JE SUIS VIVANT

Chapitre 27 : Famille

4753 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 01/01/2024 22:47

Famille


L’alarme interne se déclencha à sept heures précises, arrachant Connor à un repos instable et fragmenté.


Mais cette fois, le réveil ne fut pas immédiat.


Le manque de thirium alourdissait chacun de ses systèmes, ralentissant ses processus comme une brume épaisse qui refusait de se dissiper.


Pendant quelques secondes, ou peut-être davantage, il resta immobile, les yeux ouverts dans le vide, incapable de rassembler suffisamment d’énergie pour bouger.


Finalement, dans un effort presque douloureux, il tourna légèrement la tête.


Au pied du lit, Sumo dormait encore, roulé sur lui-même, sa respiration lente et régulière contrastant cruellement avec l’agitation interne de l’androïde.


Comme s’il avait senti son regard, le Saint-Bernard releva péniblement la tête, cligna des yeux, puis se redressa avec un grognement étouffé avant de s’étirer longuement.


Connor observa la scène en silence.


Le chien s’approcha ensuite du lit, son pas lourd mais familier, et posa doucement sa truffe contre sa joue.


Un léger souffle échappa à Connor.


« …Salut, mon grand. »


Sa voix était basse, légèrement rauque.


« J’espère que ta nuit a été meilleure que la mienne. »


Ses doigts vinrent se poser sur la tête massive de Sumo, caressant distraitement son pelage épais.


Ce contact simple, presque banal, était l’une des rares choses qui parvenaient encore à apaiser le tumulte qui grondait en lui.


Mais cela ne dura pas.


La réalité revint, brutale, froide.


Connor ferma brièvement les yeux, puis se força à se redresser.


Le mouvement fut lent, hésitant, comme si son propre corps lui résistait.


Il quitta finalement le lit et se dirigea vers le miroir.


Face à son reflet, il resta figé un instant.


Sa chemise blanche parfaitement ajustée, sa cravate soigneusement nouée… tout était à sa place.


Tout était conforme.


Sauf lui.


Ses yeux trahissaient ce que le reste de son apparence tentait de dissimuler :


une colère sourde, mêlée à une déception persistante, encore vive depuis la veille.


Sans un mot, il ajusta ses manches avec une précision mécanique, puis redressa légèrement sa cravate.


Le reflet ne changea pas.


Et cela ne fit qu’accentuer ce sentiment dérangeant, presque insupportable, qu’il ne reconnaissait plus vraiment ce qu’il voyait.


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Poursuivant sa routine matinale, Hank prit une douche rapide, laissant l’eau chaude dissiper à peine la fatigue accumulée.


À travers le bruit du jet, il percevait Connor se déplacer dans la maison, comme une présence plus ressentie qu’entendue.


Quand il sortit enfin de la salle de bain, une serviette négligemment passée autour du cou, il aperçut Connor traverser le couloir.


Le déviant entra dans la cuisine, ouvrit le réfrigérateur avec une précision mécanique et en sortit une bouteille de thirium.


Le liquide bleu capta brièvement la lumière du matin avant qu’il ne referme la porte.


Il passa devant lui sans ralentir, sans un mot, sans même croiser son regard.


Le message était clair.


« Super… » marmonna Hank pour lui-même.


Sans un bruit, Connor sortit dans le jardin, Sumo sur ses talons. Il s’arrêta sur le petit perron, immobile, observant le chien faire le tour habituel de la cour.


Ses mouvements étaient fluides, contrôlés. Mais quelque chose dans sa posture trahissait une tension inhabituelle.


Quelques instants plus tard, Hank le rejoignit, une tasse de café fumante à la main.


Il resta dans l’embrasure de la porte, comme s’il hésitait à s’approcher davantage.


L’air était lourd, chargé d’un malaise palpable.


« Comment tu te sens ? » demanda-t-il finalement, d’un ton qu’il voulait détendu. « Tu as l’air mieux. »


Connor porta la bouteille à ses lèvres, buvant lentement sans détourner les yeux de Sumo.


« Je fonctionne correctement. »


Son regard glissa vers la LED teintée de jaune instable.


