque chose tomber de la poche arrière du gérant lorsqu’il était descendu de son tabouret. Il ne semblait pas l’avoir remarqué, car il ne s’était pas penché pour le ramasser. Au même moment, un client qui passait derrière bouscula le patron. Il y eut une brève altercation durant laquelle l’objet non identifié, balayé par un coup de pied, disparut hors-champ. 


Le jour suivant, Shuichi fit part de ses découvertes à Conan. 

— Il faut que je trouve ce truc qui est tombé de sa poche, conclut le jeune détective. Si la police n’a rien trouvé, il se peut qu’il soit encore quelque part dans le club, il a peut-être glissé sous une banquette. 

— C’est possible. Je voulais aussi te montrer autre chose. Je pense que ça pourrait t’intéresser. 

Shuichi enfonça la touche entrée pour lancer la vidéo. La scène avait été filmée trois jours avant la mort de Kuroda. Une femme vêtue d’un long trench coat noir, d’une paire de lunettes de soleil et d’un chapeau noir à bords larges qui cachaient son visage, s’était assise au comptoir. Elle portait des gants noirs qu’elle n’avait pas retirés. Elle n’avait rien commandé, mais elle avait discuté avec Yûta Sakamoto, puis elle lui avait glissé un papier qu’il avait rapidement fourré dans sa poche en hochant gravement la tête. La femme avait tourné la tête vers la caméra qu’elle avait fixée quelques secondes avant de repartir. 

L’agent du FBI avait visionné ce passage des dizaines de fois. Il y revenait sans cesse sans savoir pourquoi le visage anonyme de cette femme lui procurait une telle impression de familiarité. 

— Tu crois qu’il pourrait s’agir de mademoiselle Shiori ? demanda Conan. Cette fiancée m’intrigue de plus en plus... Et c’est la seule piste que nous n’avons pas encore explorée. 

— M. Tsukasa a pourtant été très clair sur ses conditions. La rencontrer risque d’être compliqué. 

— Sauf si on la fait venir à nous ! Pour commencer, j’aimerais me renseigner sur les rendez-vous qu’elle a eus avec ses prétendants. M. Tsukasa nous a donné le lieu, la date et l’heure de chaque rendez-vous, il n’essaye donc pas de cacher entièrement l’existence de mademoiselle Shiori. On pourra peut-être se faire une idée du genre de femme que c’est à travers les témoignages des gens qui l’ont croisée. 

Shuichi hésita un instant, partagé entre curiosité et raison. 

— Je vais t’accompagner, décida-t-il finalement. 

— Hein ? Tu es sûr ? Tu devrais faire profil bas. 

— Je sais, mais s’il s’agit d’une organisation criminelle, ce pourrait être dangereux d’agir seul. 

— C’est vrai, mais...

— Ne t’en fais pas, je resterai discret et je te laisserai faire le plus gros du travail. Je me contenterai juste de couvrir tes arrières.

Ce n’était pas un mensonge, mais ce n’était pas tout à fait vrai non plus. Beaucoup de choses l’intriguaient dans cette histoire, en particulier cette femme. 


[ 4 ]


Les trois rendez-vous avaient eu lieu au même endroit, le même jour et à la même heure à une semaine d’intervalle, dans un café assez calme du quartier de Haido, proche de la rivière. Rien de suspect dans l’établissement lui-même. Le personnel avait accepté de témoigner sans émettre la moindre réserve.

Mademoiselle Shiori était accompagnée de Ryôhei Tsukasa à chacun des rendez-vous. En outre, elle portait la même tenue à chaque fois : un pantalon de tailleur gris avec une chemise blanche et une veste grise également. Ce n’était pas le genre de tenue à laquelle on s’attendait dans un contexte de mariage arrangé. Et à en croire les témoignages des serveurs, la conversation qu’elle avait eue avec ces trois hommes tenait plus de l’entretien d’embauche que du rendez-vous galant. 

— Est-ce que vous avez remarqué quelque chose d’anormal ? demanda Subaru. 

