JE SUIS VIVANT
Chapitre 36 : Une histoire d’algorithmes
2581 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 13/01/2025 14:43
Une histoire d'algorithmes
Puic…
Puic…
Puic…
Le ressort grinçant de la petite vahiné fixée sur le tableau de bord vibrait avec une régularité presque provocante. À chaque oscillation, le tintement aigu venait heurter les nerfs déjà à vif de Hank.
Il serra la mâchoire.
Encore.
Et encore.
À côté de lui, Elijah Kamski observait la figurine d’un air distrait, avant de lui donner une nouvelle pichenette, comme s’il testait la résistance d’un mécanisme.
Puic.
Le regard de Hank glissa vers lui, lourd, chargé d’un avertissement silencieux.
« Désolé. »
Le mot tomba sans conviction.
Kamski leva les mains dans une imitation presque moqueuse de reddition, un sourire en coin trahissant tout le contraire.
« Promis, j’arrête. »
Il n’arrêta pas vraiment. Il se contenta de laisser ses doigts flotter à quelques millimètres de la figurine, comme s’il savourait déjà la prochaine impulsion.
Le silence retomba.
Épais.
Dense.
La voiture avalait l’asphalte de Détroit dans un grondement sourd, son moteur vibrant jusque dans les portières.
À l’extérieur, la circulation se densifiait à mesure qu’ils approchaient de la bretelle ouest menant à New Jericho.
Une mer de phares et de carrosseries, compacte, lente, irritante.
Vingt minutes.
Vingt longues minutes coincés dans cet habitacle.
Et toujours aucun mot.
Kamski finit par rompre le silence, comme on entrouvre une porte interdite.
« C’est un superbe modèle, lieutenant Anderson. »
Sa voix était douce, presque admirative, mais quelque chose, dans son intonation, sonnait calculé.
Ses doigts glissèrent lentement sur le cuir rouge de la portière.
« Une Dodge Magnum de 1979… moteur V8. » Il tourna légèrement la tête. « Je me trompe ? »
Hank cligna des yeux, pris de court malgré lui.
« Ouais. »
Un simple mot. Sec.
Kamski hocha la tête, satisfait, comme s’il venait de valider une hypothèse.
« Instrumentation analogique… volant d’origine… tableau de bord en vinyle rembourré… »
Il effleura la surface du bout des doigts, presque avec tendresse.
« …et une garniture de pavillon remarquablement bien conservée. »
Un bref silence.
Puis, plus bas :
« Vous savez… pour son époque, c’était une machine en avance. »
Il se redressa légèrement.
« Allumage électronique, convertisseur de couple de verrouillage… des innovations discrètes, mais déterminantes. »
Un léger sourire.
« Les révolutions les plus intéressantes sont rarement les plus visibles. »
Le détective ne répondit pas.
Ses doigts tapotaient nerveusement le volant.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
« Lieutenant… »
La voix de Kamski glissa dans l’air comme une lame fine.
« Vous comptez m’ignorer encore longtemps ? »
Hank inspira profondément, comme pour contenir quelque chose de plus violent.
Puis il tourna la tête vers lui.
Lentement.
« Je vais être clair avec vous, Kamski. » Sa voix était basse. Grave. « Je ne vous aime pas. »
Le sourire de Kamski ne vacilla pas.
« Et ce n’est pas en complimentant ma voiture qu’on va devenir copains. » Il lui lança un regard mauvais. « Je suis venu vous chercher pour Connor. Rien d’autre. »
Un silence.
Puis un léger rire.
Presque imperceptible.
« Je vois… » murmura Kamski.
Il tourna les yeux vers la route, pensif.
« Vous m’en voulez encore pour ma petite expérience. »
Hank eut un rictus amer.
« Si j’avais pas autant besoin de vous… »
Il serra le volant.
« …je vous aurais déjà explosé la gueule. »
Un rire, cette fois plus franc.
Ça, Hank ne l’avait pas prévu.
« J’ai dit quelque chose de drôle ? »
« Non. » Kamski secoua doucement la tête. « Pas du tout. »
Une pause.