« …Ouais. C’est bon à entendre. » Il prit une gorgée de café, cherchant ses mots. « Si tu veux un autre jour pour récupérer, je peux en parler à Fowler... »


« Non. »


La réponse tomba net, tranchante.


Le déviant ne tourna même pas la tête.


« Cela ne sera pas nécessaire. »


Hank sentit une pointe d’agacement monter.


« D’accord… si tu le dis. »


Il resta là une seconde de trop, comme s’il attendait autre chose.


Une ouverture.


Un signe.


Rien ne vint.


Alors il soupira, fit volte-face et retourna dans la cuisine pour déposer sa tasse.


« Bien. Termine avec Sumo. » lança-t-il finalement, la voix plus sèche. « Je t’attends dans la voiture. »


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Au commissariat, l’agitation était presque assourdissante.


Les sonneries stridentes des téléphones se mêlaient aux conversations tendues, aux jurons étouffés et au froissement incessant du papier.


Les bureaux débordaient de dossiers, les écrans affichaient des rapports incomplets, et l’odeur du café froid stagnait dans l’air.


Le RED ICE faisait des ravages, et tout le monde le savait.


Tout le monde… sauf Connor, qui semblait étrangement en dehors de ce chaos.


Assis à son poste, parfaitement droit, il traitait les rapports à une vitesse presque inhumaine. Ses yeux parcouraient les données sans pause, son interface avec une précision millimétrée.


Sa LED clignotait en jaune.


Irrégulièrement.


Comme une alerte silencieuse que personne ne pouvait vraiment interpréter.


Entre ses doigts, la pièce tournoyait.


Rapide.


Fluide.


Constante.


Un mouvement presque fascinant, mais surtout révélateur.


Un ancrage.


Une manière de contenir quelque chose qui menaçait de déborder.


Connor ne s’arrêta pas.


Mais ses capteurs, eux, captèrent.


Hank et Fowler dans une conversation.


Malgré lui, il leva légèrement les yeux.


À travers la vitre du bureau, il observa le lieutenant.


Sa posture, sa façon de parler, ses gestes… tout était familier.


Stable. Contrôlé.


Comme si rien n’avait changé.


Comme si lui… n’était plus un facteur à prendre en compte.


Une sensation désagréable, difficile à classifier, traversa ses systèmes.


Sa pièce ralentit.


Une fraction de seconde.


Malgré lui, il leva légèrement les yeux.


Le regard de Hank se tourna vers lui.


Une brève connexion.


Le déviant détourna immédiatement les yeux, comme brûlé par ce simple échange.


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Trente minutes plus tard, son partenaire sortit enfin du bureau et rejoignit son poste.


Il observa l’écran de Connor, puis la pile de dossiers presque entièrement traitée.


« Je vois que t’as pas chômé… » tenta-t-il, sur un ton neutre. « T’as presque fini. »


Aucune réaction.


Pas même un regard.


« T’as pas pris une pause depuis qu’on est arrivés. » reprit-il. « T’es sûr que ça va ? »


Le bruit de la pièce contre les phalanges devint plus rapide.


« S’il te plaît… dis quelque chose. »


La LED passa brusquement du jaune au rouge.


Connor s’arrêta.


Lentement, il leva les yeux vers Hank.


« Que dois-je dire, lieutenant ? »


Le ton était calme mais chargé d’une évidente froideur.


Hank se raidit.


« Eh. » grogna-t-il. « Si t’as quelque chose à dire, dis-le. »


« Je n’ai rien à dire. »


La pièce claqua plus fort.


Hank sentit la colère monter.


« Tu comptes rester comme ça combien de temps ? » lâcha-t-il. « J’avais mes raisons de te retirer de l’affaire. »


Connor planta enfin son regard glacial dans le sien.


« J’aimerais bien les connaître. »


Le ton n’était plus neutre.


Il était accusateur.


« Je n'ai pas à me justifier auprès de toi, Connor. Je reste ton supérieur. Si je te donne un ordre, tu obéis. C'est tout ! »


Le silence fut la seule réponse du déviant.


« Peut-être que tu devrais sortir un moment pour te vider la tête. »


L'androïde resta mutique, son petit cercle de métal naviguant incessamment sur ses phalanges.