— Hm, non. Leur conversation avait l’air professionnelle, mais plutôt cordiale. Ce qui m’a interpellé, c’est plutôt l’homme qui est resté debout près de la jeune dame. Je lui ai proposé une chaise, mais il a refusé. On aurait dit un garde du corps. 

— Cette femme est revenue ici récemment avec un autre homme, dit alors le barista. Je m’en souviens bien car la conversation a tourné au vinaigre. J’ai cru que j’allais devoir appeler la police. 

— Vraiment ? On peut savoir ce qui s’est passé ?

L’homme hocha la tête. 

— L’homme avec qui elle était l’a accusée d’avoir engagé un détective, puis il a dit qu’on ne pouvait pas faire confiance aux parvenus du clan Mukuge. 

— Mukuge ? Comme la fleur d’hibiscus ? s’étonna Subaru. 

— C’est possible. Toujours est-il que la femme l’a corrigé. Je ne me souviens pas exactement du mot qu’elle a employé, mais ce n’était pas un mot japonais. Et c’est là que l’homme s’est emporté. Il s’est levé et s’est mis à vociférer et à l’insulter. Il l’a traitée de... excusez-moi, c’est un peu vulgaire... J’ai honte rien que d’y penser. 

— Allez-y, l’encouragea Subaru avec un sourire poli et bienveillant.

Le barista se racla la gorge, gêné de devoir restituer des paroles aussi offensantes. 

— Il l’a traitée de “putain de chôsen-jin”. Il lui a dit qu’elle était au Japon donc elle devait parler japonais, et qu’elle lui devait le respect. Il a levé la main sur elle. Elle est restée très calme, mais l’homme qui l’accompagnait est intervenu. Il a attrapé le malotru par le col et lui a dit quelque chose à l’oreille. L’autre est devenu tout pâle, puis il a vite quitté le café. 

Chôsen-jin ? Ce terme péjoratif désignant les personnes d’origine coréenne ne s’employait plus que dans des milieux très conservateurs et nationalistes. Il remontait à l’époque de l’occupation coloniale de la Corée, quand le pays portait encore le nom de Joseon. De nos jours, on se référait à la nationalité coréenne par l’expression “kankoku-jin”. Shiori aurait-elle des origines étrangères ? Était-ce pour cela que M. Tsukasa tenait à ce que l’affaire ne s’ébruite pas ?

— Se pourrait-il que le mot qu’elle ait prononcé soit “mugunghwa” ? C’est ainsi que l’on dit “hibiscus” en coréen. 

— Hm, oui ça ressemblait à ça, même si je ne pourrais pas vous l’affirmer à cent pour cent. 

— Tu sais parler coréen, Subaru ? s’étonna Conan.

— Un peu, oui. On m’a appris quelques mots. 

— On ? Qui ça ? 

Subaru ignora sa question, ce qui ne fit que renforcer la curiosité mal placée du jeune détective, mais il savait qu’il était inutile d’insister quand l’agent choisissait de se taire. 

— Je vois que vous avez des caméras de surveillance. Serait-il possible de visionner les images de l’incident ?

— Oui, tout à fait. Nous gardons les enregistrements un mois seulement. 

— Je vous conseille de ne pas effacer ceux-là. Il se pourrait que la police mène une enquête dans les jours à venir. 

— La police ? s’exclama le barista avec effarement. Il s’est passé quelque chose de grave ?

— Je ne peux pas vous en dire plus pour le moment. 

Mademoiselle Shiori était de dos, on ne voyait pas son visage, mais à en juger par sa carrure et sa posture, il y avait de fortes chances qu’il s’agisse de la femme qui était entrée en contact avec Yûta Sakamoto. En revanche, l’homme avec qui elle s’était entretenue ce jour-là était on ne peut plus familier.

— C’est... réalisa Conan avec effarement.

— Le patron du Lotus Dansant, confirma Subaru d’un simple hochement de tête. 

Le lotus d’abord, et maintenant la fleur d’hibiscus. Ce n’était pas une lubie de fleuriste. Ces fleurs cachaient un secret autour duquel l’étau de la vérité commençait à se resserrer.

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