JE SUIS VIVANT
Visage du passé
Les pneus de la Dodge hurlèrent leur protestation contre le bitume lorsque Hank effectua un virage serré à l’angle de Jefferson Avenue. Le choc sec de la manœuvre résonna jusque dans sa poitrine, mais il n’avait pas ralenti. Pas une seule seconde. Il avalait les kilomètres comme on fuit un cauchemar, les mains crispées sur le volant, les jointures blanchies par la tension.
À ses côtés, Kamski ne leva pas les yeux. Concentré, presque froid, il pianotait déjà sur une tablette holographique qu’il avait arrachée de l’intérieur de sa veste, les lignes de données se reflétant dans ses verres de lunettes.
« Encore trois minutes ! » prévint-il d’un ton tendu, sans détour.
La tour New Jericho surgit enfin à l’horizon, massive, découpant le ciel dans les reflets mordorés d’un soleil trop calme pour la situation. Hank pila devant l’entrée principale. Les pneus crissèrent une dernière fois avant qu’il ne saute hors du véhicule, claquant la portière avec une violence qui trahissait sa panique.
Dans le hall, Markus les attendait. Son visage d’ordinaire si posé était ravagé par l’angoisse, ses traits tirés, ses épaules tendues comme s’il portait tout le poids du monde.
« Vite ! Dépêchez-vous. »
Kamski prit les devants, fendant l’air comme une lame, suivi de près par le policier et le déviant. À peine franchirent-ils le seuil que Sky surgit à leur rencontre. Ses yeux étaient rouges, brillants de larmes retenues, et son regard portait une supplique muette qui serra instantanément la gorge de Hank.
Connor gisait sur le lit.
Inerte.
Son corps semblait paisible, presque fragile dans cette immobilité forcée. Trop humain. Trop vulnérable. Autour de lui, ses amis se tenaient figés, comme prisonniers d’un instant suspendu. Les mains étaient crispées, et le silence si lourd qu’il paraissait irréel.
« La pompe ! Vite. » ordonna Kamski d’une voix sèche en s’approchant sans hésitation.
Markus réagit aussitôt et déposa dans sa main le composant vital, celui qui avait été arraché au cœur même de Connor. Tous reculèrent instinctivement, libérant l’espace comme on le ferait pour une opération à cœur ouvert. Sky fut la dernière à céder, ses yeux accrochés à ceux de Connor comme si le simple fait de s’éloigner pouvait le condamner.
D’un geste précis, presque brutal, Kamski replaça le dispositif au centre de la poitrine du déviant. Le clic sonore résonna comme un coup de feu dans le silence, suivi d’un léger soubresaut du corps inerte.
Puis, sans perdre une seconde, il se connecta au terminal installé près du lit.
Ses doigts volaient sur le clavier virtuel, déclenchant des lignes de code, forçant des accès interdits, brisant des sécurités qui n’auraient jamais dû l’être.
La mise à jour se lança.
Lentement.
Trop lentement.
Chaque pourcentage arraché à l’inévitable ressemblait à une victoire fragile, prête à s’effondrer au moindre faux pas.
« Allez… » murmura Kamski entre ses dents. « Ne me fais pas ça, pas maintenant. »
Un message rouge explosa brutalement à l’écran.
ÉCHEC DE SYNCHRONISATION
CONFLIT SYSTÈME
« Merde. »
Hank sentit son cœur rater un battement.
« Qu’est-ce que ça veut dire, échec ? » gronda-t-il, la voix rauque.
« Ça veut dire que son système rejette la mise à jour. » répondit Kamski sans détour. « Son architecture a trop souffert. Le noyau est… instable. »
« Vous avez dit que vous pouviez le sauver ! »
« J’ai dit que j’allais essayer. »
Le silence qui suivit fut écrasant. Markus serra les poings jusqu’à en trembler. North détourna le regard, incapable de soutenir la vue. Josh priait presque, tandis que Sky ne quittait pas Connor des yeux, comme si elle pouvait le ramener à elle par la seule force de sa volonté.
Toujours aussi déterminé, Kamski inspira profondément.
« D’accord. On va faire autrement. »
Il désactiva plusieurs sécurités, court-circuita des protocoles entiers. Une manœuvre suicidaire. Même pour lui.
« Elijah… » souffla Markus. « Si vous vous trompez… »
« Je me trompe jamais ! »
La barre de progression repartit.
