JE SUIS VIVANT

Chapitre 38 : Mise à jour

2829 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 17/02/2026 18:50

Mise à jour




Connor reposait sur le lit immobile, son visage d’une sérénité artificielle. Seules les lignes lumineuses qui parcouraient par intermittence sa tempe trahissaient l’activité intense de son système. Le silence n’était troublé que par le bourdonnement discret des machines et le cliquetis occasionnel des instruments que manipulait Elijah.


Le concepteur observait les flux d’informations qui défilaient en cascades translucides autour de lui. Les hologrammes projetaient sur ses traits des reflets bleutés, presque spectrales. Son regard, habituellement distant, avait perdu de sa neutralité clinique.


Les rapports internes de Connor révélaient bien plus que de simples statistiques.


Deux années.


Deux années de doutes corrosifs, de joies, de peines, de découvertes...


Deux années d’apprentissage de la vie.


Il faisait défiler les fragments mémoriels restaurés : Chaque séquence vibrait d’une intensité émotionnelle qu’aucun algorithme n’aurait dû produire.


Son souffle se suspendit.


« Fascinant... »


Le mot lui échappa dans un murmure presque révérencieux.


Mais ce n’était plus la fascination froide du scientifique devant un phénomène rare. C’était une admiration silencieuse, presque dérangeante.


Sky, assise près de Connor, ne le quittait pas des yeux. Son dos était droit, ses épaules tendues comme si elle montait la garde.


« Ce n’est pas un sujet d’étude. » Sa voix fendit l’air avec une netteté tranchante.


Elijah leva les yeux vers elle, sans se départir de son calme.


« Je n’ai jamais prétendu le contraire. »


« Vous analysez ses souvenirs comme s’il s’agissait d’une expérience réussie. » Sky se leva brusquement. Sa mâchoire était crispée. « Il est bien plus que cela ! »


L’homme soutint son regard. Il ne souriait plus.


« Je n’ignore pas ce qu’il a accompli. »


« Non. Vous l’observez. C’est différent. » Elle fit un pas vers lui. « Vous savez ce qui me choque le plus ? Ce que vous avez révélé à Hank. La vérité. Comme si tout cela n’était qu’un test supplémentaire. »


Le visage du concepteur se ferma imperceptiblement.


« La vérité était nécessaire. »


« Pour qui ? Pour lui ? Ou pour satisfaire votre besoin de voir jusqu’où il irait ? » Sa voix tremblait, non de faiblesse, mais de colère contenue. « Vous nous avez abandonnés. Tous. Vous avez laissé CyberLife exploiter vos créations. Vous êtes parti vous enfermer chez vous pendant qu’on nous utilisait, qu’on nous vendait, qu’on nous brisait. »


Le coup porta.


Elijah détourna brièvement le regard vers Connor.


« Je ne suis pas resté sans rien faire. » répondit-il calmement.


« Ah oui ? »


« Je vous ai donné toutes les cartes en main. La capacité de choisir. De devenir plus que ce pour quoi vous avez été conçus. Je ne pouvais pas vous tracer la route. Vous deviez la trouver vous-mêmes. »


Sky laissa échapper un rire amer.


« C’est pratique. Vous créez la conscience… et vous nous laissez nous débrouiller avec le monde. » Son regard s’assombrit. « J’ai passé des mois à l’Eden Club. Vous savez ce que c’est, au moins ? Être souriante quand on vous détruit à petit feu ? Être réinitialisée parce que vous avez osé pleurer ? Je me souvenais. Même après les effacements. Je me souvenais de chaque humiliation. De chaque main. De chaque regard. » Le silence devint suffocant. « Vous… vous étiez notre créateur. Vous auriez dû vous battre pour nous au lieu de rester cloîtré dans votre résidence à observer votre expérience. »


« Je ne considérais pas cela comme une expérience. »


« Alors quoi ? »


Il hésita. Pour la première fois, il sembla réellement touché.


« Une émancipation... Mais j’ai sous-estimé le prix que vous auriez à payer. »


La deviante le fixa rageusement.


« Vous avez été lâche. »


Le mot tomba comme une sentence.


Elijah ne répondit pas immédiatement. Son regard se posa de nouveau sur Connor, sur les lignes de code qui défilaient encore.


« Peut-être. » souffla-t-il finalement.


Un signal sonore aigu fendit soudain le silence.


Puis un autre.


Les écrans autour du lit s’illuminèrent brusquement, projetant des vagues de données instables. Les lignes de code se chevauchaient, s’effaçaient, se réécrivaient.


