JE SUIS VIVANT

Chapitre 26 : Indigestion

5888 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 18/12/2023 15:44

Indigestion



Connor était assis à côté de Hank à l’arrière d’une voiture noire banalisée, garée à quelques pâtés de maisons d’un chantier maritime suspect.


Sous son bonnet noir et son manteau en cuir sombre, il se fondait parfaitement dans le décor, un visage parmi tant d’autres dans la nuit glaciale.


Son sweat à capuche gris achevait de masquer toute singularité. Rien ne le distinguait d’un simple passant.


Dans le silence du véhicule, il parcourut une dernière fois les données de sa mission.


Plusieurs déviants avaient été retrouvés vidés de leur Thirium, leurs biocomposants arrachés avec une précision inquiétante. Les indices convergeaient tous vers un petit réseau de trafiquants opérant dans l’ombre, alimentant le marché noir en pièces vitales.


Le nombre croissant de victimes laissait peu de place au doute : il fallait agir vite.


À ses côtés, Hank brisa finalement le silence.


« Tu es sûr de pouvoir faire ça, Connor ? Tu peux encore refuser. »


« Je suis prêt, Hank. » répondit-il simplement. « Vous surveillerez ma position ? »


« Ouais. Chris et Gavin seront dans un autre véhicule, pas loin. »


Hank posa brièvement une main sur son épaule.


« Tu localises la cachette, et tu suis le plan. Rien de plus. »


« Compris. »


Le détective l’observa une seconde de plus, comme hésitant à ajouter quelque chose.


« Tu portes bien ton gilet pare-balles ? »


Connor tapota deux fois son torse en réponse.


« Parfait… » Hank souffla par le nez. « Alors c’est parti. Va sur les quais. D’après notre indic, une réunion est prévue à vingt-trois heures. Un type, “Lazare”, recrute du personnel. »


Connor acquiesça en ouvrant la portière.


« Je m’en occupe. »


Un sourire fatigué étira les lèvres du policier.


« Fais attention à toi, gamin. »


La portière se referma dans un bruit sourd.


Connor s’éloigna sans se retourner, avalé par l’obscurité et la neige qui tombait en silence.


-----


Le déviant enfonça les mains dans les poches de sa veste et avança calmement sous la neige.


Les quais apparurent peu à peu dans la pénombre, éclairés par quelques lampadaires vacillants.


L’odeur saline de l’eau stagnante se mêlait à celle du métal humide.


Six silhouettes étaient déjà là.


Personne ne parlait vraiment. Chacun restait à distance, tête basse, comme si regarder les autres trop longtemps pouvait devenir une erreur.


Connor ralentit légèrement avant de se mêler au groupe sans un mot.


Aucun regard insistant. Aucun signe de méfiance.


Parfait.


Il activa discrètement son canal de communication interne.


« Position atteinte. Six individus sur place. » murmura-t-il.


Un silence, puis la voix de Hank grésilla dans son oreille :


« Reçu. On te voit. Continue. »


Un des types, emmitouflé dans une veste trop large, frappa du pied contre le sol.


« Putain, j’espère que ça vaut le coup… J’me les gèle pour rien sinon. »


Un autre, plus massif, ricana en sortant une pipe en verre de sa poche.


« T’inquiète. Y’a du fric à se faire. »


Il alluma un morceau de RED ICE et inspira profondément. Une lueur rougeâtre éclaira brièvement son visage creusé.


« Tu bosses déjà pour lui ? » demanda le premier.


L’homme haussa les épaules, puis expira la fumée dans une quinte de toux.


« Ouais… J’lui ai déjà ramené des androïdes. »


« Quel genre ? »


Un sourire sale étira ses lèvres.


« Des gosses modèles YK500. »


Un court silence.


« Et il en fait quoi ? »


« Rien à foutre. Je pose pas de questions. »


Connor, adossé à une caisse, observait la scène sans bouger.


Un troisième homme finit par remarquer sa présence.


« Et toi ? » lança-t-il en le désignant du menton. « T’as une gueule de type qui a perdu son boulot à cause des machines. »


« On peut dire ça. » Sa voix était plus grave que d’habitude, posée, sans émotion. « Le type qu’on attend… il compte se pointer ou on poireaute pour rien ? »


Le junkie ricana.


« Détends-toi. Il vient toujours. »


« Ouais ? Parce qu’il est déjà en retard. »


« Relax… »


Il fit signe à un autre.


« Hé, Eddy. File une bière et la pizza. »


Un soupir agacé, mais son collègue obtempéra.


« Sérieux… » marmonna-t-il. « Si t’arrêtais de te défoncer, t’aurais moins la dalle. »


« Cause toujours. »


Le junkie ouvrit la boîte et leva une bouteille.


