JE SUIS VIVANT

Chapitre 21 : Fou de rage

2979 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 16/11/2023 20:12

Fou de rage



L’obscurité se fissura lentement.


Quelque part, loin sous la surface, l’esprit de Connor remonta à la dérive, arraché à un néant silencieux.


La conscience revint par fragments instables, accompagnée d’une sensation brûlante qui s’insinua dans chacun de ses systèmes.


Ses paupières frémirent.


Puis s’ouvrirent.


La lumière le frappa de plein fouet.


Blanche. Violente. Écrasante.


Connor cligna des yeux, incapable de fixer quoi que ce soit.


Le monde autour de lui n’était qu’un voile flou, une brume laiteuse qui oscillait au rythme de ses tentatives pour reprendre le contrôle.


Chaque micro-ajustement de ses capteurs ne faisait qu’amplifier l’inconfort, comme si son propre corps rejetait le retour à la réalité.


La douleur, elle, ne faisait que croître.


Diffuse d’abord, puis envahissante.


Une chaleur anormale tendait ses muscles artificiels et accélérait dangereusement le rythme de sa pompe thirium.


Il inspira brusquement.


Erreur.


Un corps étranger obstruait sa gorge.


Un réflexe immédiat le parcourut.


Son bras gauche tenta de se lever.


Sans succès.


Il était Immobilisé. Maintenu contre lui.


Son autre main se souleva à la place, fébrile, imprécise, guidée par une urgence presque panique.


Ses doigts tremblants atteignirent le tube.


Et s’y agrippèrent.


« Reste tranquille, Connor. »


La voix était basse. Calme. Ancrée.


Une main chaude referma doucement ses doigts, stoppant son geste sans brutalité.


Connor força sa vision à se stabiliser.


Un visage familier.


Hank.


Le soulagement qui traversa ses traits était presque palpable.


« Te revoilà enfin, gamin... »


Connor tenta de répondre, mais seul un son étouffé franchit ses lèvres, déformé par le dispositif logé dans sa trachée.


La frustration monta aussitôt, brutale, mêlée à l’inconfort insupportable de cette intrusion.


Sa main se crispa autour de celle de son ami.


« ...Ton système a surchauffé. T’as pris cher. Alors tu bouges pas, compris ? »


Le regard suppliant de Connor s’accrocha au sien.


« Tu veux que je l’enlève ? » Hank resserra légèrement sa prise pour capter son attention. « Serre-moi la main une fois pour dire oui. »


La réponse fut immédiate.


Les doigts de Connor se contractèrent autour des siens, faibles mais déterminés.


Un seul mouvement.


Hank hocha la tête, déjà en train de se redresser.


« D’accord. Bouge pas. Je vais chercher Josh. »


Le contact se rompit trop vite.


Connor fixa la porte qui se referma derrière lui, puis ramena lentement son regard vers le plafond.


Cette fois, l’image était nette. Chaque détail de cette pièce immaculée lui sautait au visage : les surfaces blanches, les lignes froides, les dispositifs médicaux adaptés à son corps.


Un environnement clinique.


Sa pompe accéléra.


La douleur pulsa à nouveau.


Le temps sembla s’étirer, chaque seconde pesant lourdement sur ses systèmes instables.


Puis la porte s’ouvrit à nouveau.


Une silhouette entra rapidement.


Josh.


« Mon ami… C’est un soulagement de te voir éveillé. »


Connor tenta de répondre, mais seul un souffle rauque franchit ses lèvres. Ses doigts se refermèrent faiblement sur son avant-bras.


Le technicien posa une main contre sa gorge, précis, méthodique. De l’autre, il inclina légèrement sa tête vers l’arrière.


« Je vais retirer le tube. » dit-il calmement. « N’essaie pas d’intervenir. Cela pourrait t’endommager davantage. Tu comprends ? »


Une pression.


Une seule.


« Bien. Ne bouge pas. »


Le déclic du ventilateur résonna faiblement.


Il ferma les yeux.


Son corps entier se tendit.


Le tube glissa lentement hors de sa trachée, arrachant au passage une douleur vive qui irradia jusque dans sa poitrine.


Il se crispa malgré lui, ses doigts cherchant quelque chose, n’importe quoi à quoi se raccrocher.


Une main.


Celle de Hank, revenue à ses côtés.


« Voilà… c’est terminé. »


L’air entra.


Connor inspira à nouveau, plus profondément cette fois, comme pour forcer son système à se recalibrer.


Un son faible lui échappa.


« …H-Hank… » Sa voix était brisée. Méconnaissable. « …S-Sky… déviants ? »


Hank ne lâcha pas sa main.