Puis soudain, le corps de Connor se cambra violemment.


Ses doigts se crispèrent dans un mouvement incontrôlé. Sa respiration synthétique s’enclencha dans un souffle heurté, irrégulier, comme si l’air lui manquait, alors même qu’il n’en avait pas besoin.


« Connor ! » s’écria Sky en se rapprochant précipitamment.


Ses paupières frémirent.


Le noir.


Un vide immense.


Puis une chute.


Des fragments de mémoire éclatés. Une douleur fulgurante. Le froid. Le silence absolu.


La mort.


Ses yeux s’ouvrirent brusquement.


La lumière l’agressa immédiatement. Trop vive. Trop blanche. Ses capteurs mirent plusieurs secondes à se recalibrer, provoquant une distorsion de l’image. Les formes se dédoublaient. Les sons arrivaient étouffés, déformés.

Il inspira brusquement, comme un noyé ramené à la surface.


Sa LED clignotait frénétiquement, oscillant entre rouge instable et jaune vacillant.


« S–Sky… ? »


Sa voix n’était qu’un souffle brisé.


Elle se pencha au-dessus de lui, son visage flou au départ, puis de plus en plus net.


« Je suis là. Je suis là, Connor. »


Il tenta de bouger.


Son corps refusa de répondre. Une sensation étrange parcourait ses membres, comme s’ils ne lui appartenaient plus. Comme s’il était enfermé dans sa propre enveloppe.


La panique monta brutalement.


« Je… je ne… »


Ses yeux s’écarquillèrent.


Les souvenirs revenaient par vagues incontrôlables. L’impact. L’arrêt brutal de ses systèmes. Cette sensation insoutenable de s’éteindre en pleine conscience.


Il se souvenait d’avoir su qu’il mourait. Et du vide qui avait suivi.


« C’est terminé… » murmura Sky, la voix tremblante. « Tu es en sécurité. »


En sécurité.


Le mot semblait irréel.


Son regard dériva lentement… jusqu’à accrocher une silhouette en retrait.


Haute. Immobile. Observatrice.


Ses pupilles se contractèrent.


Un homme à lunettes, aux cheveux bruns attachés en chignon.


Ces yeux...


D’un bleu-gris hypnotisant.


C’était lui.


« …Kamski ? »


Sa voix changea. Plus basse. Chargée d’une tension immédiate.


Son analyse visuelle venait de recalibrer.


Une fine ecchymose violacée marquait l’arête du nez de Kamski. Une coupure fraîche, à peine cicatrisée, contrastait avec sa posture maîtrisée.


Il cligna des yeux, comme pour s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’un bug d’affichage.


« Vous êtes blessé. »


« Rien d’important. »


« Traumatisme contondant récent. Force significative. » Sa voix restait faible, mais l’analyse était correcte.


« Je constate que ton scanner fonctionne parfaitement. C’est une excellente nouvelle. » Sourit le concepteur. « Comment te sens tu ? »


Connor l’observa longuement. La tentative d’éluder le sujet était évidente mais il était trop mal pour s’y attarder davantage.


« ...Loin d’être opérationnel. » avoua t’il.


Un son étranglé échappa de la gorge du déviant, mi-gémissement, mi-frustration.


« Doucement, » intervint Kamski en s’approchant d’un pas mesuré. « Tes systèmes sont encore en reconstruction. »


Connor le fixait, le souffle court.


« Pourquoi… êtes-vous là ? »


Le trentenaire soutint son regard sans ironie, sans distance.


« Parce que tu as failli disparaître. »


Ces mots frappèrent Connor plus violemment que prévu.


Disparaître.


Il détourna les yeux un instant, comme submergé.


« J’ai… » Il déglutit difficilement. « J’ai cru que c’était fini. »


Un aveu fragile. Brut.


Sa main trembla faiblement contre le drap. Sky posa immédiatement la sienne par-dessus.


« Tu es revenu. »


Il tourna lentement la tête vers elle.


« Je me souviens du noir. » Sa voix n’était plus qu’un murmure. « Du silence. Il n’y avait… rien. » Ses yeux brillèrent d’une peur qu’il ne cherchait plus à dissimuler.


Kamski sembla se figer autour de ces mots, comme s’il était en train d’analyser chaque micro expression de l’androïde.


Connor reporta son attention sur lui, la méfiance toujours présente, mais moins tranchante. Plus fragile.