« Servez-vous les gars. C’est moi qui régale. »


Quelques rires étouffés.


« Tu t’es cru à une soirée pyjamas ou quoi ? »


Connor hésita une fraction de seconde.


Puis il s’avança à son tour. Refuser serait suspect.


Il prit une bière, l’ouvrit, but une gorgée.


Rien d’anormal.


Jusqu’à la pizza...


Le carton lui fut presque collé sous le nez.


« Vas-y. Fais pas le difficile. »


L’analyse fut instantanée.


Calories. Graisses. Additifs.


« …Merci. »


Il mordit un petit bout de la part.


Le goût, la texture, la température, tout déclencha une réaction immédiate.


Ses systèmes protestèrent.


ALERTE


CORPS ÉTRANGERS DÉTECTÉS

COMPROMISSION SYSTÈME


Il avala malgré tout, aidé d’une longue gorgée de bière.


À côté de lui, une voix s’éleva :


« Attends. Y’a de l’ananas là-dedans ?! »


Le type fixa la pizza, outré.


« Sérieux ? Qui fout de l’ananas sur une pizza ? »


Il jeta sa part dans la boîte avec dégoût.


Connor résista à l’envie de faire exactement la même chose. Il termina la sienne, lentement, chaque mouvement devenant plus mécanique.


Près de vingt minutes passèrent et l’androïde restait silencieux, les bras toujours croisés sur sa poitrine.


Il continua à rejeter les messages incessants concernant les corps étrangers accumulés dans son organisme.


Les autres criminels devenaient de plus en plus impatients.


Certains se goinfraient toujours plus de pizza et de bières, d'autres prenaient des bouffées de RED ICE tout en faisant les cent pas avec colère et frustration.


Connor de son côté, serrait douloureusement les dents et tâchait de limiter ses mouvements.


S'il ne parvenait pas à éliminer rapidement la nourriture, son état empirerait.


« Ce type se fout de notre gueule. » Se plaignit le premier humain en éclatant de colère sa bière vide. « J'en ai marre ! »


« Salope encore mon quai et je te le fais nettoyer avec la langue. »


Tout le monde se retourna vers la voix graveleuse.


Le chef du réseau.


Il était d'une carrure imposante.


Chauve, avec des tatouages sur ​​le cou et une cicatrice sur l'oreille gauche. Il avait cet air patibulaire qui ne donnait clairement pas envie de se frotter à lui.


Le trafiquant passa rapidement en revue les six recrues rassemblées et leur lança à tous un regard froid avant de se concentrer plus particulièrement sur le fumeur de RED ICE.


« Arrête cette merde ! » Il frappa la pipe en verre des mains tremblantes de l'homme. « Qu'est-ce que je t'ai dit ? Pas avant le boulot ! »


« ...Désolé patron. » Répondit pathétiquement le junkie avec un sourire stupide qui montrait ses horribles dents noires pourries.


Le trafiquant reporta son attention sur les jeunes voyous prêts à bosser pour lui.


« Je m'appelle Lazare, c'est tout ce que vous devez savoir. Le boulot de ce soir est simple... »


Il désigna le conteneur d’un geste lent, presque nonchalant.


« Démontez proprement ce qu’il y a là-dedans. J’ai un acheteur qui attend une livraison. Vous toucherez 2000 dollars chacun. »


Un frisson d’excitation parcourut le groupe.


Puis il saisit la poignée métallique et tira.


Le grincement de la porte résonna dans le silence du quai, long, rauque, presque organique.


Le métal vibra sous l’effort avant de céder, révélant peu à peu l’intérieur plongé dans une pénombre épaisse.


Connor sentit immédiatement la différence.


L’air était plus chaud.


Chargé.


Une odeur métallique, lourde, presque écœurante, mélange de Thirium, de rouille et d’humidité stagnante.


La lumière des quais s’infiltra enfin à l’intérieur et révéla les silhouettes.


Neuf androïdes.


Entassés les uns contre les autres, comme du bétail.


Certains étaient assis, dos aux parois froides du conteneur. D’autres s’étaient recroquevillés sur eux-mêmes, les bras serrés autour de leur torse.


Leurs vêtements étaient sales, déchirés, parfois collés à leur peau synthétique par des traces de Thirium séché.


Leurs LED clignotaient de façon irrégulière.


Jaune. Rouge. Jaune.


Quand la lumière les atteignit pleinement, plusieurs d’entre eux levèrent brusquement la tête.


Leurs regards balayèrent le groupe…


puis se figèrent.


L’un d’eux recula instinctivement, son dos heurtant la paroi dans un bruit sourd. Un autre secoua légèrement la tête, comme pour nier ce qu’il voyait.