« Tout le monde va bien. » répondit-il sans hésiter. « Ils sont en sécurité. Ils vont rejoindre New Jericho. »


Sa mâchoire se crispa sous une nouvelle vague de douleur.


« …M-mal. »


« Je sais, fiston. »


La main de Hank vint se poser sur son front, geste simple, presque instinctif.


Il était encore anormalement chaud, même si l’urgence semblait passée.


« Tu vas rester ici quelques jours. Le temps de récupérer. »


Le regard de l’androïde glissa vers les bandages qui enserraient son torse.


Blancs. Immaculés. Trompeurs.


Josh reprit doucement :


« Tu es arrivé dans un état critique. Nous avons stabilisé ton système avec plusieurs transfusions de thirium. » Il marqua une courte pause, s’assurant que son patient suivait. « Ton régulateur thermique est encore en réparation. Ton gyroscope aussi... tu risques des vertiges pendant quelque temps. »


Connor acquiesça faiblement.


Chaque information trouvait sa place.


Structurait le chaos.


« Le reste devrait se réparer naturellement. » conclut Josh avec un léger sourire. « Mais pour cela, tu dois te reposer. »


Un silence retomba.


Plus calme.


Plus lourd aussi.


Hank esquissa un sourire fatigué.


« C’est fini. » dit-il doucement. « Les déviants sont sauvés. »


Le mot résonna.


Sauvés.


Sa LED pulsa brusquement en rouge.


L'image du monstrueux charnier lui revint douloureusement en mémoire. Les souvenirs des corps mutilés défilèrent devant ses yeux en flashs échevelés.


Un panache effroyable d'émotions s’empara du deviant.


Peur. Regrets. Colère.


Une colère brûlante qui serra sa poitrine comme un étau.


« Eh, Fiston ? »


La voix de Hank le ramena brusquement à la réalité.


« Ça va… » murmura-t-il, trop vite. « Je… vais bien. »


Sa LED redevint jaune.


Mais son regard, lui, ne mentait pas.


Le lieutenant le savait.



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Du sang bleu.


Partout...


De macabres geysers de thirium giclaient depuis la terre et confluaient en un océan déchaîné.


Les hurlements de détresse des déviants tombés torturaient sa tête comme une véritable cacophonie d'agonie.


« Non... non... non ! »


Sa voix résonna dans ses oreilles, tandis que Connor se relevait brusquement dans son lit, le drap noué autour de ses poings serrés.


Il soupira lourdement en passant sa main à travers ses cheveux noirs.


Toujours ce cauchemar.


Le déviant sortit lentement du lit en plaquant sa main sur son abdomen guéri.


Il essaya de débarrasser son esprit de ces visions éprouvantes en se concentrant sur la nage apaisante de ses poissons.


Après quatre jours de soins à New Jericho, Connor avait pu rentrer à la maison.


Son gyroscope et son épaule étaient complètement réparés, ainsi que son régulateur thermique.


Extérieurement, tout fonctionnait.


Intérieurement…


C’était autre chose.


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En ce dimanche matin, Hank décida de se lancer dans la révision du moteur âgé de sa vieille et fidèle voiture.


Et pour cette tâche, il s’accompagna de Connor.


Les deux amis s'étaient postés dans le garage resté ouvert, où résonnaient à plein volume des titres métal des années 2000.


Soufflant de soulagement après un travail acharné de près de deux heures, le quinquagénaire sortit enfin de dessous le véhicule avec de la graisse étalée sur ses mains et un chiffon rouge.


« Très bien. Je crois que cette fois c'est terminé. Dis moi si tout est bon. »


Connor plongea dans le capot ouvert et vérifia le travail. Il effectua une analyse cybernétique du moteur pour s'assurer que tout était correctement connecté et lubrifié. 


« Aucune défaillance à signaler. »


« Bien... » Hank se pencha en arrière pour se débarrasser du nœud serré dans le bas de son dos. « J’ai mérité une pause. »


Au même moment, la station diffusa la rubrique des actualités de midi.


Après le jingle dynamique, une voix masculine s'exprima d'un ton monocorde :


...Des dégradations et des tags anti-androïdes ont été constatés ce matin sur les façades des anciens magasins Cyberlife reconvertis depuis en centres de réparation. Ils seraient l'œuvre du groupe radical HUMANITY FIRST impliqué également dans plusieurs agressions de déviants. Depuis la révolution du 11 novembre 2038, plus de 214 actes de...


Hank se tourna vers Connor et remarqua sa LED jaune.


« Les humains ont aussi longtemps détesté leurs semblables... » Il haussa légèrement des épaules. « Pour leur religion, leur couleur de peau, leur identité sexuelle... »


Le déviant l’écouta en silence.


