Dans l'œil du cyclone

Chapitre 4 : La fiancée maudite - Quatrième partie

2259 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 24/02/2026 19:11

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Un esprit brillant prisonnier dans un corps d’enfant avait ses avantages, mais aussi ses inconvénients. Les adultes se méfiaient moins, ils se trahissaient plus facilement, sous-estimant la capacité de compréhension de ces petits humains inachevés. En revanche, ils pouvaient aussi se montrer condescendants et les chasser d’un revers de main comme de vulgaires parasites qui leur pompaient l’air. Sans Subaru pour l’accompagner et jouer le rôle de l’adulte respectable, Conan aurait eu bien du mal à remettre les pieds au Lotus Dansant. 

— Oh ! fit Yûta en les voyant entrer. Tu es le gamin qui accompagnait le détective Môri l’autre jour. Que fais-tu ici ?

— Veuillez nous excuser, mais il semblerait que Conan ait perdu quelque chose la dernière fois qu’il est venu, expliqua Subaru sobrement. Pourriez-vous le laisser chercher ?

— Oui, bien sûr, qu’est-ce que tu as perdu, petit ?

Conan fit la moue. Il détestait qu’on l’appelle « petit ». 

— Euh... eh bien... une bille ! Oui, c’est ça. J’ai perdu une bille. C’était ma préférée. Je l’ai gagné à l’école contre un copain. J’étais vraiment triste de l’avoir perdue... 

— Je vois, acquiesça Yûta avec un sourire compatissant. Elle a peut-être roulé sous un des fauteuils. Tu veux que je t’aide à chercher ?

— Non, ça ira, merci monsieur Sakamoto ! 

Pendant que Subaru occupait poliment le barman, Conan était à quatre pas sous les tables, sa montre entre les dents pour éclairer les zones sombres. 

Si je me souviens bien, sur la vidéo, on voyait l’objet non identifié disparaître par ici. 

Les banquettes laissaient un petit espace de deux centimètres au-dessus du sol. Assez pour qu’un petit objet s’y glisse et disparaisse. À l’aide d’une tête de loup télescopique que lui avait prêtée Yûta, Conan était parti à la pêche aux objets oubliés. Et il y en avait des choses, sous cette banquette : des stylos, des dessous de verres, des briquets, beaucoup de poussière et... qu’est-ce que c’était que ça ? 

Conan avait extirpé un petit sachet à zip transparent. Il restait des traces de poudre blanche sur les parois intérieures. 

De la drogue ?

Dans un club comme celui-ci, ce n’était pas étonnant de tomber sur ce genre de chose, mais à en juger par la forme et le plastique translucide, cela ressemblait fortement à ce qui était tombé de la poche du gérant. 

— Alors ? Tu as trouvé ta bille ? s’enquit Yûta en se penchant vers lui. 

— Hein ? Ah, euh non. J’ai dû la perdre ailleurs... s’excusa Conan avec un rire gêné tout en glissant le sachet dans la manche de sa veste. Tant pis, merci quand même de m’avoir laissé chercher ! 

— Pas de souci ! L’enquête du détective Môri avance ?

— On peut dire ça, répondit Conan avec prudence. Au fait, vous avez dit que la bouteille que M. Kuroda a commandée était très chère. C’est lui qui l’a choisie ?

Le barman fouilla rapidement dans sa mémoire. 

— Oui, c’est lui qui a demandé spécifiquement cette bouteille. J’allais lui expliquer que ce n’était pas possible, les alcools forts sont servis au verre, et la bouteille n’était pas encore entamée. De plus, le patron m’avait dit de la garder de côté pour une occasion spéciale. J’allais lui proposer autre chose, mais le patron m’a vertement réprimandé. Apparemment, il gardait cette bouteille pour célébrer le nouveau contrat signé par Kuroda. 

— Elle était comment cette bouteille ? Vous êtes sûr qu’elle n’avait pas été ouverte ?

— Oui, le bouchon en liège était scellé par un cachet de cire. 

— Vous l’avez encore ?

— C’est possible, on garde les bouteilles en réserve et quand on a suffisamment, on fait venir l’entreprise de recyclage qui collecte tout d’un coup. Ça coûte moins cher. 

Subaru et Conan échangèrent un regard entendu. S’ils pouvaient mettre la main sur cette bouteille, ils obtiendraient la preuve irréfutable que la mort de Kuroda n’était pas naturelle. Peut-être même que cela leur permettrait d’incriminer le gérant du Lotus Dansant. 