« Putain ! Mais arrête de jouer avec cette foutue pièce, ça me rends dingue ! »


Instantanément, Connor referma la main dessus.


« À vos ordres, Lieutenant. »


L’insistance sur le grade claqua comme une gifle.


Le silence qui suivit fut encore plus lourd.


Hank explosa.


« Ça suffit, Connor ! » lança-t-il en frappant du plat de la main sur le bureau. « J’en ai marre de te voir faire ta putain de machine avec moi ! »


Le temps sembla se figer.


Connor ne bougea plus.


La pièce tomba sur le bureau dans un bruit métallique sec.


Sa LED pulsa violemment en rouge.


Ses yeux… changèrent.


Ce n’était plus de la colère.


C’était de la douleur.


Pure.


Silencieuse.


« ...Gamin, je suis désolé... Je ne voulais pas dire ça... »


La honte et la culpabilité étaient épaisses dans la voix de Hank.


« J'essaie juste de... »


Connor balaya rageusement la pièce de son bureau et s'éloigna vers les portes du commissariat.


Hank resta un moment sans bouger après son départ.


Le bruit reprit peu à peu autour de lui, comme si rien ne s’était passé.


Les conversations, les téléphones, les déplacements… tout continuait. Indifférent.


Mais pour lui, quelque chose s’était arrêté.


Il passa une main lasse sur son visage, frottant ses yeux fatigués, puis se laissa tomber dans sa chaise.


« …Putain… »


Le mot resta suspendu, presque avalé.

Il savait exactement ce qu’il avait fait.


Et pourquoi ça faisait aussi mal.


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Le reste de la matinée passa dans une sorte de flou.


Hank tenta de se replonger dans sa paperasse, mais ses yeux revenaient sans cesse vers l’horloge affichée sur son terminal.


Cinq minutes.


Dix.


Vingt.


Chaque seconde semblait s’étirer anormalement.


Il vérifia son téléphone.


Aucune notification.


Rien.


« T’es vraiment têtu, gamin… »


Mais l’irritation n’était qu’une façade fragile. Derrière, l’inquiétude commençait à s’installer.


Au bout d’une heure, elle était devenue impossible à ignorer.


Hank releva finalement la tête et balaya la pièce du regard, cherchant un visage familier.


« Chris. »


L’officier leva les yeux de sa tablette.


« Lieutenant ? »


Il se leva, essayant de paraître naturel.


« T’as vu Connor ? »


Chris fronça légèrement les sourcils.


« Non. Pas depuis qu’il est sorti tout à l’heure. » Il inclina la tête, observant Hank avec curiosité. « Tout va bien avec lui ? »


« Ouais... » répondit-il trop rapidement. « Il est juste allé prendre l’air. Son détour a dû être long que prévu... »


Même à ses propres oreilles, ça sonnait faux.


Il détourna légèrement le regard.


« Il… avait pas la grande forme. »


Chris acquiesça lentement.


« Ouais… j’imagine. Après ce qui s’est passé hier… »


Hank hocha vaguement la tête, mais il n’écoutait déjà plus.


Ses doigts avaient déjà sorti son téléphone.


Un message.


Court.


Direct.


Connor, où es-tu ?


Il fixa l’écran une seconde de trop avant d’appuyer sur “envoyer”.


Le message partit.


Et avec lui, une part de son calme.


Hank glissa le téléphone dans sa poche, comme si le cacher allait empêcher l’attente.


« …Il est peut-être rentré directement. » ajouta-t-il, plus pour lui-même que pour Chris.


« C’est possible. » répondit l’officier. « Il avait l’air vraiment mal ce matin. »


Hank resta silencieux.


Mais ses yeux trahirent son inquiétude.


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Refusant d'arrêter de marcher et de répondre au message qui était apparu dans ses processeurs visuels, Connor, perdu dans ses pensées, poursuivit son voyage à travers les rues interminables de Détroit. 


Il se retrouva près du parc de jeux pour enfants, là où Hank et lui s'étaient parlés la nuit après le meurtre à l'Eden Club. Une soudaine vague de sombres souvenirs frappa Connor et le fit frissonner.


Il revit le détective éméché pointer son arme vers lui. Ce fut sans nul doute l'un des moments les plus terribles de sa courte vie. 