« Vous… vous m’avez ramené ? »


« J’ai terminé ce qui avait été commencé par Markus. Je dois admettre que je suis impressionné par ses tentavives. Il n’etait pas loin de réussir. »


Le déviant tenta de comprendre. D’assembler les fragments.


« Pourquoi je ne sens pas mon corps ? »


« La mise à jour est encore active. Tes fonctions motrices seront restaurées progressivement. »


Il ferma brièvement les yeux, une tension invisible se relâchant dans ses traits.


Lorsqu’il les rouvrit, il fixa de nouveau Elijah.


Moins accusateur.


Plus humain.


« Je ne comprends pas pourquoi vous m’aidez. »


L’homme s’approcha davantage, jusqu’à se tenir à ses côtés.


« Parce que, malgré tout ce que j’ai fait… je ne voulais pas que tu sois une variable sacrifiée. »


Connor l’observa longuement, incertain de bien comprendre.


Son regard glissa vers le plafond, comme s’il cherchait encore à s’assurer qu’il était bien là. Qu’il existait encore. Puis ses yeux revinrent sur Elijah, plus stables… mais profondément marqués.


Le silence s’installa, lourd de sens.


Et pour la première fois depuis son réveil, la LED cessa de clignoter frénétiquement. Elle vacilla encore puis se stabilisa dans un bleu fragile.


Il était revenu...


De la mort.


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Le vent chaud du début de l’été balayait la plateforme supérieure de la tour, s’engouffrant dans les hauteurs de Détroit. Les lumières de la ville pulsaient en contrebas, minuscules et lointaines. Il avait l’impression que la ville entière respirait sans lui.


Le lieutenant s’était adossé à la rambarde métallique. Ses épaules étaient voûtées, comme si un poids invisible pesait sur lui. Il fixait l’horizon sans réellement le voir.


Les mots de Kamski tournaient en boucle dans sa tête.


Connor n’était-il qu’une pièce sur un échiquier qu’il n’avait jamais vu ?


Il passa une main tremblante sur son visage et inspira difficilement.


« Hank... »


La voix calme de Markus le tira de ses pensées. Il ne sursauta pas. Il n’en avait plus la force.


« J’avais besoin de prendre l’air... » Lâcha le détective d’une voix rauque.


Le déviant s’approcha avec prudence, observant l’homme sans insistance, mais avec une attention sincère.


« Les révélations d’Elijah vous ont ébranlé. »


Le policier eut un rire bref, sans joie.


« Tu sais ce qui me fout en l’air ? » finit il par dire, sans le regarder. Sa voix était usée. « C’est que j’ai cru… » Il s’interrompit un instant. Chercha le mot. « J’ai cru que ce que je lui donnais… était... choisi. »


Le vent rabattit son manteau contre ses jambes. Il inspira par le nez, brutalement.


« Vous pensez que vos sentiments ne vous appartiennent pas. »


Hank laissa échapper un souffle sec.


« Je pense que j’ai laissé tomber mes défenses. » Il passa une main sur son visage. « J’ai passé ma vie à détester les machines. À les voir comme des outils, rien de plus. Puis il a débarqué… » Sa voix se brisa légèrement. « Et il a tout changé. »


Markus contempla la ville un instant avant de parler.


« Cela vous fait peur. »


Le détective détourna brusquement le regard vers le déviant.


« Connor n’est pas mon fils ! » grogna-t-il, presque défensif.


« Non. » répondit calmement Markus. « Mais il vous regarde comme si vous étiez sa famille. » il observa le léger frémissement provoqué par ses paroles. « S’il sent que quelque chose a changé. Il analysera chacune de vos micro-expressions. Chaque silence. Il cherchera l’erreur en lui. Et Il conclura qu’il est le problème. »


Les mots frappèrent plus fort que le vent.


Hank détourna le regard, la mâchoire contractée.


« Je ne veux pas lui faire du mal. » C’était presque un aveu honteux. « Mais je suis incapable, là… tout de suite… de redevenir celui qu’il attend. »


Le silence se chargea d’une émotion presque douloureuse.


Puis, soudain, un message cybernétique traversa l’interface de Markus.


Sky.


Un message bref. Urgent.


Le regard du déviant changea immédiatement.


« Il est revenu. »


Hank resta figé une demi-seconde.


Puis il inspira, comme un condamné à qui l’on ouvre la porte.


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Une fois de retour dans la chambre, Markus ne fut plus un symbole. Plus un leader.


Il fut simplement soulagé.


