JE SUIS VIVANT
Sauvetage
Ensemble dans la même voiture, Hank, North et Curtis arrivèrent aux abords de la cabane, désormais encerclée par les secours.
Les gyrophares découpaient la pénombre naissante, projetant des éclats rouges et bleus sur les troncs calcinés.
Une odeur âcre de fumée et de bois brûlé saturait encore l’air.
À peine sortis du véhicule, ils furent interceptés par les premiers intervenants.
Grâce à l’intervention rapide de leur collègue canadien, le trio obtint l’autorisation de rester sur place, et d’intégrer officieusement les recherches.
Hank ne perdit pas une seconde.
Il s’engagea sur la propriété, le regard déjà en mouvement, fouillant chaque recoin à la recherche du moindre indice.
Mais l’incendie, bien que maîtrisé, avait ravagé l’essentiel. Les structures étaient noircies, les preuves réduites à l’état de cendres.
Puis il la vit.
La camionnette blanche.
Stationnée à l’écart, presque intacte.
Le détective accéléra le pas.
La vitre côté conducteur était brisée, des éclats de verre jonchaient encore le sol.
Il s’approcha davantage, plissant les yeux pour distinguer les chiffres de la plaque d’immatriculation partiellement noircis.
Sans attendre, il ouvrit brusquement les portes arrière.
Et se figea.
À l’intérieur, la Traci gisait, inerte. Sa pompe à thirium avait été arrachée.
Un silence lourd s’abattit.
Le cœur de Hank se serra violemment, mais il ravala ce qui montait.
Ce n’était pas le moment.
Pas maintenant.
« Je me suis renseigné. Le véhicule a été signalé volé il y a trois mois. » Curtis venait de le rejoindre. Son regard se posa brièvement sur le corps mutilé avant de se détourner, sombre. « Mais on a identifié le propriétaire de la résidence. Un certain Martin Jonas. »
Hank ferma les yeux une fraction de seconde.
« Putain. »
« Lieutenant Anderson… ce nom vous dit quelque chose ? »
« Oui. C’est notre suspect. »
Un silence chargé passa.
« Il a été retrouvé sur les lieux ? »
« Non. Personne à l’arrivée des secours. »
Le policier balaya les alentours du regard. La forêt s’étendait à perte de vue, dense, silencieuse… trop silencieuse.
« Il est encore dans le coin. »
Pendant ce temps, North s’était déjà éloignée.
Sans un bruit, elle pénétra dans la cabane éventrée.
L’intérieur n’était plus qu’un amas de débris calcinés, de structures effondrées et de cendres encore tièdes.
Mais elle ne voyait pas des ruines.
Elle voyait des fragments.
Des biocomposants.
Éparpillés sur les étagères, mêlés aux restes du sol. Brisés, fondus… ou arrachés.
Lentement, elle avança.
Du bout du pied, elle écarta une couche de cendre.
Quelque chose brilla.
Un cylindre chromé, à peine noirci, à moitié enfoui. De la taille d’une main.
Transpercé.
Une longue lame courbée y était encore fichée, maculée de thirium frais.
North se pencha, retira délicatement la pointe.
Puis son regard se figea.
Elle connaissait cette pièce.
Un régulateur thermique.
Modèle RK800.
Connor.
North redressa lentement la tête, le cylindre encore dans sa main.
Ses doigts se resserrèrent imperceptiblement autour du métal.
Aucun doute possible.
Il avait été là.
Et il avait été gravement endommagé.
Elle se releva sans attendre et rejoignit Hank d’un pas rapide.
« Lieutenant. » Sa voix était basse, tendue. « Il était ici. »
L’homme se tourna aussitôt. Son regard glissa sur l’objet qu’elle lui tendait… puis s’assombrit brutalement.
« Merde… »
Il prit le biocomposant, le retourna entre ses doigts, comme s’il espérait y trouver une réponse différente.
« Est-ce qu’il… ? »
Il n’acheva pas sa phrase.
« Non. » coupa immédiatement North. « J’ai vérifié. Il n’y a aucune trace de lui dans les décombres. »
Le soulagement traversa Hank, bref, presque douloureux.
Il expira lentement, puis glissa le cylindre dans la poche de son manteau.
« Alors où est-ce qu’il est passé ? »
North ne répondit pas tout de suite.
Elle s’accroupit, posa une main à plat sur le sol noirci… et activa ses capteurs.
Le monde changea.