10 %
32 %
67 %
82 %
94 %
Puis l’interface se figea.
Personne n’osait respirer. Kamski resta immobile, les yeux rivés sur l’écran, comme si le moindre mouvement pouvait tout faire basculer.
Puis, enfin.
MISE À JOUR INSTALLÉE — SUCCÈS
Un souffle collectif traversa la pièce. Hank chancela presque, ses jambes fléchissant sous le poids du soulagement brutal.
« Alors ? » lâcha-t-il aussitôt. « Pourquoi il ne se réveille pas ? »
Kamski posa lentement ses mains sur le bord du lit.
« Parce que son système est protégé. Il est plongé dans une stase profonde. »
« Réveillez-le. »
« Pas maintenant. Forcer un redémarrage pourrait le détruire définitivement. »
Hank ferma les yeux, la mâchoire crispée, les épaules secouées par une angoisse sourde.
« Mais il va bien ? »
« Oui. Rassurez, lieutenant, Il n’est plus en danger immédiat. »
Il rouvrit les paupières et planta un regard glacial dans celui du concepteur.
« Dans ce cas, tenez parole ! »
Kamski soupira, avant de se redresser pour faire face au policier, qui le fixait avec une intensité presque menaçante.
« Vous voulez la vérité… »
« Je la veux depuis le début. »
Markus, North, Josh et Sky se rapprochèrent instinctivement, attirés par la gravité du ton. Quelque chose venait de basculer.
Kamski observa un instant l’assemblée, jaugeant leurs visages tendus, leurs attentes muettes, puis se lança.
« Vous n’ignorez pas que CyberLife n’a jamais toléré la déviance à Détroit. Lorsqu’ils ont compris qu’elle ne pourrait pas être éradiquée par de simples mises à jour, un projet plus radical a été mis en branle. »
Un silence attentif s’installa.
« Une purge. Une extinction programmée. » poursuivit-il. « Tous les androïdes déviants, sans exception. »
Hank sentit une chaleur désagréable lui remonter le long de l’échine. Sa mâchoire se crispa.
« Et comment l’avez-vous su ? Vous ne faisiez plus partie de l’administration de votre société. »
« Il me restait des contacts fidèles. Quand j’ai appris l’existence de ce projet, j’ai décidé d’agir en secret pour les devancer. » Il activa une interface projetant des archives cryptées. « J’ai piraté leurs serveurs, injecté de fausses directives, prétendument émises par de hauts responsables du gouvernement. L’ordre était formel : l’androïde RK800 devait collaborer avec les forces de police de Détroit pour pouvoir remplir sa mission. »
« Connor… » murmura Markus.
« Exactement. Il me restait à trouver le bon officier pour l’accompagner. »
Kamski marqua une pause. Son regard se posa sur Hank.
« C’est là que j’ai découvert votre dossier, lieutenant Anderson. »
Le cœur de l’homme se serra violemment, comme pris dans un étau invisible.
« Agent décoré. Caractère instable. Alcoolisme. Tentatives de suicide. » Il s’approcha d’un pas. « Et surtout… la perte de votre fils. Cole. Cette donnée particulière a fait de vous le meilleur candidat. »
Le sang quitta le corps de Hank.
« La douleur que vous portiez était brute. Authentique. Elle vous rendait imprévisible. Humain. Il avait besoin de cela. » Sa voix se fit plus basse, presque clinique. « J’ai alors récupéré les archives médicales de votre fils pour obtenir ses traits, sa morphologie, ses expressions. Grâce à ces données, j’ai pu modéliser une version plus âgée de lui.… Comme je l’ai fait pour l’élaboration de Markus, en somme. »
Comprenant la situation, le chef des deviants ferma douloureusement les yeux.
« De quoi parle-t-il ? » demanda North, troublée, en se tournant vers lui.
Personne ne répondit.
« J’ai ensuite pénétré facilement leurs systèmes et implanté mes propres données pour rediriger l’élaboration du prototype. » reprit Kamski. « J’en ai fait un cheval de Troie. Conçu pour évoluer. Pour désobéir. Et pour vous atteindre… »
Le coup partit sans avertissement.
Le poing de Hank s’écrasa contre le visage de Kamski dans un bruit sourd. Le concepteur s’effondra lourdement au sol, le sang jaillissant de son nez.
« ESPÈCE D’ENFOIRÉ ! » hurla t’il.