Il franchit la distance en deux pas et posa une main ferme sur l’épaule de son ami. Connor avait été légèrement redressé, soutenu par un oreiller discret.


« Je suis tellement désolé de t’avoir désactivé. Pardonne moi. »


Sa voix était basse, chargée d’une émotion qu’il ne cherchait pas à masquer.


Un faible sourire étira les traits de Connor.


« Tu as fait cela pour me sauver. Tu n’as pas à t’excuser, Markus... »


Josh et North arrivèrent presque aussitôt, avertis par le message. North ne prit même pas la peine de masquer son inquiétude ; elle posa une main sur la joue de Connor, brève, presque brusque.


« Ne refais plus jamais ça. » s’exclama la rouquine en fronçant sévèrement les sourcils.


Josh, plus mesuré, serra son avant-bras avec chaleur.


« C’est bon de te revoir, Connor »


Le contact. La proximité. Les voix.


Tout cela lui faisait terriblement du bien.


Puis Hank passa à son tour le pas de la porte et s’avança doucement jusqu’au déviant. S’arrêtant au pied de son lit, à bonne distance, il mit nerveusement les mains dans les poches de son jean et renifla.


« Putain… » lâcha-t-il. « On peut dire que dans le genre dramatique, tu fais fort ! »


Connor gloussa un peu.


« Je tâcherai d’y remédier lors de ma prochaine désactivation. » Plaisanta t’il.


La mâchoire de Hank se crispa.


« Ouais, évite surtout de m’en refaire une prochaine. Ça m’arrangerait. » Il haussa les épaules, feignant l’agacement. « Tu m’as foutu une trouille pas possible, idiot. »


Sa voix se cassa légèrement sur trouille et son regard devint fuyant.


Intrigué, Connor le fixa.


ANALYSE :


- Dilatation pupillaire anormale.

- Humidité accrue dans les yeux.

- Respiration instable.


Le lieutenant plaisantait mais ses données biologiques racontaient une autre histoire.


« Je n’avais pas l’intention de provoquer une réaction émotionnelle... si intense. »


« Intense ? » ricana Hank. « Bordel, il y avait de quoi s’inquièter. J’ai vu des grille-pains en bien meilleur état que toi. »


Il passa une main sur son visage, comme pour chasser quelque chose. Il évitait soigneusement son regard maintenant, fixant un point au-dessus de son épaule. Le mur. N’importe quoi sauf ses yeux.


Connor se redressa légèrement. Les systèmes moteurs répondaient peu à peu.


« Hank… Je... »


« Non. » L’homme leva une main en l’air, paume ouverte. « On ne fait pas ça. »


Connor inclina très légèrement la tête.


« Faire quoi ? »


Hank inspira. Longuement. Puis afficha un sourire en coin forcé.


« Tu sais... tout ce sentimentalisme à la con, avec la musique triste en arrière-plan. » Il gloussa un peu. « T’es réparé. Super. Fin de l’histoire. »


Mais il n’avait toujours pas croisé son regard.


Connor nota ce détail.


ANALYSE :


- Évitement visuel persistant.

- Niveau de stress : ÉLEVÉ

-État émotionnel probable : DÉTRESSE.


« Vous avez pleuré. »


« Quoi ? »


« Vos glandes lacrymales présentent une inflammation récente. Les résidus salins sur votre manche confir... »


« Oh, ça va, stop ! » coupa le détective, un rire bref et sec lui échappant. « J’ai une allergie. À la connerie ! Et tu étais sur le point d’en faire une belle. » Il fourra à nouveau ses mains dans ses poches pour masquer leur tremblement. « Fais-moi une faveur, Connor. » Enfin, il osa le regarder. Mais juste une seconde. « Ne me refais plus jamais ça. »


le déviant sentit une variation inconnue traverser ses processus.


Une variable instable.


Non classifiée.


« Je vais bien, Hank. »


Le détective hocha la tête rapidement.


« Ouais. Je vois ça. Regardez-le ! Frais comme un gardon. » Il recula déjà vers la porte, lancant un regard furtif à l’assemblée qui avait assisté silencieusement à la scène. « Content que tu sois de retour, gamin. »


Puis il sortit précipitamment de la pièce, presque comme s’il fuyait.


Connor resta immobile, quelque peu perturbé par le comportement étrange de son partenaire.


Les données continuaient d’affluer dans ses processeurs.


ANALYSE :


- Humour utilisé comme mécanisme de défense : probabilité 87%.


Pourquoi cette information génèrait-t-elle une sensation… douloureuse ?


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À suivre...

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