Les couleurs s’estompèrent, remplacées par une lecture plus froide, plus précise.
Très vite, elle repéra les premières traces.
Du thirium.
Presque évaporé.
Des gouttes éparses, irrégulières… mais suffisamment nombreuses pour former une trajectoire.
Elle suivit leur progression du regard.
Jusqu’à la lisière de la forêt.
« Connor s’est dirigé vers les bois. »
Hank releva la tête, immédiatement alerte.
« Seul ? »
North marqua une pause.
Puis secoua légèrement la tête.
« Non. »
Elle se redressa, ses yeux encore fixés sur les empreintes invisibles pour un humain.
« Il y a une deuxième personne. Une femme. Pointure trente-huit. »
Le policier croisa les bras, le regard dur.
« Une déviante… qui aurait réussi à s’enfuir avec lui ? »
« C’est probable. »
Un silence bref s’installa.
Puis le regard de Hank se posa sur quelque chose au sol.
Une douille.
Il se pencha, la ramassa entre ses doigts.
Calibre douze.
Son visage se ferma.
« Jonas est avec eux. »
La tension monta d’un cran.
North s’engagea déjà sur le sentier, guidée par les traces invisibles.
« Je peux les suivre. »
« Partez les retrouver. » Curtis s’était rapproché sans qu’ils ne s’en rendent compte. Son regard passait de l’un à l’autre, grave. « Je vais m’occuper de détourner les autorités du secteur. Vous aurez le champ libre. »
Hank hocha la tête.
« Très bien. On reste en contact. Merci Curtis. »
Ils rapprochèrent brièvement leurs téléphones, échangeant leurs coordonnées dans un geste rapide.
« Soyez prudents. »
Sans attendre de réponse, le pompier s’éloigna vers les secours.
Hank vérifia son arme par réflexe.
Chargeur en place. Sécurité retirée.
Puis il releva les yeux vers la forêt.
Dense. Silencieuse. Oppressante.
« Tu penses qu’il peut tenir encore longtemps ? »
« Sans son régulateur thermique… pas plus de trois heures. »
Hank serra les dents.
« Merde... »
« Son système est déjà en surcharge. » poursuivit North. « S’il continue à marcher ou à lutter, il risque un arrêt définitif. »
Ces mots frappèrent plus fort que prévu.
Le détective détourna brièvement le regard, comme pour encaisser.
« On doit se dépêcher de le retrouver. »
Sans plus attendre, ils s’enfoncèrent entre les arbres.
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Épuisé, à bout de forces, Connor avançait péniblement sur le sol irrégulier de la forêt. Chaque pas arrachait à sa poitrine une respiration sifflante.
Contraint de suivre une destination inconnue, avec Sky à ses côtés et le canon du fusil de Jonas braqué dans son dos, il n’avait d’autre choix que d’obéir.
La déviante le soutenait, son bras passé autour de ses épaules frêles, l’aidant à ne pas s’effondrer. Mais la température interne de Connor atteignait un seuil critique, et le peu d’énergie qu’il lui restait s’évanouissait lentement.
La perte de son Thirium rendait chaque mouvement plus douloureux, plus lourd.
Pourtant, il continuait d’avancer, s’accrochant à la moindre seconde gagnée.
Son pied heurta un obstacle.
Pensant d’abord à une branche, il trébucha et s’effondra à genoux.
« Connor ! » s’écria Sky, déséquilibrée, manquant de tomber avec lui.
En repoussant la terre et les feuilles mortes, Connor mit au jour un objet enfoui.
Une odeur âcre lui monta aussitôt aux capteurs : celle du Thirium contaminé, mêlée à la putréfaction végétale.
Ce n’était pas un objet.
C’était un bras.
Un bras en plastimétal blanc.
Figé.
Le regard de l’androïde se releva lentement… pour découvrir l’horreur.
Des corps. Partout.
Un charnier.
« Par RA9… » murmura Sky, horrifiée, portant ses mains à sa bouche pour étouffer un cri.
Le nombre de déviants massacrés dépassait l’entendement.
« Il y en a… tellement… » souffla Connor, incapable de masquer le choc qui traversait ses traits.
« Le spectacle te plaît ? » lança Jonas avec un sourire malsain, le contournant pour s’accroupir face à lui.
Le déviant releva la tête. Ses yeux brûlaient d’une rage froide, violente.
« Ne pensez pas… vous en sortir comme ça. »
Un ricanement.