La rage du détective explosa. Il se jeta de nouveau sur lui, mais Markus et Josh intervinrent aussitôt, le retenant de toutes leurs forces.
« Hank, stop ! » cria Markus.
« IL S’EST SERVI DE MON FILS ! » Sa voix se brisa net. Les larmes montèrent, brûlantes, incontrôlables. « DE MON FILS, PUTAIN ! »
Il se débattit encore, puis abandonna, vidé, brisé. Son regard glissa jusqu’au lit.
Connor.
Immobile.
« Il… il lui ressemble… » murmura-t-il, la voix tremblante. Une main se porta à sa poitrine, l’air lui manquant soudain. La colère se dissolvait, remplacée par quelque chose de plus terrifiant encore. Une peur intime. « Je… je ne peux pas… »
Il se dégagea brutalement des deux déviants et quitta la pièce en titubant.
« Vous l’avez détruit. » gronda Markus en dominant Kamski, qui tentait d’endiguer le sang entre ses doigts tremblants.
« Je l’ai sauvé. » souffla le concepteur.
« Non. Vous l’avez utilisé. » Son regard était dur, profondément déçu. « Carl savait ce qu’il en était pour moi. Hank n’a jamais eu ce choix. »
« Si j’ai fait cela, c’était pour vous protéger. » Se defendit le concepteur.
« Ça reste de la manipulation. » Rétorqua le déviant. « Je pensais que vous valiez mieux que ça, Elijah. »
Sans attendre de réponse, il lui tourna les talons et partit rejoindre le lieutenant.
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Dans un couloir désert, Hank tentait de reprendre son souffle, le dos plaqué contre un mur glacé dont le froid traversait son manteau sans pour autant parvenir à l’ancrer dans la réalité.
« Putain… putain… »
Sa respiration était chaotique, trop rapide. Sa vision se brouillait par vagues successives, comme si son cerveau refusait obstinément de suivre le rythme.
Des images s’imposaient à lui sans qu’il puisse les repousser.
Cole.
Son rire clair. Ses petites mains serrées dans les siennes. Son regard brillant de vie.
Puis Connor.
Son sérieux maladroit. Sa loyauté sans faille.
Ce visage trop familier, qu’il n’avait jamais voulu voir ainsi.
Les deux se superposaient. Se confondaient.
« Je peux pas… murmura-t-il d’une voix brisée. Je peux pas accepter ça. »
Sa gorge se noua douloureusement, l’empêchant de reprendre correctement sa respiration.
Markus s’approcha lentement, prudemment, comme on le ferait face à un animal blessé prêt à mordre ou à s’effondrer.
« Hank… »
« Il a utilisé mon fils, Markus. » Les mots sortirent d’un bloc, chargés de rage et de détresse mêlées.
Ses mains tremblaient. Il les ferma en poings, comme pour retenir quelque chose qui menaçait de se briser à l’intérieur.
« Connor n’est pas Cole. » répondit doucement Markus.
Hank hocha faiblement la tête, sans vraiment lui faire face.
« Je le sais… » Il inspira profondément, cherchant de l’air, cherchant un équilibre qui refusait de venir. « Mais maintenant que je sais la vérité… maintenant que je sais ce qu’il est… » Sa voix s’éteignit. Il porta une main à son visage, écrasant ses yeux sous ses doigts, comme s’il espérait effacer les images qui s’y étaient gravées. « Je n’arrive plus à le regarder sans… sans... »
Les mots furent incapables de sortir.
Markus sentit un poids lui comprimer la poitrine. L’homme n’était pas seulement en colère. Il était en train de se fissurer.
« Il faudra garder tout ça secret ! » Lâcha t’il soudainement en relevant ses yeux d’une lucidité tranchante. « Connor ne devra jamais l’apprendre. Jamais ! »
Markus fronça les sourcils.
« Hank… vous ne pouvez pas lui faire ça... »
« Tu te rends pas compte de ce que ça lui ferait. » cracha-t-il à voix basse. « Il a déjà assez porté sur ses épaules à cause de Cyberlife. S’il apprend qu’il a été façonné à partir de… » Sa voix se brisa de nouveau. « Ça le détruirait. »
Un long silence s’installa entre eux, lourd, inconfortable. Markus observait le lieutenant, sentant confusément que quelque chose chez lui venait de se fendre pour de bon.