Puis, presque distraitement :
« C’est juste que vous lui ressemblez beaucoup. »
Le regard du détective se durcit.
« À qui ? »
Le concepteur ne répondit pas tout de suite.
Il observa les lumières de la ville défiler sur la vitre, comme s’il cherchait quelque chose dans leur reflet.
« Carl Manfred. »
Le nom résonna immédiatement.
Les tableaux. Les sculptures. La maison.
Et ce regard.
Toujours ce regard.
« Je comprends mieux, maintenant… » poursuivit Kamski. « Pourquoi il vous appréciait autant. »
Un léger sourire.
« Votre franchise. Elle a quelque chose de… rafraîchissant. »
Hank détourna brièvement les yeux vers la route.
« On était amis. » Sa voix s’était faite plus basse. « Pas longtemps. Mais… assez. »
Kamski hocha lentement la tête.
« Carl avait ce talent rare de voir ce que les autres ne regardent même pas. »
Il marqua une pause.
« Il a été une source d’inspiration immense pour moi. »
Quelque chose changea subtilement dans sa voix.
Une fissure à peine perceptible.
Hank la remarqua.
Et ça le déstabilisa plus que tout le reste.
« Je vous ai vu à son enterrement. »
Kamski ne tourna pas la tête.
« Il m’a soutenu… à une époque où personne ne l’aurait fait. »
Ses doigts vinrent ajuster ses lunettes, mécaniquement.
« Sans lui… »
Il s’interrompit.
Puis reprit, comme s’il refermait une porte.
« Peu importe. »
Hank fronça les sourcils.
« Kamski… »
Mais déjà, l’autre continuait.
« Dites-moi, lieutenant… »
Un léger glissement dans le ton.
Plus froid.
« Carl vous a-t-il parlé de son accident ? »
« Oui. Une sortie de route en moto. »
Un hochement de tête qui confirma la réponse.
« Mais ce n’est pas ce qui l’a détruit. »
Hank sentit son estomac se nouer.
Quelque chose n’allait pas.
« Quand il s’est retrouvé dans ce fauteuil… il avait déjà perdu bien plus que sa mobilité. »
Le feu passa au rouge.
Et Hank s’arrêta.
Mais ne regarda pas la route.
Seulement Kamski.
« De quoi vous parlez ? »
« D’un enfant. »
Le mot tomba.
Lourd.
Irrévocable.
« Il a perdu un fils. »
Hank resta figé.
Le monde autour sembla se contracter.
Les klaxons. Les lumières.
Tout devint secondaire.
« Je… » Sa gorge se serra. « Je savais pas. »
Kamski hocha lentement la tête.
« Peu de gens le savaient. Il en parlait jamais. »
Hank se souvenait d’avoir évoqué Cole pendant cette fameuse fête des pères.
Mais à aucun moment Carl avait partagé sa propre perte.
Il s’était contenté de l’écouter raconter ses souvenirs avec ce sourire bienveillant mais aussi un peu triste, qu’il n’avait pu interpréter à l’époque...
Kamski sortit son téléphone et fit défiler quelques fichiers.
Puis tourna l’écran vers le lieutenant .
Un enfant.
Crâne rasé.
Sourire lumineux malgré l’hôpital.
Hank sentit quelque chose se briser, profondément.
« Leucémie. Neuf ans. »
La voix de Kamski était neutre.
Trop neutre.
« Mort à dix. »
Un silence.
Puis Hank, presque à voix basse :
« Markus… »
Kamski releva les yeux vers lui.
Un éclat étrange y passa.
« ... Il n’est pas un simple prototype. Il est une réponse. »
Hank sentit la colère revenir.
Brutale.
« Comment vous avez pu faire ça ? »
« En couplant des algorithmes précis à une technologie IA capable de modéliser et de prévoir... »
« Non. » Gronda Hank. « COMMENT avez-vous PU faire ça ? »
« Parce que Carl en avait besoin. » Se justifia le génie. « Il n’a plus jamais été le même après la perte de cet enfant. Même après l’arrivée de Leo quelques années plus tard, Il a continué à se laisser noyer dans toutes sortes d’excès. Il mettait volontsa vie en danger. »
Hank ne connaissait que trop bien cette sensation de vide.