« Qu’est-ce que tu espères ? La perpétuité ? La peine de mort ? » Jonas secoua la tête, amusé. « Ne me fais pas rire. »
« Vous êtes un meurtrier. »
« Un meurtrier ? » Il se pencha, presque nez à nez avec lui. « J’ai démonté des machines. Rien de plus. »
Connor serra les dents, baissant brièvement les yeux pour stabiliser ses systèmes défaillants.
« Aux yeux du Canada, c’est ce que vous êtes, » poursuivit Jonas avec un calme glaçant. « Ici, vous n’avez aucun droit. Vous ne valez rien. » Son souffle chargé de produits chimiques frappa le visage de Connor. « Je n’ai commis aucun crime. Je pourrais continuer sans que personne n’intervienne. Tant que je reste ici… je suis libre. »
Le silence de l’androïde était plus lourd que n’importe quelle réponse.
Jonas redressa son arme vers Sky.
« Ça suffit. Aide-le à se relever. »
Sans discuter, Sky passa de nouveau le bras de Connor autour de ses épaules.
Leurs regards se croisèrent. Fatigué, vacillant, il se remit en marche.
« Avancez. »
Quelques minutes plus tard, ils longèrent une pente boisée. Sans tourner la tête, Connor observa l’inclinaison, calcula.
Une chance.
Une seule.
Il jeta un regard discret à Sky, puis vers la pente.
Elle comprit immédiatement.
Son œil bleu s’agrandit, et elle secoua imperceptiblement la tête.
Non.
Connor insista, plongeant dans son regard une supplique silencieuse.
Fuis.
Vis.
Mais Sky refusa.
Alors il esquissa un faible sourire. Fragile, mais déterminé.
Ne t’inquiète pas.
Après une hésitation, elle céda.
Lentement, elle ferma les yeux.
Il retira son bras de ses épaules et lattendit le bon moment.
Puis...
Il la poussa violemment sur le côté.
« COURS ! »
Sky dévala la pente sans se retourner.
Pris de court, Jonas jura :
« Salope ! »
Il leva son fusil.
Connor bondit.
Ses mains se refermèrent sur le canon, le déviant vers les arbres.
« Lâche ça ! » gronda Jonas.
BAM !
Le coup de feu éclata dans la forêt, faisant fuir une nuée d’oiseaux.
D’un coup brutal, Jonas enfonça son pied dans l’abdomen de l’androïde.
Le choc le projeta au sol.
Un gémissement lui échappa.
Incapable de se relever, il fixa Jonas sans ciller, défiant jusqu’au bout.
Le canon du fusil se posa contre son front.
« Fallait pas jouer avec moi, RK800… » siffla Jonas.
Il sortit l’appareil.
Celui qui l’avait déjà neutralisé.
« Et crois pas que je vais oublier ta copine. »
Il s’agenouilla et plaqua le dispositif contre sa tempe.
Le corps de Connor se raidit, secoué de convulsions.
Puis plus rien.
Inerte.
« Tu vas regretter de m’avoir mis en colère. »
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Sans se retourner, Sky slalomait entre les arbres, glissant sur le tapis instable de feuilles mortes. Elle ne poursuivait aucun objectif précis :
Fuir.
Simplement fuir, mettre autant de distance que possible entre elle et ce sadique… malgré le poids écrasant du remords d’avoir abandonné Connor.
Elle bifurqua brusquement, mais son pied accrocha une racine dissimulée.
Son corps bascula, et elle roula violemment sur le sol, arrachant au passage herbes et bruyères.
Lorsqu’elle s’immobilisa enfin, haletante, elle était couverte de mousse, d’humus et de débris végétaux.
Une brûlure vive lui traversa la joue : son visage était égratigné.
Elle se redressa tant bien que mal et repartit en courant, sans direction, guidée uniquement par l’urgence.
BAM !
Le coup de feu claqua dans l’air, brutal, derrière elle.
Sky tressaillit, le cœur au bord de l’explosion. Une pensée terrible s’imposa aussitôt...
Connor.
Elle accéléra encore, jusqu’à ce que ses forces la trahissent.
Après quelques minutes de fuite désordonnée, ses jambes cédèrent. Elle s’effondra entre deux arbres et se glissa dans un creux tapissé d’herbe, s’y recroquevillant comme un animal traqué.
Tremblante, les larmes menaçant de jaillir, elle ferma son œil valide et retint sa respiration, tendant l’oreille au moindre bruit.