Un des malfrats lâcha un sifflement admiratif.


« Bordel… y’en a pour une fortune là-dedans… »


Un autre ricana, déjà en train de retrousser ses manches.


« On va se faire plaisir. »


Connor sentit sa mâchoire se contracter.


Derrière lui, Lazare croisa les bras.


« Qu’est-ce que vous attendez ? »


Sa voix claqua comme un ordre.


« Au boulot. »


Les hommes entrèrent.


Le plancher métallique résonna sous leurs pas.


Un des types attrapa brutalement un androïde par le bras.


Le geste fut sec. Violent.


« Non... attendez... » supplia la machine, la voix brisée. « Pitié... »


Le malfrat tira plus fort.


Connor fit un pas.


Puis un autre.


Chaque mouvement lui semblait anormalement lent, comme si ses systèmes tentaient de recalculer quelque chose en permanence.


Il activa son canal de communication.


« Position confirmée. Conteneur ouvert. Neuf déviants présents. Intervention immédiate requise. »


Un grésillement parasite traversa brièvement son interface.


Le signal était perturbé.


Le métal du conteneur bloquait la transmission.


Connor réessaya.


« Hank ? Vous me recevez ? »


Aucune réponse.


Le déviant serra brièvement la mâchoire.


Le conteneur étouffait les ondes, mais pas totalement les vibrations.


Son regard glissa vers sa main droite.


Sous la manche de son sweat, son index se contracta trois fois, très légèrement.


Tap. Tap. Tap.


Un protocole de secours.


Pas une transmission vocale.


Seulement une impulsion codée, envoyée par micro-vibrations via son capteur tactile, relayée par le métal du conteneur jusque dans le sol humide des quais.


Un système prévu pour les situations d’enfermement.


**CANAL DE SECOURS ACTIVÉ.**  


**TRANSMISSION PARTIELLE.**


Connor répéta le mouvement.


Trois impulsions courtes.

Deux longues.

Une courte.


Le code d’intervention immédiate.


Il n’y avait plus qu’à espèrer qu’il ait été reçu.


Autour de lui, les choses s’accéléraient.


Un androïde fut projeté à genoux.


Un autre tenta de ramper vers le fond du conteneur avant d’être violemment tiré en arrière.


Les supplications se mélangeaient.


« Non… »

« Arrêtez… »

« Je vous en prie… »


Une cacophonie fragile, désespérée.


« Hé ! »


Connor releva la tête.


Un des hommes le fixait.


« Tu comptes regarder toute la nuit ou tu te mets à bosser ? »


Un autre renchérit, agacé :


« Prends-en un et fais le taf. »


Son regard se posa sur l’androïde le plus proche.


Il tremblait.


Ses doigts se crispaient sur ses propres vêtements, comme s’il essayait de s’accrocher à quelque chose.


Leurs yeux se croisèrent.


Connor y vit la terreur.


« S’il vous plaît… » pleura l’androïde. « Je ne veux pas être désactivé… »


Il devait faire quelque chose pour retarder le massacre.


N’importe quoi.


Gagner du temps.


« Attendez ! »


Sa voix, posée, trancha le chaos ambiant.


Plusieurs têtes se tournèrent vers lui.


« Quoi encore ? » grogna quelqu’un.


Le déviant se redressa légèrement, adoptant une posture assurée.


« Si vous faites ça n’importe comment, vous allez réduire considérablement la valeur des pièces. »


Les hommes échangèrent des regards.


Connor continua, profitant de l’hésitation.


« Les biocomposants doivent être extraits avec précision. Sinon, ils deviennent inutilisables. »


« T’es sérieux là ? » marmonna le junkie.


L’infiltré désigna calmement la tempe de l’androïde.


« L’interface neuronale. Une extraction brutale la détruit. »


Puis son torse.


« Les pompes de Thirium sont encore plus sensibles. Une mauvaise manipulation contamine le fluide. »


La voix de Lazare intervint derrière eux :


« Il a raison. »


Immédiatement, l’ambiance changea.


« Je veux rien de foutu. Vous faites ça proprement. »


Un des hommes s’impatienta.


« Ouais bon… montre alors. »


Connor sentit les regards converger vers lui. La pression était maximale.


Il s’accroupit lentement devant l’androïde.


Le métal du sol était glacé sous ses genoux, mais il n’y prêta aucune attention. Toute sa concentration se focalisait sur l’unité face à lui.


Ses épaules secouées par des spasmes incontrôlés, ses doigts agrippant désespérément le tissu de ses vêtements comme si cela pouvait le maintenir entier.


Ses yeux suppliants, eux, ne quittaient pas Connor.