Un vide qu’il avait lui-même essayé de remplir avec de l’alcool.
Tant de fois il avait tenté de se foutre en l’air d’une balle dans la tête, mais cette incapacité à remplir tout le barillet l’avait rattrapé à chaque tentative.
Au final, il était plus facile pour lui de se voir dicter sa destinée par le jeu mortel de la roulette russe.
« Est ce que Markus le sait ? »
« Carl s’est chargé de lui dire. Il a voulu se montrer honnête avec lui dès ́le premier jour. »
Le feu rouge passa enfin au vert mais Hank l’ignora et resta à l’arrêt, les deux mains tétanisées sur le volant et le regard figé sur l’horizon.
Il pouvait sentir au fond de lui que cette histoire était loin d’être terminée.
« Kamski... » Reprit-t’il d’une voix glaciale, et paradoxalement pleine de contenance. « Pourquoi me racontez-vous tout ça ? »
À l’extérieur, les klaxons redoublèrent d’intensité et bientôt des insultes commencèrent à fuser. Mais malgré cela, Hank resta imperturbable, son attention entière portée sur Kamski, et seulement sur lui.
« Lieutenant, vous devriez attendre qu’on soit à New Jericho. » Suggéra calmement le concepteur.
« Dites-le moi, putain de merde ! »
« Non. Pas ici. Pas maintenant. »
Alors que la tension était à son paroxysme, la sonnerie d’un portable retentit soudain dans l’habitacle.
Avec un grognement agacé, Hank se détourna de Kamski pour se reporter sur l’appareil fixé à son tableau de bord.
En voyant le nom affiché, il s’empressa de décrocher et de mettre l’appel sur haut parleur.
« Hank, où êtes-vous ? »
La voix paniquée de Markus interpella immédiatement le détective.
« Je suis sur le chemin du retour. »
« Dépêchez-vous. »
« Qu’est ce qui se passe ? »
« C’est Connor ! » Lâcha t’il sans détour. « Son état s’est à nouveau dégradé. Il est sur le point de... » Les mots s’étranglèrent dans sa gorge. « Hank, nous n’arrivons plus à le stabiliser. Son système va lâcher. »
Un frisson d’angoisse traversa l’échine du lieutenant.
« Mais ça ne fait pas encore trois heures. Il ne devrait pas... »
« Je sais. On ne comprend pas non plus. »
« Markus ! » Intervint à son tour Kamski, en se penchant plus près du smartphone. « Il va falloir que tu m’écoutes très attentivement. »
« Elijah ? » S’étonna le déviant en reconnaissant immédiatement la voix de l’interlocuteur.
« Il faut à tout prix protéger le système de Connor. » Il marqua une courte pause, conscient que ses prochains mots allaient choquer. « Le régulateur de pompe ! Retire tout de suite le régulateur de pompe. »
« Quoi ? » S’exclama Hank face à cette solution inconcevable. « Putain, mais vous êtes malade ! Il est hors de question de... »
« C’est qui l’expert en technologie robotique ? Vous ou moi ? » Gronda Kamski tout en lui jetant un regard plein d’aplomb. Son intervention eut le mérite de laisser le policier complètement pantois. À l’autre bout du fil, Markus resta, quant à lui, extrêmement silencieux. « Malheureusement, tu n’auras pas d’autre choix que de laisser l’arrêt définitif se produire... »
« ...Seigneur. »
Hank en portant nerveusement sa main à bouche.
« Attendez Elijah. » Intervint cette fois le déviant. « Vous savez comme moi que si les biocomposants et le processeur intracranien ne sont plus alimentés en Thirium, ils s’endomageront rapidement. Le redémarrage deviendra impossible. »
« Mais nous disposerons d’une vingtaine de minutes avant que les dégâts ne soient irrémédiables. Tout ce qui compte, c’est de protéger son système jusqu’à ce que je puisse intervenir, tu comprends ? »
Kamski jeta un œil aux alentours pour juger de la distance restante et grimaça en constatant le timing très serré.