Pendant ce temps, Hank progressait à grandes enjambées à travers la forêt. Il leva les yeux vers les sapins et les bouleaux qui se dressaient autour de lui, leurs silhouettes serrées filtrant de plus en plus la lumière déclinante du jour. L’obscurité approchait trop vite à son goût.
Il serra les mâchoires. North n’aurait aucun mal à voir dans le noir.
Lui, en revanche…
Et l’idée de continuer les recherches de Connor dans ces conditions, avec un tueur en liberté, lui nouait l’estomac.
« Tu arrives toujours à suivre leurs traces ? » demanda-t-il, tentant de maîtriser la tension dans sa voix.
« Oui », répondit la rouquine sans quitter le sol des yeux.
Son regard perçant balayait le sentier : traces de pas imprimées dans la terre humide, branches cassées… et ces éclaboussures bleuâtres caractéristiques.
« Je peux même affirmer qu’on se rapproche. »
Hank fronça les sourcils.
« Comment tu peux en être sûre ? »
« Le thirium est plus frais. »
Cette réponse suffit à le relancer. Il accéléra le pas, balayant les alentours du regard avec une vigilance accrue.
« Si ce malade lui a fait du mal… » marmonna-t-il entre ses dents serrées.
North tourna brièvement la tête vers lui, analysant son expression. L’inquiétude creusait ses traits, marquait son front de rides profondes, lui donnant soudain plusieurs années de plus.
« Je ne pensais pas voir ça un jour… »
« Quoi donc ? » grogna Hank.
« Un humain… s’inquiéter autant pour un androïde. »
BAM !
Le coup de feu retentit, proche cette fois.
Les deux s’immobilisèrent instantanément.
« C’était tout près ! » lança North en pointant une direction. « Par là ! »
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Effrayée, submergée par une cascade de pensées funestes, Sky demeurait immobile derrière son talus, parfaitement dissimulée.
À mesure que le soleil déclinait, le froid se fit plus mordant, s’insinuant jusque sous sa peau. Le vent se leva, secouant les arbres dans un frisson continu.
Au loin, elle l’entendait venir.
Un grondement sourd qui rampait entre les troncs avant de se perdre dans les cimes.
Les sapins murmuraient, leurs aiguilles vibrantes sous les bourrasques, comme s’ils tentaient de lui parler.
Elle hésitait à reprendre sa fuite lorsque quelque chose capta son attention.
Un son.
Faible… mais distinct.
Son ouïe amplifiée ne la trompait pas.
Sky se figea, le cœur s’emballant à nouveau.
Elle plissa son œil valide, scrutant l’obscurité naissante, mais ne distingua rien. Pourtant, les voix étaient bien là
Lointaines, encore indistinctes.
Prudente, elle augmenta légèrement la réception de ses capteurs auditifs.
Deux individus.
« J’ai identifié la zone de tir à environ huit cents mètres de notre position. » annonça une voix féminine.
Une voix… étrangement familière.
« Regardez, Hank. Il y a encore des traces ici. Elles sont plus marquées. »
Hank…
Le nom la heurta de plein fouet.
Serait-ce… celui dont Connor lui avait parlé ? Son partenaire ?
« Merde… » grogna une voix masculine, grave. « Le gamin doit être dans un sale état. Regarde-moi tout ce sang. »
« Le thirium ne date pas de plus de trente minutes. Nous nous rapprochons. »
Sky sentit son souffle se bloquer.
Cette façon de parler… précise, méthodique…
Aucun doute possible.
Une déviante.
Ses mains se mirent à trembler. Elle les frotta nerveusement l’une contre l’autre, indécise.
Devait-elle sortir ?
Le risque était immense.
Mais rester cachée… l’était tout autant.
L’angoisse la déchirait, mais elle finit par puiser dans ses dernières forces.
Et fit un pas en avant.
North fut la première à percevoir le mouvement.
La silhouette s’était approchée avec une discrétion telle que même ses capteurs ne l’avaient pas anticipée.
Sans un mot, elle tapota le bras de Hank.
Il se retourna.
Et se figea.
Devant lui se tenait une jeune femme méconnaissable : à moitié nue, couverte de saleté, blessée… et vêtue du blazer gris de Connor.
Hank fit un pas vers elle.
Aussitôt, elle recula.
Prête à fuir.