Cette menace de mettre fin à ses jours l'avait amené à éprouver pour la première fois un sentiment de mortalité.


Regardant le fleuve en contrebas, Connor fixa son reflet sur la surface sombre de l'eau et observa la lueur rouge de sa LED dans sa tempe droite.


« Une machine... » Murmura amèrement le déviant pour lui-même. « Une putain de machine... »


Il continua à marcher plus loin, sans but ni destination précise. Au bout d'un moment, l'androïde se retrouva le long de la rive entre la ville et la frontière canadienne. 


Assis au bord de l'eau, sur la berge enneigée, il regarda l'autre pays à quelques mètres seulement de l'endroit où il se reposait.


Perdu dans sa contemplation, Connor ramena ses genoux jusqu'à sa poitrine, puis enroula ses bras autour de ses jambes pour se protéger du froid.


Soudain, sa LED rouge passa brièvement au jaune à la réception d'un appel cybernétique de Markus.


« Connor, tu vas bien ? »


Il semblait sincèrement inquiet.


« Hank m'a appelé. Il te cherche partout. »


Dans un premier temps, le déviant voulut ignorer l'appel mais il savait pertinemment que s'il le faisait, Markus continuerait à lui envoyer des messages.


Ou pire.


Il informerait Hank du manque de réponse, inquiétant davantage le détective qui serait bien capable de déclencher tous les services de police disponibles pour le retrouver.


« Je souhaite être seul. » Répondit platement Connor. « J'ai besoin de réfléchir. »


« Où es-tu ? »


« Je veux être seul. » Répéta t'il, plus fermement.


« Peux-tu au moins venir à la tour ? Je ne dirai pas à Hank où tu es. »


Il y eut une pause avant que Connor ne décline l'invitation. 


« Non. Je ne me suis jamais senti à l’aise là-bas. Je préfère rester à l’écart. »


Cette fois, le silence de Markus dura plus longtemps.


Surpris.


Peut-être même blessé.


« Je… ne savais pas que tu ressentais ça. »


Connor ne répondit pas.


Parce qu’il n’avait jamais vraiment su comment le formuler lui-même.


« Alors viens au manoir. » reprit son ami, plus doucement. « Je ne veux pas que tu restes dehors. Pas comme ça. »


Connor releva légèrement la tête.


Le manoir.


Un endroit plus… personnel.


Moins chargé.


Mais l’envie de rester seul persistait, lourde, presque écrasante.


« Je ne veux pas déranger. »


« Tu ne deranges pas. Tu es invité. »


Le déviant laissa planer un long silence, incertain de devoir accepter. 


L'envie de rester seul était trop forte pour qu'il puisse y résister.


« Connor... » Insista Markus « Tu es mon ami, la personne la plus proche d'un frère. Je veux juste t'aider. »


Soufflant de défaite, Connor accepta finalement de le rencontrer et de laisser derrière lui la nuit noire au bord de la rivière.


« ...Très bien. Mais seulement pour quelques minutes. »


« C'est tout ce que je demande. »


Connor se leva lentement et épousseta la neige de ses vêtements.


Il jeta un dernier regard pensif à la surface calme et froide de l'eau avant de tourner le dos à son propre reflet.


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La sombre journée touchait à sa fin et Hank masquait son inquiétude derrière une façade stoïque tandis qu'il empruntait son itinéraire habituel pour rentrer chez lui.


Tout en roulant, il garda un œil sur les alentours pour éventuellement repérer la présence de son partenaire.


Quelque peu soulagé de ne pas le voir errer seul dans les rues, il restait néanmoins perturbé par son manque de réponse. 


Une fois de plus, Hank vérifia son téléphone et soupira.


Aucune notification, que ce soit de Connor ou de Markus.


« Merde, gamin. Où es-tu ? »


Arrivé dans l'allée de la maison, le lieutenant fut découragé de constater l'intérieur toujours sombre. 


Sumo laissa échapper un seul aboiement sourd à l'entrée de son maître. Ce dernier le laissa sortir dans la cour pour qu’il puisse se soulager.


Hank se rendit ensuite dans la chambre de Connor.


Il appuya sur l'interrupteur et regarda les guirlandes multicolores serpenter autour des nombreuses affiches accrochées aux murs.