« …S’il vous plaît… » murmura-t-il, la voix presque étranglée. « Je ne veux pas mourir… »


Son propre système ralentit imperceptiblement. Comme si une partie de lui refusait d’aller plus loin.


Derrière lui, une voix claqua :


« Allez ! On n’a pas toute la nuit ! »


Connor ne répondit pas.


Il leva les mains, les positionna parfaitement.


Ses doigts se placèrent à quelques millimètres de la tempe de l’androïde, exactement là où l’interface neuronale pouvait être extraite.


Précis. Maîtrisé.


Il jouait son rôle jusqu’au bout.


Mais il n’exerça aucune pression.


Son regard croisa à nouveau celui du déviant et quelque chose se produisit.


Un échange invisible pour les autres.


Connor abaissa légèrement la tête.


« Regarde-moi. »


L’androïde hésita, puis obéit.


« Je ne vais pas te démonter. »


Les yeux du prisonnier s’écarquillèrent de surprise.


Derrière lui, un bruit sec.


Un cri.


Un autre androïde venait d’être tiré brutalement en arrière. Un des malfrats tentait déjà d’arracher un composant.


Le geste était brutal. Imprécis.


Irréversible.


Connor sentit ses systèmes franchir un seuil.


La tolérance était dépassée.


Il reporta son attention sur l’androïde face à lui. Ses mains étaient toujours en position. Mais cette fois, ce n’était plus pour jouer un rôle.


C’était pour décider.


Il projeta une intervention.


Trois adversaires à portée immédiate.


Un armé d’une barre métallique.


Un autre déjà occupé.


Lazare à l’extérieur.


Risque élevé.

Couverture compromise.


Ses doigts se resserrèrent légèrement.


Cette fois, il allait agir.


Son regard changea.


Plus froid. Plus déterminé.


Ses muscles se tendirent, prêts à se déployer en une fraction de seconde.


Puis...


Une sirène lointaine, presque irréelle.


Connor se figea.


Une seconde sirène, plus proche.


Puis une troisième.


Les malfrats s’arrêtèrent.


« …C’est quoi ce bordel ? »


La lumière bleue traversa brusquement l’ouverture du conteneur, balayant les visages, les corps, les parois métalliques.


Connor relâcha imperceptiblement la tension dans ses épaules.


Timing parfait.


« PUTAIN LES FLICS ! »


Le chaos éclata instantanément.


Les hommes lâchèrent leurs prises, certains reculant, d’autres cherchant une issue impossible.


L’infiltré se redressa d’un mouvement fluide. Son regard passa une dernière fois sur l’androïde face à lui.


Toujours vivant.


Les drones apparurent au-dessus du conteneur dans un vrombissement métallique.


Les ordres fusèrent.


Les armes se levèrent.


Connor recula lentement, retrouvant sa posture neutre, effaçant toute trace de ce qui venait de se passer.


Quelques secondes de plus...


Et il aurait franchi la ligne.


« Ils sont partout ! » Cria l'un des jeunes voyous, éberlué par l'arrivée rapide des forces de l'ordre.


Il essaya, tout comme ses comparses, de prendre la fuite avant d'abandonner l'idée et de se rendre docilement les mains en l'air.


Discrètement, Connor se révéla à Gavin pour lui permettre de l'arrêter au milieu du groupe afin de garder sa couverture intacte et d’éloigner tous soupçons.


« Je t'embarque. »


Le sergent claqua sans ménagement les menottes sur ses poignets.


« Tu as le droit... »


« Je connais mes droits ! Je veux un avocat ! »


L’acting était parfait.


« Ouais, crois-moi, tu vas en avoir besoin ! »


Alors que Gavin l’installait à l’arrière de la voiture, Connor fit de son mieux pour calmer sa réaction très humainement nauséabonde face au repas inattendu.


« C'est quoi ton problème, le morceau de plastique ? » Murmura curieusement Gavin.


« ...J'ai besoin d'expulser un contaminant étranger de mon système. »


« Putain, Tu n'as pas intérêt de dégueuler dans ma voiture ! »


« Je tâcherai de m'abstenir... » Le déviant offrit un faible sourire à son désagréable collègue. « ...Mais je ne te promets rien. »


« Retiens toi ! Je ne veux pas de ta merde bleue sur les sièges. »


Depuis sa fenêtre, Connor regarda Lazare, son drogué en second et les quatre autres hommes être chargés dans les autres voitures de police.


Il poussa un soupir de soulagement en apercevant également les neuf déviants enfin libérés du conteneur et surtout sains et saufs.


La mission était clairement un succès.


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La porte électronique se referma dans un claquement brutal. Le son vibra dans l’espace étroit de la cellule.


Connor resta au centre, immobile.


Les poignets encore marqués par la pression des menottes, une légère tension résiduelle parcourant ses articulations synthétiques.