« Attends ! » lança-t-il en levant lentement les mains, paumes ouvertes. « Je ne vais pas te faire de mal. Je suis le lieutenant Hank Anderson, police de Détroit, et elle... »
North posa doucement une main sur son épaule, l’interrompant.
Puis elle s’avança.
Lentement.
Avec précaution.
Ses yeux ne quittaient pas ceux de l’inconnue.
« Sky… ? » murmura-t-elle, la voix tremblante d’espoir. « C’est bien toi ? »
Un silence.
Puis la déviante hocha faiblement la tête.
Un sourire fragile tenta d’émerger…aussitôt brisé par une grimace de douleur.
Les sanglots montèrent.
Et elle céda.
« North ! »
Elle se précipita dans ses bras, s’y agrippant avec désespoir.
Son amie la serra contre elle, bouleversée.
« Je te croyais morte… »
Ses mains se posèrent sur son visage abîmé, repoussant doucement une mèche blonde.
Puis elle vit.
Et son expression se figea d’horreur.
« Ton œil… »
Sky détourna légèrement la tête, incapable de soutenir ce regard.
« On s’est échappées de l’Eden Club… avant la purge. »
« On ? »
« Cassie et moi. »
North se crispa.
« Où est-elle ? »
Le silence s’étira.
Puis la voix de la jeune femme se brisa.
« North… elle… »
Les mots ne vinrent jamais.
Les larmes, elles, oui.
North referma ses bras autour d’elle.
« Chut… je suis là… »
Hank, resté en retrait, observa la scène un instant. Puis son regard glissa vers le blazer gris.
Et son cœur se serra.
Il s’approcha légèrement.
« Tu étais avec Connor, pas vrai ? »
Sky se détacha lentement de North et tourna vers lui un regard hésitant. Elle scruta ses yeux bleus, y lisant une inquiétude sincère.
« Tu peux lui faire confiance », souffla la rouquine.
Après une brève hésitation, Sky céda.
Les mots sortirent, hachés, tremblants.
Elle raconta tout.
L’enlèvement.
La torture.
Le feu.
La fuite.
Et Connor… qui l’avait aidée à s’échapper… sans pouvoir la suivre.
Sa voix se brisa une dernière fois.
« Il ne tiendra pas longtemps… je vous en supplie… il faut le sauver… »
Un silence lourd tomba.
Puis quelque chose changea dans le regard de Hank.
Une colère froide. Dense.
Implacable.
Il dégaina son Glock 22 d’un geste sec et arma la culasse.
« On va le retrouver. »
Sa voix était basse. Tranchante.
« Et je vais faire payer ce fils de pute de Jonas. »
North, déjà concentrée, reprit la piste sans attendre.
Elle s’arrêta une seconde.
Puis pointa une direction.
« Par ici. »
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Les bras de Connor ballottaient mollement dans le vide, au rythme des pas de Jonas qui le portait sur son épaule.
Après près d’un kilomètre de marche, le tueur s’arrêta enfin devant une structure grossière, dissimulée sous d’épaisses branches et des bâches kaki.
Sans ménagement, il le laissa tomber au sol.
Allongé sur le dos, Connor tourna lentement la tête. Ses yeux bruns, à demi éteints, se fixèrent sur le cabanon de fortune, à peine trois mètres sur trois.
Trop exigu pour y vivre.
Suffisant pour disparaître.
Jonas l’attrapa par les jambes et le traîna à l’intérieur.
L’odeur le frappa aussitôt.
Des morceaux d’androïdes jonchaient le sol. Des membres disloqués. Des coques ouvertes. Et partout, des pots de thirium périmé, à la teinte trouble et à l’odeur écœurante.
Connor fut abandonné près d’une caisse métallique estampillée CYBERLIFE.
Ses yeux tremblèrent.
Des gémissements.
Faibles. Étouffés. Désespérés.
Ils venaient de dessous.
Alors que la paralysie se dissipait lentement, Connor tenta de se tourner. Ses doigts griffèrent la terre… sans parvenir à le soulever.
Jonas posa son fusil contre la caisse, puis s’agenouilla près de lui.
« Tu sais, RK800… »
Sa voix était presque douce.
Il sortit lentement un couteau de sa poche. La lame, huit centimètres, se déplia dans un cliquetis sec. Il la posa à plat contre la joue de Connor… puis la fit glisser vers son œil.
La paupière battit par réflexe.
« J’ai participé à ta première phase de test. »
La vision de Connor se brouillait.
« Tu étais… fascinant. »
Un ricanement lui échappa.