Kiss, Iron Maiden, Sabaton, AC/DC, Metallica, Led Zeppelin, Korn, Black Sabbath, Knights of the black death...


Tous les groupes préférés de Connor étaient présents.


Le détective s'attarda ensuite sur les dizaines de photos collées au dessus de son lit et sourit un peu en s’attardant sur un cliché de lui et de l'androïde pris lors du fameux weekend à la cabane.


Le gamin tenait le smartphone à bout de bras et souriait de toutes ses dents tandis que les deux comparses signaient avec leurs doigts le symbole des "Métalleux", levant, tels deux rockeurs, leur index et auriculaire devant l'objectif.


Une autre photo attira l'attention du quinquagénaire.


Celle où le déviant immortalisait sa reprise du sport.


Le lieutenant dégoulinant de sueur, fier de sa performance. Il fanfaronnait aux côtés d'un Connor particulièrement amusé.


Et encore celle-ci...


Un selfie du visage surpris de Hank qui pointait du doigt le déviant portant facilement dans ses bras un encombrant Sumo de quatre-vingt kilos.


Un par un, le policier parcourut les moments de vie de Connor, remarquant toujours son large sourire et ses yeux pétillants de vie.


Était ce peut-être cela qu’il cherchait inconsciemment à préserver.


Cette humanité grandissante qui le rendait plus vulnérable au monde qui l'entourait.


Ou était-ce seulement lui-même qu'il essayait de protéger de cette peur indicible...


Celle de perdre un autre membre de sa famille.


« Je suis qu'un putain de connard... »


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Le manoir se dressait dans la pénombre, baigné d’une lumière chaleureuse qui contrastait avec le froid extérieur.


À l’intérieur, Markus faisait les cent pas.

Ses mouvements étaient nerveux, inhabituels pour quelqu’un d’aussi posé.


Ses yeux se posaient régulièrement sur son téléphone, comme s’il espérait une notification supplémentaire.


Ou redoutait son absence.


Lorsqu’il entendit enfin des pas dans l’allée, il se figea.


Puis se précipita vers la porte.


Il l’ouvrit avant même que Connor ne frappe.


Et le soulagement fut immédiat.


Visible.


Presque palpable.


« Merci d’être venu. » dit-il, avec un sourire qui trahissait encore son inquiétude. « Est-ce que tu vas bien ? »


Connor le regarda.


Longuement.


Sans répondre.


Le simple fait d’entendre cette question à répétition semblait l’épuiser.


Markus comprit.


Il s’écarta légèrement.


« Entre. »


Le salon était calme.


Chaleureux.


Vivants de souvenirs.


Le piano, la bibliothèque, l’échiquier… chaque élément racontait une histoire.


Connor balaya la pièce du regard, silencieux, presque étranger à cet endroit pourtant accueillant.


Markus le rejoignit.


« Je suis content que tu sois là. » dit-il doucement. « Mais dis-moi… pourquoi continues-tu à penser que tu n’as pas ta place à New Jericho ? »


Connor ne réfléchit pas.


« Parce que je ne l’ai pas. Pas après ce que j’ai fait. » Il détourna le regard. « J’ai localisé l’ancien refuge. Je les ai livrés. Ça ne s’efface pas. »


Markus s’approcha.


Sans brusquer.


« Tu n’es plus cette personne, Connor. » répondit-il calmement. « Nous le savons tous. »


Il secoua légèrement la tête.


« Peut-être. » dit-il. « Mais ça ne change rien à ce que je suis. »


Sa LED pulsa en rouge.


« Je suis une machine conçue pour traquer les déviants. »


Sa voix se durcit.


« Rien de plus. »


Markus s’arrêta à quelques pas de lui.


« Ce que nous étions programmés à faire ne définit pas ce que nous choisissons de devenir. »


Les mots touchèrent.


Mais le silence persista.


« Qu'est-ce qui ne va pas, Connor ? » reprit Markus. « Tu as l'air tellement... perdu. »


« ...Tout. » Admit finalement le déviant lui tournant le dos. « Je... Je ne suis même pas censé exister ! Je suis un prototype. Tout en moi est temporaire. Je serai toujours perçu comme une machine quoi que je fasse... »


« Tu parles ainsi à cause de ce que t'a dit Hank, n'est ce pas ? »


Connor se figea un moment, réalisant que le détective lui avait évoqué leur dispute.