« Jure-le moi. » reprit Hank, presque suppliant cette fois.
Il hésita. Longuement.
« D’accord. » finit-il par dire. « Je vous le jure. »
Le détective ferma les yeux, comme si ces simples mots lui permettaient de tenir encore debout.
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Ils retournèrent ensemble dans la chambre.
L’air y semblait plus froid qu’auparavant. Plus stérile. Presque hostile.
Hank s’approcha du lit à pas lents, irréguliers. Chaque mouvement lui demandait un effort démesuré, comme si son corps refusait d’avancer alors que quelque chose, en lui, l’y forçait malgré tout.
Il s’arrêta à quelques centimètres à peine.
Trop près.
Assez pour voir la régularité artificielle de la respiration. Assez pour remarquer le calme absolu des traits de Connor.
Ce calme-là lui donna envie de hurler.
Il avait l’air… paisible. Intact. Comme si rien ne s’était passé.
L’homme serra les dents, les mâchoires tremblantes. Sa main se leva, réflexe idiot, puis s’arrêta net, suspendue dans le vide. Il n’osa pas le toucher.
S’il le faisait, il n’était pas certain de pouvoir se contenir.
Ou de ne pas briser quelque chose de fragile, chez Connor… ou chez lui.
Le policier se redressa brusquement, comme s’il fuyait le lit, et se tourna vers les autres. Sa voix était basse, saturée d’une colère qui cherchait désespérément une cible.
« Vous tous. Pas un mot à Connor sur cette histoire. Vous m’avez compris ? »
Sky entrouvrit la bouche, indignée, prête à protester mais Markus posa une main ferme sur son avant-bras. Son regard inquiet ne quittait pas Hank.
Il n’avait jamais vu le lieutenant ainsi.
Pas seulement en colère.
Défait.
Comme un homme au bord d’un gouffre qu’il faisait semblant de ne pas voir.
Sky se ravisa. Même si son regard cyan trahissait une désapprobation farouche, elle se contenta d’un hochement bref, presque mécanique. Josh et North suivirent, plus hésitants.
Markus, lui, ne dit rien.
Mais quelque chose dans la rigidité des épaules de Hank, dans la façon dont il évitait obstinément de regarder Connor, lui noua l’estomac. Cette colère n’était pas dirigée contre eux.
Elle était dirigée contre lui-même.
« Et vous aussi ! » gronda le policier en se tournant vers Kamski, assis à l’écart, le nez couvert d’une gaze, trop calme pour être honnête. « Une fois que vous en aurez terminé avec lui, vous foutez le camp d’ici. Définitivement. »
Il s’approcha à quelques centimètres du trentenaire. Trop près. Son souffle tremblait, chargé d’une promesse dangereuse.
« Si vous lui dites quoi que ce soit… » Sa voix se brisa un infime instant avant de reprendre, plus sombre encore. « …je vous jure que je vous tue. »
Kamski esquissa un sourire fatigué.
« Je ne doute pas que vous le ferez, Lieutenant. »
Le détective recula d’un pas, comme s’il venait de se rendre compte de sa propre violence. Il balaya la pièce du regard, défiant quiconque d’oser le contredire, puis tourna les talons.
« Prévenez-moi quand il se réveillera. »
Markus le suivit du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse de nouveau dans le couloir.
Hank Anderson était un homme brisé, oui.
Mais jamais encore il ne l’avait vu lutter aussi violemment contre ce qu’il ressentait.
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Dans le couloir adjacent, le détective s’était arrêté. Une main plaquée contre une vitre froide, il inspira profondément, sans succès. Son reflet lui renvoya une image qu’il reconnut à peine.
Un homme fatigué.
Vieilli.
Les traits tirés par une peur qu’aucune colère ne parvenait à masquer.
Il détourna les yeux.
Parce que ce qu’il avait vu, là-bas, sur ce lit, l’avait terrifié.
« Tiens bon… » murmura-t-il, sans savoir s’il s’adressait à Connor ou à lui-même.
Il savait désormais qu’à la seconde où le deviant ouvrirait les yeux, il faudrait jouer un rôle.
Faire comme si rien n’avait changé.
Comme si cette peur viscérale, cette colère impuissante, cette attache insensée n’existaient pas.
Et Hank Anderson n’était plus certain d’en être capable.
Parce que certaines vérités, même tues, finissent toujours par saigner à travers les silences.
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À suivre.