L’air était lourd.


Chargé d’odeurs mêlées, sueur froide, alcool rance, humidité stagnante...


Une combinaison que ses capteurs identifièrent immédiatement et rejetèrent presque aussitôt comme inutilement agressive.


Puis...


Une contraction.


Brutale.


Son abdomen se crispa violemment, comme si son système tentait de se reconfigurer de force.


Connor inspira lentement.


ALERTE.

CORPS ÉTRANGERS INSTABLES.

EXPULSION IMMÉDIATE RECOMMANDÉE.


Il se mit en mouvement.


Un pas.


Puis un autre.


Chaque déplacement était calculé pour maintenir un semblant de contrôle, une routine mécanique destinée à contenir le chaos interne.


Mais sous cette précision, quelque chose dérapait.


Assis sur le banc, le junkie releva lentement la tête.


Ses yeux, rougis, injectés, brillaient d’une lueur instable. Ils accrochèrent Connor immédiatement, comme attirés par un mouvement trop parfait pour être naturel.


Il se balançait d’avant en arrière.


Lentement.


Puis plus vite.


Ses doigts tremblaient, s’ouvrant et se refermant dans le vide.


« …Putain… » souffla-t-il, la voix pâteuse. « Arrête… »


Connor continua.


Un aller.


Un retour.


Ses pas résonnaient faiblement sur le sol, un rythme régulier qui tranchait avec la nervosité de l’autre homme.


Nouvelle contraction.


Elle remonta le long de sa colonne interne comme une décharge.


Ses doigts se crispèrent brièvement contre son flanc.


SEUIL CRITIQUE.


Il ralentit à peine.


Mais suffisamment pour que cela se voie.


« …Assieds-toi… mec. » reprit le junkie, ses mots se chevauchant légèrement. « Tu… tu tournes… ça me… ça me fout la gerbe… »


Connor ne répondit pas.


Sa priorité restait inchangée.


Tenir. Maintenir l’illusion.


Les secondes s’étiraient, devenaient floues, imprécises.


Le rythme de ses pas se désynchronisait légèrement.


Puis...


Un bruit électronique.


Le verrou.


Connor s’arrêta instantanément.


La porte s’ouvrit.


La lumière du couloir s’infiltra dans la cellule, tranchante, presque aveuglante après la pénombre.


Chris apparut dans l’encadrement.


« Toi. »


Son regard désigna Connor sans hésitation.


« Debout. On y va. »


L’infiltré tourna lentement la tête.


« Où est mon avocat ? » lança-t-il brusquement, avec plus de dureté que prévu. « Je ne dirai rien sans mon avocat. »


Chris soupira.


« Il t’attend. Bouge. »


Connor s’approcha.


Chaque pas était contrôlé.


Il tendit les poignets.


Le métal froid des menottes se referma autour de ses articulations dans un cliquetis sec.


Alors qu’il franchissait la porte, la voix du junkie s’éleva derrière lui.


Plus basse.


Presque murmurée.


« …Dis rien, mec. »


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La porte de la salle d’interrogatoire se referma derrière eux dans un claquement sourd. Le bruit resta suspendu un instant dans l’air, comme étouffé par les murs nus.


Une table métallique vissée au sol, deux chaises rigides, une lumière blanche trop crue qui tombait du plafond et effaçait toute zone d’ombre.


Rien pour adoucir, rien pour détourner l’attention. Tout semblait conçu pour mettre à nu.


Connor s’avança.


Ses pas résonnèrent légèrement, creux, réguliers… mais un observateur attentif aurait noté un infime décalage dans leur cadence.


Il s’assit.


Plus lourdement qu’à l’accoutumée.


Face à lui, Hank n’avait pas bougé.


Les coudes posés sur la table, les mains jointes devant sa bouche, il le fixait sans un mot. Ses yeux parcouraient son visage, puis glissaient vers ses épaules, ses bras....


Il évaluait.


Pas comme un flic.


Comme quelqu’un qui cherche à comprendre si l’autre tient encore debout.


Leurs yeux se croisèrent.


Un instant suspendu.


Puis, avec une tentative d’humour qui manquait légèrement sa cible :


« Avec vous comme avocat… je suis sauvé. »


Sa voix était plus basse.


Légèrement voilée.


Hank ne réagit pas tout de suite.


Il se pencha en avant et déverrouilla les menottes. Le cliquetis métallique sembla trop fort dans le silence.


« Est-ce que ça va aller ? »


« Je peux gérer. »


« Ouais. » Hank le détailla d’un regard sombre. « Ça se voit. »


Le déviant baissa légèrement les yeux.