« Mais les choses ont doucement évolué... même si ce n’est pas encore parfait. » Hank se dirigea vers le robinet extérieur pour s’y rincer les mains. « J'imagine qu'après un certain temps, ils se rendront compte qu’il est stupide de haïr un groupe entier de personnes... »


« Hank, ça fait déjà un an... » Soupira Connor. « Je sais que Markus fait son possible pour faire évoluer les mentalités... »


« Mais tu penses qu'il sera impossible de changer l'humanité. »


« Oui. » répondit-il honnêtement, sa voix empreinte d’une colère contenue.


« Gamin, ne perd pas espoir comme ça. »


« J'essaie. Mais cela devient de plus en plus difficile. »


Hank reconnut là le désespoir. Mais l'affliction du déviant paraissait aller au delà de tout ce qu'il aurait pu imaginer.



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Enfin, le grand jour arriva.


Connor franchit les portes du commissariat avec cette sensation étrange de familiarité mêlée à une distance persistante, comme s’il revenait dans un lieu qu’il connaissait parfaitement… sans plus vraiment y appartenir.


Les regards se levèrent à son passage. Certains collègues lui adressèrent un signe de tête, d’autres un sourire plus franc. Humains comme déviants. Une coexistence encore fragile, mais réelle.


Il y répondit brièvement avant de rejoindre son bureau.


Par réflexe, son regard se porta vers le bureau vitré. À l’intérieur, Hank faisait face au capitaine, les bras croisés, l’expression fermée.


La discussion semblait sérieuse, sans doute un rapport à justifier, une décision à défendre.


Connor détourna les yeux.


Il avait du travail.


L’écran s’alluma dans une lueur froide.


Dossiers en attente.


Rapports accumulés.


Il se connecta et commença à parcourir les affaires en cours avec cette efficacité méthodique qui lui était propre, ou qui l’avait été.


Sept cas récents.


Sept homicides.


Deux humains, impliqués dans un échange de RED ICE ayant mal tourné.


Cinq déviants.


Connor marqua un léger temps d’arrêt. Les détails s’affichèrent.


Rapports médico-légaux.


Descriptions des scènes de crime.


Son regard parcourut les lignes, mais ce furent les images qui s’imposèrent à lui.


Des corps lacérés.


Des structures arrachées avec une violence inutile.


Du thirium répandu en larges traînées, comme si l’on avait voulu… insister.


Prolonger la destruction.


Ses épaules se raidirent presque imperceptiblement.


Ses doigts se figèrent sur le bord du bureau.


Une chaleur sourde commença à s’élever dans sa poitrine.


Pas une alerte système, pas une anomalie détectée.


Autre chose.


Quelque chose qu’il ne parvenait pas à classifier.


« Assassinés par haine… » murmura-t-il, davantage pour structurer sa pensée que pour réellement parler.


Sa voix lui sembla étrangère.


Plus grave.


Plus lourde.


« Combien de temps faudra-t-il… » Il s’interrompit, le regard toujours fixé sur l’écran. « …pour que les humains acceptent enfin les déviants ? »


Une notification apparut brusquement au milieu des rapports.


Suspect localisé.

Arrestation confirmée.

Arrivée imminente.


Le bruit éclata dans le commissariat.


« VA TE FAIRE FOUTRE ! »


Un cri rauque, chargé de haine.


Connor tourna la tête.


Gavin Reed tentait de contenir un homme massif, épaulé par Chris qui maintenait son Taser pointé, prêt à intervenir au moindre mouvement brusque.


Le suspect se débattait violemment, les poignets entravés dans le dos, le visage congestionné par la rage. Chaque muscle de son corps semblait tendu vers un seul objectif : résister.


L’officier essaya de pousser le géant vers la cellule tandis que Chris gardait son taser pointé sur son dos, par pure précaution.


« Arrête... de lutter ! » Grogna t’il.


Ce fanatique était le principal suspect dans des meurtres de déviants et, assurément, Connor savait qu'ils avaient la bonne personne. 


Le sang bleu pâle sur le bout de ses doigts et ses mains était invisible pour tout le monde, sauf pour ses yeux. 


La vue du thirium rendit le cœur de l'androïde encore plus chaud et il serra ses poings si fort que ses jointures en devinrent blanches.


« Sales enfoirés ! » Vociféra Le suspect en jetant tout son poids contre Gavin. 


Il fut propulser sans ménagement contre le mur de béton.


« BUTEZ TOUTES LES MACHINES ! ÉLIMINEZ CES PUTAINS DE SALOPERIES ! »


En voyant Gavin au sol, Connor se retrouva inexplicablement attiré vers l'individu violent comme un papillon de nuit vers une flamme.


Hank eut une réaction similaire au bruit de Gavin se faisant projeter contre le mur et sortit précipitamment du bureau avec Fowler derrière lui pour vérifier ce qui se passait.