« Je suis un fardeau pour lui. » Confia t'il d'un souffle irrité.


« Tu as tort. »


« Vraiment ? » Gronda rageusement le déviant. « J'ai été piraté, submergé d'erreurs, de dysfonctionnements... Pire encore, j'ai été kidnappé à cause de ma conception rare ! Des personnes ont été mises en danger par ma faute. »


Les yeux de Connor commencèrent à briller de larmes alors qu'il s'exprimait sans détour.


« Je suis un poids pour Hank. C'est pour ça qu'il a décidé de m'éloigner de lui... »


Markus se dirigea vers son ami et ancra ses deux mains sur ses épaules affaissées.


« Connor, tu ne comprends pas... » Sourit-il. « Carl agissait de la même manière avec moi. Parce que j'étais important à ses yeux et qu'il avait peur de me perdre. »


Connor ne répondit rien et baissa à nouveau la tête vers le sol.


« Hank est comme un père pour toi, je me trompe ? »


Markus étudia attentivement l'état émotionnel de l'androïde.


« Il est évident que votre relation va au delà d'un simple partenariat. » poursuivit-il . « Je sais de quoi je parle, je l'ai vécu avec Carl. »


Les mots de Markus ébranlèrent un peu plus le déviant qui ne put dissimuler son expression emplie de tristesse.


« Il l'est. C'est vrai. » Avoua t'il en pressant douloureusement ses paupières. « Mais je n'ai jamais demandé à ce que Hank me traite différemment... »


Il s'assit lourdement sur le canapé en cuir et prit sa tête en étau entre ses mains.


« Je ne veux pas devenir une source d'inquiétude pour lui. Il n'a pas besoin de ça. »


« Connor, tu ne peux pas lui demander de faire comme si tu n'étais rien pour lui. Que tu le veuilles ou non, il sera toujours inquiet pour toi. » Markus s’installa à son tour près de lui. « Comme tu le seras toujours pour lui. Vous êtes devenus une famille et dans une famille, on veille les uns sur les autres. »


« Une famille... » Répéta-t’il dans un souffle.


C'était étrange comment ce simple mot pouvait procurer en lui tout un panache de sentiments complexes.


« Le temps est si précieux. » Reprit Markus. « Ne le gaspille pas en restant en colère contre Hank. Tu ne sais pas de quoi sera fait demain. »


Il posa sa main sur l'épaule de son ami et se pencha légèrement pour faire face à son visage torturé de doutes.


« Connor, Parle lui. Dis lui ce que tu ressens. »


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Ne voulant pas quitter la maison au cas où le déviant reviendrait, Hank resta simplement assis dans son fauteuil.


Le téléphone restait extrêmement silencieux.


Aucune nouvelle ne lui était parvenue depuis le dernier message texte de Markus indiquant sans plus de précisions que Connor allait bien.


Soudain, Sumo releva brusquement la tête de ses pattes et se dirigea avec excitation vers la porte d'entrée.


Connor apparut enfin dans l'embrasure, de suite accueilli par l'adorable Saint Bernard.


Le jeune homme le caressa d'un sourire chaleureux, avant de rapidement retrouver une expression neutre à la présence de Hank.


« Gamin, je suis content que tu sois enfin rentré... » Déclara t’il prudemment.


Sans un mot, le déviant passa devant lui.


« Écoute, je sais que tu es en colère... Mais ce que je t'ai dit tout à l'heure... Ce n'est pas... Enfin... Tu vois... Je tenais à m'excuser... »


Toujours mutique, Connor entra dans sa chambre avec Hank sur ses talons.


Il se dirigea rapidement vers la porte de son placard et l'ouvrit.


En le voyant fouiller à l'intérieur, le quinquagénaire fut saisi par une soudaine panique.


« Attends... tu pars ? On peut en parler, Connor. S'il te plaît, laisse moi juste le temps de t'expliquer ce que... »


« C'est pour vous. » Coupa précipitamment le déviant en se retournant vers le lieutenant.