Ce jour-là, les prétendus agents de sécurité qui surveillaient le club – ou plutôt qui surveillaient le jeune Sakamoto – n’étaient pas là. Yûta avait disparu dans la réserve. Il revint quelques minutes plus tard avec la précieuse bouteille que Subaru enveloppa délicatement dans un mouchoir. Il aurait voulu interroger le barman sur la femme en noir, mais c’était une information qu’il avait obtenue illégalement. Il ne pouvait pas aborder le sujet sans se trahir. 

— Vous n’avez pas reçu de visite inhabituelle récemment ? demanda-t-il en restant aussi vague que possible. 

— Inhabituelle ?

— Oui, par exemple quelqu’un qui chercherait des informations sur votre patron. 

Yûta ne prit pas le temps de réfléchir. Sa réponse fut immédiate et ferme. 

— Non, mentit-il. Personne n’est passé à part le détective Môri. 

— Je vois. Nous avons suffisamment abusé de votre temps aujourd’hui. Merci pour votre coopération. 


[ 2 ]


— Tu as trouvé quelque chose ? demanda Subaru sur le chemin du retour. 

Conan lui montra le sachet en plastique. D’ordinaire, la police scientifique se chargeait de mener les analyses, mais pour cela, il fallait qu’une enquête soit officiellement ouverte. Si la demande venait de l’oncle Kogorô, l’inspecteur Megure pourrait sans doute lui accorder une faveur. Ce ne serait pas la première fois, même si le jeune détective aurait préféré sécuriser plus de preuves avant d’impliquer la police, même de façon officieuse.

— Peut-être qu’elle pourrait se charger de l’analyse ? suggéra Subaru. 

— Qui ? Haibara ? Elle va sans doute dire non. Et même si par le plus grand des miracles elle accepte, elle ne fait jamais rien sans contrepartie. Elle va encore me demander un truc aberrant. 

— C’était une simple suggestion, répondit le jeune doctorant avec un sourire amusé. 

Conan grinça des dents. L’idée ne lui plaisait qu’à moitié, mais Subaru marquait un point. Haibara travaillait vite, bien et discrètement. S’il voulait faire analyser les résidus sans faire appel à la police, c’était la seule option qui lui restait. Encore fallait-il réussir à la convaincre. 

Quand Conan se décida enfin à sonner à la porte du professeur Agasa, le petit homme rondelet aux cheveux grisonnants et à la moustache touffue lui ouvrit avec un air jovial. 

— Oh ! Conan ! Quel bon vent t’amène ?

— J’aurais quelque chose à demander à Haibara, elle est disponible ? Dites-lui que Subaru est avec moi. Nous sommes sur une affaire et nous aurions besoin de son expertise. 

— Je vais voir.


L’inventeur revint quelques minutes plus tard. La jeune fille avait râlé un peu avant de céder. Agasa les invita à entrer dans une vaste pièce à mi-chemin entre le salon et le laboratoire de recherche. La maison du professeur était pleine de gadgets aux utilisations plus ou moins fantasques, mais Conan devait reconnaître que malgré leur conception fantaisiste, ses inventions à la pointe de l’innovation technologique pouvaient s’avérer incroyablement pratiques. Conan possédait une panoplie de gadgets grâce auxquels il compensait les limitations de son corps d’enfant. De même, Shuichi Akai était capable de cacher son identité grâce au tour de cou modulateur de voix qu’il cachait sous un col roulé, le masque en latex biotechnologique avec intégration holographique qui lui permettait de générer un visage réaliste en quelques secondes, et une perruque en fibres synthétiques modelables si réaliste qu’elle pouvait tromper un coiffeur. 

— Vous êtes venu les mains vides ? nota Haibara Ai en lançant un regard froid à Subaru. C’est inhabituel. 

— Toutes mes excuses. Je tâcherai de ne pas te décevoir la prochaine fois. 

— Je... je ne suis pas déçue ! s’emporta Ai en détournant le regard, irritée par le ton de son voisin. 


Elle avait la désagréable sensation qu’il se fichait d’elle. Elle détestait ses yeux rieurs et son ton toujours impeccablement poli. Plus que tout, elle ne supportait pas qu’on la maintienne dans l’ignorance. Elle avait depuis longtemps compris que Subaru n’était pas un simple doctorant en recherche d’ingénierie. Pourtant, Conan s’entêtait à lui mentir et à lui cacher sa véritable identité. Pour quelqu’un qui ne jurait que par la vérité, c’était un sacré hypocrite. 