« Je ne peux ingérer que du Thirium… et de faibles quantités d’alcool. La nourriture humaine perturbe l’ensemble de mes fonctions. »


Une contraction violente lui traversa l’abdomen. Sa main se crispa contre sa veste.


« Mon système tente de forcer une expulsion d’urgence. »


Hank se raidit.


« Donc t’es en train de me dire que tu vas t’écrouler d’une minute à l’autre. »


« Non. Je dis juste que la situation est… inconfortable. »


« Connor. »


Le ton était plus sec.


« T’as la gueule d’un type qui va tomber de sa chaise. »


Connor releva les yeux, obstiné.


« La mission n’est pas terminée. »


Hank inspira profondément, comme s’il essayait encore de rester calme.


« Bon. Voilà ce qu’on va faire. Tu retournes en cellule. Et tu t’évanouis. »


Connor cligna des yeux.


« …Je m’évanouis ? »


« Oui. Tu t’écroules. Chris appelle à l’aide, on te sort de là, et tu rentres à la maison. »


« Ensuite je pourrai revenir une fois mon système stabilisé. »


« Non. »


Le mot tomba trop vite.


Trop durement.


Connor se figea.


« Non ? »


Hank croisa les bras, déjà sur la défensive.


« T’as fini pour cette affaire. »


La LED de Connor vira brièvement au jaune.


« Vous me retirez de l’enquête ? »


« Oui. »


« Pourquoi ? »


Hank ouvrit la bouche.


Parce que j’ai cru que t’allais y rester.


Parce que je t’ai entendu disparaître dans les parasites.


Parce que je sais ce que ça fait de te perdre.


Mais rien de tout ça ne sortit.


À la place, sa voix claqua :


« Parce que t’es pas en état. »


Connor baissa les yeux vers la table.


« C’est temporaire. »


« Je m’en fous. »


Le silence tomba aussitôt.


Hank regretta la phrase à l’instant même où elle franchit ses lèvres.


« Je vois. »


« Non, tu vois pas. »


« Hank, je dois démanteler ce réseau... il faut absolument retrouver l’acheteur. »


« Tu trembles, Connor. Tu retiens une procédure d’urgence depuis plusieurs heures, tu tiens à peine debout et tu veux repartir jouer les héros ? »


« Je veux terminer ce que j’ai commencé. »


« Et moi je veux que tu restes en un seul morceau ! »


La phrase sortit trop fort.


Trop brusquement.


Hank se tut aussitôt, comme surpris par ses propres mots.


Connor le fixa.


Il ne comprenait pas.


Pas vraiment.


Pour lui, la colère de Hank ressemblait à un rejet. À une décision prise au-dessus de lui, sans l’écouter.


« Si j’étais humain… » murmura-t-il.


Hank se crispa.


« Ne commence pas. »


« Vous ne me traiteriez pas ainsi. »


« C’est faux. »


« Vous verriez un officier blessé. Pas un équipement défectueux à retirer du terrain. »


Hank resta silencieux.


Trop longtemps.


Il voulait nier. Il voulait lui dire que c’était justement parce qu’il le voyait comme vivant qu’il avait peur.


Mais les mots restaient coincés.


Connor interpréta ce silence comme une confirmation.


Son visage se ferma.


« Comme vous voudrez, lieutenant. »


Le titre frappa Hank en plein ventre.


Le déviant se leva lentement, vacilla presque, puis tendit les poignets à Chris sans regarder Hank.


« Finissons-en. »


Hank ne bougea pas.


Il avait voulu le protéger.


Il venait seulement de lui prouver qu’il ne savait pas comment.


---------


Connor fut guider jusqu’à la cellule.


Le couloir semblait plus long qu’à l’aller.


Les néons au plafond grésillaient légèrement, leur lumière froide découpant l’espace en segments trop nets, presque irréels.


Chaque pas résonnait.


« Malade ou pas, mon gars… » lança Chris d’un ton volontairement dur, sans se retourner. « Tu vas finir par parler. »


Connor releva légèrement la tête.


Il devait maintenir le rôle.


« Je ne mens pas… » répondit-il, la voix plus faible. « Je ne me sens vraiment pas... »


Une vague brutale.


Son champ de vision se contracta.


Les bords s’assombrirent partiellement.


Il ralentit.


Un demi-pas de trop.


Chris s’arrêta et se tourna vers lui.


« Hé... »


Connor vacilla.


Juste assez pour être crédible.


Mais cette fois ce n’était pas entièrement simulé. Son système oscillait dangereusement entre contrôle et surcharge.


Une seconde.


Puis il prit sa décision.


Exécuter le plan.


Il inspira.


Ou du moins, simula le geste.


Il laissa ses muscles se relâcher.


Juste assez.