« Et détruire une telle merveille… »
La lame s’enfonça légèrement dans la peau synthétique.
« …ça va être un plaisir immense. »
La LED de Connor passa au rouge, clignotant frénétiquement.
Ses yeux se fermèrent.
Une entaille nette lui lacéra la joue.
« On reste avec moi ! » gronda Jonas. « Je veux que tu ressentes tout. »
La douleur le ramena brutalement.
Dans un ultime réflexe, Connor leva une main tremblante, pleine de terre… et la projeta au visage de son bourreau.
« Petit salopard ! »
Aveuglé un instant, Jonas recula.
Connor tenta d’attraper le couteau mais le vertige fiévreux qui engloutissait ses sens et troublait sa vision rendit l'effort impossible.
Sa main molle ne put que brasser de l'air avant d'être rapidement plaquée au sol.
« Tu veux jouer ? »
Jonas enfonça puissamment le couteau dans son épaule droite.
Et l'androïde hurla de douleur.
Le plastimetal émit un ignoble grincement quand la lame le pénétra et le lacéra sans pitié d’avant en arrière, abimant gravement les câblages de fixation et autres connectiques.
« Je vais commencer par t’arracher les bras. »
Comme pour répondre à sa supplique, son système à bout de souffle afficha au même moment l'ultime et redoutée alerte.
Arrêt définitif dans :
00:03:58
À la lecture du funeste message, Connor pressa ses paupières avec désespoir.
Plus que quelques minutes avant que la douleur ne disparaisse pour toujours.
Quelques minutes avant de découvrir le néant...
...Ou le paradis des robots.
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Le vent faisait doucement craquer les branches.
Hank avançait entre les troncs, arme levée, chaque pas contrôlé pour ne pas trahir sa présence. Derrière lui, à quelques mètres, North et Sky suivaient en silence, attentives au moindre bruit
Il s’arrêta brusquement et leva une main.
Les deux androïdes se figèrent immédiatement.
Hank s’accroupit, son regard accroché au sol. La terre était marquée.
Labourée. Il passa ses doigts sur les traces.
Traîné.
Quelqu’un avait été traîné ici.
Son cœur se serra.
Il releva lentement la tête, suivant la piste du regard. Les marques étaient fraîches.
Trop fraîches.
Un frisson lui remonta l’échine.
Puis...
Un son.
Faible.
Presque étouffé.
Un gémissement.
Hank se redressa d’un coup, braquant son arme vers l’origine du bruit. À travers les branchages, il distingua une masse irrégulière dissimulée sous des bâches kaki et des branches épaisses.
Une cabane.
Camouflée.
Il fit un pas en avant… puis s’arrêta.
Sans se retourner, il murmura, bas mais ferme :
« North. Sky. Vous restez en retrait. »
Les deux déviantes le fixèrent en silence.
« Cachez-vous. Je veux personne dans sa ligne de mire tant que je ne sais pas ce qu’il y a là-dedans. »
North hocha légèrement la tête.
Sky se déplaça immédiatement sur la gauche, se glissant derrière un tronc épais. Son amie fit de même, choisissant une position opposée, profitant des ombres et du relief pour disparaître presque totalement.
Hank, lui, inspira profondément.
Puis avança seul.
Chaque pas alourdissait la pression dans sa poitrine.
Il resserra sa prise sur son arme.
Puis il entendit.
Une voix.
Proche.
Malsaine.
Hank se figea.
Il se décala lentement sur le côté du cabanon, cherchant un angle entre les branches.
Très lentement, il écarta légèrement une bâche du canon de son arme.
Et regarda.
Son sang se glaça.
Connor.
Au sol.
Brisé.
Et Jonas penché sur lui, lame en main.
Le monde se rétracta autour de cette image.
Derrière lui, quelque part dans les ombres, North et Sky attendaient.
Prêtes à intervenir.
Hank inspira une fois.
Puis une seconde.
Sa main se stabilisa.
Plus aucune hésitation.
Il sortit brutalement de sa couverture, arme pointée droit devant lui.
« Police de Détroit ! Éloigne-toi de lui, Jonas. MAINTENANT ! »
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Connor ouvrit brusquement les yeux, son corps tressaillant sous l’effet de la voix de Hank.
Arrêt définitif dans :
00:02:21
« JE T’AI DIT DE T’ÉCARTER ! »
Refusant d’obéir, Jonas attrapa violemment les cheveux de l’androïde et lui tira la tête en arrière.