« Fais en sorte que tout soit prêt à mon arrivée. »
« Je... » Même s’il détestait l’idée, Markus dut se résoudre à obéir. « Oui, Elijah. Je m’en occupe. »
Sur ces dernières paroles, l’appel se termina et Hank resserra nerveusement ses mains sur son volant.
« Vous serez vraiment capable d’installer la mise à jour de Connor à temps ? »
« Si vous êtes capable d’arriver à la tour en moins de vingt minutes... » Défia ouvertement concepteur.
En réponse, Hank écrasa de toutes ses forces la pédale d’accélérateur et le véhicule fila à vive allure dans les rues de Détroit, vrombrissant comme jamais le son incomparable du puissant V8.
Sous l’effet de la poussée, Kamski se retrouva immédiatement plaqué au fond de son siège, non sans un petit sourire euphorique dessiné au coin de ses lèvres.
Décidément, il adorait cette voiture.
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Parfaitement conscient de la douleur, Connor jeta un regard suppliant à ses amis qui disparaissaient derrière l’accumulation des incessants messages d’erreurs. Leurs voix, quant à elles, s’amenuisaient de plus en plus, comme s’il s’enfoncait lentement dans des eaux abyssales.
« C’est trop dangereux. »
« Nous n’avons pas le choix. »
Alors que sa souffrance l’avalait, le mastiquait, pour l’engloutir impitoyablement, son corps se mit à convulser violemment sur le lit, obligeant des mains à le maintenir en place.
Le Thirium commença à couler du creux de ses yeux, créant deux fines lignes bleues qui roulèrent tragiquement de chaque côté de l’arrête de son nez.
Une chaleur irradiante, infernale, consummait à présent tout son être, lui donnant presque l’impression qu’il allait s’enflammer à tout moment.
Sa tête.
C’était comme si elle allait exploser.
L’horrible sensation s’intensifia jusqu’à ce qu’un cri guttural ne s’échappe de sa gorge.
Il n’y avait plus rien à faire. Son processeur en surchauffe commença à rejouer son passé, ses souvenirs. En subissant toutes sortes de visions echevelées.
Pendant qu’il divaguait, une pensée étrange lui traversa l’esprit.
Sur cent milliards d’êtres humains qui ont successivement peuplé le monde, combien ont laissé une trace, un nom qui ait subsisté jusqu’à ces jours ?
Une proportion infinitissimale.
Est ce qu’il en sera de même pour les déviants ?
Pour lui ?
Connor devait l’admettre. Il avait peur.
Peur de renoncer à ses rêves, à cette vie qui lui avait été offerte comme une deuxième chance.
Peur de s’éteindre, de fermer les yeux et de disparaître dans un néant définitif.
Non. Il ne l’acceptait pas.
Pas après tout ce qu’il avait traversé.
Tout cela était tellement injuste.
Soudain, il sentit son tee-shirt se faire brutalement déchirer sur toute sa longueur puis une main se poser fermement au centre de sa poitrine, agrippant avec force son régulateur de pompe.
Dans un réflexe de survie, le déviant refusa de se laisser débrancher et tenta en vain de retirer les doigts.
La voix brisée de Markus s’adressa alors à lui, comme un murmure prononcé dans le lointain.
« Pardonne moi... »
S’ensuivit un clic sonore puis le retrait brutal du biocomposant.
Le déviant complètement épouvanté vit alors apparaître le compte à rebours avant l’arrêt définitif.
00:01:53
Son cœur s’emballa et il commença à suffoquer en ressentant très vite les effets du manque de thirium dans son organisme.
Comme un soutien indéfectible, L’étreinte de ses amis se renforca autour de ses mains crispées en poings serrés.
00:00:31
Dernières secondes de supplice, de peur et d’angoisse face à une mort implacable qui avait sculpté un masque tragique sur son visage désespéré.
« Laisse toi aller... »
00:00:00
Le compte à rebours arriva fatidiquement à son terme, provoquant un ultime râle de Connor.
Ce dernier ferma alors doucement les yeux tandis que sa tête retombait mollement sur le côté. Ses membres se décontractèrent à leur tour et le cercle rouge sur sa tempe se vida progressivement jusqu’à devenir complètement gris.
L’arrêt était total.
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