« Hé ! Contrôlez ce connard ! »


« VOUS ALLEZ ME METTRE EN PRISON ET LAISSER CES MONSTRES SE PROMENER EN VILLE ? » 


Il se retourna sur Chris, absolument pas découragé par son taser.


« Eh connard ! Arrête de pointer ce truc sur moi ou je te bute. »


Connor en avait assez entendu.


Chargeant l'homme, il l’attrapa par le col de son tee-shirt et le repoussa contre le mur d'un puissant coup à la mâchoire qui fit craquer ses phalanges dans un son écoeurant.


Le fanatique cracha une dent ensanglantée et regarda l'androïde avec dégoût.


« Es...Espèce de petite merde ! Tu vas finir en pièces ! »


Enragé, Connor agrippa une fois de plus le col de l'homme et le frappa au visage encore et encore, sans s'arrêter.


En quelques secondes, son sang recouvrit ses jointures droites et sa peau artificielle fut suffisamment endommagée pour révéler la structure en plastimétal blanc située en dessous.


Le Capitaine Fowler s'alarma face au déferlement de violence et regarda Anderson se précipiter en courant vers son partenaire pour le stopper.


« CONNOR ! » Cria Hank en attrapant fermement ses épaules.


Mais l'androïde perdu dans sa fureur, repoussa brusquement l'emprise et continua à massacrer le suspect au point de lui faire perdre connaissance.


« ARRÊTE ! Tu vas le tuer ! »


L'homme était méconnaissable avec ses yeux fermés et enflés, son nez cassé et sa mâchoire visiblement disloquée par les impacts incessants et puissants du déviant.


« CONNOR ! » Essaya à nouveau Hank en tirant avec plus de force, sans parvenir à l'arrêter. « MAIS CALME TOI BON SANG ! »


Restant insensible à la voix, le déviant continua d'être sans pitié et de battre l'humain.


« GAVIN ! » Hurla Hank en serrant les dents. « Aide moi à éloigner Connor de ce type ! »


Après s’être difficilement remis debout, L'officier s'exécuta et parvint, au bout de longues secondes et d’efforts, à éloigner physiquement Connor du suspect coincé au sol.


Le déviant enragé se retrouva plaqué sur le ventre par les deux officiers et malgré cela, il essayait toujours de se relever pour blesser l'homme déjà salement amoché.


« LÂCHEZ MOI ! »


« Et merde ! On avait bien besoin de ça. Un androïde détraqué qui devient fou furieux. » Commenta Gavin en le maintenant tant bien que mal au sol.


Hank perdait patience. 


« La ferme, Reed ! » Il fit un signe de tête à Chris. « Fais venir les secours pour ce connard. Vite ! »


« Je suis dessus. » Répondit l’officier en vérifiant le pouls du suspect, soulagé de voir qu'il était toujours en vie.


« C'EST UN MEURTRIER ! » Cracha Connor en luttant sans succès contre les deux hommes.


Sa rage était si brûlante que ses pupilles en devenaient presque noires.


« Connor, ça suffit ! » 


Le lieutenant était épuisé de le maintenir mais il renforça un peu plus de pression sur ses épaules.


En voyant l'énergie déployée par l'androïde, Il ne pouvait qu'imaginer la même difficulté pour Gavin.


« JE VAIS LUI FAIRE PAYER ! »


« Mais regarde-le, putain ! » Cria Hank. « REGARDE, JE TE DIS ! »


Avec une respiration rapide, Connor s'obligea à tourner la tête vers le visage couvert d'hémoglobine et affreusement meurtri.


À la vue de son carnage, son expression rageuse s'atténua peu à peu et laissa place au choc.


En constatant le déviant enfin calmé, les deux officiers se permirent de relâcher un peu leur emprise sur lui.


« Je... je » Babultia Connor avec une terreur palpable dans la voix. « Je voulais le tuer, Hank... Je le voulais vraiment... »


« C'est fini. » Hank étreignit le déviant submergé comme pour l'empêcher de se perdre une nouvelle fois dans ses affres émotionnelles. « Calme toi... »


Connor se sentait tellement désemparé d'avoir perdu ainsi le contrôle.


Il était vraiment à deux doigts de tuer un homme.


« Hank... » Gémit-il pitoyablement en fixant son ami avec douleur, alors que son stress ne cessait de grimper et que sa LED rouge battait une cadence infernale. « Qu... qu’est ce qui m’arrive ? »


Les yeux bleus du détective se posèrent sur Gavin et Fowler...


Puis sur les autres officiers témoins de la scène.


Tous semblaient porter un jugement silencieux sur la scène qui s'était déroulée.


Leurs regards...


Ils avaient peur de lui ?



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