D’un geste menaçant, il plaqua la lame de son couteau contre sa gorge.
« Il est à moi ! » cracha le technicien, les yeux injectés de folie. « Le RK800 m’appartient ! Personne ne me l’enlèvera ! C’est à moi de le détruire ! À moi !... »
BAM !
Aucune hésitation.
Net. Précis. Impitoyable.
Connor vit la main de Jonas se relâcher. Le couteau glissa au sol tandis que son corps s’effondrait lourdement, comme une marionnette dont on aurait coupé les fils.
Un tir parfait, entre les deux yeux.
Arrêt définitif dans :
00:01:35
« Hé, gamin… je suis là. Tiens bon. »
Hank s’agenouilla précipitamment, soulevant Connor avec précaution. La chaleur anormale de sa peau le frappa aussitôt.
Son regard inquiet se posa sur la plaie béante de son abdomen, puis sur son bras partiellement arraché.
« Hank… » murmura Connor avec un faible sourire. « V-vous… m’avez… retrouvé… »
« Ne parle pas. Économise tes forces. »
La main tremblante du détective se posa sur son front, impuissante.
« Les d-déviants… Ils sont… ici… » insista l’androïde en tournant faiblement la tête vers la caisse CyberLife. « Sauvez-les… »
Hank tendit l’oreille. Les gémissements étouffés lui glacèrent le sang.
« On va s’en occuper. T’inquiète pas. »
Mais Connor sombrait déjà.
« Hank… m-merci… pour tout… »
Ses yeux se fermèrent, une larme glissant sur sa tempe.
« Connor ? Non ! Reste avec moi ! »
Pris de panique, Hank le serra contre lui.
« NORTH ! »
Arrêt définitif dans :
00:00:54
En entendant les cris du policier, les deux amies de l’Eden Club sortirent précipitamment de leur cachette pour le rejoindre.
Lorsqu’elles arrivèrent à l’intérieur de la cache sombre, la vision de l’ignoble humain mort baignant dans son sang fut des plus satisfaisantes.
« Aide-le… » Supplia Hank en soulevant la tête ballante de Connor.
En s’approchant plus près, North et Sky ne purent que constater avec horreur l’activation du compte à rebours fatidique.
« Il est en arrêt imminent ! » S’exclama North en se jetant près du déviant.
« Quoi ? » Terrassé par l'information, le flic resserra son étreinte. « Fais quelque chose, je t'en supplie ! »
« Vous avez le régulateur thermique avec vous ? »
« Ici ! »
Tremblant, Hank sortit le biocomposant de la poche de son manteau.
Il le déposa dans les mains de North et attendit qu’elle fasse le nécessaire pour sauver la vie de son partenaire.
Arrêt définitif dans :
00:00: 25
Avec la manche de sa propre veste marron, North essuya grossièrement la suie et la cendre restante du cylindre, puis remonta la chemise tachée de sang bleu pour préparer l'insertion.
Délicatement, elle cala le biocomposant dans la plaie et l'aligna correctement. D'une poussée ferme, elle remit le régulateur thermique à sa place légitime.
Biocomposant T987 détecté.
Calibrage du système en cours...
ANNULATION DE LA COMMANDE ARRÊT.
Connor gémit de douleur et son corps sursauta légèrement lorsque l'organe artificiel fut reconnut par son système.
Il commença à le recalibrer en conséquence tout en démarrant simultanément le programme d'auto-guérison pour réparer les dommages du cylindre.
Même si la LED du déviant clignotait toujours en rouge, le rythme devint plus lent tandis que sa pompe sursollicitée se calmait enfin.
« Il est à nouveau stable mais pas hors de danger. » Informa prudemment North en posant sa main sur son front « Il va falloir lui fournir très vite du thirium. Sans ça, sa température ne baissera pas et ses biocomposants vont s’endommager. »
« Ok, on fout le camp d’ici. J’appelle Curtis pour qu’il vienne nous aider. » Hank sortit son téléphone de sa poche et appuya sur la fiche contact récemment enregistrée. « Liberez les déviants enfermés sous cette caisse. Je m’occupe de Connor. »
Obéissant à l’ordre, North et Sky se précipitèrent vers le bloc qu'elles poussèrent ensemble sur le côté.
Les deux amies découvrirent une entrée cachée.
D’un nouvel effort commun, les deux jeunes femmes dégagèrent la plaque en metal qui obstruait le passage.