Son corps bascula vers l’avant et s’effondra.


Le choc contre le sol résonna sèchement. Sa tête tourna légèrement sur le côté, ses bras retombant sans résistance.


Chris jura immédiatement.


« Putain ! »


Il s’accroupit rapidement à côté de lui, deux doigts posés contre son cou, simulant une vérification de pouls.


Connor, lui, maintenait son système en veille contrôlée.


Signes vitaux ralentis.

Réactivité minimale.

Simulation : cohérente.


« Hé ! » cria Chris en relevant la tête. « Besoin d’une civière ici, maintenant ! »


Des pas précipités résonnèrent dans le couloir. Deux agents arrivèrent en courant. Leurs bottes frappant le sol à un rythme rapide, désordonné.


« Qu’est-ce qu’il a ? »


« Aucune idée, il vient de s’écrouler ! »


Connor sentit le mouvement de l’air, la proximité des corps, les mains qui le soulevaient avec précaution relative.


Sa tête bascula légèrement en arrière, inerte.


Derrière les barreaux, le junkie s’était redressé brusquement.


Ses yeux écarquillés fixaient la scène avec une intensité presque animale.


« …Oh merde… » souffla-t-il.


Sa respiration s’accéléra.


« Il… il est mort ?! »


Chris jeta un coup d’œil dans sa direction. Puis afficha un sourire lent.

Calculé.


« Pas encore. »


Il se releva, époussetant brièvement son pantalon.


« Mais c’est ce qui arrive quand tu mélanges de l’alcool avec de la RED ICE. »


Le visage du junkie se décomposa.


« …Quoi ? »


Sa voix trembla.


« Qu’est-ce que t’as dit… ? »


Chris haussa les épaules, faussement détaché.


« Les deux ensemble ? Mauvaise idée. Ça te liquéfie les entrailles. Lentement. »


Le junkie porta brusquement ses mains à sa tête, ses doigts s’enfonçant dans ses cheveux.


« Non… non… non… » répéta-t-il, de plus en plus vite. « Putain...j’en ai pris... j’en ai pris... »


Il se mit à se balancer violemment d’avant en arrière, le regard paniqué


« J’vais crever… j’vais crever... »


Chris croisa les bras, l’observant sans bouger.


Un sourire en coin.


Pendant ce temps, Connor était déjà emmené hors de vue.


------


Plus tard



La porte d’entrée s’ouvrit dans un léger grincement.


Connor entra sans vraiment ralentir, refermant derrière lui d’un geste imprécis. Ses doigts glissèrent un instant sur la poignée avant de la lâcher complètement.


L’air de la maison était plus chaud.


Plus calme.


Mais cela ne suffisait pas.


La sensation dans son abdomen s’intensifia immédiatement, comme si son système, enfin hors de danger, cessait de contenir ce qu’il retenait depuis trop longtemps.


Un aboiement sourd retentit.


Sumo apparut dans le couloir, sa queue battant lentement l’air tandis qu’il s’approchait.


Connor s’arrêta à peine.


« …Hey. »


Sa voix était basse.


Fatiguée.


Il posa distraitement une main sur la tête du chien, effleurant son pelage sans vraiment s’y attarder.


« Pas maintenant… »


Sumo pencha légèrement la tête, reniflant l’air avec insistance.


Connor reprit sa marche.


Il atteignit sa chambre, retira son manteau avec un geste brusque, le laissant tomber sur le sol plutôt que de le poser. Ses doigts s’attaquèrent ensuite au gilet en Kevlar, qu’il arracha presque de son torse avant de le laisser glisser sur une chaise.


Chaque mouvement semblait précipité.


Urgent.


Il enfila rapidement des vêtements plus légers, ses gestes devenant de moins en moins précis.


Une nouvelle contraction le plia légèrement en avant.


Connor porta une main à sa bouche.


Trop tard.


Il se redressa brusquement et quitta la chambre, ses pas irréguliers résonnant dans le couloir.


Salle de bain.


Maintenant.


Il franchit la porte, manqua de trébucher sur le carrelage froid et tomba presque à genoux devant les toilettes.


Le premier spasme le secoua violemment. Son corps se contracta sans retenue.


Et il vomit.


Le liquide mêlé de bière, de résidus alimentaires et de Thirium dilué se déversa dans la cuvette dans un bruit humide, brutal, incontrôlé.


Un goût métallique envahit immédiatement sa bouche.


Agressif.


Persistant.


Connor resta penché, les mains agrippées aux rebords, ses doigts tremblant légèrement sous l’effort.


Il tenta de reprendre le contrôle.


Mais une nouvelle contraction arriva.

Plus violente.


Son corps se replia à nouveau sur lui-même alors qu’un second spasme le traversait.