Surpris, il regarda Connor lui présenter un objet emballé. 


Alors que le couvercle de la boîte était doucement soulevé, le déviant commença à parler comme s'il avait besoin de se justifier.


« Je prévoyais de vous le donner à Noël mais je pense qu'il est préférable que vous l'ouvriez maintenant. Vous allez comprendre pourquoi... »


Le cadeau offert fit briller d'incrédulité les yeux bleus de Hank.


L'objet dans la boîte était une sculpture en étain, conçue sur mesure auprès d'un talentueux artiste du centre ville.


L'œuvre réalisée selon les indications précises de Connor, mesurait près de vingt centimètres de hauteur et représentait un ancien rouleau de papyrus déroulé. Ce dernier était maintenu par de somptueux supports en chêne poli.


En haut à gauche était gravé avec détails une vieille boussole nautique.


Le N pour le Nord était le plus prononcé tandis que les E , W et S pour l'Est, l'Ouest et le Sud se faisaient plus discrets. Dans le coin supérieur droit de la sculpture, se trouvait l'empreinte en relief d'un encrier ainsi qu'une plume d'oie qui calligraphiait un mot :


« Stabilitas ».


« J'ai choisi un parchemin car dans de nombreuses cultures humaines, il représente la connaissance et la sagesse, ce que vous avez partagé avec moi pour m'aider à grandir en tant que personne. » 


Connor se positionna à côté de lui pour montrer le deuxième symbole. 


« La boussole représente l'orientation, la sécurité et la protection. Encore une fois, des choses que j'ai vécues seulement après avoir été accueilli chez vous. »


Hank était à court de mots face au cadeau incroyablement attentionné.


« La plume signifie la liberté et l'ascension, tandis que l'encrier méthaphorise l'apprentissage. Si j'en sais autant sur la vie, c'est grâce à vous. »


Connor continua ses explications et descendit son doigt sur l'inscription.


« Stabilitas, c'est du latin. Ça signifie stabilité, ce que vous m'avez aussi procuré pendant que je me découvrais. »


Un autre détail sur le parchemin fut porté à l'attention de Hank. Une belle citation qui résonna au plus profond de son cœur.


« Quant à ça... » Connor désigna la phrase imprimée en cursive au centre de la sculpture. « Je voulais honorer votre relation avec Cole et essayer de vous offrir des mots de réconfort. J'espère que ce n'est pas déplacé... »


Prenant une profonde inspiration, Hank stabilisa sa voix et la lut à haute voix. 


« Ce n'est pas la chair et le sang, mais le cœur qui fait de nous des pères et des fils. Par Johann Friedrich Von Schiller. »


Quelque chose se brisa doucement derrière ses yeux.


Une émotion qu’il n’essayait même plus de contenir.


Il passa brièvement une main sur son visage, comme pour reprendre contenance… mais elle s’attarda une seconde de trop.


Il inspira profondément.


Mais ça ne suffisait pas.


Pas cette fois.


Hank posa la sculpture avec précaution sur la table de nuit.


Ses doigts restèrent dessus une seconde.


Puis il releva les yeux vers Connor.


Et tout ce qu’il aurait pu dire...


Tout ce qu’il aurait dû dire...


Resta coincé.


Alors il avança.


Un pas.


Puis un autre.


Arrivé devant lui, il s’arrêta une fraction de seconde.


Son regard chercha le sien.


Puis...


Il le serra contre lui.


L’étreinte fut immédiate.


Forte.


Presque désespérée.


Ses mains se refermèrent dans son dos, agrippant le tissu comme pour s’assurer qu’il était bien là.


Qu’il ne partirait pas.


Son visage se perdit contre son épaule.


Ses yeux se fermèrent.


Et cette fois, il ne retenait plus rien.


Pas vraiment.


Sa respiration trembla légèrement contre lui.


Ses doigts se crispèrent.


Connor resta immobile un instant.


Puis, lentement, ses bras se levèrent avant de se refermer autour de Hank.


Moins brusquement.


Le silence les enveloppa.


Mais il n’était plus vide.


Il était plein de regrets et de soulagement.


Et aucun des deux ne chercha à parler.


Parce qu’ils n’en avaient plus besoin.


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