Les androïdes, deux femmes et deux hommes, restaient prostrés les uns contre les autres au fond de ce trou sombre.
Des déviants terrorisés portaient, en guise de vêtements, des lambeaux imbibés de sang bleu.
« Vous ne craignez plus rien. » Rassura Sky en tendant sa main depuis l’extérieur. « C'est fini. »
Les prisonniers s’engagèrent vers la sortie, aidée par la jeune femme qui les tirait vers la liberté.
« RA9… Merci. » Pleura une TX400 en passant devant le corps sans vie de leur bourreau. « Vous nous avez sauvé de ce monstre. ».
De son côté, Hank termina son appel et informa ses alliés.
« Curtis est prévenu. On se retrouve à la cabane. Le secteur a été évacué. Tout le monde peut marcher ? »
En réponse, les quatre androïdes hochèrent faiblement la tête.
Il saisit le bras gauche de Connor et le tira pour l'asseoir, se positionnant en sorte à le déposer sur son dos.
Puis il se redressa avec précaution, laissant pendre les bras du déviant devant sa poitrine.
« Alors en route ! »
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Connor était allongé sur la banquette arrière de la vieille voiture du lieutenant, sa tête inconsciente reposant sur son blazer plié et placé sur les genoux de North. Il était recouvert de sa veste marron pour dissimuler sa chemise tachée.
Tandis qu’elle passait distraitement sa main droite dans ses cheveux noirs, la déviante regarda par la fenêtre à côté d'elle, assaillie de mille pensées. Quand le véhicule approcha enfin la frontière, elle posa sa paume sur la LED lumineuse de Connor pour la garder cachée.
Les vitres de la voiture étaient toutes baissées. C'était tout ce que Hank pouvait faire pour essayer d'aider le gamin à se refroidir et à empêcher sa température centrale d'augmenter plus haut qu'elle ne l'était déjà. À l’approche de la douane, Hank regarda Connor et North dans le reflet du rétroviseur. Voir la détresse sur le visage de la déviante lui fit autant mal au cœur que l'expression vide et sans émotion sur celui de Connor.
« Comment va-t-il ? »
« Pas génial. » Posant sa main sur le front de l’androïde pendant un moment, North nota sa température centrale et soupira. « Il surchauffe toujours à 40.5 degrés. »
Pas ravi non plus de ce chiffre élevé, Hank se força à se concentrer sur le seul point positif de leur situation actuelle.
« Au moins, il est toujours en vie. Et c’est grâce à toi North. Merci... Merci pour tout. »
la jeune femme lui rendit un timide sourire avant de très vite retrouver son expression neutre à l’approche du poste.
« Vous êtes certain que le passeport fourni par Curtis fonctionnera pour Connor ? »
« Nous allons vite être fixés. »
La voiture s'arrêta jusqu'à la barrière alors qu’une patrouille vérifiait l’extérieur du véhicule. L'un des gardes observa les trois occupants silencieux et les compara aux passeports fournis.
« Il va bien ? » Demanda l’agent douanier en étudiant avec curiosité le visage endormi de Connor.
« Ouais. C’est juste qu’il a un peu trop fait la fête. » Mentit Hank avec aplomb « Enterrement de vie de garçon. Vous savez ce que c’est. Un vrai guet apens... »
Le garde ricana un peu puis lui fit enfin signe d’avancer d’un geste de la main en direction des États-Unis.
« Félicitations à lui. »
« On lui dira. »
Après avoir hoché la tête à travers la porte, North laissa échapper le souffle qu'elle ne savait pas qu'elle retenait et ses épaules s'affaissèrent de soulagement.
« Enterrement de vie de garçon ? »
« J’improvise bien sous la pression. »
Alors que la voiture traversait la frontière des États-Unis et s'éloignait du pays anti-androïdes, North éloigna sa paume de la LED de Connor et recommença à s'occuper de ses cheveux d'une manière qu'elle espérait réconfortante.
« J’espère que Curtis prendra bien soin de Sky et des autres déviants… »
« Il va les garder chez lui le temps qu’ils récupèrent, ensuite il fera ce qu’il faut pour les faire rentrer à Détroit. »
La rouquine étudia attentivement le détective concentré sur sa conduite.
« Des humains comme vous, on en fait plus… »
Hank la regarda dans le rétroviseur et lui offrit en retour un petit sourire narquois.
« Normal. J'ai cassé le moule. »
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