— Haibara, ça va ? demanda Conan avec prudence. Tu fais une drôle de tête. 

—  Ça va, fit-elle d’un ton neutre en ravalant sa frustration. Le professeur m’a dit que vous aviez besoin de mon aide pour une affaire. De quoi s’agit-il ?

Conan lui détailla l’affaire dans les grandes lignes. 

— Très bien, céda sa camarade, mais ça va te coûter. 

— Je savais que tu dirais ça, soupira le garçon. 

Ai haussa les épaules et se mit aussitôt au travail. Sa blouse blanche, ses lunettes de protection et son expression concentrée trahissaient la scientifique méticuleuse qui se cachait derrière ce corps d’enfant. Elle avait lancé toute une batterie de tests, mais son air s’assombrit au fur et à mesure qu’elle progressait dans ses recherches. Le résultat final ne sembla guère l’enchanter. 

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Conan. Tu as trouvé ce que c’était ?

Elle hésita un instant. 

— Oui, mais ça ne va pas te plaire. Cette substance ne correspond à aucune drogue ou toxine connue sur le marché. C’est un précurseur utilisé dans la fabrication de drogues de synthèse qu’on retrouve dans les laboratoires clandestins. Et... c’est aussi un des composants utilisé pour fabriquer l’apotoxine 4869. 

— Quoi ?! s’exclama le jeune détective. T’es sérieuse ?

Même s’il n’en montrait rien, Subaru partageait l’étonnement du garçon. Dès que quelque chose s’approchait de loin ou de près du Syndicat Noir qu’il traquait depuis des années, toutes les alarmes se mettaient à sonner dans son esprit. Il ne pouvait s’empêcher de penser à tout ce qu’il avait risqué et tout ce qu’il avait sacrifié pour faire tomber l’organisation dont l’ombre mortelle s’insinuait dans toutes les sphères du monde. 

— Oui, plus exactement c’est un agent masquant qui permet de rendre le poison indétectable une fois passé dans le sang, expliqua Ai. Seul, il n’a aucun effet notoire c’est un simple excipient, mais associé à certaines molécules, il peut devenir hautement toxique. Notamment s’il est mélangé de l’alcool. Nous ne nous sommes jamais soucié de ce détail, puisque l’APTX-4869 avait pour but d’être mortel et indétectable. En revanche, je sais que certains laboratoires clandestins liés aux réseaux de trafic de drogues travaillaient sur un agent masquant qui pouvait brouiller les tests de toxicologie. 

Vraiment ? Était-ce une simple coïncidence ou y avait-il un lien avec le Syndicat Noir ? Subaru se posait la même question. Ses pensées retournaient constamment à cette femme qui lui semblait si familière. L’aurait-il croisée lors de son infiltration au sein du Syndicat ? Si seulement il pouvait voir son visage, il en aurait le cœur net. 

Ai prit Conan à part. 

— Je sais à quoi tu penses, lui chuchota-t-elle à l’oreille, mais je t’arrête tout de suite. Il y a très peu de chance que les hommes en noirs soient liés à cette histoire. Ce produit circule sur le marché noir depuis un certain temps. Le syndicat a l’habitude de trouver ses ressources auprès de divers groupes criminels quand ils ne forcent pas des civils à travailler pour eux, ce n’est pas nouveau. Que ce soit l’argent ou les matières premières, ils possèdent les réseaux pour se les procurer. 

— Justement, en remontant la piste de ce composant, tu ne crois pas qu’on pourrait trouver un lien ? Une faille à exploiter... 

— Ils savent parfaitement couvrir leur trace, répliqua-t-elle sèchement. S’ils découvrent que quelqu’un a fait le lien entre eux et l’un de leurs fournisseurs, ils élimineront tous ceux qui ont été en contact avec eux. Si ton but est de faire plus de victimes, alors vas-y. Sinon, je t’aviserais de faire profil bas. 

Conan serra les dents. Elle avait raison. Foncer tête baissée risquait d'entraîner des dommages collatéraux dont il se sentirait immanquablement responsable. Chaque victime qu’il avait échoué à sauver des griffes létales du Syndicat était un poids qui s’ajoutait sur ses épaules. Tout ce qu’il pouvait faire pour l’instant, c’était résoudre l’affaire qu’il avait sous les yeux. 

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