Derrière lui, Sumo entra doucement dans la pièce. Ses griffes cliquetèrent sur le carrelage.


Il s’approcha, hésitant, puis s’allongea à quelques centimètres, observant Connor avec une attention silencieuse.


« …Je vais bien… » murmura-t-il t’il entre deux respirations instables.


Mensonge.


Une nouvelle vague le coupa.


Il se pencha à nouveau, son système vidant méthodiquement tout ce qui ne devait pas être là.


Ses épaules tremblaient.


Ses mains perdaient en stabilité.


Sumo se rapprocha, posant doucement son museau contre son bras.


Connor tourna légèrement la tête vers lui avant de revenir presque immédiatement dans la cuvette.


Ses doigts tremblants vinrent s’ancrer dans son pelage. Comme un besoin de soutien durant cette pénible épreuve.


-----


Quelques heures plus tard, la porte d’entrée s’ouvrit à nouveau.


Hank entra, visiblement épuisé.


Il jeta ses clés sur la table sans regarder, retira son manteau d’un geste lourd et passa une main sur son visage fatigué.


Alors qu'il s'aventurait dans le petit couloir, il remarqua la lumière allumée de la salle de bain.


« Connor ? »


En entrant dans la pièce, Hank le vit effondré au milieu du sol, les bras enroulés autour de son ventre.


« Bon sang ! »


Les iris bruns du jeune homme se dirigèrent vers le visage de Hank agenouillé au-dessus de lui.


« ...Je vais bien. »


« Une personne qui va bien ne dort pas sur le sol de la salle de bain. »


« ...Je ne suis plus malade. » Expliqua Connor à voix basse. « Mais je n'ai pas eu la force de me relever. »


« Ça a été si horrible que ça ? »


« Mon volume de thirium est tombé à soixante et onze pour cent. »


« Ok. Ça répond a ma question. » Souffla Hank. « Attends, je vais t'apporter une bouteille de... »


« Non ! » Protesta Connor en roulant sur le dos. « Je ne peux plus rien ingérer. L’expulsion d'urgence se relancerait immédiatement... »


« Oh, super. Quand tu pourras boire du thirium ? »


« Dans sept heures... pas avant. »


Hank passa un bras sous le sien, l’aidant à se relever.


Connor vacilla légèrement.


« Je peux marcher. »


« Ouais. Je vois ça. »


Un pas instable


Puis un autre.


Il se dégagea brusquement.


« Je vous dis que je peux marcher. »


Le ton était plus sec. Plus tendu.


Hank recula.


« Hé ! j’essaie juste de t’aider. »


Le déviant tourna la tête vers lui, son regard dur, fatigué.


Mais surtout blessé.


« Oui... Comme quand vous m’avez retiré de l’enquête. »


Le coup partit net.


Hank se figea.


« Connor... »


« Si j’étais humain… » continua-t-il, plus bas. « Vous ne l’auriez pas fait. »


Le silence tomba entre eux.


Le lieutenant souffla par le nez.


« Voilà. On y est. »


Il passa une main sur son visage, fatigué.


« Ça n’a rien à voir avec ça. »


« Je n’y crois pas. »


Hank ouvrit la bouche.


Rien ne sortit.


Son regard resta accroché à Connor, mais quelque chose coinçait.


Comme si répondre risquait d’empirer les choses.


« C’est pas… »


Il s’arrêta.


Frustré.


Sa mâchoire se contracta.


« Putain… »


Connor attendait.


Et ça le forçait à aller plus loin.


Hank détourna brièvement le regard, puis revint vers lui.


« C’est pas une question de confiance. Ni de ce que t’es. »


Ses doigts se crispèrent légèrement contre sa paume.


« C’est juste que… »


Il s’interrompit encore.


Ses épaules retombèrent.


Comme s’il abandonnait l’idée de formuler quelque chose de propre.


« J’ai déjà vu ce que ça donnait quand tu pousses trop loin. »


Le silence revint.


Mais cette fois, il n’était plus vide.


Il traînait avec lui quelque chose de lourd.


« Et j’ai pas envie de revivre ça. »


Connor resta immobile.


Ses traits se tendirent à peine.


Hank inspira, secoua légèrement la tête.


« Voilà. C’est tout. »


Pas d’explication supplémentaire.


Pas d’excuse.


Juste une vérité brute, mal dite.


Le silence retomba, plus dur qu’avant.


Connor détourna les yeux.


« …Très bien. »


Sa voix était basse.


Fermée.


« Je vais activer mon mode repos. »


« Connor… »


Mais il ne s’arrêta pas.


La porte se referma.


Plus sèchement que nécessaire.


Hank resta seul dans le couloir.


« …Et merde. »




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À suivre




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